est déjà fixée sur son compte. Quoi qu'il en soit, j'espère
qu'après avoir lu cette lettre, il ne restera pas un seul doute
dans votre esprit, si surtout vous voulez bien faire constater la
vérité des faits que je vais avoir l'honneur de vous signaler.
»J'ai commis beaucoup de fautes depuis que je cours le monde en
aventurier, mais celle de toutes ces fautes que je me reproche avec
le plus d'amertume, est justement celle dont la justice des hommes
ne m'a jamais demandé compte.
»Le marquis de Pourrières venait de recevoir d'un juif de
Marseille, nommé Josué, avec lequel il était en relation, une assez
forte somme; comme j'avais eu la veille du jour où il la reçut, une
altercation assez vive avec lui, je la lui volai, et je le quittai,
le laissant à Bruxelles à peu près sans le sou. Je vins à Paris;
mais comme j'avais déjà à cette époque des raisons pour éviter les
regards de la police, je crus devoir me faire un visage qu'elle ne
connaîtrait pas, en conséquence, je teignis mes cheveux, ma barbe
et mes favoris, je me basanai le teint que j'ai naturellement
blanc, je changeai toutes les habitudes de mon corps, en un mot, je
me grimai si bien qu'il était impossible de me reconnaître. Las de
la vie aventureuse que je menais depuis plusieurs années, (j'ai été
tour à tour soldat, comédien, homme de lettres, escroc, etc.), et
voulant utiliser la somme assez ronde que je possédais, et que je
devais au vol que j'avais commis au préjudice de mon ami Alexis de
Pourrières, je fondai dans un des plus beaux quartiers de Paris, un
café que je fis décorer avec tout le luxe que l'on exige dans ces
sortes d'établissements, et ayant pourvu mon comptoir d'une jeune
et jolie femme, j'attendis la fortune.
»La fortune ne vint pas, mais en revanche mon établissement (je
dois croire que les fripons sont doués d'une puissance attractive
assez semblable à celle de l'aimant), devint, en peu de temps, le
rendez-vous de tout ce que la capitale renferme de _grecs_ de
_faiseurs_ et de _chevaliers d'industrie_, mais j'étais si bien
déguisé que pas un de ceux que j'avais précédemment connus, et ils
étaient en grand nombre, ne me reconnut. Je vis un jour entrer dans
mon établissement celui que j'avais si indignement trompé, ce fut
même à moi qu'il demanda ce qu'il voulait qu'on lui servît. Allons,
allons, me dis-je, lorsque les palpitations de coeur auxquelles sa
présence avaient donné naissance furent passées, allons je suis
tout à fait méconnaissable, puisque celui-ci ne me reconnaît pas;
cette conviction me donna une telle confiance, que je fus assez
audacieux pour faire la conversation avec Alexis de Pourrières, il
faut croire que ce malheureux jeune homme me trouva de son goût,
puisqu'il revint plusieurs fois chez moi, et qu'il fit la
connaissance de la plupart des personnes qui fréquentaient mon
établissement.
»Un jour... (Ronquetti racontait ici comment Salvador et Roman,
qu'il connaissait déjà pour s'être rencontré avec eux aux époques
où Salvador faisait, sous le nom d'Aymard, ses premières armes à
Valenciennes, où il volait une jeune veuve devenue amoureuse de
lui; à Turin où, sous celui du vicomte de Létang, il avait tenté de
voler le banquier Carmagnola; à Draguignan où il volait le
receveur général du Var, avaient fait la connaissance du marquis
Alexis de Pourrières, il rappelait les circonstances de la partie
engagée entre ce dernier et lui Ronquetti, et le banquet donné chez
Lemardelay, auquel il avait assisté, ainsi que la plupart des
habitués de son établissement, puis il continuait en ces termes.)
»Comme Alexis de Pourrières ou plutôt le comte de Courtivon (il
avait pris ce nom pour échapper aux recherches que sa famille avait
fait faire pour le retrouver lorsqu'il était parti de Marseille,
emmenant avec lui la femme du maître d'armes Louiset, et il l'avait
conservé par habitude), nous avait annoncé son prochain départ et
que le banquet qu'il nous avait offert n'était qu'un dîner d'adieu;
nous crûmes ne le voyant plus reparaître, qu'il avait réalisé son
projet et qu'il vivait tranquille dans ses propriétés, ainsi que
plusieurs fois il en avait manifesté l'intention. Mais, maintenant
que je retrouve un homme dont j'ai été à même plusieurs fois
d'apprécier le caractère, en possession de son nom et de sa
fortune, je suis persuadé qu'Alexis de Pourrières a été la victime
de la confiance qu'il aura témoignée à cet homme et à son digne
compagnon; je suis persuadé, en un mot, qu'il aura été assassiné
par ces deux individus.
