--Je ne voulais pas, dans la crainte de causer de trop vives inquiétudes

à ma femme et à mes amis, qu'ils apprissent par d'autres que par moi,

l'événement dont je venais d'être la victime; j'avais l'intention

d'apprendre plus tard à M. le substitut du procureur du roi quel était

mon véritable nom.

--N'était-ce pas plutôt, parce qu'ayant été averti que des poursuites

allaient être dirigées contre vous, vous vouliez cacher le nom sous

lequel vous êtes connu, que vous preniez celui de Louis Rousseau?

--Il vous est loisible, monsieur, de me supposer une intention à la

convenance de l'accusation.

--Mais, si telle n'était pas votre intention, pourquoi étiez-vous

porteur d'un passe-port au nom de Louis Rousseau?

--Je ne me suis pas servi d'un passe-port au nom de Louis Rousseau! dit

Salvador, qui savait fort bien que ceux qui l'avaient dépouillé avaient

enlevé son portefeuille et tout ce qu'il contenait.

--Le voici, répondit le juge d'instruction, et il montrait à Salvador le

passe-port qu'il avait préparé à Choisy-le-Roi pendant la nuit qui

précéda son départ. Le reconnaissez-vous?

Salvador refusa de répondre.

--Vous auriez tort de nier l'évidence, reprit le juge. Ce passe-port a

été saisi sur un homme récemment arrêté à Compiègne, au moment où il

tentait de s'introduire dans une église dont il voulait voler les vases

sacrés. Cet homme est convenu qu'il faisait partie de la bande du nommé

Blaise, dit le Petit-Christ, par laquelle vous avez été attaqué, et que

c'était à un voyageur dont il a donné le signalement qui s'applique

parfaitement à votre personne, qu'il avait volé ce passe-port.

Qu'avez-vous à répondre?

--Rien, quant à présent.

--C'est bien. Vous savez sans doute quels sont les crimes dont on vous

accuse?

--On peut, monsieur, m'accuser d'être l'auteur d'une infinité de crimes;

mais comme je ne me rappelle pas en avoir commis un seul, je me vois

forcé de confesser mon ignorance.

--Je vais vous l'apprendre: Depuis longtemps une bande de malfaiteurs

désolait la capitale; tous les jours un nouveau crime venait épouvanter

la population parisienne. Eh bien! l'on prétend que les chefs de cette

bande n'étaient autres que vous, le vicomte de Lussan, et un troisième

individu connu seulement sous le nom du Provençal.

--Ah! on prétend cela? Eh bien monsieur, c'est ce qu'il faudra prouver,

et je crois que ce sera très-difficile.

--Moins peut-être que vous ne le pensez. Connaissez-vous le vicomte de

Lussan?

--Beaucoup; M. de Lussan est un de mes meilleurs amis.

--Connaissez-vous la nommée Marie-Madeleine-Colette Comtois, dite

Sans-Refus?

--Je n'ai jamais entendu parler de cette femme.

--Vous n'êtes jamais allé dans une maison suspecte de la rue de la

Tannerie, n. 31?

--Jamais.

--C'était cependant chez cette femme que se réunissait la bande dont on

vous accuse d'être ou d'avoir été un des chefs?

--Je ne connais pas plus les hommes qui composaient cette bande, que je

ne connais le lieu où ils se réunissaient.

--Connaissez-vous l'individu connu sous le nom du Provençal?

--Je ne sais de qui vous voulez parler.

--Cet individu ne serait-il pas le même que le nommé Lebrun, votre

intendant?

--Je ne le pense pas; je ne puis cependant nier absolument un fait que

j'ignore; mon intendant était à peu près maître de tout son temps; je ne

sais à quoi il l'employait lorsqu'il n'était pas à l'hôtel, et après

tout, en admettant comme possible qu'il se soit lié avec une bande de

malfaiteurs, suis-je responsable de ses actes?

--Aviez-vous sujet de vous plaindre du nommé Lebrun?

--Non, M. Lebrun était un excellent serviteur.

--Il sera cependant établi que cet homme qui était, à ce que vous

assurez, un excellent serviteur, était joueur, qu'il passait toutes ses

soirées dans un tripot clandestin de la rue Richelieu.

--Vous m'apprenez un fait que j'ai ignoré jusqu'à ce jour.

--Peut-être!

Le juge prit dans une volumineuse collection de pièces placée devant

lui, une lettre que Salvador reconnut de suite pour une de celles que

Silvia lui avait adressées pendant le temps qu'il habitait le château

de Pourrières avec sa femme. Il avait l'habitude de brûler toutes

celles des lettres qu'il recevait qui étaient de nature à le

compromettre, mais il avait fait une exception en faveur de celle que le

juge tenait entre ses mains, qui pouvait, dans le cas où il aurait eu à

se plaindre de Silvia, lui servir à la perdre.

--Vous connaissez, dit le juge, la marquise de Roselly?

--Tout Paris sait que depuis longtemps je suis lié avec cette dame.

