juge, après avoir accordé à Salvador, qui les avait demandés, quelques
instants pour se remettre, que vous connaissiez très-particulièrement la
marquise de Roselly, vous avez même ajouté que tout Paris savait que
vous étiez lié avec cette dame.
--Où veut-il en venir? se dit Salvador; est-ce que par hasard Silvia,
négligeant l'avis que je lui ai fait remettre, se serait laissé arrêter,
et, s'il en est ainsi, est-elle assez niaise pour s'être déterminée à
faire des révélations; ou bien est-ce le vicomte de Lussan?... allons
donc! ni Silvia ni de Lussan ne sont capables de cela.
--Répondez à la question que je viens de vous adresser, dit le juge;
connaissez-vous la marquise de Roselly?
--Oui, monsieur.
--A quelle époque et en quel lieu avez-vous fait la connaissance de
cette dame?
--Je connais depuis plus de trois ans madame la marquise de Roselly;
c'est à Lyon que je la vis pour la première fois.
--Très-bien; madame de Roselly, lorsqu'elle était première chanteuse au
grand théâtre de Marseille, recevait très-souvent chez elle un usurier
juif nommé Josué?
--Je l'ignore.
--C'est possible; mais vous connaissiez ce juif?
--En effet; je me trouvai, peu de temps après ma sortie de la maison
paternelle, mis en rapport avec le juif Josué de Marseille; cet homme me
prêta, en diverses fois, des sommes qui formèrent avec les intérêts un
total très-considérable; lorsque je rentrai en France, après la mort de
mon père, je le payai et tout fut dit; ce ne fut même pas moi qui réglai
et soldai mes comptes avec le juif Josué, je chargeai de ce soin mon
intendant.
--M. Lebrun?
--Lui-même, et je dois ajouter que je fus très-satisfait de la manière
dont il s'acquitta de cette mission. Puisque mes papiers ont été saisis,
vous devez avoir entre les mains les quittances de Josué?
--Les voici; avez-vous vu le juif Josué depuis votre retour en France?
--Non, monsieur.
--Vous ne l'avez jamais rencontré chez la marquise de Roselly?
--Jamais.
--Saviez-vous, avant que je ne vous l'apprisse, que cette dame recevait
souvent Josué chez elle?
--Je l'ignorais.
--Vous en êtes bien sûr.
--Très-sûr, en vérité.
--Vous êtes cependant accusé d'avoir, de complicité avec la nommée
Catherine Fontaine, dite Silvia, veuve du marquis de Roselly,
ex-première chanteuse au grand théâtre de Marseille, commis un
assassinat suivi de vol sur la personne du nommé Josué; qu'avez-vous à
répondre?
Les premières questions avaient préparé Salvador à l'accusation que l'on
venait de formuler contre lui, il put donc répondre, avec assez de
tranquillité, au juge qui répétait sa dernière question:
--Qu'avez-vous à répondre?
--Que je ne suis pas plus coupable de ce crime que de tout ceux dont on
m'accuse.
Nous devons à nos lecteurs le récit des faits qui mirent la justice sur
les traces des assassins du malheureux Josué. Pour qu'ils les
comprennent facilement, il est nécessaire que nous leur rappelions les
principales circonstances qui accompagnèrent la perpétration de ce
crime, qu'ils n'ont peut-être pas présentes à la mémoire.
Lorsque Josué, sorti à moitié ivre de chez Silvia, qui l'avait fait
souper avec elle, eut dépassé de quelques mètres le pont de la Concorde,
Roman s'élança sur lui et lui jeta autour du cou, pour l'étrangler, un
foulard roulé en corde. Salvador, pendant ce temps, arrachait le
scapulaire suspendu au cou de la victime, qui contenait les billets de
banque dont ils voulaient s'emparer. La victime morte et dépouillée, ils
jetèrent son cadavre dans la Seine, puis il firent à la hâte un paquet
des blouses, des larges pantalons de toile qu'ils portaient par-dessus
leurs vêtements, et le jetèrent de même à la rivière, après avoir pris
le soin d'y introduire quelques pierres, afin de le faire aller au fond;
mais leur précipitation avait été telle, que le paquet se défit avant
d'avoir touché l'eau, et que les effets qu'il contenait suivirent le
cours du fleuve. Une des blouses, celle que portait Salvador, s'arrêta
en même temps que le cadavre du malheureux Josué, contre un des îlots du
Roi, et le hasard voulut qu'elle s'entortillât tellement après le
cadavre, que les mariniers qui le relevèrent crurent qu'elle avait
appartenu à la victime. Les questions adressées à Salvador feront
connaître à nos lecteurs les faits qui devaient résulter de cet
événement en apparence insignifiant.
