_mouise_[871] de _Tunebée_[872], vous devez _canner la pégrenne_[873].
--Nous mangerions très-volontiers un morceau, répondit Salvador.
N'est-il pas vrai vicomte?
De Lussan, qui s'était jeté sur le lit, fit un signe affirmatif.
--Je vais alors, dit Vernier les bas bleus, chercher _deux doubles
cholettes de picton_[874], du _tarton savonné_[875] et un jambonneau, ça
vous va-t-il?
--Allez, mon cher, achetez ce que vous voudrez, nous saurons, si Dieu
nous prête vie, reconnaître plus tard ce que vous faites aujourd'hui
pour nous; mais si vous voulez que votre hospitalité me soit agréable,
ne me parlez plus argot. A quoi bon se servir d'un langage bas et
ignoble que tout le monde comprend maintenant?
--On vous obéira; j'ai trop envie d'être de _mèche_[876]...
--Encore!...
--De moitié; je me laisse emporter par la force de l'habitude. Je disais
donc que j'ai trop envie d'être de moitié dans les affaires que déjà
sans doute vous avez en vue, pour faire quelque chose qui vous soit
désagréable.
Le pain, le jambonneau et le vin, offerts par Vernier les bas bleus,
furent expédiés en quelques minutes.
--Ceci ne vaut ni les salmis de filets de perdreaux aux truffes, ni le
vin de Chambertin, dit de Lussan; mais ça se laisse manger et paraît
fort bon lorsqu'on a faim.
--Vous avez raison, répondit Salvador; c'est le besoin qu'on en a qui
donne du prix aux choses les plus ordinaires; aussi, comme nous sommes
exténués de fatigue, et que nous avons un extrême besoin de sommeil, je
suis persuadé que nous trouverons délicieuse la couche modeste de notre
ami Vernier.
Les trois bandits se couchèrent l'un près de l'autre sur le lit, qui,
fort heureusement pour eux, se trouva d'une largeur plus qu'ordinaire,
et bientôt on n'entendit plus, dans le galetas de la rue du
Four-Saint-Hilaire, que le bruit calme et mesuré de leur respiration.
Ils s'éveillèrent à la naissance du jour. Vernier les bas bleus, qui
avait voulu ménager à ses hôtes une surprise agréable, posa sur la table
boiteuse une chopine d'eau-de-vie achetée la veille, et les trois
complices, ayant allumé chacun une pipe chargée de caporal, tinrent
conseil.
Salvador, de Lussan et Vernier les bas bleus ne possédaient pas à eux
trois la valeur de trois pièces de cinq francs, et, cependant, il
fallait aux deux premiers des vêtements quels qu'ils fussent, et les
moyens de se déguiser, s'ils ne voulaient pas se résoudre à rester
confinés dans le galetas de leur hôte.
--Je vais écrire à Coralie, dit le vicomte, notre ami Vernier portera ma
lettre.
--Faites, cher vicomte. Ah! si je savais où se trouve en ce moment ma
femme, nous n'aurions pas besoin de nous adresser à cette danseuse.
--Mais, vous ne le savez pas, ainsi il est inutile d'en parler.
Le vicomte de Lussan écrivit à Coralie une lettre bien pathétique, bien
touchante, que Vernier, ainsi que cela venait d'être convenu, se chargea
de porter.
Il arriva chez Coralie avant dix heures du matin, madame n'était pas
encore levée, il fut donc forcé de remettre la missive dont il était
porteur à la femme de chambre, qui voulut bien, prenant en considération
ses instantes prières, la remettre à l'instant même à sa maîtresse.
Elle revint près de Vernier qui l'attendait dans l'antichambre, au bout
de quelques minutes, à son air pincé, à l'expression quelque peu
hautaine de ses yeux, le bandit devina qu'elle ne lui apportait pas une
bonne nouvelle.
Il ne se trompait pas.
--Madame, lui dit-elle, ne connaît pas la personne qui lui demande
l'aumône, elle vous prie de lui rendre cette lettre qu'elle ne veut pas
conserver.
Vernier fut obligé de se retirer. Lorsqu'il sortit de chez Coralie, la
rue Tronchet était pleine d'une foule de colporteurs de canards, qui
criaient à tue-tête, _la relation exacte et détaillée de l'évasion
miraculeuse, après leur condamnation à mort, de deux particuliers
très-connus dans Paris, grande récompense à ceux qui les feront
arrêter_; Vernier les bas bleus acheta, moyennant cinq centimes, ce
monstrueux canard, qu'il fit voir à ses hôtes lorsqu'il rentra chez lui.
