déprédations avaient désolé les départements du Var et du Rhône à une
époque correspondante à celle pendant laquelle ils en avaient fait
partie.
L'assassinat du marquis Alexis de Pourrières pour s'emparer de son nom
et de sa fortune, ce à quoi ils avaient réussi.
Celui du juif Josué, assassinat suivi du vol d'une somme de deux cent
mille francs. Catherine Fontaine, veuve du marquis de Roselly, était
accusée d'être complice de ce crime, dont elle devait avoir favorisé
l'exécution en attirant et retenant chez elle la victime jusqu'au moment
propice pour le commettre.
Celui des nommés Délicat, Rolet le mauvais Gueux et Desbraises dit Coco.
Le vicomte de Lussan, Grand-Louis, Charles la belle Cravate et Vernier
les Bas-Bleus étaient accusés d'avoir pris part à ce dernier crime.
De Lussan était accusé, ainsi que Salvador, d'avoir fait partie d'une
association de malfaiteurs et d'avoir pris part, soit en aidant ses
complices de sa personne, soit en leur donnant des conseils, soit en
leur faisant acheter les objets volés par la fille
Marie-Madeleine-Comtois dite Sans-Refus, à une infinité de vols.
Le noble vicomte avait encore à répondre du meurtre commis avec
préméditation sur la personne du nommé Beppo.
La mort épargnait à ce dernier la honte d'être forcé de s'asseoir sur
les bancs de la Cour d'assises, à côté de ceux qu'il avait fait prendre,
car les révélations des bandits arrêtés chez la Sans-Refus avaient
appris qu'il s'était rendu coupable d'une tentative de meurtre sur
Préval à Hyères, et sur la marquise de Roselly, et avaient donné à la
police le mot d'une énigme qui l'avait intriguée longtemps.
Enfin, l'acte d'accusation reprochait à Salvador et à Silvia
l'assassinat commis sur la personne de Roman, et au premier seulement,
d'avoir fabriqué un faux passe-port et d'en avoir fait usage.
Salvador, le vicomte de Lussan, le Grand Louis, Charles la belle Cravate
et les autres bandits arrêtés rue de la Tannerie, comparaissaient seuls
devant leurs juges; on avait en vain cherché la marquise de Roselly, la
Sans-Refus et Vernier les bas Bleus.
Les débats furent longs et animés, l'attente des jolies dames qui vont
demander des émotions aux sombres drames qui se jouent devant la cour
d'assises ne fut pas trompée, elles trouvèrent seulement que celui dans
lequel Salvador et le vicomte de Lussan jouaient les principaux rôles
manquait d'imprévu; en effet, l'instruction avait été faite avec tant de
soin, elle avait recueilli un si grand nombre d'éléments propres à aider
l'accusation, que dès le premier jour, le résultat fut prévu. Aussi,
lorsque les jurés apportèrent en sortant de la salle de leurs
délibérations une réponse affirmative à toutes les questions qui leur
avaient été posées, cela n'étonna personne.
Salvador, le vicomte de Lussan et la marquise de Roselly (cette dernière
par contumace) furent condamnés à la peine de mort.
La Sans-Refus et Vernier les bas bleus absents, le grand Louis et
Charles la belle Cravate furent condamnés aux travaux forcés à
perpétuité.
Les autres bandits furent punis plus ou moins sévèrement. Cornet Tape
dur, Robert et Cadet-Vincent furent les moins maltraités.
II.--Évasion.
Lorsque le président, après avoir lu les articles du code pénal
applicables à Salvador et au vicomte de Lussan eut prononcé la peine de
mort contre ces deux scélérats, le dernier arrangea son jabot et ses
manchettes avec autant de grâce et d'aisance que s'il s'était trouvé
dans la loge de sa danseuse, il passa sa main droite entre les longues
boucles de sa magnifique chevelure, et après avoir salué le tribunal,
les jurés et l'auditoire, il suivit le gendarme chargé de veiller sur
lui. Salvador était peut-être un peu moins rassuré que son complice, il
fit cependant bonne contenance.
--Eh bien! mon très-cher, dit le vicomte de Lussan à Salvador en
descendant les escaliers qui, de la cour d'assises conduisent à la
Conciergerie, que dites-vous, de cela?
«Belle conclusion et digne de l'exorde,»
n'est-il pas vrai?
