»Du reste, si ce que l'on me dit est vrai, l'opinion de la justice

est déjà fixée sur son compte. Quoi qu'il en soit, j'espère

qu'après avoir lu cette lettre, il ne restera pas un seul doute

dans votre esprit, si surtout vous voulez bien faire constater la

vérité des faits que je vais avoir l'honneur de vous signaler.

»J'ai commis beaucoup de fautes depuis que je cours le monde en

aventurier, mais celle de toutes ces fautes que je me reproche avec

le plus d'amertume, est justement celle dont la justice des hommes

ne m'a jamais demandé compte.

»Le marquis de Pourrières venait de recevoir d'un juif de

Marseille, nommé Josué, avec lequel il était en relation, une assez

forte somme; comme j'avais eu la veille du jour où il la reçut, une

altercation assez vive avec lui, je la lui volai, et je le quittai,

le laissant à Bruxelles à peu près sans le sou. Je vins à Paris;

mais comme j'avais déjà à cette époque des raisons pour éviter les

regards de la police, je crus devoir me faire un visage qu'elle ne

connaîtrait pas, en conséquence, je teignis mes cheveux, ma barbe

et mes favoris, je me basanai le teint que j'ai naturellement

blanc, je changeai toutes les habitudes de mon corps, en un mot, je

me grimai si bien qu'il était impossible de me reconnaître. Las de

la vie aventureuse que je menais depuis plusieurs années, (j'ai été

tour à tour soldat, comédien, homme de lettres, escroc, etc.), et

voulant utiliser la somme assez ronde que je possédais, et que je

devais au vol que j'avais commis au préjudice de mon ami Alexis de

Pourrières, je fondai dans un des plus beaux quartiers de Paris, un

café que je fis décorer avec tout le luxe que l'on exige dans ces

sortes d'établissements, et ayant pourvu mon comptoir d'une jeune

et jolie femme, j'attendis la fortune.

»La fortune ne vint pas, mais en revanche mon établissement (je

dois croire que les fripons sont doués d'une puissance attractive

assez semblable à celle de l'aimant), devint, en peu de temps, le

rendez-vous de tout ce que la capitale renferme de _grecs_ de

_faiseurs_ et de _chevaliers d'industrie_, mais j'étais si bien

déguisé que pas un de ceux que j'avais précédemment connus, et ils

étaient en grand nombre, ne me reconnut. Je vis un jour entrer dans

mon établissement celui que j'avais si indignement trompé, ce fut

même à moi qu'il demanda ce qu'il voulait qu'on lui servît. Allons,

allons, me dis-je, lorsque les palpitations de coeur auxquelles sa

présence avaient donné naissance furent passées, allons je suis

tout à fait méconnaissable, puisque celui-ci ne me reconnaît pas;

cette conviction me donna une telle confiance, que je fus assez

audacieux pour faire la conversation avec Alexis de Pourrières, il

faut croire que ce malheureux jeune homme me trouva de son goût,

puisqu'il revint plusieurs fois chez moi, et qu'il fit la

connaissance de la plupart des personnes qui fréquentaient mon

établissement.

»Un jour... (Ronquetti racontait ici comment Salvador et Roman,

qu'il connaissait déjà pour s'être rencontré avec eux aux époques

où Salvador faisait, sous le nom d'Aymard, ses premières armes à

Valenciennes, où il volait une jeune veuve devenue amoureuse de

lui; à Turin où, sous celui du vicomte de Létang, il avait tenté de

voler le banquier Carmagnola; à Draguignan où il volait le

receveur général du Var, avaient fait la connaissance du marquis

Alexis de Pourrières, il rappelait les circonstances de la partie

engagée entre ce dernier et lui Ronquetti, et le banquet donné chez

Lemardelay, auquel il avait assisté, ainsi que la plupart des

habitués de son établissement, puis il continuait en ces termes.)