»Les résultats indiquent l'intérêt qu'ils avaient à commettre le
crime dont je les accuse et qu'il sera peut-être possible de
prouver, si les investigations nécessaires sont faites avec soin;
voici, du reste, les jalons que je suis en mesure d'indiquer à la
police, pour la diriger dans ses premières recherches, et il est
probable que ces jalons, ainsi que cela arrive presque toujours,
lui en feront découvrir d'autres.
»Alexis de Pourrières était un peu moins grand, un peu moins fort
que Salvador; ses yeux étaient noirs, ceux de Salvador sont bleus;
il est extraordinaire que cette différence n'ait été encore
remarquée par personne[866]. Alexis était brun, ses cheveux étaient
du plus beau noir qui se puisse imaginer; ceux de Salvador,
également très-beaux, sont naturellement blonds; s'ils sont noirs
aujourd'hui, c'est qu'ils ont été teints; la chimie doit posséder
les moyens de constater ce fait.
»Alexis de Pourrières, lorsqu'il fit la connaissance de Salvador et
de Roman, logeait rue Joubert, 25; il occupait dans cette maison un
logement meublé, qui lui était loué par une vieille dame dont le
logement était situé au-dessus du sien; il doit être facile de
retrouver cette dame, dont je regrette de ne pouvoir indiquer le
nom.
»Si Salvador soutenait qu'il n'est point l'homme que je vous
signale, qu'il n'est point lui, s'il peut m'être permis de
m'exprimer ainsi, il serait facile de le confondre en lui rappelant
qu'il est né à Toulouse, où ses parents étaient établis marchands
de nouveautés et de merceries; son séjour à Valenciennes, à Turin,
à Draguignan, puis, enfin, au bagne de Toulon, où on lui avait
confié les fonctions de payot, et d'où il s'est évadé, en compagnie
de Roman, qui avait été condamné sous le nom de Duchemin.
»Le chef de la police m'a appris que Salvador était accusé d'avoir
commis un assassinat, suivi de vol, sur la personne du juif Josué,
et que la nommée Catherine Fontaine, marquise de Roselly,
ex-première chanteuse du grand théâtre de Marseille, était
considérée comme sa complice; je ne puis vous donner des
renseignements relativement à ce crime; je dois seulement vous dire
que je ne serais pas étonné si les prévisions de la justice se
trouvaient pleinement justifiées.
»J'ai beaucoup connu Catherine Fontaine ou plutôt, la marquise de
Roselly, puisqu'il est vrai qu'un gentilhomme vénitien fut assez
fou pour l'épouser, et je dois ajouter que cette femme malgré tous
les charmes de sa personne et de son esprit, est capable de
commettre tous les crimes.
»Je la rencontrai pour la première fois aux îles d'Hyères; elle
venait d'abandonner son premier amant, un chevalier d'industrie,
nommé Préval, qui a ajouté à son nom roturier une particule
nobiliaire. Son extrême beauté, la tournure originale de son
esprit, me séduisirent, et je lui présentai des hommages qui ne
furent pas repoussés. Je jouais à cette époque un rôle de grand
seigneur et j'avais assez d'or dans ma bourse pour qu'il fût
possible de prendre au sérieux mon surnom de duc de Modène.
»Catherine Fontaine était douée d'une voix admirable, d'une beauté
sans égale, et d'une mémoire prodigieuse; elle avait reçu une
excellente éducation; il n'en faut pas tant pour réussir dans la
carrière dramatique. Je lui fis la proposition de la faire entrer
au grand théâtre de Marseille, dont je connaissais
très-particulièrement le directeur; elle accepta cette proposition
avec le plus vif empressement.
