--Ah ça! vous qui n'avez probablement dans le _bauge_[870] que la

_mouise_[871] de _Tunebée_[872], vous devez _canner la pégrenne_[873].

--Nous mangerions très-volontiers un morceau, répondit Salvador.

N'est-il pas vrai vicomte?

De Lussan, qui s'était jeté sur le lit, fit un signe affirmatif.

--Je vais alors, dit Vernier les bas bleus, chercher _deux doubles

cholettes de picton_[874], du _tarton savonné_[875] et un jambonneau, ça

vous va-t-il?

--Allez, mon cher, achetez ce que vous voudrez, nous saurons, si Dieu

nous prête vie, reconnaître plus tard ce que vous faites aujourd'hui

pour nous; mais si vous voulez que votre hospitalité me soit agréable,

ne me parlez plus argot. A quoi bon se servir d'un langage bas et

ignoble que tout le monde comprend maintenant?

--On vous obéira; j'ai trop envie d'être de _mèche_[876]...

--Encore!...

--De moitié; je me laisse emporter par la force de l'habitude. Je disais

donc que j'ai trop envie d'être de moitié dans les affaires que déjà

sans doute vous avez en vue, pour faire quelque chose qui vous soit

désagréable.

Le pain, le jambonneau et le vin, offerts par Vernier les bas bleus,

furent expédiés en quelques minutes.

--Ceci ne vaut ni les salmis de filets de perdreaux aux truffes, ni le

vin de Chambertin, dit de Lussan; mais ça se laisse manger et paraît

fort bon lorsqu'on a faim.

--Vous avez raison, répondit Salvador; c'est le besoin qu'on en a qui

donne du prix aux choses les plus ordinaires; aussi, comme nous sommes

exténués de fatigue, et que nous avons un extrême besoin de sommeil, je

suis persuadé que nous trouverons délicieuse la couche modeste de notre

ami Vernier.

Les trois bandits se couchèrent l'un près de l'autre sur le lit, qui,

fort heureusement pour eux, se trouva d'une largeur plus qu'ordinaire,

et bientôt on n'entendit plus, dans le galetas de la rue du

Four-Saint-Hilaire, que le bruit calme et mesuré de leur respiration.

Ils s'éveillèrent à la naissance du jour. Vernier les bas bleus, qui

avait voulu ménager à ses hôtes une surprise agréable, posa sur la table

boiteuse une chopine d'eau-de-vie achetée la veille, et les trois

complices, ayant allumé chacun une pipe chargée de caporal, tinrent

conseil.

Salvador, de Lussan et Vernier les bas bleus ne possédaient pas à eux

trois la valeur de trois pièces de cinq francs, et, cependant, il

fallait aux deux premiers des vêtements quels qu'ils fussent, et les

moyens de se déguiser, s'ils ne voulaient pas se résoudre à rester

confinés dans le galetas de leur hôte.

--Je vais écrire à Coralie, dit le vicomte, notre ami Vernier portera ma

lettre.

--Faites, cher vicomte. Ah! si je savais où se trouve en ce moment ma

femme, nous n'aurions pas besoin de nous adresser à cette danseuse.

--Mais, vous ne le savez pas, ainsi il est inutile d'en parler.

Le vicomte de Lussan écrivit à Coralie une lettre bien pathétique, bien

touchante, que Vernier, ainsi que cela venait d'être convenu, se chargea

de porter.

Il arriva chez Coralie avant dix heures du matin, madame n'était pas

encore levée, il fut donc forcé de remettre la missive dont il était

porteur à la femme de chambre, qui voulut bien, prenant en considération

ses instantes prières, la remettre à l'instant même à sa maîtresse.

Elle revint près de Vernier qui l'attendait dans l'antichambre, au bout

de quelques minutes, à son air pincé, à l'expression quelque peu

hautaine de ses yeux, le bandit devina qu'elle ne lui apportait pas une

bonne nouvelle.

Il ne se trompait pas.

--Madame, lui dit-elle, ne connaît pas la personne qui lui demande

l'aumône, elle vous prie de lui rendre cette lettre qu'elle ne veut pas

conserver.

Vernier fut obligé de se retirer. Lorsqu'il sortit de chez Coralie, la

rue Tronchet était pleine d'une foule de colporteurs de canards, qui

criaient à tue-tête, _la relation exacte et détaillée de l'évasion

miraculeuse, après leur condamnation à mort, de deux particuliers

très-connus dans Paris, grande récompense à ceux qui les feront

arrêter_; Vernier les bas bleus acheta, moyennant cinq centimes, ce

monstrueux canard, qu'il fit voir à ses hôtes lorsqu'il rentra chez lui.