--La mort du juif Josué, dit le juge, après avoir patiemment écouté les
protestations d'innocence de Salvador, fut d'abord attribuée à un
suicide; mais l'examen de son cadavre fit découvrir autour de son cou
des marques évidentes de strangulation. On dut alors faire des
recherches pour découvrir les assassins: ces recherches ne produisirent
rien; le cadavre fut rendu à la famille, qui le fit inhumer, et la
justice des hommes, impuissante pour le moment, dut remettre à celle de
Dieu le soin de l'éclairer: elle ne lui fit pas défaut.
--Je vous avoue, monsieur, que je suis curieux de savoir quels sont les
moyens employés par la justice de Dieu pour me faire paraître coupable
d'un crime que je n'ai pas commis?
--Vous allez les connaître.
Le juge fit un signe à son greffier, qui dit quelques mots à voix basse
au garçon de bureau, qui apporta au bout de quelques instants un porte
manteau dans le cabinet.
--Vous connaissez ce porte manteau? dit le juge.
--Sans doute, c'est le mien, répondit Salvador.
--Tout ce qu'il renferme vous appartient?
--Voyons, se dit Salvador, qu'ai-je mis dans ce porte manteau? puis-je
sans inconvénient reconnaître tout ce qu'il renferme?
Le garçon de bureau avait étalé sur une table tout les objets que
renfermait le porte manteau, des habits, du linge, un nécessaire de
toilette.
--Je puis sans crainte reconnaître tout cela, se dit-il encore.
Et comme le juge répétait la question qu'il venait de lui adresser, il
répondit:
--Oui, monsieur, je reconnais ces objets; je pourrais, si vous l'exigez,
en prouver la légitime possession.
--Même celle de ces mouchoirs?
Le juge montrait à Salvador plusieurs mouchoirs de toile blanche de
fabrique anglaise, marqués des lettres A. P., surmontés d'une couronne
de marquis, portant chacun un numéro, et entourés de petits filets
rouges et bleus.
--Cela ne me sera pas plus difficile que pour le reste, répondit en
riant Salvador. Je les ai achetés chez Chapron, à la Sublime Porte, peu
de temps après mon premier séjour à Pourrières; mais je ne pense pas que
l'on m'accuse de les avoir volés: cela serait vraiment trop comique.
--Combien en avez-vous acheté?
--Douze.
--Il en manque deux.
--En voici un.
Salvador tira machinalement son mouchoir de sa poche; le garçon de
bureau le prit et le remit au juge.
--Il manque encore le numéro 7: dit celui-ci, qu'en avez-vous fait?
--Et le sais-je? s'écria Salvador, impatienté de ne pas pouvoir, malgré
tous les efforts de son imagination, deviner le but que voulait
atteindre le magistrat instructeur; je l'ai perdu probablement.
--En quel lieu? Répondez à cette question; elle est peut-être beaucoup
plus importante que vous ne le pensez.
--Je ne le puis, monsieur. S'il manque un de ces mouchoirs, c'est que je
l'ai perdu ou qu'on me l'a volé: je ne puis vous en dire plus.
Le juge tira d'un des tiroirs de son bureau un mouchoir absolument
semblable aux autres, mais souillé de boue.
--Voilà, je crois, dit-il, celui qui manque à votre collection: vous le
voyez, la marque est la même, et il porte le numéro 7; eh bien!
savez-vous où il a été trouvé? dans la poche de côté de la blouse
entortillée après le cadavre du malheureux Josué, ce qui permet de
croire que cette blouse appartenait à son assassin.
--Eh! bon Dieu! monsieur, cela prouve tout au plus que celui qui a
trouvé ou qui m'a volé ce mouchoir, est peut-être l'auteur du crime dont
on m'accuse aujourd'hui; et si l'on n'a point d'autres preuves contre
moi...