--Il paraît que l'on tient énormément à faire une _tronche_[877] de
votre _sorbonne_[878], dit Vernier les bas bleus, lorsque Salvador et de
Lussan eurent achevé la lecture du canard; puisqu'on offre une grande
récompense à celui qui vous fera _faucher le colas_[879], c'est flatteur
pour vous.
--Oui, mais c'est un peu inquiétant répondit de Lussan, en regardant
fixement Vernier les bas bleus, l'espoir d'obtenir cette grande
récompense peut engager à nous trahir des gens auxquels nous aurions
accordé toute notre confiance.
--Il n'est que trop vrai, ajouta Salvador.
--Hé! les _Rupins_... ce n'est pas pour moi que vous dites ça, n'est-ce
pas? J'suis un _grinche_[880], un _escarpe_[881], tout ce que vous
voudrez; je _buterais_[882] le Père éternel pour _affurer une
tune_[883]; mais je suis un honnête homme, trahir des amis, jamais?
Salvador et de Lussan, intérieurement charmés de voir Vernier rejeter si
loin de lui et avec une indignation si énergiquement exprimée, la pensée
d'une action semblable à celle qu'ils avaient paru le croire capable de
commettre, s'empressèrent de le calmer.
--Ecoutez, mes amis, leur dit-il, maintenant, hélas! presque tous les
_pègres_ sont d'infâmes coquins, et pour vous il s'agit de la
_sorbonne_[884] que l'on ne perd qu'une fois; vous ne sauriez donc
prendre trop de précautions. Eh bien! si vous le voulez, pendant tout le
temps que vous resterez ici, je ne sortirai pas, je n'écrirai pas; l'un
de vous prendra mes habits pour _aller au vague_[885] et l'autre restera
avec moi, ça fait que vous serez tranquilles.
--Tu sortiras, tu rentreras, tu écriras, répondit le vicomte de Lussan à
Vernier les bas bleus, nous nous fions à toi, et nous sommes persuadés
que notre confiance est bien placée, mais nous allons visiter ta
garde-robe, dans laquelle nous trouverons peut-être de quoi nous vêtir.
Vernier les bas bleus était plus riche qu'il ne le croyait lui-même; le
vicomte de Lussan trouva dans un bas de buffet, deux pantalons en assez
bon état, une blouse neuve et une redingote encore propre. Il donna à
Salvador la redingote et le meilleur des deux pantalons.
--C'est parce que j'ai l'intention de vous faire jouer ce soir un rôle
important, dans une comédie nouvelle, que je vous permets de vous faire
aussi beau que vous le serez, lorsque vous aurez endossé ces habits,
dit-il à son complice.
--Je devine quel est votre projet, vous voulez reprendre en gros à
Coralie ce que vous lui avez donné en détail.
--Vous l'avez dit.
--Ça se trouve bien, j'ai justement pris l'empreinte de la serrure, dit
Vernier, et il montra aux deux amis une carte sur laquelle l'entrée de
la serrure de Coralie était parfaitement imprimée[886].
--C'est très-bien vu, mais de quelle manière nous y prendrons-nous pour
réussir.
--Laisse-moi faire, tout ira bien, et ce soir, je vous en réponds, nous
aurons de l'or, beaucoup d'or, et notre ami Vernier qui nous donnera un
coup de main en aura une bonne part.
--Sont-ils adroits ces rupins! s'écria Vernier les bas bleus, qui
croyait déjà tenir les pièces d'or dont le vicomte de Lussan promettait
une si ample moisson.
Ce dernier s'était placé devant la table et dessinait avec beaucoup de
soin le _fac-simile_ d'une clé.
--Vous êtes, dit-il à Salvador, expert en l'art du serrurier,
pouvez-vous faire une clé absolument semblable à celle dont voici le
portrait, je me suis déjà assuré qu'il y avait ici tout ce qu'il
fallait pour cela.
--Parfaitement, répondit Salvador.
--En ce cas à l'oeuvre, je vous expliquerai mon plan pendant que vous
travaillerez.
Salvador, doué d'une dextérité sans égale n'eut besoin que de quelques
heures de travail pour fabriquer une clé, dont le vicomte de Lussan se
montra très-satisfait.