»Je me voyais déjà l'heureux époux d'une cantatrice renommée,
profession fort agréable et fort recherchée de nos jeunes _lions_,
sans doute parce qu'elle n'oblige le mari qui l'accepte et qui
peut, grâce aux magnifiques revenus hypothéqués sur le larynx de
madame, mener bonne et joyeuse vie, qu'à savoir fermer à propos les
yeux; mais mes espérances furent déçues, Catherine Fontaine,
lorsqu'elle se vit le pied dans l'étrier, oublia les nombreux
services que je venais de lui rendre (j'ai négligé de vous dire,
que, lorsque je la rencontrai, elle était à peu près dans la
misère), et me chassa avec aussi peu de façons que si j'avais été
un mauvais domestique.
»Ne croyez cependant pas, monsieur, que c'est parce que j'ai le
droit de lui reprocher sa conduite à mon égard, que je vous disais
tout à l'heure que je la croyais capable de tous les crimes. Je
n'obéis pas en ce moment à des motifs personnels, je n'ai d'autre
but que celui d'éclairer la justice. Au reste, envoyez à Marseille,
où elle a laissé les plus déplorables souvenirs, une commission
rogatoire, et je suis persuadé que toutes les personnes qui seront
interrogées sur son compte, s'exprimeront en des termes non moins
énergiques que ceux dont je viens de me servir.
»Je ne puis, monsieur, vous en dire davantage; je désire bien
sincèrement que les renseignements que je viens de vous fournir,
puissent aider à la manifestation de la vérité, et qu'ils engagent
ceux de qui dépend mon sort à venir, à me témoigner une indulgence
dont je saurai, je vous en donne l'assurance, me rendre digne par
ma conduite à venir.
»J'ai l'honneur d'être, avec le plus profond respect,
»RONQUETTI, dit _le duc de Modène_,
»En ce moment détenu à Sainte-Pélagie, où il subit une
condamnation de deux années de prison, pour banqueroute simple.»
Cette lettre, ainsi que nous l'avons déjà dit, abrégea singulièrement la
tâche confiée au magistrat instructeur que nous avons mis en scène; une
fois que l'on sut quel était l'homme qui avait pris le nom et la qualité
de marquis de Pourrières, il devint facile de lui prouver qu'il n'était
qu'un imposteur. Des commissions rogatoires furent envoyées à Toulouse,
à Valenciennes, à Turin, à Draguignan, au commissariat du bagne de
Toulon, et tous les renseignements qui en furent la suite vinrent
successivement justifier les allégations du duc de Modène.
Une fois qu'il fut bien établi que l'homme que l'on tenait en prison
n'était autre que le forçat évadé Salvador, le séquestre fut mis sur les
biens de la maison de Pourrières, qui devaient être rendus, après le
jugement, au jeune Fortuné, seul héritier connu du marquis Alexis de
Pourrières; et l'on s'occupa de rechercher les moyens dont s'étaient
servis Salvador et son complice Roman, pour se débarrasser de
l'infortuné, que le premier de ces deux scélérats voulait remplacer.
Ainsi que l'avait dit Ronquetti, les jalons qu'il indiquait en firent
découvrir d'autres qui amenèrent enfin la découverte de la vérité.
On chercha d'abord la femme qui avait loué au comte de Courtivon
l'appartement meublé de la rue Joubert; cette femme, que l'on découvrit
sans peine, se rappela de suite un locataire qui avait disparu de chez
elle, en lui laissant tous ses effets, bien qu'il ne lui dût rien; elle
n'avait pas fait à la police la déclaration de la disparition de ce
locataire, parce que n'étant pas, à l'époque où il habitait chez elle,
autorisée à loger en garni, elle avait craint d'être mise à l'amende.
Elle répondit aux justes reproches qui lui furent adressés, qu'elle
était une honnête femme, qu'elle n'avait jamais eu la pensée de
s'approprier les effets laissés chez elle par le comte de Courtivon,
effets qu'elle avait conservés avec le plus grand soin et qu'elle était
en mesure de représenter; on lui donna l'ordre, qu'elle s'empressa
d'exécuter, d'apporter ces effets, qui furent soumis à une visite
rigoureuse. Dans la poche d'un gilet de piqué blanc, souillé de
plusieurs taches de vin, ce qui fit présumer que ce gilet pouvait bien
être celui qu'Alexis de Pourrières portait le jour où eut lieu, chez
Lemardelay, le fameux banquet dont, grâce à Ronquetti, on connaissait
tous les détails, on trouva une carte de visite au nom du comte de
Courtivon, sur le dos de laquelle il avait écrit ces mots: rue
Notre-Dame-des-Victoires, hôtel des Pays-Bas, Casimir de Feuillade,
chambre numéro 20; cette carte et les divers effets qui avaient
appartenu au comte de Courtivon, furent saisis pour servir, si cela
devenait nécessaire, de pièces à conviction.
