peine à contenir la joie intérieure qu'il éprouvait, et déjà même il
combinait les moyens de s'emparer du trésor de la vieille. A la vérité,
l'abbé n'avait pas indiqué l'adresse de la dame au voile vert, mais dans
tout le reste, il s'était montré d'une indiscrétion que le nom seul du
vicomte et la piété sincère qu'il lui supposait, peuvent seuls faire
excuser. Quoi qu'il en soit, avec des hommes de la trempe de Lussan,
l'absence d'un renseignement de cette nature n'était pas un grand
obstacle; il savait que le service commandé par la vieille devait avoir
lieu le lendemain, et qu'elle devait y assister; cela lui suffisait. En
effet, il se rendit à Saint-Roch, et même il était tellement pressé d'y
arriver, qu'il se trouva à l'église une heure trop tôt. Enfin, la
vieille qu'il attendait avec tant d'impatience arriva. Elle n'avait pas
ce jour-là son inséparable voile vert, mais un voile noir fort épais,
qui donnait à sa figure et à tout le reste de sa personne une teinte des
plus lugubres: elle s'agenouilla et pria longtemps avec une ferveur
telle que le service était fini depuis plus d'une heure qu'absorbée
dans sa prière, elle ne songeait pas à quitter l'église. Le vicomte qui
avait l'intention de la suivre à sa sortie, afin de découvrir sa
demeure, enrageait de toute son âme d'être forcé de l'imiter et de
simuler une dévotion qui était loin de son coeur; car Dieu sait les
sinistres projets qu'il méditait en ce moment. Enfin, après avoir été
faire de nombreuses révérences et génuflexions devant toutes les
chapelles, la vieille dame prit de l'eau bénite et sortit. Tout cela fut
encore fort long à cause de la difficulté qu'elle éprouvait à se
conduire, et qui la faisait presque trébucher à chaque pas dans les
chaises; mais enfin une fois sortie, et suivant les murs avec
précaution, elle ne tarda pas à rentrer chez elle, rue Thérèse, numéro
25.
De Lussan, adroit et intelligent, comme nous le connaissons, s'assura
que c'était bien là qu'elle demeurait; puis il se retira, et remit à un
autre jour les investigations dont il pouvait avoir besoin pour mettre
ses projets à exécution. Il ne dormit pas de toute la nuit tant
l'impatience, le désir de s'emparer du trésor de la vieille femme au
voile vert avaient exalté ses esprits. A peine fit-il jour le lendemain,
qu'il se mit en course pour prendre des renseignements dans le quartier
de la vieille dame; il apprit qu'elle y était connue sous le nom de la
dame au voile vert, ou de l'aveugle. Du reste, on ne savait rien de
précis sur son compte, chacun faisait une histoire à sa manière: les uns
disaient qu'elle tirait les cartes, les autres, que c'était quelque
vieille pécheresse qui, par esprit de pénitence, se livrait aux brocards
de la multitude. Enfin, d'autres ajoutaient que s'il voulait connaître
plus particulièrement cette femme, qui était une énigme pour tout le
monde, il fallait qu'il s'adressât au père Fleurus et à son épouse,
concierges du numéro 25, qui paraissaient les seuls qui fussent dans la
confidence mystérieuse; que toutefois il serait aussi possible que
l'épicier en face lui donnât également quelques renseignements utiles.
L'épicier, adroitement interpellé par le vicomte, répondit que cette
dame n'était pas sa pratique, et qu'il ne savait absolument rien sur son
compte; mais il ajouta que sa voisine la mère Grignac, la fruitière,
pourrait le satisfaire: C'est la plus fameuse bavarde de Paris, dit-il,
il ne faudra pas de grands efforts pour que vous obteniez d'elle tout ce
que vous désirez savoir. De Lussan remercia l'épicier _fait homme_, et
en deux pas il fut chez la mère Grignac.