--Il paraît que l'on tient énormément à faire une _tronche_[877] de

votre _sorbonne_[878], dit Vernier les bas bleus, lorsque Salvador et de

Lussan eurent achevé la lecture du canard; puisqu'on offre une grande

récompense à celui qui vous fera _faucher le colas_[879], c'est flatteur

pour vous.

--Oui, mais c'est un peu inquiétant répondit de Lussan, en regardant

fixement Vernier les bas bleus, l'espoir d'obtenir cette grande

récompense peut engager à nous trahir des gens auxquels nous aurions

accordé toute notre confiance.

--Il n'est que trop vrai, ajouta Salvador.

--Hé! les _Rupins_... ce n'est pas pour moi que vous dites ça, n'est-ce

pas? J'suis un _grinche_[880], un _escarpe_[881], tout ce que vous

voudrez; je _buterais_[882] le Père éternel pour _affurer une

tune_[883]; mais je suis un honnête homme, trahir des amis, jamais?

Salvador et de Lussan, intérieurement charmés de voir Vernier rejeter si

loin de lui et avec une indignation si énergiquement exprimée, la pensée

d'une action semblable à celle qu'ils avaient paru le croire capable de

commettre, s'empressèrent de le calmer.

--Ecoutez, mes amis, leur dit-il, maintenant, hélas! presque tous les

_pègres_ sont d'infâmes coquins, et pour vous il s'agit de la

_sorbonne_[884] que l'on ne perd qu'une fois; vous ne sauriez donc

prendre trop de précautions. Eh bien! si vous le voulez, pendant tout le

temps que vous resterez ici, je ne sortirai pas, je n'écrirai pas; l'un

de vous prendra mes habits pour _aller au vague_[885] et l'autre restera

avec moi, ça fait que vous serez tranquilles.

--Tu sortiras, tu rentreras, tu écriras, répondit le vicomte de Lussan à

Vernier les bas bleus, nous nous fions à toi, et nous sommes persuadés

que notre confiance est bien placée, mais nous allons visiter ta

garde-robe, dans laquelle nous trouverons peut-être de quoi nous vêtir.

Vernier les bas bleus était plus riche qu'il ne le croyait lui-même; le

vicomte de Lussan trouva dans un bas de buffet, deux pantalons en assez

bon état, une blouse neuve et une redingote encore propre. Il donna à

Salvador la redingote et le meilleur des deux pantalons.

--C'est parce que j'ai l'intention de vous faire jouer ce soir un rôle

important, dans une comédie nouvelle, que je vous permets de vous faire

aussi beau que vous le serez, lorsque vous aurez endossé ces habits,

dit-il à son complice.

--Je devine quel est votre projet, vous voulez reprendre en gros à

Coralie ce que vous lui avez donné en détail.

--Vous l'avez dit.

--Ça se trouve bien, j'ai justement pris l'empreinte de la serrure, dit

Vernier, et il montra aux deux amis une carte sur laquelle l'entrée de

la serrure de Coralie était parfaitement imprimée[886].

--C'est très-bien vu, mais de quelle manière nous y prendrons-nous pour

réussir.

--Laisse-moi faire, tout ira bien, et ce soir, je vous en réponds, nous

aurons de l'or, beaucoup d'or, et notre ami Vernier qui nous donnera un

coup de main en aura une bonne part.

--Sont-ils adroits ces rupins! s'écria Vernier les bas bleus, qui

croyait déjà tenir les pièces d'or dont le vicomte de Lussan promettait

une si ample moisson.

Ce dernier s'était placé devant la table et dessinait avec beaucoup de

soin le _fac-simile_ d'une clé.

--Vous êtes, dit-il à Salvador, expert en l'art du serrurier,

pouvez-vous faire une clé absolument semblable à celle dont voici le

portrait, je me suis déjà assuré qu'il y avait ici tout ce qu'il

fallait pour cela.

--Parfaitement, répondit Salvador.

--En ce cas à l'oeuvre, je vous expliquerai mon plan pendant que vous

travaillerez.

Salvador, doué d'une dextérité sans égale n'eut besoin que de quelques

heures de travail pour fabriquer une clé, dont le vicomte de Lussan se

montra très-satisfait.