--Que voulez-vous, vicomte, nous avons perdu la partie; la Grève est le
champ de bataille sur lequel doivent se terminer les exploits des gens
qui nous ressemblent, nous subissons la loi commune, nous aurions par
conséquent mauvaise grâce à nous plaindre.
--Il n'est pas moins vrai qu'il est fort désagréable de mourir lorsque
comme nous on est encore jeune et doué d'une santé capable de défier les
meilleurs médecins, mais comme l'a fort bien dit un honorable, c'est un
fait accompli.
--N'en parlons plus, alors.
Salvador et de Lussan ne restèrent que quelques minutes à la
Conciergerie, une carriole ou plutôt un panier à salade, (pour conserver
à ces ignobles véhicules le nom sous lequel ils sont généralement
connus), les attendait pour les conduire à Bicêtre.
Le directeur de cette prison les reçut avec cette politesse que l'on a
l'habitude de témoigner à tous les condamnés à mort, et de suite il
donna les ordres pour qu'ils fussent placés au corridor numéro 1,
derrière, du bâtiment neuf.
--De grâce, monsieur, dit de Lussan lorsque le directeur eut donné cet
ordre, soyez assez bon, si cela est possible, pour nous faire placer sur
le devant, afin que nous puissions nous distraire, et surtout dans un
vieux bâtiment, car dans un neuf nous serions forcés d'essuyer les
plâtres, ce qui est très-malsain à ce qu'on assure; je ne me soucie
point, pour ma part, de contracter des douleurs rhumatismales et je
crois que mon ami est de mon avis.
--Soyez sans inquiétude, M. le vicomte, répondit le directeur qui
trouvait assez singulière la crainte manifestée par un homme qui avait
déjà un pied dans la tombe, le bâtiment neuf n'est pas achevé d'hier, il
existe depuis plus de soixante et dix ans; je puis donc vous donner
l'assurance que vous n'y contracterez pas de douleurs rhumatismales.
--S'il en est ainsi, reprit le vicomte, donnez, je vous prie, l'ordre de
nous conduire dans nos appartements, je suis un peu fatigué...
--Ils sont prêts vos appartements, dit un guichetier qui venait
d'arriver, mais avant qu'on vous y conduise, il faut que vous vous
_désenfrusquiniez_[867] pour le _rapiot_[868], allons mon homme,
dépêchez-vous.
--Je ne vous comprends pas, parlez, si vous voulez que l'on vous
réponde, un langage intelligible.
Le greffier mit fin à ce colloque, qui serait probablement devenu
très-orageux, en expliquant au noble Breton ce que l'on exigeait de lui.
--Tous ceux qui se trouvent dans votre position, lui dit-il, doivent,
en entrant ici, être rigoureusement fouillés, il faut ensuite qu'ils
quittent leurs habits pour prendre ceux de la maison et qu'ils endossent
la camisole.
--Il ne s'agit que de s'entendre, répondit le vicomte, je veux bien me
soumettre à une règle générale, mais comme je n'ai pas été condamné à
supporter les insolences et les familiarités d'un pareil manant,
continua-t-il en désignant le guichetier, j'ai l'honneur de vous
prévenir que je ne les tolérerais pas si elles se renouvellent.
Lorsque leur toilette de prisonnier fut achevée, on fit descendre au
vicomte de Lussan et à Salvador, qui n'avait pu écouter sans rire les
singulières boutades de son complice, environ trente marches en pierres
de taille et après avoir parcouru plusieurs passages voûtés, éclairés
seulement par la lueur pâle et tremblotante de quelques lampes fumeuses,
ils se trouvèrent dans le corridor des cellules nommées _cachots
blancs_, sans doute parce qu'elles sont un peu moins obscures et un peu
plus commodes que les cachots dits de sûreté, qui ne servent plus depuis
déjà longtemps.
Ils furent placés séparément, mais assez près l'un de l'autre pour
pouvoir converser facilement; ils ne craignaient pas de mettre dans la
confidence de leurs discours, les vétérans de faction devant les petites
fenêtres qui laissaient arriver un peu de jour dans leurs cellules,
attendu qu'ils connaissaient tous deux la langue du Tasse et de
l'Arioste et que c'était celle dont ils se servaient après s'être assuré
par une question adroitement posée qu'elle était étrangère à leur
gardien.
--Eh bien? M. le marquis, dit de Lussan après avoir examiné le cachot
qui devait, selon toute apparence, être sa dernière demeure, comment
trouvez-vous le logement qui vient de nous être octroyé?