Il lui fallut tout son sang-froid pour ne pas éclater de rire au nez de
l'énorme fruitière! Imaginez-vous une masse de chair informe, des
membres aussi mal taillés que mal attachés, une taille aussi haute que
large; une figure joufflue, carrée, diaprée de rouge, de blanc, de bleu,
etc., çà et là recouverte d'une couche épaisse de poussière de charbon;
un nez en pied de marmite, c'est-à-dire gros, court, bourgeonné et
véritable succursale de l'entrepôt des tabacs; des yeux horriblement
louches, éraillés et cireux; une bouche ornée de trente-deux dents
incontestablement blanches, mais appartenant plutôt à l'ordre des
ruminants qu'à l'espèce humaine; des lèvres épaisses et retroussées;
enfin une véritable caricature. Mais ce qui complétait cet être, idéal
du grotesque et des bizarreries de la nature, c'était des vêtements en
drap grossier, luisants de graisse, et dont la façon était en harmonie
avec la matière; sa coiffure était composée d'un foulard jaune orange,
mais si sale que la couleur en était devenue tout à fait problématique.
Somme toute, un Sancho Pança femelle, dont l'ensemble était aussi
repoussant que hideux à voir.
De Lussan, avec cette exquise politesse qu'il apportait en toute chose,
principalement avec les petits afin de leur en imposer plus facilement,
s'adressa, le chapeau à la main, à la futaille organisée dont nous
venons d'esquisser le véridique portrait.
--Est-ce à madame de Grignac, lui dit-il, que j'ai l'honneur de parler?
--Ou..... oui, _mossieu_, lui répondit-elle, avec un accent charabias
très-prononcé, tout en avalant le reste de son café et s'essuyant la
bouche avec le bas d'un tablier sale et crotté: oui, _mossieu_, pour
vous servir.
--Mon Dieu, madame de Grignac, pardonnez si je vous dérange pour un
objet étranger à votre commerce. Je voudrais avoir, mais sous le sceau
du secret, quelques renseignements sur l'une de vos voisines qui est
aussi, je crois, l'une de vos pratiques.
--Une de mes _praquites_, que vous dites? mais j'en ai _guiablement_ des
_praquites_, et des bonnes encore! De laquelle que vous voulez parler,
mon bon _mossieu_?
--Avant de vous la nommer je veux savoir si vous garderez le secret?
--Le _checret_... _fich'tra!_ la mèrre Grrignac est connue dans le
quartier pour la discrétion même, fich'tra! et il n'y a pas une âme au
monde qui puisse dire que je suis une mauvaise langue, allez! Moi,
bavarde, à quoi bon, s'il vous plaît? A quoi me servirait de vous dire
que la _merchière_ est entretenue par le boulanger du coin, qui vend son
pain à faux poids pour lui donner des robes de _choie_, et qu'à son
tour la _merchière_ elle donne des culottes et des cravates au fils du
père Gublin, concierge du nº 13. Puis, que le traiteur va faire
_banqueroute_ parce que son _banquetier_, qu'est brouillé avec madame la
traiteuse, ne veut plus lui donner d'argent. Et puis, que l'épicier de
_vis-jà-vis_ n'a rien dans sa boutique; que les pains de sucre sont en
carton, ainsi que les paquets de bougies et de chandelles; que les
boîtes sont vides et les bocaux pleins d'eaux de toutes les couleurs
pour éblouir la _praquite_ et les passants. Eh! mon doux Jésus! à quoi
bon parler de _chela_, est-ce que _chela_ me regarde et vous aussi? pour
moi je déteste la médisance; allez, mon bon _mossieu_, vous devez voir
que je ne suis pas une mauvaise langue, et que je n'aime pas de
m'occuper des affaires de mes _voigins_...