»Comme Alexis de Pourrières ou plutôt le comte de Courtivon (il

avait pris ce nom pour échapper aux recherches que sa famille avait

fait faire pour le retrouver lorsqu'il était parti de Marseille,

emmenant avec lui la femme du maître d'armes Louiset, et il l'avait

conservé par habitude), nous avait annoncé son prochain départ et

que le banquet qu'il nous avait offert n'était qu'un dîner d'adieu;

nous crûmes ne le voyant plus reparaître, qu'il avait réalisé son

projet et qu'il vivait tranquille dans ses propriétés, ainsi que

plusieurs fois il en avait manifesté l'intention. Mais, maintenant

que je retrouve un homme dont j'ai été à même plusieurs fois

d'apprécier le caractère, en possession de son nom et de sa

fortune, je suis persuadé qu'Alexis de Pourrières a été la victime

de la confiance qu'il aura témoignée à cet homme et à son digne

compagnon; je suis persuadé, en un mot, qu'il aura été assassiné

par ces deux individus.

»Les résultats indiquent l'intérêt qu'ils avaient à commettre le

crime dont je les accuse et qu'il sera peut-être possible de

prouver, si les investigations nécessaires sont faites avec soin;

voici, du reste, les jalons que je suis en mesure d'indiquer à la

police, pour la diriger dans ses premières recherches, et il est

probable que ces jalons, ainsi que cela arrive presque toujours,

lui en feront découvrir d'autres.

»Alexis de Pourrières était un peu moins grand, un peu moins fort

que Salvador; ses yeux étaient noirs, ceux de Salvador sont bleus;

il est extraordinaire que cette différence n'ait été encore

remarquée par personne[866]. Alexis était brun, ses cheveux étaient

du plus beau noir qui se puisse imaginer; ceux de Salvador,

également très-beaux, sont naturellement blonds; s'ils sont noirs

aujourd'hui, c'est qu'ils ont été teints; la chimie doit posséder

les moyens de constater ce fait.

»Alexis de Pourrières, lorsqu'il fit la connaissance de Salvador et

de Roman, logeait rue Joubert, 25; il occupait dans cette maison un

logement meublé, qui lui était loué par une vieille dame dont le

logement était situé au-dessus du sien; il doit être facile de

retrouver cette dame, dont je regrette de ne pouvoir indiquer le

nom.

»Si Salvador soutenait qu'il n'est point l'homme que je vous

signale, qu'il n'est point lui, s'il peut m'être permis de

m'exprimer ainsi, il serait facile de le confondre en lui rappelant

qu'il est né à Toulouse, où ses parents étaient établis marchands

de nouveautés et de merceries; son séjour à Valenciennes, à Turin,

à Draguignan, puis, enfin, au bagne de Toulon, où on lui avait

confié les fonctions de payot, et d'où il s'est évadé, en compagnie

de Roman, qui avait été condamné sous le nom de Duchemin.

»Le chef de la police m'a appris que Salvador était accusé d'avoir

commis un assassinat, suivi de vol, sur la personne du juif Josué,

et que la nommée Catherine Fontaine, marquise de Roselly,

ex-première chanteuse du grand théâtre de Marseille, était

considérée comme sa complice; je ne puis vous donner des

renseignements relativement à ce crime; je dois seulement vous dire

que je ne serais pas étonné si les prévisions de la justice se

trouvaient pleinement justifiées.

»J'ai beaucoup connu Catherine Fontaine ou plutôt, la marquise de

Roselly, puisqu'il est vrai qu'un gentilhomme vénitien fut assez

fou pour l'épouser, et je dois ajouter que cette femme malgré tous

les charmes de sa personne et de son esprit, est capable de

commettre tous les crimes.

»Je la rencontrai pour la première fois aux îles d'Hyères; elle

venait d'abandonner son premier amant, un chevalier d'industrie,

nommé Préval, qui a ajouté à son nom roturier une particule

nobiliaire. Son extrême beauté, la tournure originale de son

esprit, me séduisirent, et je lui présentai des hommages qui ne

furent pas repoussés. Je jouais à cette époque un rôle de grand

seigneur et j'avais assez d'or dans ma bourse pour qu'il fût

possible de prendre au sérieux mon surnom de duc de Modène.

»Catherine Fontaine était douée d'une voix admirable, d'une beauté

sans égale, et d'une mémoire prodigieuse; elle avait reçu une

excellente éducation; il n'en faut pas tant pour réussir dans la

carrière dramatique. Je lui fis la proposition de la faire entrer

au grand théâtre de Marseille, dont je connaissais

très-particulièrement le directeur; elle accepta cette proposition

avec le plus vif empressement.