--Il n'est pas, je dois en convenir, meublé avec autant de luxe que ceux
dans lesquels nous habitions précédemment, mais tel qu'il se trouve, je
m'en contenterais si cette maudite camisole ne tenait pas mes mains
captives.
--Je dois en convenir, ce vêtement est véritablement très-incommode, il
doit à la longue devenir un supplice.
--Oh! mon Dieu! on s'y habitue comme à tout; vous ne l'aurez pas porté
quinze jours que vous n'y penserez plus.
--Quinze jours! vous êtes fou, cher marquis.
--Eh pourquoi donc? s'il vous plaît.
--Parce que je crois que vous avez l'intention de vous pourvoir en
cassation.
--Telle est en effet mon intention, n'est-ce point aussi la vôtre?
--Que Dieu me préserve de commettre une pareille lâcheté, le vin est
tiré, il faut le boire, le plus tôt sera le mieux.
--Puisqu'il en est ainsi, nous boirons ce nectar aussitôt que nous le
pourrons; mais quoi qu'il arrive, nous devons nous attendre à rester ici
au moins quarante jours, il avient très-souvent que dans l'espoir que
l'ennui et la solitude amèneront les prisonniers à faire des
révélations, le procureur général interjette appel.
--Mais en effet, cher ci-devant, vous devez connaître cette maison et
ses usages; convenez-en cher marquis, vous m'avez trompé de la plus
indigne manière; j'ai cru longtemps que vous étiez un gentilhomme de
bonne maison, si j'avais su que vous étiez un forçat évadé, je n'aurais
certes pas accepté les vingt-cinq mille francs que vous m'avez remis
lors de notre première entrevue, ma liaison avec vous a taché mon
écusson.
--En vérité, vicomte, vos singulières susceptibilités me font pouffer de
rire, la justice vient de vous prouver que tous les hommes sont égaux
devant elle; vos nombreux quartiers de noblesse n'ont pas empêché les
juges de vous faire un sort semblable au mien, et il est probable qu'il
n'empêcheront pas maître Samson de faire son devoir; du reste mon cher
de Lussan, croyez-moi, je mourrai aussi noblement que vous, je me suis
assez frotté à la noblesse pour avoir contracté quelques-unes de ses
habitudes.
--Il est vrai; sur ce, cher marquis, je vais prier Dieu qu'il vous garde
et prendre quelques instants de repos, je suis vraiment très-fatigué.
--Bonsoir alors, vicomte.
--Bonne nuit, marquis.
Le lendemain, le vicomte de Lussan fit demander l'aumônier, le
respectable abbé Montès, qu'il avait vu plusieurs fois à la Conciergerie
et dont il avait beaucoup goûté la conversation. On s'étonnera sans
doute de ce qu'un homme semblable au vicomte de Lussan, se montrait si
empressé de remplir ses devoirs de chrétien, mais à une époque où il est
de bon ton de s'associer au mouvement de recrudescence religieuse qui se
manifeste d'une manière si bruyante, il avait cru devoir s'inscrire avec
ostentation parmi les néo-catholiques les plus prononcés; peut-être,
d'ailleurs, partageait-il sur ces matières l'opinion de Montesquieu qui
a dit quelque part: «Que la dévotion trouve, pour faire de mauvaises
actions, des raisons qu'un simple honnête homme ne saurait trouver.»
Le digne aumônier s'empressa de se rendre à l'invitation du vicomte,
qui, n'ayant pas l'intention de se pourvoir en cassation, croyait devoir
se hâter de se mettre en état de grâce; l'aumônier lui apprit alors que
le procureur général avait interjeté appel, et qu'ainsi il devait
s'attendre à vivre encore au moins quarante jours; il ajouta que ce
délai pouvait avoir un résultat satisfaisant, que dans des cas
semblables, le roi examinait les pièces de la procédure et que souvent
il accordait une commutation de peine.
--Une commutation de peine! s'écria le vicomte de Lussan, une
commutation de peine! et en vertu de quel droit un roi peut-il changer
la nature d'une peine? M'envoyer dans un bagne, moi, le vicomte de
Lussan, me confondre avec de misérables voleurs qui appartiennent pour
la plupart à la lie du peuple: si une pareille faveur m'était accordée,
je la refuserais, soyez-en convaincu; je suis condamné, respect à la
chose jugée, qu'on m'exécute.