Pendant que la fruitière débitait cette infernale kirielle, le vicomte
avait peine à se contenir; vingt fois il lui prit envie d'envoyer à tous
les diables ce vieux magot qui, tout en disant qu'elle ne voulait pas se
mêler des affaires de ses voisins, les déchirait tous sans pitié; mais
l'intérêt qu'il avait de connaître la femme au voile vert, lui fit
prendre son mal en patience.
--Enfin, reprit l'imperturbable fruitière, quoi donc que vous me
demandiez tout à l'heure? je ne m'en rappelle déjà plus.
--Je vous demandais, madame de Grignac, si vous connaissiez, ici après,
au nº 25, une respectable dame qui porte habituellement un voile vert et
qui paraît presque aveugle?
--Ah! ah! j'y suis, j'y suis! répliqua la Grignac: _c'hest c'te_ vieille
maligne qui fait l'aveugle pour tromper Dieu et le diable! si je la
connais, je le crois bien fich'tra! _c'hest_ une vieille _chorchière_
qui a autant de vices que d'écus!
--Pourriez-vous, ma bonne madame de Grignac, me dire son nom, d'où elle
vient, ce qu'elle fait, enfin me donner quelques détails précis sur ses
habitudes?
--Son nom, je ne le sais pas, ni personne. D'où _qu'alle vient_? elle
vient certainement du sabbat! d'où voulez-vous donc que _cha_ vienne un
vieux loup-garou pareil?
--Pardon, ma bonne dame, mais on m'a dit qu'elle était compatissante,
charitable!...
--Oui, _cha c'hest vrai_ qu'on dit tout _chela_, mais personne ne le
sait au juste; m'est avis à moi que _c'hest_ une vieille _chorchière_,
une vieille donneuse de sort, qui ne fait rien sans consulter _Luchifer_
avec _qui qu'elle_ est enfermée du matin au soir; aussi personne n'entre
jamais chez elle, c'est pire que dans une prison. Allez, _mossieu_, il y
a quelque chose là-dessous, et bien sûr qu'elle a fait un pacte avec le
malin et qu'elle lui à vendu son âme, car un soir que je lui portais un
demi-quarteron de beurre, j'ai vu le diable comme je vous vois.
--Vraiment, ma bonne madame de Grignac, vous en êtes bien digne, et je
vous crois. Mais tâchez donc de me mettre un peu au courant de
l'histoire de cette vieille sorcière, j'y suis plus intéressé que vous
ne pensez.
--Je veux bien vous _chatisfaire_, mais surtout n'allez pas lui répéter
ce que je vais vous dire, car elle me jetterait un _chort_, et que
deviendrait la mèrrre Grrignac si on lui jetait un _chort_, vous me le
promettez n'est-ce pas? alors écoutez-moi bien:
Il n'y a pas plus de trois mois que la vieille _elle_ est tombée _ichi_
à côté comme une bombe, sans que l'on sache si elle venait du _chiel_ ou
de l'enfer. En arrivant dans le quartier, elle loua l'appartement où
elle est, au rez-de-chaussée, toutes les fenêtres en étaient grillées,
mais non contente de cela elle en fit doubler les volets en fer, ainsi
que la porte principale, dans laquelle elle fit pratiquer un guichet;
cette porte est fermée de trois ou quatre _cherrures de chureté_, et
elle ne l'ouvre jamais à personne. Quand elle sort pour aller à la messe
ou au salut, le père Fleurus, son concierge, garde la porte à vue; notre
saint-père le pape lui-même ne pourrait pas y entrer. Allez, _mossieu_,
je suis bien _chure_ de ce que je dis, _c'hest_ une vieille _chorchière_
qui fait de la fausse monnaie pendant la nuit: il y en a même qui disent
qu'elle a la poule noire!!! Mais, mon doux Jésus, je tremble en vous
disant tout cela; surtout qu'elle ne sache jamais que je vous ai parlé
d'elle, car elle serait capable de me changer en chien ou en chèvre, et,
qui sait? peut-être même en poulet d'Inde!