»Je me voyais déjà l'heureux époux d'une cantatrice renommée,

profession fort agréable et fort recherchée de nos jeunes _lions_,

sans doute parce qu'elle n'oblige le mari qui l'accepte et qui

peut, grâce aux magnifiques revenus hypothéqués sur le larynx de

madame, mener bonne et joyeuse vie, qu'à savoir fermer à propos les

yeux; mais mes espérances furent déçues, Catherine Fontaine,

lorsqu'elle se vit le pied dans l'étrier, oublia les nombreux

services que je venais de lui rendre (j'ai négligé de vous dire,

que, lorsque je la rencontrai, elle était à peu près dans la

misère), et me chassa avec aussi peu de façons que si j'avais été

un mauvais domestique.

»Ne croyez cependant pas, monsieur, que c'est parce que j'ai le

droit de lui reprocher sa conduite à mon égard, que je vous disais

tout à l'heure que je la croyais capable de tous les crimes. Je

n'obéis pas en ce moment à des motifs personnels, je n'ai d'autre

but que celui d'éclairer la justice. Au reste, envoyez à Marseille,

où elle a laissé les plus déplorables souvenirs, une commission

rogatoire, et je suis persuadé que toutes les personnes qui seront

interrogées sur son compte, s'exprimeront en des termes non moins

énergiques que ceux dont je viens de me servir.

»Je ne puis, monsieur, vous en dire davantage; je désire bien

sincèrement que les renseignements que je viens de vous fournir,

puissent aider à la manifestation de la vérité, et qu'ils engagent

ceux de qui dépend mon sort à venir, à me témoigner une indulgence

dont je saurai, je vous en donne l'assurance, me rendre digne par

ma conduite à venir.

»J'ai l'honneur d'être, avec le plus profond respect,

»RONQUETTI, dit _le duc de Modène_,

»En ce moment détenu à Sainte-Pélagie, où il subit une

condamnation de deux années de prison, pour banqueroute simple.»

Cette lettre, ainsi que nous l'avons déjà dit, abrégea singulièrement la

tâche confiée au magistrat instructeur que nous avons mis en scène; une

fois que l'on sut quel était l'homme qui avait pris le nom et la qualité

de marquis de Pourrières, il devint facile de lui prouver qu'il n'était

qu'un imposteur. Des commissions rogatoires furent envoyées à Toulouse,

à Valenciennes, à Turin, à Draguignan, au commissariat du bagne de

Toulon, et tous les renseignements qui en furent la suite vinrent

successivement justifier les allégations du duc de Modène.

Une fois qu'il fut bien établi que l'homme que l'on tenait en prison

n'était autre que le forçat évadé Salvador, le séquestre fut mis sur les

biens de la maison de Pourrières, qui devaient être rendus, après le

jugement, au jeune Fortuné, seul héritier connu du marquis Alexis de

Pourrières; et l'on s'occupa de rechercher les moyens dont s'étaient

servis Salvador et son complice Roman, pour se débarrasser de

l'infortuné, que le premier de ces deux scélérats voulait remplacer.

Ainsi que l'avait dit Ronquetti, les jalons qu'il indiquait en firent

découvrir d'autres qui amenèrent enfin la découverte de la vérité.

On chercha d'abord la femme qui avait loué au comte de Courtivon

l'appartement meublé de la rue Joubert; cette femme, que l'on découvrit

sans peine, se rappela de suite un locataire qui avait disparu de chez

elle, en lui laissant tous ses effets, bien qu'il ne lui dût rien; elle

n'avait pas fait à la police la déclaration de la disparition de ce

locataire, parce que n'étant pas, à l'époque où il habitait chez elle,

autorisée à loger en garni, elle avait craint d'être mise à l'amende.

Elle répondit aux justes reproches qui lui furent adressés, qu'elle

était une honnête femme, qu'elle n'avait jamais eu la pensée de

s'approprier les effets laissés chez elle par le comte de Courtivon,

effets qu'elle avait conservés avec le plus grand soin et qu'elle était

en mesure de représenter; on lui donna l'ordre, qu'elle s'empressa

d'exécuter, d'apporter ces effets, qui furent soumis à une visite

rigoureuse. Dans la poche d'un gilet de piqué blanc, souillé de

plusieurs taches de vin, ce qui fit présumer que ce gilet pouvait bien

être celui qu'Alexis de Pourrières portait le jour où eut lieu, chez

Lemardelay, le fameux banquet dont, grâce à Ronquetti, on connaissait

tous les détails, on trouva une carte de visite au nom du comte de

Courtivon, sur le dos de laquelle il avait écrit ces mots: rue

Notre-Dame-des-Victoires, hôtel des Pays-Bas, Casimir de Feuillade,

chambre numéro 20; cette carte et les divers effets qui avaient

appartenu au comte de Courtivon, furent saisis pour servir, si cela

devenait nécessaire, de pièces à conviction.