Les trois bandits passèrent à deviser joyeusement, à boire et à manger
(Vernier les bas bleus avait un compte ouvert chez le marchand de vin et
le charcutier), le reste de la journée.
Lorsque le soir fut venu, ils s'armèrent chacun d'un couteau-poignard
(ils étaient tous les trois bien déterminés à ne point, en cas de
malheur, se laisser prendre vivants), et se mirent en route pour la rue
Tronchet.
Salvador et Vernier les bas bleus entrèrent chez un marchand de vin, de
Lussan alla se mettre en observation vis-à-vis la porte cochère de la
maison habitée par Coralie.
Il était à son poste depuis environ une demi-heure, lorsqu'il vit sortir
la danseuse, il la suivit de loin et la vit entrer à l'Opéra. Bien
certain alors qu'elle ne rentrerait pas chez elle de la soirée, il
revint trouver ses camarades.
--Elle est sortie, leur dit-il; il ne s'agit plus maintenant que
d'éloigner la servante. A vous, Vernier, songez que si vous ne
réussissez pas, nous serons forcés d'employer les grands moyens, et j'en
serais vraiment fâché, cette servante est une fort bonne et fort jolie
fille.
Vernier, suivant les instructions qu'il avait préalablement reçues,
prit sa course, et donna l'ordre à un cocher de fiacre qu'il prit sur la
place la plus voisine de l'Opéra, de se rendre au domicile de Coralie,
et de remettre au concierge de la maison un billet que celui-ci ferait
tenir à la personne à laquelle il était destiné.
Il n'était pas à craindre que la femme de chambre s'aperçût que le
billet n'avait pas été écrit par sa maîtresse. Coralie dont l'éducation
avait été quelque peu négligée, se servait habituellement de
secrétaires.
Le cocher, généreusement payé d'avance, s'acquitta de la mission qui
venait de lui être confiée; il remit le billet au concierge et attendit.
Le concierge, suivant la louable habitude de ses confrères, n'avait pas
manqué de lire le billet, qui, du reste n'était pas cacheté.
--Vite, vite, mademoiselle Hélène, dit-il à la femme de chambre de
Coralie, mademoiselle Desrivières vient de se fouler le pied en entrant
en scène, elle vous demande avec son châle orange; il y a en bas un
fiacre pour vous emmener et v'là un billet qu'elle a donné au cocher
pour vous le remettre.
--Je vous remercie bien, M. Fouché, répondit la femme de chambre après
avoir lu le billet, qui ne renfermait autre chose que ce que le portier
venait de lui apprendre; je vais de suite aller trouver ma maîtresse. Et
comme le concierge était monté par l'escalier de service, elle descendit
un étage afin de l'éclairer.
Quelques minutes après, la servante portant sous son bras le châle
orange de sa maîtresse, montait dans le fiacre qui l'attendait à la
porte.
--Aller d'ici à l'Opéra, expliquer sa venue à sa maîtresse, puis
revenir, dit de Lussan, nous avons au moins trois quarts d'heure devant
nous; c'est plus qu'il ne faut. A vous, marquis. Il y a de la lumière
chez le docteur Delamarre, qui demeure au-dessous de Coralie, dites au
concierge que vous allez chez lui? N'oubliez pas de jeter un coup d'oeil
sur les deux coupes d'agate placées sur la cheminée de la chambre à
coucher. Coralie y laisse souvent des bijoux précieux. L'argent est dans
une armoire à glace placée dans la chambre à coucher, qu'il vous sera
facile d'ouvrir: vous avez ce qu'il faut pour cela?
--J'ai remis mes _halènes_[887] à Rupin, dit Vernier les bas bleus.
Salvador entra dans la maison; il y resta plus longtemps que ses
complices ne s'y attendaient.
--Il lui est peut-être arrivé quelque chose, disait Vernier les bas
bleus à de Lussan.
--Cela n'est pas probable, répondit celui-ci, s'il en était ainsi, nous
aurions entendu du bruit.
L'arrivée de Salvador vint à point pour mettre fin à l'anxiété de ses
complices.
--Eh bien! lui dit de Lussan.
--L'affaire n'est pas mauvaise, répondit-il, mais hâtons-nous de fuir.
Je crois que j'ai été remarqué par le concierge.