--Voici une lettre écrite par la marquise et qui vous est adressée,

lettre que vous avez reçue, puisque c'est chez vous qu'elle a été

trouvée, et qui prouve surabondamment que vous saviez fort bien que le

nommé Lebrun jouait et perdait souvent des sommes considérables.

--Eh! mon Dieu, monsieur, je n'avais pas cru qu'il fût bien nécessaire

de vous apprendre que ce malheureux était en effet un joueur effréné.

--Cet homme a été assassiné dans la nuit du 10 au 11 septembre dernier,

ainsi que le constate le procès-verbal du commissaire de police qui a

relevé le cadavre, et votre propre déclaration faite le surlendemain

devant le même commissaire de police.

--D'accord.

--On prétend que c'est vous qui, pour vous débarrasser de cet homme,

qui, ainsi que je viens de vous le dire, jouait et perdait des sommes

considérables qu'il ne pouvait prendre que dans votre caisse, l'avez

assassiné.

--Je ferai à cette nouvelle accusation la réponse que j'ai faite à celle

que vous formuliez tout à l'heure: il faudra prouver.

--C'est ce que nous allons tenter de faire; reconnaissez-vous ces

objets?

Le juge montrait à Salvador un petit carnet en écaille orné

d'incrustations en or, qui avait appartenu à Roman, et une tabatière de

platine; Salvador reconnut parfaitement ces deux objets, mais ne sachant

quel parti on en pouvait tirer contre lui, il crut ne pas devoir en

convenir.

--Je ne les ai jamais vus, répondit-il.

--Ces objets appartenaient à votre intendant.

--C'est possible.

--Ils ont été saisis chez vous.

--Qu'est-ce que cela prouve?

Le juge ouvrit le carnet et il en tira une de ces cartes partagées en

colonnes horizontales surmontées de lettres rouges et noires, sur

lesquelles les joueurs marquent, à l'aide d'une épingle, les phases

diverses du jeu; cette carte, sur laquelle était indiquée une série de

vingt et une noires suivie d'intermittences, ainsi du reste que

plusieurs autres renfermées dans le carnet, portait écrite de la main de

Roman la date du jour où elle avait servi, 10 septembre.

--Ce carnet, continua le juge, était, ainsi que cette tabatière, entre

les mains de la victime peu d'heures avant sa mort, des témoins l'ont

déclaré, et cette date écrite de la main de Lebrun, vient donner une

force singulière à leurs déclarations; qu'avez-vous à répondre?

--Rien.

--Mais vous oubliez, sans doute, que c'est chez vous, dans votre

appartement, que ces objets ont été saisis et qu'ils ne peuvent y avoir

été apportés que par l'assassin.

--C'est possible; mais je ne suis arrivé à Paris que dans la journée qui

suivit la nuit durant laquelle l'assassinat fut commis; cela sera

attesté au besoin par tous mes domestiques.

--A mon tour, je vous dirai c'est possible, mais des renseignements ont

été pris et voici ce qu'ils ont appris: Vous êtes parti de Pourrières

pour vous rendre à Paris, mais au lieu de vous y rendre directement,

vous vous êtes arrêté à Melun où vous êtes descendu à l'hôtel de la

Galère; vous avez quitté cette ville le 10 septembre, après un séjour de

quelques heures, et le lendemain, 11, vous y êtes revenu afin de prendre

votre chaise de poste que vous aviez laissée à l'hôtel; c'est

effectivement dans la journée du 11 que vous êtes arrivé chez vous; mais

il reste une nuit, celle du 10 au 11, pendant laquelle on ne sait ce que

vous êtes devenu, et c'est pendant cette nuit que le nommé Lebrun a été

assassiné; ces diverses circonstances sont graves.

--Très-graves, en effet, mais pas assez cependant pour qu'il soit permis

de me croire l'auteur d'un crime que je n'avais aucun intérêt à

commettre.

--Mais vous aviez, au contraire, un immense intérêt à le commettre ce

crime, si, comme on le prétend, votre intendant vous volait pour se

procurer les moyens de satisfaire sa fatale passion.

--En vérité, monsieur, vous tirez de faits, en réalité insignifiants,

des conséquences bien rigoureuses; ne pouvais-je, si j'avais eu à me

plaindre de mon intendant, le renvoyer, le livrer même à la justice?

--Mais si, comme on le prétend, ce Lebrun n'était autre que l'individu

connu sous le nom du Provençal, vous ne pouviez, puisqu'il était votre

complice, ni le renvoyer ni le livrer à la justice.

--Mais il n'est pas plus prouvé, je crois, que ce malheureux était celui

que vous désignez sous le nom du Provençal, qu'il ne sera prouvé que je

ne suis pas le marquis Alexis de Pourrières.

Le juge tira le cordon de sonnette placé près de lui et dit quelques

mots à l'oreille du garçon de bureau qui se présenta à cet appel; cet

homme sortit, et, quelques minutes après, il apporta dans le cabinet du

juge une petite caisse en bois blanc qu'il déposa sur une table; des

gendarmes faisaient, en même temps entrer deux individus bien connus de

Salvador.