En sortant de la rue Joubert on se rendit rue Notre-Dame-des-Victoires à

l'hôtel des Pays-Bas; de l'inspection du livre de police de cet hôtel,

tenu par hasard avec beaucoup d'ordre, il résulta la preuve qu'à une

époque qui coïncidait avec celle de la disparition du comte de

Courtivon, deux individus qui se faisaient appeler messieurs de

Feuillade, y avaient logé un peu plus de quinze jours et qu'ils

occupaient ensemble la chambre nº 20.

Le maître de l'hôtel des Pays-Bas, doué à ce qu'il paraît d'une

excellente mémoire, traça de ces deux individus qu'il avait remarqués

parce qu'ils étaient ses compatriotes, un portrait qui ne pouvait

s'appliquer qu'à Salvador et à Roman.

On montra à cet homme le masque en cire de Roman, il le reconnut sans

hésiter un seul instant.

--La physionomie sur laquelle on a moulé ce masque, dit-il, appartenait

au plus âgé des deux messieurs de Feuillade.

Voulant rendre l'épreuve plus décisive, on le manda au palais de justice

un jour où Salvador était mené à l'instruction avec plusieurs autres

détenus, il le reconnut parmi les individus dont il était entouré, il

fit seulement observer qu'il ne comprenait pas comment de blond qu'il

était, il était devenu aussi brun.

Ce maître d'hôtel garni était devenu pour l'accusation un témoin

précieux; on le pria de rassembler ses souvenirs et de rendre compte à

la justice de tous les faits concernant les deux individus qui avaient

logé chez lui, qui pourraient lui revenir à la mémoire: d'abord il ne se

rappela rien, la conduite de ses deux locataires avait été, pendant le

peu de temps qu'ils étaient restés chez lui, à peu près semblable à

celle de tout le monde, ils sortaient le matin et rentraient le soir,

cependant après avoir longtemps cherché, il se souvint qu'un matin le

plus âgé avait donné l'ordre à un des garçons de l'hôtel, d'aller lui

chercher un cabriolet de place et que ce cabriolet, après l'avoir pris à

l'hôtel, l'avait conduit chez un marchand de couleurs voisin.

Ce marchand de couleurs interrogé à son tour, déclara qu'il se rappelait

parfaitement qu'un individu, à peu près semblable d'aspect à celui qu'on

lui dépeignait, était venu chez lui vers l'époque indiquée, et qu'il

lui avait acheté plusieurs litres d'essence de térébenthine, contenus

dans une de ces grosses cruches de grès auxquelles on a donné le nom de

dame-jeanne; il avait fait transporter cette cruche et ce qu'elle

contenait dans son cabriolet, puis il était parti: le marchand de

couleurs n'en savait pas davantage.

Quel besoin un homme qui paraissait n'habiter Paris que momentanément,

pouvait-il avoir d'une quantité aussi considérable d'essence de

térébenthine que celle qui avait été achetée par Roman? cette

acquisition cachait peut-être un mystère qu'il était de l'intérêt de la

justice de pénétrer? on voulut être fixé sur ce point et le chef de la

police fut chargé de trouver le cocher du cabriolet qui avait pris Roman

à l'hôtel des Pays-Bas, pour le mener chez le marchand de couleurs; le

cocher fut retrouvé, il répondit aux questions qui lui furent adressées,

qu'il avait conduit l'homme qui avait acheté chez un marchand de

couleurs de la rue Notre-Dame des Victoires, une grosse cruche pleine

d'un liquide dont il ne pouvait dire le nom, jusqu'à la grille du parc

du Raincy, qu'arrivé là, cet homme avait pris sa cruche et l'avait

quitté après l'avoir généreusement payé.