Salvador, qui avait obtenu la permission d'assister à l'entretien qui
avait lieu entre le vicomte et l'aumônier, était de l'avis de son
complice, et ces deux scélérats prièrent le prêtre, lorsqu'il les
quitta, de vouloir bien faire quelques démarches afin que l'arrêt qui
les concernait fût immédiatement exécuté.
On a deviné que les recommandations de Salvador et du vicomte de Lussan
furent parfaitement inutiles; on ne pouvait pour plaire à ces deux
misérables, déroger à des usages établis.
De Lussan et Salvador étaient depuis huit jours à Bicêtre, lorsqu'un
matin ce dernier éveilla son complice pour lui dire qu'il venait de
faire un rêve qui lui annonçait une liberté prochaine et assurée.
Le vicomte ne put s'empêcher de rire aux dépens de la superstition de
celui qu'il n'appelait plus que monsieur le ci-devant, depuis qu'un
jugement solennel l'avait dépouillé de son titre et de sa fortune.
--Il ne s'agit pas de rire, monsieur le vicomte de Lussan répondit
Salvador, il faut croire; les rêves, je n'en puis douter, sont des
révélations de ce qui doit nous arriver; je vous assure que si seulement
vous voulez prendre l'engagement de répondre par ces mots: _Je ferai
tout ce que vous voudrez_, nous serons libres bientôt.
--_Je ferai tout ce que vous voudrez_, cher ci-devant, ce sera un moyen
comme un autre de passer le temps.
--Je puis alors compter sur vous?
--J'ai déjà eu l'honneur de vous dire que _je ferai tout ce que vous
voudrez_.
--Très-bien alors.
Le même jour, Salvador ayant fait prier le directeur de venir le voir,
il lui demanda ce qu'il fallait pour écrire; dès qu'il eût en sa
possession ce qu'il désirait, il écrivit une longue lettre adressée au
procureur général, qu'il ne voulut pas laisser lire à son complice.
--Votre rôle est purement passif, lui dit-il, vous devez, suivant nos
conventions, vous borner à exécuter mes ordres.
--C'est vrai, cher ci-devant, c'est vrai, _je ferai tout ce que vous
voudrez_.
Plusieurs jours après l'envoi de la lettre adressée au procureur
général, Salvador fut demandé au greffe; lorsqu'il revint près de son
complice, il lui apprit qu'il venait de procurer à la police
l'arrestation d'une douzaine au moins d'individus couverts de crimes, et
qu'il était probable que, le jour même, ils seraient transférés tous
deux à la Force, attendu qu'il avait eu l'adresse de se faire impliquer
avec lui dans de nouvelles affaires capitales.
--M. de Pourrières n'a pas pensé un seul instant, dit le vicomte de
Lussan avec beaucoup de majesté, que je me ferais délateur pour obtenir
ma liberté?
--Eh! je n'ai rien pensé du tout, s'écria Salvador, à la fin impatienté
des susceptibilités de son complice, il s'agissait de nous faire
transférer à la Force, et j'ai employé le seul moyen qu'il y eût pour
cela; mais laissez-moi agir et ne vous inquiétez de rien, vous n'aurez
dans tout ceci qu'à dire: _Amen_.
--Très-bien alors, et, s'il en est besoin, comptez sur un bras solide et
sur un courage qui ne faiblira pas au moment du danger.
L'attente de Salvador ne fut pas trompée; à la tombée de la nuit, la
carriole vint chercher les deux complices; un officier de paix préposé
aux transfèrements occupait le siége de devant de ce véhicule; derrière
lequel, selon l'usage, galopaient deux gendarmes.
Les compagnons de voyage de Salvador et du vicomte de Lussan, gens de
sac et de corde, prêts à tout risquer pour reconquérir leur liberté,
adoptèrent avec enthousiasme le projet qui leur fut soumis en peu de
mots, et ils s'empressèrent de débarrasser les deux complices des
entraves qui les empêchaient d'agir.
Salvador avait donné au garçon de service qui faisait son lit et celui
du vicomte de Lussan, (vieux forçat qui avait conservé les bonnes
traditions), quelques pièces d'or que depuis qu'il savait sa
condamnation certaine il tenait en réserve pour s'en servir en cas de
besoin. En échange de ces derniers débris de sa prospérité passée, ce
garçon de service lui avait remis une pince de fer d'environ dix-huit
pouces de long et une forte vrille, à l'aide desquelles il put enlever
une des planches qui formaient le fond du panier à salade.