--Soyez tranquille, madame de Grignac, je suis homme discret, et
d'ailleurs, comme je vous l'ai dit, j'ai plus d'intérêt que vous à me
taire. Maintenant, s'il m'est permis de vous faire une observation, je
vous dirai que vos craintes me paraissent par trop exagérées, et que
loin que cette femme ait autant de pouvoir que vous lui en supposez,
elle me paraît au contraire fort malheureuse et avoir bien de la peine à
vivre.
--De la peine à vivre, quand on a la poule noire, et qui _gnia_ qu'à
faire tourner le tamis pour avoir de l'argent? on voit bien que vous
n'entendez pas ces choses-là comme moi, _mossieu_, et puis d'ailleurs
_c'hest_ qu'_alle_ a encore des rentes _voyagères_.
--Oui, on dit tout cela, mais on n'en sait rien, répliqua le vicomte:
pour moi, je crois qu'elle est dans la misère jusque par-dessus la tête!
--Si elle était si pauvre, reprit la mère Grignac avec sécheresse,
pourquoi prendrait-elle tant de précautions pour empêcher le monde
d'entrer chez elle? Allez, _mossieu_, bien _chur_ elle a un trésor, et
un fameux encore! Le père Fleurus et sa femme _ils chavent_ tout
_chela_, mais ce sont de fins matois, vous auriez beau les questionner,
ils ne vous diraient rien.
--Ainsi, bonne madame Grignac, vous croyez qu'elle a de l'argent et même
beaucoup?
--Tiens, _c'hte_ malice! _c'hest_-y donc si difficile d'avoir un trésor
quand on est _chorchière_: J'suis _chure_ qu'elle a des _milards_!!!
--D'après les détails que vous venez de me donner, ma chère bonne dame,
je ne pense pas que cette dame soit celle que ma famille recherche et
dont la tête est dérangée. Au surplus, je vais m'informer auprès du père
Fleurus et de sa femme, si cette dame est la comtesse de Gipavas, dont
malheureusement le cerveau est détraqué depuis quelque temps.
--Ah! ah! ah! ah! une comtesse! merci, _j'chors_ d'en prendre! _c'hest_
une drôle de comtesse celle-là, qui va au _chabbat_ toutes les nuits
avec _Luchifer_!
--Adieu, madame Grignac, jusqu'au revoir dit Lussan, en poussant avec
affectation une pièce d'or sur son comptoir.
--Adieu, adieu, _mossieu_. Mais, me fait-il rire avec sa comtesse! c'est
la comtesse _Progerpine_ sans doute, et elle est noble de la fabrique du
diable!--_C'hest_ égal, il est bien comme il faut ce _mossieu_, et je
n'ai pas trop perdu mon temps à jacasser avec lui, ajouta-t-elle, en
ramassant la pièce d'or: voilà un _petit chou_ comme on les aime dans
mon pays?
Pendant que la mère Grignac continuait à marronner entre ses dents,
Lussan était allé droit à la maison nº 25; il en examine avec soin, mais
rapidement l'extérieur, car plus il approche du but, et plus il apporte
de circonspection dans ses démarches. Il entre d'abord dans la cour,
revient sur ses pas, et entre dans la loge du concierge, située sous la
porte à gauche, et où par hasard il ne se trouvait personne en ce
moment. Il est bon de dire que la porte de la loge est surmontée de
cette inscription en lettres de six pouces de haut: «_Adressez-vous à
monsieur le concierge S. V. P._» et qu'à côté on lit, sur une ardoise
attachée près de la croisée, cette autre inscription tracée en plus
petits caractères:
SÉCURITÉ. DISCRÉTION.
«_Le citoyen Fleurus et madame son épouse font les ménages dans la
maison seulement._»
Diable, dit Lussan, voici des républicains qui ne se prodiguent pas!