Cette dernière déclaration fut pour le chef de la police de sûreté,

auquel elle fut communiquée, un véritable trait de lumière; il se

rappela qu'à une époque qui coïncidait avec celle de la disparition du

comte de Courtivon, qui n'était autre, il n'était plus permis d'en

douter, que le marquis Alexis de Pourrières, (les lettres adressées à

Alexis sous ce nom que l'on avait saisies chez Salvador, qui les

conservait précieusement, par la raison toute simple qu'elles devaient

servir à constater son identité, si par hasard elle était contestée, ne

laissaient du reste aucun doute à cet égard); on avait découvert dans la

partie la plus isolée du parc du Raincy, sous un amas de branchages et

de feuilles sèches, les restes informes d'un cadavre dont les ossements

étaient entièrement calcinés.

Il se fit représenter les rapports auxquels avait donné lieu cette

singulière découverte, les hommes de l'art qui avaient été chargés de

constater l'état dans lequel se trouvait le cadavre, après avoir déclaré

qu'il était tout à fait méconnaissable, prétendaient que le feu avait

été alimenté: soit par des essences, soit par d'autres matières

inflammables, et en effet l'état des lieux justifiait leurs allégations,

lee feuillage des arbres environnant à demi brûlé prouvait que le feu

avait été très-considérable.

Cette découverte avait provoqué de la part de la police des recherches

nombreuses qui demeurèrent sans résultats; on ne put jamais savoir si un

crime avait été commis, ou si l'on ne devait déplorer qu'un suicide

accompagné de circonstances extraordinaires; cependant dans la prévision

que le hasard pourrait peut-être plus tard fournir de nouveaux indices,

on avait, après avoir fait donner la sépulture aux tristes restes du

cadavre, recueilli avec soin tous les objets qui avaient résisté à

l'action du feu; parmi ces objets que l'on avait conservé avec soin, se

trouvait une petite clé destinée, selon toute apparence, à ouvrir un

meuble de forme moderne; la forme de cette clé était assez remarquable,

pour qu'elle fût facilement reconnue; elle était forée, à trèfle,

l'entrée et la tige étaient en acier, l'anneau, ciselé avec assez de

soin, était en cuivre.

On retourna chez la vieille dame de la rue Joubert qui avait logé le

comte de Courtivon pendant son séjour à Paris, on lui demanda si les

meubles qui garnissaient l'appartement qu'il avait occupé, étaient

toujours les mêmes, elle répondit affirmativement. La clé trouvée parmi

les débris humains du parc du Raincy, fut essayée et il se trouva

qu'elle ouvrait une commode pour laquelle la vieille dame se rappela

qu'elle avait été forcée d'en faire fabriquer une peu de temps après la

disparition de son locataire.

Il n'était plus douteux que Salvador et Roman, liés avec l'infortuné

Alexis de Pourrières, l'avaient sous un prétexte quelconque, entraîné

dans le parc du Raincy, où ils l'avaient assassiné, et qu'ensuite ils

s'étaient, à l'aide de ses clés que sans doute ils avaient prises,

puisqu'on ne les avait pas retrouvées, introduits dans son domicile pour

s'emparer de ses papiers, ce qu'ils avaient pu faire sans être

remarqués, grâce à la disposition des lieux; nos lecteurs n'ont pas

oublié que la maison dans laquelle habitait Alexis de Pourrières, était

composée de deux corps de logis, l'un sur la rue, l'autre sur un jardin

qui les séparait, que l'appartement du marquis était situé au troisième

étage du premier, et la loge du concierge à l'entre sol du second.

Avant d'être reconduit dans sa cellule, Salvador fut confronté avec le

maître de l'hôtel des Pays-Bas, qui le reconnut parfaitement pour être

le même individu qui avait logé chez lui à une époque indiquée par son

livre de police, sous le nom de Casimir de Feuillade, il fit seulement

remarquer de nouveau que ses cheveux, de blonds qu'ils étaient, étaient

devenus noirs.

--En effet, fit observer le chef de la police, tous les témoins

s'accordent à dire que le forçat Salvador avait les cheveux blonds, et

comme suivant nous, il est maintenant établi que l'homme qui persiste à

conserver le nom du marquis Alexis de Pourrières, n'est autre que cet

individu, nous croyons que la couleur de ses cheveux pourrait bien

n'être due qu'aux prodiges récents de la chimie, ne serait-il pas

possible de s'en assurer?

--Très-possible, répondit le juge, nous avons fait venir devant nous,

pour que cela fût fait, un très-habile chimiste; approchez, M. Arnault,

examinez les cheveux de l'accusé, et dites-nous si c'est à l'art ou à la

nature qu'ils doivent leur couleur.