En sortant de la rue Joubert on se rendit rue Notre-Dame-des-Victoires à
l'hôtel des Pays-Bas; de l'inspection du livre de police de cet hôtel,
tenu par hasard avec beaucoup d'ordre, il résulta la preuve qu'à une
époque qui coïncidait avec celle de la disparition du comte de
Courtivon, deux individus qui se faisaient appeler messieurs de
Feuillade, y avaient logé un peu plus de quinze jours et qu'ils
occupaient ensemble la chambre nº 20.
Le maître de l'hôtel des Pays-Bas, doué à ce qu'il paraît d'une
excellente mémoire, traça de ces deux individus qu'il avait remarqués
parce qu'ils étaient ses compatriotes, un portrait qui ne pouvait
s'appliquer qu'à Salvador et à Roman.
On montra à cet homme le masque en cire de Roman, il le reconnut sans
hésiter un seul instant.
--La physionomie sur laquelle on a moulé ce masque, dit-il, appartenait
au plus âgé des deux messieurs de Feuillade.
Voulant rendre l'épreuve plus décisive, on le manda au palais de justice
un jour où Salvador était mené à l'instruction avec plusieurs autres
détenus, il le reconnut parmi les individus dont il était entouré, il
fit seulement observer qu'il ne comprenait pas comment de blond qu'il
était, il était devenu aussi brun.
Ce maître d'hôtel garni était devenu pour l'accusation un témoin
précieux; on le pria de rassembler ses souvenirs et de rendre compte à
la justice de tous les faits concernant les deux individus qui avaient
logé chez lui, qui pourraient lui revenir à la mémoire: d'abord il ne se
rappela rien, la conduite de ses deux locataires avait été, pendant le
peu de temps qu'ils étaient restés chez lui, à peu près semblable à
celle de tout le monde, ils sortaient le matin et rentraient le soir,
cependant après avoir longtemps cherché, il se souvint qu'un matin le
plus âgé avait donné l'ordre à un des garçons de l'hôtel, d'aller lui
chercher un cabriolet de place et que ce cabriolet, après l'avoir pris à
l'hôtel, l'avait conduit chez un marchand de couleurs voisin.
Ce marchand de couleurs interrogé à son tour, déclara qu'il se rappelait
parfaitement qu'un individu, à peu près semblable d'aspect à celui qu'on
lui dépeignait, était venu chez lui vers l'époque indiquée, et qu'il
lui avait acheté plusieurs litres d'essence de térébenthine, contenus
dans une de ces grosses cruches de grès auxquelles on a donné le nom de
dame-jeanne; il avait fait transporter cette cruche et ce qu'elle
contenait dans son cabriolet, puis il était parti: le marchand de
couleurs n'en savait pas davantage.
Quel besoin un homme qui paraissait n'habiter Paris que momentanément,
pouvait-il avoir d'une quantité aussi considérable d'essence de
térébenthine que celle qui avait été achetée par Roman? cette
acquisition cachait peut-être un mystère qu'il était de l'intérêt de la
justice de pénétrer? on voulut être fixé sur ce point et le chef de la
police fut chargé de trouver le cocher du cabriolet qui avait pris Roman
à l'hôtel des Pays-Bas, pour le mener chez le marchand de couleurs; le
cocher fut retrouvé, il répondit aux questions qui lui furent adressées,
qu'il avait conduit l'homme qui avait acheté chez un marchand de
couleurs de la rue Notre-Dame des Victoires, une grosse cruche pleine
d'un liquide dont il ne pouvait dire le nom, jusqu'à la grille du parc
du Raincy, qu'arrivé là, cet homme avait pris sa cruche et l'avait
quitté après l'avoir généreusement payé.