Les trois bandits passèrent à deviser joyeusement, à boire et à manger

(Vernier les bas bleus avait un compte ouvert chez le marchand de vin et

le charcutier), le reste de la journée.

Lorsque le soir fut venu, ils s'armèrent chacun d'un couteau-poignard

(ils étaient tous les trois bien déterminés à ne point, en cas de

malheur, se laisser prendre vivants), et se mirent en route pour la rue

Tronchet.

Salvador et Vernier les bas bleus entrèrent chez un marchand de vin, de

Lussan alla se mettre en observation vis-à-vis la porte cochère de la

maison habitée par Coralie.

Il était à son poste depuis environ une demi-heure, lorsqu'il vit sortir

la danseuse, il la suivit de loin et la vit entrer à l'Opéra. Bien

certain alors qu'elle ne rentrerait pas chez elle de la soirée, il

revint trouver ses camarades.

--Elle est sortie, leur dit-il; il ne s'agit plus maintenant que

d'éloigner la servante. A vous, Vernier, songez que si vous ne

réussissez pas, nous serons forcés d'employer les grands moyens, et j'en

serais vraiment fâché, cette servante est une fort bonne et fort jolie

fille.

Vernier, suivant les instructions qu'il avait préalablement reçues,

prit sa course, et donna l'ordre à un cocher de fiacre qu'il prit sur la

place la plus voisine de l'Opéra, de se rendre au domicile de Coralie,

et de remettre au concierge de la maison un billet que celui-ci ferait

tenir à la personne à laquelle il était destiné.

Il n'était pas à craindre que la femme de chambre s'aperçût que le

billet n'avait pas été écrit par sa maîtresse. Coralie dont l'éducation

avait été quelque peu négligée, se servait habituellement de

secrétaires.

Le cocher, généreusement payé d'avance, s'acquitta de la mission qui

venait de lui être confiée; il remit le billet au concierge et attendit.

Le concierge, suivant la louable habitude de ses confrères, n'avait pas

manqué de lire le billet, qui, du reste n'était pas cacheté.

--Vite, vite, mademoiselle Hélène, dit-il à la femme de chambre de

Coralie, mademoiselle Desrivières vient de se fouler le pied en entrant

en scène, elle vous demande avec son châle orange; il y a en bas un

fiacre pour vous emmener et v'là un billet qu'elle a donné au cocher

pour vous le remettre.

--Je vous remercie bien, M. Fouché, répondit la femme de chambre après

avoir lu le billet, qui ne renfermait autre chose que ce que le portier

venait de lui apprendre; je vais de suite aller trouver ma maîtresse. Et

comme le concierge était monté par l'escalier de service, elle descendit

un étage afin de l'éclairer.

Quelques minutes après, la servante portant sous son bras le châle

orange de sa maîtresse, montait dans le fiacre qui l'attendait à la

porte.

--Aller d'ici à l'Opéra, expliquer sa venue à sa maîtresse, puis

revenir, dit de Lussan, nous avons au moins trois quarts d'heure devant

nous; c'est plus qu'il ne faut. A vous, marquis. Il y a de la lumière

chez le docteur Delamarre, qui demeure au-dessous de Coralie, dites au

concierge que vous allez chez lui? N'oubliez pas de jeter un coup d'oeil

sur les deux coupes d'agate placées sur la cheminée de la chambre à

coucher. Coralie y laisse souvent des bijoux précieux. L'argent est dans

une armoire à glace placée dans la chambre à coucher, qu'il vous sera

facile d'ouvrir: vous avez ce qu'il faut pour cela?

--J'ai remis mes _halènes_[887] à Rupin, dit Vernier les bas bleus.

Salvador entra dans la maison; il y resta plus longtemps que ses

complices ne s'y attendaient.

--Il lui est peut-être arrivé quelque chose, disait Vernier les bas

bleus à de Lussan.

--Cela n'est pas probable, répondit celui-ci, s'il en était ainsi, nous

aurions entendu du bruit.

L'arrivée de Salvador vint à point pour mettre fin à l'anxiété de ses

complices.

--Eh bien! lui dit de Lussan.

--L'affaire n'est pas mauvaise, répondit-il, mais hâtons-nous de fuir.

Je crois que j'ai été remarqué par le concierge.