Enfin, maître pour un instant de la loge, il la parcourt rapidement des
yeux, et fait ses petites remarques. Il la trouve d'une propreté
irréprochable et passablement meublée: une pendule à colonnes en bois de
citronnier, avec vases assortis garnis de fleurs; quelques gravures,
dont une représentant la bataille de Fontenoy, et pour pendant, celle de
Fleurus qui avait eu l'honneur de donner son nom à l'intrépide gardien
de la maison. Une paire de fleurets en croix, des gants de buffle et un
plastron, le tout formant trophée, témoignent de son culte pour les jeux
de Mars et de Bellone. Au-dessous de ces instruments de mort, est un
petit cadre en bois noir, renfermant le congé de réforme du nommé
Jean-Chrysostôme Gringilliard, natif de Gaudiempré en Artois, maître en
fait d'armes. En ce moment le vicomte est interrompu dans sa lecture par
l'arrivée d'un homme d'environ soixante-huit ans, d'une taille de cinq
pieds huit pouces environ, maigre, mais d'une constitution athlétique,
coiffé d'un bonnet de police orné d'une grenade, qu'il porte crânement
sur l'oreille droite, cravaté militairement; au total, propre et ce
qu'on appelle tiré à quatre épingles; mais le vieux brave, à la suite
d'une blessure, avait en la main gauche amputée. En voyant le vicomte,
il saisit son bonnet de police, le lève, étend le bras, et d'un geste
gracieusement calqué sur ceux du télégraphe, il salue en trois temps
avec gravité.
--Pardon et excuse, mon _coronel_, dit-il au vicomte; quoique vous
désirez? Ce disant, il replaça son bonnet de police avec ces mouvements
automatiques qui caractérisent le vieux grognard.
--C'est moi, mon brave, dit le vicomte, qui vous demande pardon d'être
entré chez vous en votre absence. Je suis d'autant plus charmé de vous
rencontrer que je désire causer avec vous.
--J'en suis _t'enchanté_, répond l'intrépide Janitor; vous n'avez sans
doute pas l'honneur de me connaître, mais c'est _z'égal_: un ancien
_curassier_, c'est solide _z'au_ poste. Parlez mon _coronel_!
--Il s'agit, citoyen Fleurus...
--Tiens! vous savez donc mon nom, interrompt le citoyen? D'où donc
q'vous venez pour savoir que j'suis le citoyen Fleurus?
--Vous le saurez plus tard, dit le vicomte. Il s'agit pour l'instant,
citoyen Fleurus de me rendre un service: c'est de me donner quelques
renseignements sur la dame qui demeure chez vous et qui porte presque
toujours un voile vert.
--Ah! vous voulez dire madame l'_alolyme_, madame l'_incomito_, comme
qui l'appelle dans la maison: je suis à vos ordres; mais si vous voulez
me permettre d'appeler Philippine Craperel, ou pour mieux dire, mon
épouse, madame Fleurus, c'est z'elle qui peut z'avoir celui de vous
satisfaire; elle a t'une langue dorée, et parle comme les aristocrates
de _Colblance_, enfin c'est une _frilosophe_!
--Ne dérangez pas madame, je vous en prie, dit le vicomte.
Mais sans s'arrêter à cette prière, notre homme donne un coup de
sifflet, et deux minutes après, entre dans la loge une femme de belle
taille, droite et roide comme un échalas, âgée de soixante à
soixante-cinq ans environ. Sa mise, qui paraît dater de la fin du règne
de Louis XV, est d'une propreté peu commune: sa tête est encaissée dans
une coiffure en dentelle à carcasse plissée, elle porte un caraco à
manches courtes et dos froncé, le jupon de dessus est retroussé avec
grâce dans les fentes des poches, et laisse voir celui de dessous, qui
est en belle calmande à grandes rayes; elle est chaussée de mules en
maroquin vert à hauts talons, et sa jambe que rehausse l'éclat d'un bas
fin et d'une irréprochable blancheur, laisse apercevoir des contours qui
ne sont pas sans charme. Enfin, l'ensemble de son costume, et son
maintien, avaient ce genre d'élégance que nos pères admiraient chez les
soubrettes de bonne maison, il y a trois quarts de siècle. Du reste,
madame Fleurus avait dû être belle, car ses traits quoiqu'un peu
flétris par l'âge, étaient encore fort bien.