--Malheureusement pour vous il en existe d'autres. Les journaux ont
rendu compte de votre arrestation, et ont fait connaître, à leurs
lecteurs les divers crimes dont vous étiez accusé: un de ces journaux
est allé trouver à Metz, où elle s'est retirée, la soeur du juif Josué,
au moment même où elle cherchait un renseignement sur un livre qui
servait à son frère, pour prendre note des courses qu'il avait à faire;
et sur ce livre, qu'elle nous a envoyé après l'avoir fait légaliser par
les autorités de la ville qu'elle habite, on lit cette mention: «13 mai
chez madame de Roselly, où je dois rencontrer le marquis de Pourrières,
et porter avec moi les deux cent mille francs que je dois lui prêter.»
Et c'est le 14 mai que l'on a retrouvé dans la Seine le cadavre du juif.
Depuis que l'on a ce registre, on a fait des recherches: on a retrouvé
deux des anciens domestiques de la marquise de Roselly; et il résulte de
leurs déclarations que, le 13 mai, le juif Josué s'est en effet rendu
chez cette dame, qu'il y a soupé, et qu'il n'en est sorti qu'à onze
heures et demie du soir. C'est donc en sortant de chez elle qu'il a été
assassiné? qu'avez-vous à répondre?
--Il est possible, monsieur, que le malheureux Josué ait été assassiné
en sortant de chez la marquise de Roselly, si en effet il se rendait
chez cette dame, qui demeurait à l'époque à laquelle se rapporte ce
malheur, dans un des quartiers les plus déserts de la capitale; mais
accuser d'un aussi horrible crime cette femme, dont tout le monde vante
la douceur et l'amabilité, m'accuser d'être son complice, et étayer une
semblable accusation seulement sur des présomptions, c'est,
permettez-moi de le dire, bâtir sur le sable un bien vaste édifice.
--Vous pouvez ne pas accorder aux présomptions qui se réunissent contre
vous une grande valeur; quoi qu'il en soit, vous aurez à rendre compte
de l'emploi de votre temps, pendant la nuit du 13 au 14 mai.
Le juge donna l'ordre aux gendarmes de reconduire Salvador en prison.
Dans un des couloirs souterrains, qui du palais de justice conduisent à
la Conciergerie. Salvador et ses compagnons furent rencontrés par le
chef de la police, qui accompagnait un prisonnier que deux gendarmes
conduisaient devant un juge d'instruction.
Le chef de la police, doué à ce qu'il paraît d'un excellent coup d'oeil,
reconnut de suite Salvador. Nos lecteurs se rappellent que lors de la
disparition de Silvia, qui venait d'être enlevée par Beppo, il avait
rendu une visite à ce fonctionnaire.
--Eh bien! monsieur le marquis de Pourrières, dit le chef de la police à
Salvador; vous le voyez, nous avons découvert les assassins du juif
Josué; mais je dois le dire, je ne me doutais pas, lorsque vous êtes
venu à mon bureau, que j'avais devant moi un de ceux que je faisais
chercher si inutilement.
--Alexis de Pourrières accusé d'un assassinat, s'écria le prisonnier
qu'accompagnait le chef de la police; allons donc, ce n'est pas
possible.
Cette exclamation donna l'éveil au chef de la police, qui ordonna aux
gendarmes de laisser le prisonnier s'approcher de Salvador.
--C'est si possible, que cela est, dit le chef de la police au
prisonnier. Présentez vos hommages à M. le marquis de Pourrières,
puisque vous le connaissez.
Le prisonnier s'approcha de Salvador, qu'il regarda attentivement.
--Je ne me trompe pas, s'écria-t-il; c'est Aymard, c'est le Vicomte de
Létang, c'est Salvador.
--Bravo! Ronquetti, s'écria le chef de la police transporté de joie;
bravo! digne duc de Modène; vous venez de faire une découverte dont il
vous sera tenu compte en bon lieu. Puis il continua son chemin, suivi du
prisonnier.
Salvador rentra accablé dans sa cellule.