Salvador et de Lussan, en leur qualité d'inventeurs du plan d'évasion,
avaient obtenu de leurs compagnons de voyage le privilége de passer les
premiers par l'ouverture qui serait faite[869]; dès que la planche fut
enlevée, ils se disposèrent à en user, mais l'ouverture était si étroite
que, pour être certains de ne pas s'y trouver engagés, ils furent forcés
de se mettre presque nus, c'est-à-dire de ne garder sur eux que leurs
chemises et leurs pantalons; ils se laissèrent enfin choir sur la route,
et se mirent à courir vers la Seine, qu'ils traversèrent à la nage, à la
hauteur du château de Bercy, tandis que les gendarmes qui escortaient le
panier à salade, et qui ne savaient où donner de la tête, couraient
après ceux des autres prisonniers qui avaient suivi l'exemple qu'ils
venaient de donner.
Ils suivirent le cours de la Seine pour joindre la barrière de Bercy.
Comme il faisait tout à fait nuit lorsqu'ils entrèrent dans Paris, la
singularité de leur costume ne fut pas remarquée.
--Eh bien, vicomte? dit Salvador à son compagnon lorsque la barrière fut
franchie.
--Eh bien, marquis?
--Nous voilà libres, mais qu'allons-nous devenir?
--Eh! parbleu, allons chez le père Juste; il faudra bien que ce vieux
scélérat nous fournisse les moyens de sortir de l'affreuse position dans
laquelle nous nous trouvons.
--C'est dit, allons chez le père Juste, et s'il ne se montre pas
accommodant...
--Nous le mettrons à la raison, cher marquis.
Salvador et de Lussan étaient exténués de fatigue; ils ne mirent
cependant que peu de temps à franchir l'espace assez long qui sépare la
barrière de Bercy de la rue Saint-Dominique-d'Enfer.
Ils frappèrent et sonnèrent plusieurs fois à la porte de la maison
habitée par le vieil usurier, qui demeura sombre et silencieuse.
--Le père Juste, à ce qu'il paraît, s'est défait de son chien, dit
Salvador.
--Je crois plutôt, répondit le vicomte, que Dieu a débarrassé la terre
de ce vieil intrigant, car il ne sort jamais le soir, et à moins qu'il
ne soit mort, il doit entendre le bruit infernal que depuis plus d'une
heure nous faisons à sa porte.
Une vieille habitante de la maison voisine, lasse sans doute d'entendre
le bruit que faisaient Salvador et de Lussan, mit la tête à sa fenêtre
et interpella les deux amis.
--Que voulez-vous, leur dit-elle, pourquoi frappez-vous si tard et si
fort à la porte d'une maison inhabitée?
--Pardonnez-nous, madame, répondit de Lussan, nous désirons parler à M.
Juste, banquier.
--M. Juste le banquier? vous avez choisi une singulière heure et un
singulier costume pour venir chez un banquier.
--Nous sommes voisins, reprit Salvador, et nous sommes sortis en
négligé.
--Votre négligé n'est guère de mise par le temps qu'il fait; dix degrés
de froid et en chemise, excusez; mais puisque vous êtes voisins, comment
donc se fait-il que vous ne sachiez pas que M. Juste est mort depuis
longtemps.
--M. Juste est mort, s'écria de Lussan, il ne nous manquait plus que
cela.
--Oui, il est mort; son chien qu'il avait habitué à se jeter sur tous
ceux qui entraient chez lui, s'est à la fin jeté sur lui et l'a dévoré
bel et bien; on dit qu'il était devenu enragé parce que son maître était
si avare qu'il ne lui donnait pas assez à manger.
--Oh! quel affreux malheur!
--Un malheur, c'est au contraire bien heureux pour ce vieux gueux de
Juste; s'il n'était pas mort il serait à l'heure qu'il est dans les
cabanons de Bicêtre avec ses deux amis, deux nobles coquins, comte et
marquis chefs de bande, que j'irai voir exécuter samedi; mais bien le
bonsoir, messieurs les je ne sais quoi; si vous êtes de la clique du
père Juste, vous pouvez aller pleurer sur sa tombe, il est enterré à
_Mont-Parnasse_.
La vieille ferma sa fenêtre, laissant Salvador et de Lussan aussi
surpris qu'effrayés de la mort épouvantable de l'usurier Juste.