En voyant le vicomte dans la loge, elle lui fit une profonde et
gracieuse révérence; puis après l'avoir prié de l'excuser de ce qu'elle
l'avait fait attendre, elle lui offrit une chaise, en réclamant son
indulgence pour son mari, qui avait eu l'impolitesse de le laisser
debout.
--Je suis confus de vos bontés, madame, dit le vicomte, et je vous...
--Dis donc, madame, interrompit maître Gringilliard, ce _mossieur_ a
t'un service à te demander une _confinence_ à te faire.
M. Fleurus, dit aigrement madame son épouse, il me semble que vous
n'auriez pas dû vous permettre d'interrompre monsieur. Ensuite, est-ce
qu'il ne vous serait pas possible de vous défaire de cette manière de
parler, de ces _liaisons dangereuses_ qui sont l'écueil de votre langue
à chaque instant? On voit bien, mon ami, que vous avez servi dans les
cuirassiers!...
--Un peu, mon neveu, j'm'en flatte, répliqua vivement le père Fleurus,
en se redressant et en posant devant sa femme. J'ai servi avec honneur
et gloire, j'ai t'été blessé en servant la république une _invisible_ et
_intarissable_, à preuve qu'en v'là les marques, ajouta-t-il en montrant
son moignon.
--C'est vrai, dit le vicomte, cela vous honore et je vous en félicite de
tout mon coeur. Vous êtes un bon Français!
--Y a gros à parier, qu'j'en suis t'un de bon Français; mais _gnia_ pas
de quoi faire tant de bruit quand on a fait son devoir! J'avais juré de
vivre libre ou de mourir en franc républicain, ce n'est pas ma faute si
la république _s'est périe_ avant moi!...
--Oui, reprit madame Gringilliard, dont les opinions ne sympathisaient
pas avec celles de son mari, la république vous a joliment récompensé;
elle vous a laissé la liberté..... de tirer toute votre vie le cordon
d'une main.
--Et vous donc, madame la ci-devant? quéqu'ça vous a donc rapporté
d'avoir zété à _Colblance_ avec Pitt et Cobourg, et avec tous vos
aristocrates? Vous y avez appris à faire la révérence, à parler du
français qu'est un tas de _blagues_ où je ne comprends rien; faut-y pas
faire tant d'embarras pour ça!
--Taisez-vous, vieille croûte! sachez que j'ai appris à vivre dans le
grand monde, moi, et que je ne serais pas déplacée dans un salon; tandis
que vous, vous vous en feriez chasser par la grossièreté de votre
langage et de vos manières populacières!
--J'suis du peuple! c'est vrai, mais du peuple souverain, madame
Fleurus! Tâchez à l'avenir d'en parler avec respect du peuple souverain,
entendez-vous? Un soldat républicain n'a que faire de science pour se
battre, et je soutiens qu'entre ses mains un bancal vaut mieux que
toutes vos _grand'mères_ et toutes vos _rhitouriques_, qui sont autant
d'inventions d'un tas de faignants! Du fer et du pain, mille cartouches,
c'est assez pour aller à la gloire! Je parle sans _illusions_, moi; et
qu'importe que vous _saviez_ vous tirer d'affaire dans un salon, lorsque
votre position vous force de rester à la porte avec votre digne époux?