Les trois complices franchirent rapidement l'espace qui sépare la rue
Tronchet de celle du Four-Saint-Hilaire. Lorsqu'ils furent arrivés dans
le galetas de Vernier les bas bleus, Salvador déposa sur la table tout
ce qu'il avait volé chez Coralie.
--Quatre mille _balles_[888] en or, trois mille balles de bijoux à
vendre au _fourgat_[889], s'écria Vernier les bas bleus, nous allons
joliment faire _pallas_[890].
--As-tu un recéleur à ta disposition? lui demanda de Lussan.
--Je crois bien, Louis l'Aventurier, qui demeure à la Sorbonne; il
m'achètera tout ce que je voudrai.
--Garde alors les bijoux pour ta part, et laisse-nous l'argent, cela te
va-t-il?
--Très-bien! Vous êtes plus généreux que je ne le pensais.
--Soupons alors et couchons-nous; nous nous séparerons demain matin.
Les trois bandits firent honneur à un excellent poulet et à quelques
autres comestibles qu'ils avaient achetés rue Dauphine, puis après ils
s'endormirent.
Le lendemain matin, ainsi que cela avait été convenu la veille, ils se
séparèrent.
III.--La dame au voile vert.
Le récit des faits qui précèdent a appris à nos lecteurs que c'était
principalement parmi ses connaissances que le vicomte de Lussan, auquel
un nom recommandable faisait ouvrir les portes des salons de la
meilleure compagnie, choisissait ses victimes. On a vu que d'abord il se
borna à donner à Salvador et à Roman des instructions de nature à
faciliter l'exécution des vols que ceux-ci se chargeaient d'exécuter ou
de faire exécuter, et que ce n'est que plus tard, peu de temps après la
mort du dernier, et lorsque Salvador eut pris la résolution de ne plus
retourner chez la Sans-Refus, qu'il se détermina à payer de sa personne.
Pour l'intelligence de ce qui va suivre, nous devons prier nos lecteurs
de faire avec nous quelques pas en arrière.
Nous disions tout à l'heure que le vicomte de Lussan s'était fait
inscrire au rang des nouveaux catholiques les plus prononcés, ce n'était
pas seulement parce que _la dévotion trouve pour faire de mauvaises
actions des raisons qu'un simple honnête homme ne saurait trouver_,
qu'il avait pris ce parti; il savait que l'on est généralement disposé à
accorder une grande confiance à ceux qui, tout en vivant dans le monde,
s'acquittent avec exactitude de leurs devoirs religieux, et la dévotion
était un masque dont il savait à propos se servir, et qui lui avait
facilité l'accès des salons de plusieurs nobles douairières qui ne
surent que lorsqu'un jugement solennel eut appris à tout le monde que le
vicomte de Lussan, malgré l'ancienneté de son blason, n'était rien autre
chose qu'un insigne bandit, qu'il ne faut pas toujours se fier aux
apparence.
Quoi qu'il en soit, le vicomte avait pour confesseur un vénérable
prêtre, attaché à l'église de Saint-Roch, et il avait tellement eu l'art
de s'insinuer dans sa confiance, que très-souvent ce digne
ecclésiastique l'invitait à dîner.
Lorsqu'il fut arrêté, rue de Varennes, à quelques pas de son domicile,
le vicomte était sorti de chez lui pour se rendre chez ce prêtre que,
depuis quelque temps, il visitait très-souvent.
Le récit des faits qui suivent apprendra à nos lecteurs quel était le
but de ces visites.
Un jour, tandis que le vicomte et le bon prêtre étaient à table, tête à
tête, on annonça à M. l'abbé la visite d'une vieille femme presque
aveugle, dont la figure était cachée par un ample voile vert. Elle
venait remettre, à ce dernier, une petite somme d'argent pour faire dire
des messes et un anniversaire pour les trépassés. L'abbé voulait se
lever pour aller recevoir la pieuse bonne femme dans une autre pièce;
mais Lussan lui dit de ne pas se gêner pour lui et, même, le pria de la
faire entrer. Le domestique l'ayant introduite, elle remit au vicaire
une somme de quatre-vingts francs. Lussan, en observateur curieux et
avide de tirer parti de tout, remarqua que cette femme était fort âgée,
couverte de vêtements sordides et dégoûtants; elle portait un de ces
chapeaux ballons d'une forme tout à fait mirobolante, de couleur jadis
noire, mais aujourd'hui fauve et rougeâtre, qui, accompagné d'un immense
garde-vue en taffetas vert, produisait cet ensemble drôlatique qui
caractérise les tireuses de cartes de bas étage. Enfin, toute la mise de
la vieille dévote annonçait la plus grande misère; et, pour comble, elle
avait bien de la peine à se conduire, tant sa vue paraissait faible et
obtuse.