--Le chimiste s'approcha de Salvador: Je n'ai pas besoin, dit-il,

d'examiner les cheveux de l'accusé pour m'apercevoir qu'ils ont été

teints, vous pouvez voir comme moi qu'ils sont blonds à leur naissance,

parce que sans doute l'accusé depuis qu'il est détenu n'a pu pratiquer

une opération qui demande à être renouvelée au fur et à mesure de la

croissance des cheveux.

Le fait dénoncé par le chimiste fut constaté par un procès-verbal.

Le juge fit ensuite avancer Paolo: Regardez bien l'accusé, lui dit-il,

figurez-vous que ses cheveux sont blonds au lieu d'être noirs, et

dites-nous si vous le reconnaissez?

--Parfaitement, monsieur, répondit le bon domestique, je regrette

beaucoup d'être forcé d'accuser le mari de mon excellente maîtresse,

mais je dois la vérité à la justice. Monsieur est bien la personne qui

fut connue à Turin sous le nom du vicomte de Létang; c'est monsieur qui

m'a frappé d'un coup de poignard dont la marque est encore visible sur

ma poitrine, parce que je voulais l'arrêter au moment où il venait de

commettre une tentative de vol chez M. Carmagnola, que je servais à

cette époque; je dois ajouter que monsieur était accompagné d'un homme

plus âgé que lui, que l'on croyait son précepteur, qui se faisait

appeler M. Duchemin et qui ressemblait beaucoup au masque de cire que

vous venez de montrer au maître de l'hôtel des Pays-Bas, mais comme je

n'ai pas vu ce dernier aussi souvent que M. le vicomte de Létang, je ne

suis pas, à son égard, aussi sûr de ma mémoire.

--Vous le voyez, dit le juge à Salvador, lorsque Paolo eut achevé sa

déposition; l'accusation possède à l'heure qu'il est plus d'éléments

qu'il ne lui en faut pour vous confondre, vous ne devez donc pas avoir

conservé l'espoir d'échapper à la justice des hommes; mais ne

croyez-vous pas qu'un aveu sincère de tous les crimes que vous avez

commis, aveu qui rendrait plus facile l'accomplissement de la tâche

imposée aux magistrats, serait le meilleur moyen de fléchir celle de

Dieu.

--J'apprécie, monsieur, l'excellente intention qui vous engage à

m'adresser un semblable discours, et je vous remercie beaucoup de ce que

vous voulez bien m'engager à penser à mon salut, dont je vous l'avoue,

je n'ai pas en ce moment l'envie de m'occuper, car je ne me crois pas en

aussi grand danger que vous le pensez; je suis innocent, monsieur, et

j'ai l'espérance que mes juges, malgré les nombreuses présomptions qui

s'élèvent contre moi, me rendront la justice qui m'est due: du reste, je

dois vous prévenir que ne trouvant pas près de vous l'impartialité qui

doit, en toute occasion, caractériser un magistrat instructeur, j'ai

pris la résolution de ne plus répondre aux questions qu'il vous plaira

de m'adresser.

Le juge ne crut pas devoir prendre la peine de répondre à la

protestation de Salvador, dont cependant il fit prendre note. Cet homme

souillé d'une multitude de crimes, commis tous dans le but d'assouvir

une cupidité insatiable, et accompagnés de circonstances qui décelaient

la cruauté la plus froide, lui inspirait à la fois trop de dégoût et

trop de mépris, pour qu'il attachât une importance quelconque à

l'accusation qu'il venait de formuler contre lui.

Il donna l'ordre de le reconduire dans sa cellule, charmé de ne plus

avoir à s'en occuper que pour rédiger le rapport qui devait être soumis

à la chambre des mises en accusation.

Peu de temps après Salvador et le vicomte de Lussan comparaissaient

devant la cour d'assises de la Seine.

L'acte d'accusation rappelait tous les crimes commis par ces misérables;

d'abord ceux commis de complicité par Salvador et Roman.

La tentative de vol commise à Turin chez le banquier Carmagnola, à une

époque où Salvador se faisait appeler le vicomte de Létang, suivie d'une

tentative de meurtre sur la personne de Paolo.

L'assassinat du brigadier de la gendarmerie du Beausset, à la suite de

l'évasion du bagne de Toulon.

Les vrais mystères de Paris · 第 90 / 99 段