--Le savoir aura toujours son prix, dit madame Fleurus, avec son air
pincé, et je vois avec peine, mon cher mari, que vous ne soyez pas
compétent pour trancher la question. Quant à votre république, je l'ai
en horreur à cause de tout le mal qu'elle a fait: elle a tout détruit,
religion, morale, royauté légitime!... Hélas! prions et craignons Dieu,
car tout bon et miséricordieux qu'il est il se lassera, et peut-être le
jour n'est pas loin où il punira les hommes d'avoir porté une main
parricide et sacrilége sur le trône et l'autel!
--Pardon, continua madame Fleurus, en s'adressant au vicomte, pardon
d'avoir poussé si loin cette discussion en votre présence; mais mon mari
a beau dire et beau faire, je n'oublierai jamais tout ce que je dois à
la noblesse!
--Respect à l'opinion de chacun, madame Fleurus, dit le vicomte, même à
celle de votre mari, quoique par le privilége de ma naissance je doive
me ranger à la vôtre. En effet, et quoiqu'il n'entre pas dans mes
habitudes de tirer vanité de ce qui n'est qu'un jeu de la destinée, je
vous apprendrai avec bonheur que je suis né gentilhomme!
--Je l'aurais deviné, monsieur, dit madame Fleurus, en prenant son ton
le plus aimable, je l'aurais deviné à vos manières polies, qui sont
l'apanage des gens de qualité.--Enfin, ajouta-t-elle, veuillez me dire
en quoi je puis vous servir?
--Voici, madame, le motif qui m'amène chez vous:
Je suis originaire de la Flandre française; ma famille réside à
Saint-Sylvestre-Cappel, et je me nomme le marquis de Woolblek. Lors de
la dernière révolution, ma grand'mère a perdu la tête, et, il y a
environ un an qu'elle s'est enfuie du château, emportant une somme de
quatre à cinq mille francs. Je suis à sa recherche, et, d'après des
renseignements précis que l'on m'a fournis récemment, j'ai lieu de
croire que c'est dans cette maison qu'elle s'est retirée, et où elle est
connue sous le nom de la dame au voile vert.
--Je regrette d'avoir à détruire vos espérances, M. le marquis, dit
madame Fleurus, mais la dame dont vous parlez habite ici depuis deux
ans, elle ne peut donc être votre parente.
Madame Fleurus mentait lorsqu'elle disait que la dame au voile vert
habitait depuis deux ans la maison confiée à la garde de son époux. De
Lussan le savait bien, mais il ne pouvait lui laisser voir qu'il était
instruit de ce qu'il paraissait vouloir apprendre; la portière,
d'ailleurs, ne faisait, suivant toutes les probabilités, qu'obéir aux
instructions qu'elle avait reçues.
--En effet, répliqua de Lussan, un peu déconcerté, s'il est vrai qu'il y
ait deux ans que cette dame est votre locataire, elle ne peut être celle
que je cherche. Vous excuserez donc, madame, une démarche qui, comme
vous le voyez, était fondée sur une curiosité fort naturelle. Toutefois,
ce qui avait le plus contribué à me faire ajouter foi aux renseignements
que l'on m'avait donnés, c'est que la dame que vous avez chez vous
passe, dans le voisinage, pour folle, ce qui lui donne un grand air de
ressemblance avec ma malheureuse grand'mère.
--Hélas! M. le marquis, répondit madame Fleurus, le monde est bien sot,
bien méchant! on traite cette dame de folle parce qu'elle ne voit
personne et qu'elle est assidue à l'église; mais la vérité est qu'elle
n'est pas folle du tout, je puis vous l'attester.
--Ah! bah! dit maître Fleurus, si elle n'est pas folle, c'est bien
_d'hasard_. Quoi donc qu'elle va faire tous les jours du matin jusqu'au
soir avec ses calotins, si elle n'est pas folle?
--M. Fleurus, lui répondit sa femme, il me semble que vous devriez
parler avec plus de politesse, d'une dame qui vous fait vivre, et d'une
classe d'individus qui ont droit au respect de tous.