Lorsqu'elle fut sortie, le vicomte fit part au bon vicaire de toutes ses
remarques, et lui témoigna l'étonnement où il était de voir donner
quatre-vingts francs par une femme dont le costume accusait un si
complet dénûment. Celui-ci lui répondit qu'il ne fallait pas toujours
s'en rapporter aux apparences, et que loin que cette bonne femme fût
dans la misère, elle était au contraire riche et même fort riche;
qu'elle faisait beaucoup de bien aux pauvres de la paroisse; en un mot,
qu'il était à regretter que les gens de sa sorte fussent en aussi petit
nombre.
--S'il en est ainsi, dit de Lussan, vous conviendrez, mon cher abbé, que
c'est bien le cas de dire où la fortune va-t-elle se nicher! car la
bonne femme est d'un aspect bien dégoûtant. Pour moi, il me semble que
l'amour de Dieu et du prochain, la dévotion, la charité même, n'excluent
pas la propreté; et, je vous l'avoue franchement, j'ai peine à croire à
la fortune de cette femme, cela me paraît inconciliable avec l'état de
délabrement où elle est. Je crois plutôt qu'elle n'est que l'instrument
de personnes pieuses qui veulent rester inconnues, et qui, en récompense
des petits services qu'elle leur rend, lui procurent des moyens
d'existence.
--Vous êtes dans l'erreur M. le vicomte, répondit le vicaire; elle est
riche, et quand je parle ainsi, c'est que je le sais. Je puis même
d'autant mieux vous l'assurer que j'ai vu, ce qui s'appelle de mes
propres yeux, vu, tout ce qui compose sa fortune, dans les circonstances
que je vais vous citer:
Il n'y a pas plus de deux mois que cette femme vint pour la première
fois me charger de dire quelques messes pour le repos de l'âme de ses
père et mère, décédés il y a longtemps; elle me remit, en outre,
quarante francs pour les indigents et autant pour l'église. Ses visites
se renouvelèrent plusieurs fois et toujours elle se montrait aussi
généreuse. Je ne pouvais comprendre d'où, ni comment, lui venaient les
sommes dont elle disposait, tant sa misère apparente faisait contraste
avec ses oeuvres de charité; mais je ne tardai pas à être au fait de
cette espèce de mystère.
Il y a de cela quinze jours au plus, elle vint me prier de vouloir bien
passer chez elle pour me faire une confidence importante, confidence
que, disait-elle, elle ne pouvait me faire ailleurs que dans son
appartement. Je vous avoue que cette invitation me parut si
extraordinaire de sa part, que pendant trois ou quatre jours j'hésitai à
m'y rendre; mais enfin, après y avoir bien réfléchi, je crus devoir lui
donner cette satisfaction.
Arrivé à sa demeure, l'aspect ridicule du concierge, ses questions
insolites, et ensuite celles non moins extraordinaires de son épouse,
firent naître en moi de singulières idées. Quoi qu'il en soit, après
avoir subi un interrogatoire en règle, je fus conduit par le cerbère
femelle, chez la dame au voile vert. Après avoir frappé d'une certaine
manière, un guichet s'ouvrit, je déclinai mon nom:
--Ah! c'est vous, M. le vicaire, me dit la vieille, entrez, je vous
prie.