Les trois complices franchirent rapidement l'espace qui sépare la rue

Tronchet de celle du Four-Saint-Hilaire. Lorsqu'ils furent arrivés dans

le galetas de Vernier les bas bleus, Salvador déposa sur la table tout

ce qu'il avait volé chez Coralie.

--Quatre mille _balles_[888] en or, trois mille balles de bijoux à

vendre au _fourgat_[889], s'écria Vernier les bas bleus, nous allons

joliment faire _pallas_[890].

--As-tu un recéleur à ta disposition? lui demanda de Lussan.

--Je crois bien, Louis l'Aventurier, qui demeure à la Sorbonne; il

m'achètera tout ce que je voudrai.

--Garde alors les bijoux pour ta part, et laisse-nous l'argent, cela te

va-t-il?

--Très-bien! Vous êtes plus généreux que je ne le pensais.

--Soupons alors et couchons-nous; nous nous séparerons demain matin.

Les trois bandits firent honneur à un excellent poulet et à quelques

autres comestibles qu'ils avaient achetés rue Dauphine, puis après ils

s'endormirent.

Le lendemain matin, ainsi que cela avait été convenu la veille, ils se

séparèrent.

III.--La dame au voile vert.

Le récit des faits qui précèdent a appris à nos lecteurs que c'était

principalement parmi ses connaissances que le vicomte de Lussan, auquel

un nom recommandable faisait ouvrir les portes des salons de la

meilleure compagnie, choisissait ses victimes. On a vu que d'abord il se

borna à donner à Salvador et à Roman des instructions de nature à

faciliter l'exécution des vols que ceux-ci se chargeaient d'exécuter ou

de faire exécuter, et que ce n'est que plus tard, peu de temps après la

mort du dernier, et lorsque Salvador eut pris la résolution de ne plus

retourner chez la Sans-Refus, qu'il se détermina à payer de sa personne.

Pour l'intelligence de ce qui va suivre, nous devons prier nos lecteurs

de faire avec nous quelques pas en arrière.

Nous disions tout à l'heure que le vicomte de Lussan s'était fait

inscrire au rang des nouveaux catholiques les plus prononcés, ce n'était

pas seulement parce que _la dévotion trouve pour faire de mauvaises

actions des raisons qu'un simple honnête homme ne saurait trouver_,

qu'il avait pris ce parti; il savait que l'on est généralement disposé à

accorder une grande confiance à ceux qui, tout en vivant dans le monde,

s'acquittent avec exactitude de leurs devoirs religieux, et la dévotion

était un masque dont il savait à propos se servir, et qui lui avait

facilité l'accès des salons de plusieurs nobles douairières qui ne

surent que lorsqu'un jugement solennel eut appris à tout le monde que le

vicomte de Lussan, malgré l'ancienneté de son blason, n'était rien autre

chose qu'un insigne bandit, qu'il ne faut pas toujours se fier aux

apparence.

Quoi qu'il en soit, le vicomte avait pour confesseur un vénérable

prêtre, attaché à l'église de Saint-Roch, et il avait tellement eu l'art

de s'insinuer dans sa confiance, que très-souvent ce digne

ecclésiastique l'invitait à dîner.

Lorsqu'il fut arrêté, rue de Varennes, à quelques pas de son domicile,

le vicomte était sorti de chez lui pour se rendre chez ce prêtre que,

depuis quelque temps, il visitait très-souvent.

Le récit des faits qui suivent apprendra à nos lecteurs quel était le

but de ces visites.

Un jour, tandis que le vicomte et le bon prêtre étaient à table, tête à

tête, on annonça à M. l'abbé la visite d'une vieille femme presque

aveugle, dont la figure était cachée par un ample voile vert. Elle

venait remettre, à ce dernier, une petite somme d'argent pour faire dire

des messes et un anniversaire pour les trépassés. L'abbé voulait se

lever pour aller recevoir la pieuse bonne femme dans une autre pièce;

mais Lussan lui dit de ne pas se gêner pour lui et, même, le pria de la

faire entrer. Le domestique l'ayant introduite, elle remit au vicaire

une somme de quatre-vingts francs. Lussan, en observateur curieux et

avide de tirer parti de tout, remarqua que cette femme était fort âgée,

couverte de vêtements sordides et dégoûtants; elle portait un de ces

chapeaux ballons d'une forme tout à fait mirobolante, de couleur jadis

noire, mais aujourd'hui fauve et rougeâtre, qui, accompagné d'un immense

garde-vue en taffetas vert, produisait cet ensemble drôlatique qui

caractérise les tireuses de cartes de bas étage. Enfin, toute la mise de

la vieille dévote annonçait la plus grande misère; et, pour comble, elle

avait bien de la peine à se conduire, tant sa vue paraissait faible et

obtuse.