La rencontre qu'il venait de faire devait singulièrement abréger la
tâche de ceux qui tenaient à prouver qu'il n'était pas le marquis Alexis
de Pourrières. Comme il avait été prévenu que l'on avait l'intention de
lui contester cette qualité, il avait réservé toutes les ressources de
son imagination pour le moment du combat; et comme il était parfaitement
instruit de toutes les particularités de la vie de celui dont il avait
pris le nom après lui avoir arraché la vie, comme à toutes les questions
qui lui seraient adressées, il pouvait opposer cette réponse: mais qui
suis-je donc si je ne suis pas le marquis de Pourrières? Comme il
imitait à s'y méprendre l'écriture d'Alexis, il ne désespérait pas de
sortir victorieux de la lutte qui s'engagerait à ce sujet; mais la
rencontre de Ronquetti, disposé ainsi qu'il venait d'en donner la preuve
à faire des révélations, de Ronquetti qui avait particulièrement connu
Alexis de Pourrières, dont il avait été pendant longtemps le compagnon,
qui connaissait Silvia, qui avait connu Roman, était un de ces
événements imprévus auxquels on ne sait rien opposer, et qui, semblables
à des coups de foudre, renversent l'édifice le plus solidement établi.
Salvador ne tarda pas à éprouver les effets de la rencontre qu'il avait
faite; d'abord il ne fut plus aussi souvent demandé à l'instruction; il
conjectura que s'il en était ainsi, c'est que son juge avait besoin
d'un peu de temps pour réunir les éléments nouveaux que lui
fournissaient les révélations de Ronquetti; il ne se trompait pas, ainsi
qu'il le vit bientôt.
Lorsqu'on le fit demander de nouveau dans le cabinet du juge
d'instruction, il y trouva une nombreuse réunion. Outre Ronquetti, il
s'y trouvait deux hommes déjà âgés et misérablement vêtus, une vieille
femme à la physionomie basanée, vêtue du costume adopté par les
paysannes des contrées méridionales de la France, deux domestiques en
livrée que Salvador reconnut pour ceux qui étaient au service de Silvia
à l'époque où le juif Josué fut assassiné, le chef de la police et un de
ses agents, Paolo, la femme Adélaïde Moulin, et plusieurs autres
individus que la suite fera suffisamment connaître.
L'entrée dans le cabinet, de Salvador et des deux gendarmes chargés de
veiller sur lui, fut saluée par des rumeurs qui cessèrent sur un signe
du juge.
Le juge fit un signe aux deux hommes qui accompagnaient la vieille femme
basanée et vêtue du costume des paysannes du midi.
Ces trois personnes sortirent du groupe dans lequel elles étaient
confondues, et sur l'ordre du juge elles se placèrent devant Salvador.
--Connaissez-vous monsieur? dit le juge, en désignant Salvador au plus
âgé des deux hommes, qui fit à cette question une réponse négative: la
même question fut adressée à l'autre homme et à la vieille femme
basanée, et une réponse semblable fut faite.
--Il est évident, se dit Salvador, que si je suis le marquis Alexis de
Pourrières, je dois connaître ces trois individus, mais qui sont-ils? Ne
disons ni oui ni non, c'est le meilleur moyen de ne pas nous
compromettre.
--La physionomie de ces braves gens ne m'est pas tout à fait inconnue,
répondit-il à la demande du juge, je crois bien que je ne les vois pas
aujourd'hui pour la première fois, mais je ne me rappelle ni leur nom ni
en quel lieu je me suis déjà rencontré avec eux.
--Si vous êtes, en effet, le marquis Alexis de Pourrières, vous ne devez
pas, vous ne pouvez pas avoir oublié ces gens que vous auriez alors
beaucoup connus, voyons, rappelez vos souvenirs.
--Mes souvenirs me font faute, monsieur, je ne puis donner un nom ni à
ces deux hommes ni à cette femme, cependant, je vous le répète, je crois
les reconnaître.
De nouvelles interpellations furent adressées aux trois personnes que
Salvador prétendait reconnaître, bien qu'il ne sût quels noms il devait
leur donner, elles affirmèrent de nouveau qu'elles ne le connaissaient
pas.
--Ainsi, leur dit le juge d'instruction, vous affirmez que l'homme qui
est devant vous n'est pas le marquis Alexis de Pourrières.
--Oui, M. le juge, répondit le plus âgé des deux hommes qui ne fut pas
démenti par ses deux compagnons.
--Signez votre déclaration.
L'homme âgé, son compagnon et la vieille femme basanée, signèrent, et,
avertis par le juge qu'ils pouvaient se retirer, ils sortirent du
cabinet.
--Il est assez étrange, dit le juge à Salvador lorsqu'ils furent sortis,
que votre mémoire ne vous rappelle pas les noms du père et de la tante
de la mère du jeune Fortuné.
--Louiset, s'écria Salvador.