Alors elle ouvrit deux serrures fermées à plusieurs tours; puis, lorsque
je fus entré, elle les refermera avec un soin et une précaution qui
piquèrent vivement ma curiosité, sans toutefois que j'en éprouvasse la
moindre crainte. Je fus alors introduit dans un rez-de-chaussée, composé
de plusieurs pièces en désordre, et aussi malpropres que la maîtresse de
la maison. La dame, après s'être excusée sur son grand âge et ses
infirmités, de me recevoir si peu convenablement, prit la parole en ces
termes:
--M. le vicaire, vous êtes un homme en qui j'ai la plus grande
confiance, et je vais immédiatement vous en donner la preuve: Je suis
vieille et assez riche; je possède en or, argent, billets de banque et
bijoux, environ deux cent mille francs; j'ai, en outre, une rente de
cinq mille francs au porteur, inscrite sur le grand livre. Je n'ai sur
la terre qu'une seule personne qui me touche par les liens du sang,
c'est ma fille; mais depuis longtemps je n'ai entendu parler d'elle,
j'ignore absolument sa destinée. Elle exceptée, je n'ai ni parents, et
il faut bien le dire, ni amis. Dieu peut d'un instant à l'autre me
rappeler à lui, et toutes mes richesses seraient à peu près perdues si
je venais à mourir sans indiquer l'endroit où elles sont renfermées. Je
ne puis mieux m'adresser qu'à vous, M. le vicaire, pour révéler un
secret de cette nature. Je vais donc indiquer où tous ces objets sont
cachés, et je vous autorise, après ma mort, à en disposer du mieux que
vous l'entendrez, sauf la réserve que je vous ferai connaître tout à
l'heure. Voici un écrit cacheté qui renferme à cet égard mes volontés
formelles; veuillez vous en constituer le dépositaire pour ne l'ouvrir
qu'après ma mort.
Surpris de ce langage, et n'ayant jamais voulu m'immiscer dans les
affaires mondaines, que je connais fort peu, je voulus en décliner un si
rare témoignage de confiance; la vieille dame ne voulut accepter aucune
excuse; elle pria, pressa avec tant d'instances, qu'enfin j'acceptai.
Alors elle m'engagea à passer dans sa chambre à coucher, et, après avoir
tiré son lit hors de l'alcôve, elle leva une tapisserie et me fit voir
une petite porte artistement pratiquée dans le mur. Elle l'ouvrit, et
retira de cette cachette une jolie boîte en ébène, garnie en argent
ciselé, portant des armoiries et une couronne ducale. Cette boîte
contenait de l'or en grande quantité, des billets de banque, des
diamants, et des inscriptions de rentes au porteur. Bref, je pus me
convaincre qu'elle renfermait au moins trois cents mille francs en
valeurs réelles.
--Voilà tout ce que je possède, dit la vieille. Si la personne nommée
dans mon testament existe encore, poursuivit-elle, et que par sa
conduite elle soit digne de mes bienfaits, vous partagerez ma succession
avec elle. Dans le cas contraire, tout est à vous pour en faire de
bonnes oeuvres. Telle est, ô digne et respectable ministre du Seigneur,
ma dernière volonté; que celle de Dieu soit faite en toutes choses!
Quelques observations que je fisse de nouveau pour la détourner du
dessein où elle était à mon égard, elle ne voulut rien entendre, et,
après avoir replacé la cassette dans l'armoire pratiquée dans le mur,
elle en referma la porte, et exigea encore une fois que je lui promisse
d'exécuter ponctuellement ses intentions. En considération du bien qui
pouvait en résulter pour les pauvres, je crus devoir m'y engager
non-seulement sans restriction, mais encore de manière à mériter
l'approbation du monde et de mes supérieurs. Du reste, vous me
connaissez assez, M. le vicomte, pour être convaincu que je
m'acquitterai avec zèle et exactitude de ce mandat important.
Maintenant, s'il m'est permis de vous dire mon opinion sur cette femme,
je pense que son intention est de réparer après sa mort les torts d'une
vie passée dans le désordre et peut-être même dans le crime. Ce qui me
le fait croire, c'est que son langage, qui n'est pas très-pur, est celui
d'une femme du peuple, que le manque d'éducation n'a pas dû rendre
difficile sur les moyens de faire fortune.
Il est encore une autre raison qui donne à l'opinion que je viens
d'exprimer une certaine force, et cette raison la voici:
Je dois croire sincère la dévotion de cette femme, ses bonnes oeuvres en
sont un témoignage suffisant; eh bien! quoiqu'elle écoute avec beaucoup
de recueillement les exhortations religieuses que j'ai cru devoir lui
adresser, bien qu'elle assiste à tous les offices, elle n'a pas encore
voulu se confesser.
--Je ne suis pas encore prête, a-t-elle dit lorsque je l'ai engagée à
s'approcher du tribunal de la pénitence; plus tard, monsieur l'abbé, je
n'ose pas encore vous révéler les fautes nombreuses, les crimes mêmes de
ma vie passée, mais je me repens, soyez-en sûr.
Je n'ai pas cru devoir insister, les choses en sont là.