Lorsqu'elle fut sortie, le vicomte fit part au bon vicaire de toutes ses

remarques, et lui témoigna l'étonnement où il était de voir donner

quatre-vingts francs par une femme dont le costume accusait un si

complet dénûment. Celui-ci lui répondit qu'il ne fallait pas toujours

s'en rapporter aux apparences, et que loin que cette bonne femme fût

dans la misère, elle était au contraire riche et même fort riche;

qu'elle faisait beaucoup de bien aux pauvres de la paroisse; en un mot,

qu'il était à regretter que les gens de sa sorte fussent en aussi petit

nombre.

--S'il en est ainsi, dit de Lussan, vous conviendrez, mon cher abbé, que

c'est bien le cas de dire où la fortune va-t-elle se nicher! car la

bonne femme est d'un aspect bien dégoûtant. Pour moi, il me semble que

l'amour de Dieu et du prochain, la dévotion, la charité même, n'excluent

pas la propreté; et, je vous l'avoue franchement, j'ai peine à croire à

la fortune de cette femme, cela me paraît inconciliable avec l'état de

délabrement où elle est. Je crois plutôt qu'elle n'est que l'instrument

de personnes pieuses qui veulent rester inconnues, et qui, en récompense

des petits services qu'elle leur rend, lui procurent des moyens

d'existence.

--Vous êtes dans l'erreur M. le vicomte, répondit le vicaire; elle est

riche, et quand je parle ainsi, c'est que je le sais. Je puis même

d'autant mieux vous l'assurer que j'ai vu, ce qui s'appelle de mes

propres yeux, vu, tout ce qui compose sa fortune, dans les circonstances

que je vais vous citer:

Il n'y a pas plus de deux mois que cette femme vint pour la première

fois me charger de dire quelques messes pour le repos de l'âme de ses

père et mère, décédés il y a longtemps; elle me remit, en outre,

quarante francs pour les indigents et autant pour l'église. Ses visites

se renouvelèrent plusieurs fois et toujours elle se montrait aussi

généreuse. Je ne pouvais comprendre d'où, ni comment, lui venaient les

sommes dont elle disposait, tant sa misère apparente faisait contraste

avec ses oeuvres de charité; mais je ne tardai pas à être au fait de

cette espèce de mystère.

Il y a de cela quinze jours au plus, elle vint me prier de vouloir bien

passer chez elle pour me faire une confidence importante, confidence

que, disait-elle, elle ne pouvait me faire ailleurs que dans son

appartement. Je vous avoue que cette invitation me parut si

extraordinaire de sa part, que pendant trois ou quatre jours j'hésitai à

m'y rendre; mais enfin, après y avoir bien réfléchi, je crus devoir lui

donner cette satisfaction.

Arrivé à sa demeure, l'aspect ridicule du concierge, ses questions

insolites, et ensuite celles non moins extraordinaires de son épouse,

firent naître en moi de singulières idées. Quoi qu'il en soit, après

avoir subi un interrogatoire en règle, je fus conduit par le cerbère

femelle, chez la dame au voile vert. Après avoir frappé d'une certaine

manière, un guichet s'ouvrit, je déclinai mon nom:

--Ah! c'est vous, M. le vicaire, me dit la vieille, entrez, je vous

prie.

Alors elle ouvrit deux serrures fermées à plusieurs tours; puis, lorsque

je fus entré, elle les refermera avec un soin et une précaution qui

piquèrent vivement ma curiosité, sans toutefois que j'en éprouvasse la

moindre crainte. Je fus alors introduit dans un rez-de-chaussée, composé

de plusieurs pièces en désordre, et aussi malpropres que la maîtresse de

la maison. La dame, après s'être excusée sur son grand âge et ses

infirmités, de me recevoir si peu convenablement, prit la parole en ces

termes:

--M. le vicaire, vous êtes un homme en qui j'ai la plus grande

confiance, et je vais immédiatement vous en donner la preuve: Je suis

vieille et assez riche; je possède en or, argent, billets de banque et

bijoux, environ deux cent mille francs; j'ai, en outre, une rente de

cinq mille francs au porteur, inscrite sur le grand livre. Je n'ai sur

la terre qu'une seule personne qui me touche par les liens du sang,

c'est ma fille; mais depuis longtemps je n'ai entendu parler d'elle,

j'ignore absolument sa destinée. Elle exceptée, je n'ai ni parents, et

il faut bien le dire, ni amis. Dieu peut d'un instant à l'autre me

rappeler à lui, et toutes mes richesses seraient à peu près perdues si

je venais à mourir sans indiquer l'endroit où elles sont renfermées. Je

ne puis mieux m'adresser qu'à vous, M. le vicaire, pour révéler un

secret de cette nature. Je vais donc indiquer où tous ces objets sont

cachés, et je vous autorise, après ma mort, à en disposer du mieux que

vous l'entendrez, sauf la réserve que je vous ferai connaître tout à

l'heure. Voici un écrit cacheté qui renferme à cet égard mes volontés

formelles; veuillez vous en constituer le dépositaire pour ne l'ouvrir

qu'après ma mort.

Surpris de ce langage, et n'ayant jamais voulu m'immiscer dans les

affaires mondaines, que je connais fort peu, je voulus en décliner un si

rare témoignage de confiance; la vieille dame ne voulut accepter aucune

excuse; elle pria, pressa avec tant d'instances, qu'enfin j'acceptai.

Alors elle m'engagea à passer dans sa chambre à coucher, et, après avoir

tiré son lit hors de l'alcôve, elle leva une tapisserie et me fit voir

une petite porte artistement pratiquée dans le mur. Elle l'ouvrit, et

retira de cette cachette une jolie boîte en ébène, garnie en argent

ciselé, portant des armoiries et une couronne ducale. Cette boîte

contenait de l'or en grande quantité, des billets de banque, des

diamants, et des inscriptions de rentes au porteur. Bref, je pus me

convaincre qu'elle renfermait au moins trois cents mille francs en

valeurs réelles.

--Voilà tout ce que je possède, dit la vieille. Si la personne nommée

dans mon testament existe encore, poursuivit-elle, et que par sa

conduite elle soit digne de mes bienfaits, vous partagerez ma succession

avec elle. Dans le cas contraire, tout est à vous pour en faire de

bonnes oeuvres. Telle est, ô digne et respectable ministre du Seigneur,

ma dernière volonté; que celle de Dieu soit faite en toutes choses!

Quelques observations que je fisse de nouveau pour la détourner du

dessein où elle était à mon égard, elle ne voulut rien entendre, et,

après avoir replacé la cassette dans l'armoire pratiquée dans le mur,

elle en referma la porte, et exigea encore une fois que je lui promisse

d'exécuter ponctuellement ses intentions. En considération du bien qui

pouvait en résulter pour les pauvres, je crus devoir m'y engager

non-seulement sans restriction, mais encore de manière à mériter

l'approbation du monde et de mes supérieurs. Du reste, vous me

connaissez assez, M. le vicomte, pour être convaincu que je

m'acquitterai avec zèle et exactitude de ce mandat important.

Maintenant, s'il m'est permis de vous dire mon opinion sur cette femme,

je pense que son intention est de réparer après sa mort les torts d'une

vie passée dans le désordre et peut-être même dans le crime. Ce qui me

le fait croire, c'est que son langage, qui n'est pas très-pur, est celui

d'une femme du peuple, que le manque d'éducation n'a pas dû rendre

difficile sur les moyens de faire fortune.

Il est encore une autre raison qui donne à l'opinion que je viens

d'exprimer une certaine force, et cette raison la voici:

Je dois croire sincère la dévotion de cette femme, ses bonnes oeuvres en

sont un témoignage suffisant; eh bien! quoiqu'elle écoute avec beaucoup

de recueillement les exhortations religieuses que j'ai cru devoir lui

adresser, bien qu'elle assiste à tous les offices, elle n'a pas encore

voulu se confesser.

--Je ne suis pas encore prête, a-t-elle dit lorsque je l'ai engagée à

s'approcher du tribunal de la pénitence; plus tard, monsieur l'abbé, je

n'ose pas encore vous révéler les fautes nombreuses, les crimes mêmes de

ma vie passée, mais je me repens, soyez-en sûr.

Je n'ai pas cru devoir insister, les choses en sont là.

Les vrais mystères de Paris · 第 92 / 99 段