Cette dernière déclaration fut pour le chef de la police de sûreté,
auquel elle fut communiquée, un véritable trait de lumière; il se
rappela qu'à une époque qui coïncidait avec celle de la disparition du
comte de Courtivon, qui n'était autre, il n'était plus permis d'en
douter, que le marquis Alexis de Pourrières, (les lettres adressées à
Alexis sous ce nom que l'on avait saisies chez Salvador, qui les
conservait précieusement, par la raison toute simple qu'elles devaient
servir à constater son identité, si par hasard elle était contestée, ne
laissaient du reste aucun doute à cet égard); on avait découvert dans la
partie la plus isolée du parc du Raincy, sous un amas de branchages et
de feuilles sèches, les restes informes d'un cadavre dont les ossements
étaient entièrement calcinés.
Il se fit représenter les rapports auxquels avait donné lieu cette
singulière découverte, les hommes de l'art qui avaient été chargés de
constater l'état dans lequel se trouvait le cadavre, après avoir déclaré
qu'il était tout à fait méconnaissable, prétendaient que le feu avait
été alimenté: soit par des essences, soit par d'autres matières
inflammables, et en effet l'état des lieux justifiait leurs allégations,
lee feuillage des arbres environnant à demi brûlé prouvait que le feu
avait été très-considérable.
Cette découverte avait provoqué de la part de la police des recherches
nombreuses qui demeurèrent sans résultats; on ne put jamais savoir si un
crime avait été commis, ou si l'on ne devait déplorer qu'un suicide
accompagné de circonstances extraordinaires; cependant dans la prévision
que le hasard pourrait peut-être plus tard fournir de nouveaux indices,
on avait, après avoir fait donner la sépulture aux tristes restes du
cadavre, recueilli avec soin tous les objets qui avaient résisté à
l'action du feu; parmi ces objets que l'on avait conservé avec soin, se
trouvait une petite clé destinée, selon toute apparence, à ouvrir un
meuble de forme moderne; la forme de cette clé était assez remarquable,
pour qu'elle fût facilement reconnue; elle était forée, à trèfle,
l'entrée et la tige étaient en acier, l'anneau, ciselé avec assez de
soin, était en cuivre.
On retourna chez la vieille dame de la rue Joubert qui avait logé le
comte de Courtivon pendant son séjour à Paris, on lui demanda si les
meubles qui garnissaient l'appartement qu'il avait occupé, étaient
toujours les mêmes, elle répondit affirmativement. La clé trouvée parmi
les débris humains du parc du Raincy, fut essayée et il se trouva
qu'elle ouvrait une commode pour laquelle la vieille dame se rappela
qu'elle avait été forcée d'en faire fabriquer une peu de temps après la
disparition de son locataire.
Il n'était plus douteux que Salvador et Roman, liés avec l'infortuné
Alexis de Pourrières, l'avaient sous un prétexte quelconque, entraîné
dans le parc du Raincy, où ils l'avaient assassiné, et qu'ensuite ils
s'étaient, à l'aide de ses clés que sans doute ils avaient prises,
puisqu'on ne les avait pas retrouvées, introduits dans son domicile pour
s'emparer de ses papiers, ce qu'ils avaient pu faire sans être
remarqués, grâce à la disposition des lieux; nos lecteurs n'ont pas
oublié que la maison dans laquelle habitait Alexis de Pourrières, était
composée de deux corps de logis, l'un sur la rue, l'autre sur un jardin
qui les séparait, que l'appartement du marquis était situé au troisième
étage du premier, et la loge du concierge à l'entre sol du second.
Avant d'être reconduit dans sa cellule, Salvador fut confronté avec le
maître de l'hôtel des Pays-Bas, qui le reconnut parfaitement pour être
le même individu qui avait logé chez lui à une époque indiquée par son
livre de police, sous le nom de Casimir de Feuillade, il fit seulement
remarquer de nouveau que ses cheveux, de blonds qu'ils étaient, étaient
devenus noirs.
--En effet, fit observer le chef de la police, tous les témoins
s'accordent à dire que le forçat Salvador avait les cheveux blonds, et
comme suivant nous, il est maintenant établi que l'homme qui persiste à
conserver le nom du marquis Alexis de Pourrières, n'est autre que cet
individu, nous croyons que la couleur de ses cheveux pourrait bien
n'être due qu'aux prodiges récents de la chimie, ne serait-il pas
possible de s'en assurer?
--Très-possible, répondit le juge, nous avons fait venir devant nous,
pour que cela fût fait, un très-habile chimiste; approchez, M. Arnault,
examinez les cheveux de l'accusé, et dites-nous si c'est à l'art ou à la
nature qu'ils doivent leur couleur.