--Vous l'avez dit, ce sont Louiset et sa soeur qui viennent de sortir
d'ici, et le juge montra à Salvador au bas des procès-verbaux, la
signature de ces deux individus.
--Allons, se dit Salvador, je me suis assez heureusement tiré de ce
mauvais pas, je puis maintenant, sans crainte, reconnaître le grand-père
de mon fils.
--Vous m'avez mis sur la voie, continua-t-il, et maintenant, je
reconnais parfaitement Louiset le maître d'armes, qui m'a donné mes
premières leçons d'escrime, ainsi que sa soeur.
--S'il en est ainsi, vous devez vous rappeler de même l'homme qui était
avec eux.
Salvador ne put faire à cette question une réponse satisfaisante; il
était, en effet, assez difficile qu'il reconnut un individu qu'il
n'avait jamais vu, dont jamais il n'avait entendu parler. L'homme dont
lui parlait le magistrat instructeur, n'était autre que le prévôt de
salle du maître d'armes Louiset, qui avait beaucoup connu Alexis de
Pourrières, à l'époque où ce malheureux jeune homme, pour faire à son
aise la cour à Jazetta, fréquentait assidûment la salle du père de cette
fille.
--Il est au moins singulier, continua le juge, que les parents de la
mère d'un enfant que vous avez reconnu, avec lesquels vous avez vécu
longtemps, ne puissent où ne veulent pas vous reconnaître! A quel motif
attribuez-vous leur mauvaise volonté?
--Je ne sais, peut-être à la haine que leur a inspiré ma conduite envers
leur fille, que j'ai abandonnée après l'avoir séduite.
--Mais, je dois vous faire observer que vous vous attribuez envers
Jazetta Louiset, des torts que vous n'avez pas eus, nous savons que ce
n'est pas vous qui avez abandonné cette fille, que c'est elle, au
contraire, qui vous a quitté à Genève, pour suivre aux Indes orientales
un officier anglais; nous ferons prendre note de votre réponse et de
notre observation. Femme Adélaïde Moulin, approchez; vous persistez à
soutenir que l'homme qui est devant vous, n'est pas celui qui se faisait
appeler à Genève le comte de Courtivon, et qui vous confia pour
l'élever, un enfant du sexe masculin qu'il reconnut, et auquel il donna
le nom de Fortuné de Pourrières?
--Oui, monsieur, il y a cependant entre les traits de monsieur, et ceux
du marquis Alexis de Pourrières, une certaine analogie qui peut tromper
au premier aspect, mais je le répète, les yeux du père de Fortuné
étaient noirs, ceux de monsieur sont bleus, le premier était moins
fortement constitué que le second, l'expression de ses traits était plus
douce.
--Vous entendez, dit le juge à Salvador, persistez-vous à soutenir que
cette femme n'est point celle à laquelle vous confiâtes votre fils?
--Oui, monsieur, cette femme est guidée sans doute par un intérêt que
j'ignore, mais il est certain qu'elle en impose.
--Ah! monsieur, s'écria la femme Adélaïde Moulin, en s'adressant au
juge, et les yeux baignés de larmes, vous savez maintenant quel est le
motif qui me fait agir, et si mes vues sont intéressées.
--Femme Adélaïde Moulin, répondit le magistrat instructeur, calmez-vous,
nous savons que vous n'êtes guidée en ce moment que par l'envie de
réparer une grande faute, et soyez-en convaincue, il vous sera tenu
compte de votre conduite; des témoignages irrécusables, continua-t-il,
en s'adressant à Salvador, ont prouvé que cette femme est bien la femme
Adélaïde Moulin, à laquelle un jeune enfant fut confié par un
gentilhomme français; des personnes honorables qui habitaient Genève en
même temps qu'elle, ont positivement déclaré qu'elles la
reconnaissaient; ces personnes seront entendues. Qu'avez-vous à
répondre?
--Rien, monsieur, je m'en réfère à mes réponses précédentes.
--Ainsi, vous persistez à soutenir que vous êtes le marquis Alexis de
Pourrières?
--Certainement, je ne puis renoncer à un nom et à un titre qui
m'appartiennent.
--Ce sont précisément ce nom et ce titre que l'on vous conteste, et je
vous avertis que vous êtes accusé d'avoir, pour vous en emparer,
assassiné leur légitime possesseur, et que l'on croit être à même de
vous prouver que vous êtes réellement l'auteur de ce crime.