--Il ne nous reste qu'une ressource, dit de Lussan à Salvador,
lorsqu'ils se furent éloignés de la maison naguère habitée par
l'usurier; il nous faut faire une tentative près de Coralie.
--Nous aurions tort, je crois, de beaucoup compter sur cette femme qui
ne vous a pas seulement donné signe de vie pendant tout le temps que
nous sommes restés en prison.
--Que sait-on, peut-être qu'en nous voyant nus et sans pain, elle voudra
bien nous donner quelques pièces d'or.
--Je crois plutôt qu'elle nous fera chasser par ses gens si elle ne nous
fait pas arrêter.
--Il n'y a pas de danger. Coralie, quoique jeune aimable, jolie et
riche, est d'une avarice extrême, elle n'a à son service qu'une seule
femme de chambre dont nous viendrions facilement à bout si elle avait de
mauvaises intentions.
--Allons donc tenter l'aventure, il faudra bien qu'elle s'exécute...
--J'allais vous le dire.
Il y avait loin de la rue Saint Dominique-d'Enfer à celle Tronchet, où
demeurait la danseuse Coralie; cependant de Lussan et Salvador,
aiguillonnés par la faim, le froid et le désespoir, se mirent
courageusement en route.
Onze heures venaient de sonner, la nuit était sombre: les deux
aventuriers, qui cherchaient à éviter la rencontre des patrouilles,
marchaient silencieusement dans l'ombre. Arrivés dans une petite rue
voisine du pont Saint-Michel, des clameurs, proférées par une multitude
de voix vinrent tout à coup frapper leurs oreilles.
--Arrêtez! arrêtez! au voleur! à l'assassin!...
Et la rue fut envahie par plusieurs hommes qui poursuivaient un individu
qui, grâce à des jarrets d'acier, gagnait à chaque instant un espace de
terrain considérable.
Pour éviter la rencontre des poursuivants, parmi lesquels pouvaient
fort bien se trouver quelques suppôts de dame police, Salvador et de
Lussan se jetèrent brusquement dans la rue Poupée. Ils n'avaient pas
fait vingt pas dans cette rue, qu'un homme tomba pour ainsi dire entre
leurs bras.
--Laissez-moi passer, leur dit-il, je suis un malheureux déserteur.
Salvador et de Lussan reconnurent de suite Vernier les bas bleus. Les
divers crochets qu'il venait de faire avaient fait perdre ses traces à
ceux qui le poursuivaient, et il croyait avoir fait naufrage au port
lorsqu'à son tour il reconnut les deux aventuriers.
--Rupin, le grand Richard, s'écria-t-il, il paraît alors que ce ne sera
pas pour samedi?
--Nous l'espérons bien, dit de Lussan, si surtout tu veux nous procurer
de quoi souper et un asile pour cette nuit.
--Je puis vous conduire chez moi, répondit Vernier les bas bleus, le
local n'est pas beau, mais tel qu'il est je vous l'offre et de bon coeur.
Vous m'avez fait gagner de l'argent lorsque vous étiez _rupins_, il est
bien juste que je fasse aujourd'hui quelque chose pour vous.
Lorsque l'on a faim et froid, lorsqu'on n'a pas un lieu pour se reposer,
on saisit, sans hésiter, la première branche qui se présente. Aussi
Salvador et de Lussan s'empressèrent-ils d'accepter l'offre de Vernier
les bas bleus; ils n'avaient d'ailleurs rien à craindre de cet homme
dont la position n'était guère meilleure que la leur, puisque, condamné
par contumace aux travaux forcés à perpétuité, il ne pouvait faire une
démarche pour les livrer sans compromettre sa propre liberté.
Vernier les bas bleus occupait, dans une maison délabrée et sans portier
de la rue du Four-Saint-Hilaire, un galetas situé au septième étage,
meublé d'un lit sur lequel se carraient les deux plus minces matelas et
quelques vieilles couvertures; d'une table boiteuse, d'un bas de buffet,
de deux chaises dépaillées, et éclairé seulement par un châssis à
tabatière.
--Voilà le gîte, dit-il à ses hôtes en les introduisant dans cet affreux
grenier; il n'est pas beau, mais il est sûr.
--C'est tout ce qu'il nous faut pour aujourd'hui, répondit de Lussan;
demain il fera jour, et, s'il plaît à Dieu, nous trouverons bien les
moyens de nous en procurer un meilleur.