--Le chimiste s'approcha de Salvador: Je n'ai pas besoin, dit-il,
d'examiner les cheveux de l'accusé pour m'apercevoir qu'ils ont été
teints, vous pouvez voir comme moi qu'ils sont blonds à leur naissance,
parce que sans doute l'accusé depuis qu'il est détenu n'a pu pratiquer
une opération qui demande à être renouvelée au fur et à mesure de la
croissance des cheveux.
Le fait dénoncé par le chimiste fut constaté par un procès-verbal.
Le juge fit ensuite avancer Paolo: Regardez bien l'accusé, lui dit-il,
figurez-vous que ses cheveux sont blonds au lieu d'être noirs, et
dites-nous si vous le reconnaissez?
--Parfaitement, monsieur, répondit le bon domestique, je regrette
beaucoup d'être forcé d'accuser le mari de mon excellente maîtresse,
mais je dois la vérité à la justice. Monsieur est bien la personne qui
fut connue à Turin sous le nom du vicomte de Létang; c'est monsieur qui
m'a frappé d'un coup de poignard dont la marque est encore visible sur
ma poitrine, parce que je voulais l'arrêter au moment où il venait de
commettre une tentative de vol chez M. Carmagnola, que je servais à
cette époque; je dois ajouter que monsieur était accompagné d'un homme
plus âgé que lui, que l'on croyait son précepteur, qui se faisait
appeler M. Duchemin et qui ressemblait beaucoup au masque de cire que
vous venez de montrer au maître de l'hôtel des Pays-Bas, mais comme je
n'ai pas vu ce dernier aussi souvent que M. le vicomte de Létang, je ne
suis pas, à son égard, aussi sûr de ma mémoire.
--Vous le voyez, dit le juge à Salvador, lorsque Paolo eut achevé sa
déposition; l'accusation possède à l'heure qu'il est plus d'éléments
qu'il ne lui en faut pour vous confondre, vous ne devez donc pas avoir
conservé l'espoir d'échapper à la justice des hommes; mais ne
croyez-vous pas qu'un aveu sincère de tous les crimes que vous avez
commis, aveu qui rendrait plus facile l'accomplissement de la tâche
imposée aux magistrats, serait le meilleur moyen de fléchir celle de
Dieu.
--J'apprécie, monsieur, l'excellente intention qui vous engage à
m'adresser un semblable discours, et je vous remercie beaucoup de ce que
vous voulez bien m'engager à penser à mon salut, dont je vous l'avoue,
je n'ai pas en ce moment l'envie de m'occuper, car je ne me crois pas en
aussi grand danger que vous le pensez; je suis innocent, monsieur, et
j'ai l'espérance que mes juges, malgré les nombreuses présomptions qui
s'élèvent contre moi, me rendront la justice qui m'est due: du reste, je
dois vous prévenir que ne trouvant pas près de vous l'impartialité qui
doit, en toute occasion, caractériser un magistrat instructeur, j'ai
pris la résolution de ne plus répondre aux questions qu'il vous plaira
de m'adresser.
Le juge ne crut pas devoir prendre la peine de répondre à la
protestation de Salvador, dont cependant il fit prendre note. Cet homme
souillé d'une multitude de crimes, commis tous dans le but d'assouvir
une cupidité insatiable, et accompagnés de circonstances qui décelaient
la cruauté la plus froide, lui inspirait à la fois trop de dégoût et
trop de mépris, pour qu'il attachât une importance quelconque à
l'accusation qu'il venait de formuler contre lui.
Il donna l'ordre de le reconduire dans sa cellule, charmé de ne plus
avoir à s'en occuper que pour rédiger le rapport qui devait être soumis
à la chambre des mises en accusation.
Peu de temps après Salvador et le vicomte de Lussan comparaissaient
devant la cour d'assises de la Seine.
L'acte d'accusation rappelait tous les crimes commis par ces misérables;
d'abord ceux commis de complicité par Salvador et Roman.
La tentative de vol commise à Turin chez le banquier Carmagnola, à une
époque où Salvador se faisait appeler le vicomte de Létang, suivie d'une
tentative de meurtre sur la personne de Paolo.
L'assassinat du brigadier de la gendarmerie du Beausset, à la suite de
l'évasion du bagne de Toulon.