Une pâleur livide couvrit le visage de Salvador, lorsqu'il entendit
formuler contre lui cette nouvelle accusation d'une manière si positive;
malgré les charges accablantes qui, depuis l'instruction de son affaire,
se réunissaient chaque jour, il avait conservé un faible espoir non pas,
nous devons le dire, de voir l'impunité couronner ses crimes, mais au
moins d'échapper à la mort; mais s'il était prouvé qu'il était l'auteur
de la mort d'Alexis de Pourrières, si les horribles circonstances qui
avaient accompagné ce crime venaient à être connues, il faudrait qu'il
renonçât à cet espoir, et c'était cette pensée qui avait amené sur son
visage les pâles couleurs d'un linceul.
--Vous pâlissez? lui dit le juge.
Cette observation lui rendit une bonne partie de son sang-froid, on
pouvait bien lui prouver qu'il n'était pas le marquis Alexis de
Pourrières, on pouvait même prouver qu'il n'était autre que le forçat
Salvador; mais l'assassinat d'Alexis de Pourrières, cela était
impossible, trop de précautions avaient été prises pour commettre ce
crime.
--Oui, monsieur, répondit-il à l'observation du juge, oui, monsieur, je
pâlis, mais c'est d'indignation.
--Faites avancer le prisonnier Ronquetti surnommé le duc de Modène, dit
le juge à un gendarme qui s'empressa d'obéir: connaissez-vous cet homme,
continua-t-il en s'adressant à Salvador?
--Parfaitement; cet homme, je l'avoue à ma honte, a été mon compagnon de
voyage pendant plusieurs années, mon ami le plus intime; nous avons
parcouru ensemble, l'Angleterre, la Suisse, l'Italie, la Hollande et
plusieurs autres contrées.
--Eh bien! dit le juge à Ronquetti, qu'avez-vous à répondre à ces
allégations?
--Qu'elles sont vraies et qu'elles ne le sont pas, répondit le faux duc
de Modène; cette réponse peut d'abord paraître extraordinaire et
cependant elle est toute naturelle, les allégations de l'accusé seraient
vraies, si elles sortaient de la bouche du marquis Alexis de Pourrières,
dont, en effet, j'ai été l'ami et le compagnon de voyage pendant fort
longtemps; mais sorties de la sienne, elles sont fausses en tout point,
et ne prouvent qu'une seule chose, que Salvador, Aymard, le vicomte de
Létang, comme on voudra l'appeler, est très-bien instruit de tout ce qui
regarde le pauvre Alexis.
Pour varier un peu la forme de notre récit, nous mettrons sous les yeux
de nos lecteurs une lettre écrite par Ronquetti au juge d'instruction,
le lendemain du jour où il rencontra Salvador, dans un des couloirs
obscurs qui du palais de justice conduisent à la Conciergerie; après
avoir lu cette lettre, nos lecteurs devineront sans peine quelles furent
les questions adressées à Salvador et les réponses faites à ces
questions, questions et réponses que par conséquent nous serons
dispensés de rapporter.
_Ronquetti dit le duc de Modène à M*** juge d'instruction._
«Monsieur.
»J'ai rencontré hier, dans un des couloirs de la préfecture, qui
conduisent du palais de justice à la Conciergerie» (ici Ronquetti
racontait les circonstances qui avaient accompagné la rencontre
qu'il avait faite)... «Plus, parce que j'ai l'envie de rendre à la
société un important service, que parce que le chef de la police
m'a donné l'assurance que l'on me saurait un gré infini de tout ce
que je pourrai faire pour aider la justice à découvrir les crimes
nombreux de cet homme, qui se pare d'un nom qui n'est pas le sien
et qu'il ne doit sans doute qu'à un crime épouvantable, je me suis
déterminé à vous écrire cette lettre, afin de vous donner des
renseignements que vous auriez vainement demandés à tout autre qu'à
moi.
»J'ai été très-lié avec le marquis Alexis de Pourrières dont je fis
la connaissance, il y a plusieurs années, aux eaux de Baden-Baden;
j'ai été son ami le plus intime, son compagnon de voyage, nous
avons parcouru ensemble les principales contrées de l'Europe, de
sorte, que quand bien même je ne connaîtrais pas celui qui s'est
emparé de son nom et de sa fortune, je pourrais affirmer sans
crainte que cet homme est un imposteur.