C'étaient le grand Louis et Charles la belle Cravate.

--Connaissez-vous ces deux hommes? dit le juge à Salvador lorsque les

deux bandits furent placés.

--Je les vois aujourd'hui pour la première fois, répondit-il.

--Ah! Rupin, s'écria le grand Louis, tu renies les amis, ce n'est pas

bien.

--Puisque j'te dis, ajouta Charles la belle Cravate, qu'il fera le fier

jusqu'à la guillotine.

--Ainsi, dit le juge en s'adressant au grand Louis auquel il désigna

Salvador, vous connaissez monsieur?

--Parfaitement, monsieur, c'est Rupin.

Charles la belle Cravate, interrogé à son tour, fit une réponse

semblable.

--Vous ne le connaissez que sous le nom de Rupin?

--Seulement sous ce nom, M. le juge, répondit le grand Louis, mais je

sais que Rupin est un gros personnage, un malin, qu'il est riche; ah!

s'il n'avait pas, aidé de ses deux amis, le grand Richard et le

Provençal, envoyé dans l'autre monde Délicat, Coco-Desbraises et Rolet

le mauvais gueux, c'est ceux-là qui vous en auraient appris de belles;

ils avaient découvert le pot aux roses de ces messieurs, mais ça leur

z'y a coûté la vie à ces pauvres diables.

--Nous parlerons plus tard de cette affaire, dit le juge, qui donna

l'ordre à son greffier d'ouvrir la caisse de bois blanc que le garçon de

bureau venait d'apporter.

Le greffier obéit, il ouvrit la caisse et en tira un masque en cire,

qu'il remit au juge.

Le juge enleva les papiers de soie dont il était enveloppé et le montra

à Salvador.

--Roman! s'écria celui-ci, en jetant sa tête en arrière, le masque était

si ressemblant qu'il avait cru d'abord que c'était la tête de son

complice que l'on venait de placer devant lui, et la frayeur qu'il avait

éprouvée, lui avait arraché une exclamation dont il comprit toute

l'imprudence, lorsqu'il entendit le juge dire à son greffier:

--Ecrivez, qu'ayant montré à l'accusé le masque en cire de l'homme

assassiné rue de Courcelles, dans la nuit du 10 au 11 septembre dernier,

il a éprouvé un violent mouvement de surprise, et qu'il s'est écrié:

Roman! ce qui permet de supposer que ce nom est celui de l'individu

connu jusqu'à présent sous celui de Lebrun.

Le masque fut ensuite montré au grand Louis et à Charles la belle

Cravate.

C'est le portrait du Provençal! s'écrièrent-ils tous deux, il est bien

ressemblant.

Après cet incident, le juge recommença à interroger Salvador.

--Vous le voyez, lui dit-il, ces deux individus qui ne sont autre chose,

ils en conviennent, que des voleurs de profession, vous reconnaissent

parfaitement.

--Mais, moi, je ne les connais pas, et comme la profession qu'ils

exercent, n'est pas, je le suppose, un titre à la confiance, je crois

qu'entre leur affirmation et ma négation, il ne doit pas être permis

d'hésiter.

--Si vraiment vous n'êtes pas celui qu'ils nomment Rupin, si vraiment

vous n'êtes jamais allé dans la maison Sans-Refus, à quel motif

attribuez-vous la reconnaissance formelle de ces deux hommes.

--Eh! que sais-je, à l'envie de se rendre importants peut-être; si vous

voulez me permettre d'adresser quelques questions à l'un ou à l'autre de

ces deux misérables, je crois qu'il me sera possible de vous prouver

qu'ils ne sont que des imposteurs.

Ayant obtenu du juge la permission qu'il demandait, Salvador s'adressa

au grand Louis.

--Vous me connaissez? dit-il à ce bandit.

--Pardine, répondit grand Louis, je suis payé pour ça, je sens encore

sur mes épaules les coups de canne que vous m'avez donnés.

--J'étais avec le grand Richard, le Provençal l'un des chefs de la bande

qui se réunissait chez cette femme, à laquelle vous avez donné le nom de

la Sans-Refus?

--Mais, certainement, même que si vous n'aviez pas cessé de venir chez

nous, nous ne serions peut-être pas dans l'embarras ousque nous sommes.

--Ainsi, j'étais un de vos chefs, j'allais à une époque plus ou moins

éloignée, vous visiter dans votre tanière, je volais avec vous?

--Pardi, c'est prouvé n'est-ce pas la belle Cravate?

--C'est prouvé répondit Charles, il faudra qu'il paye, le Rupin, et plus

cher qu'au marché encore.

--Puisqu'il en est ainsi, ajouta Salvador, parmi la multitude de vols

dont vous êtes accusés, il en est au moins un auquel vous pourrez

prouver que j'ai coopéré. Lorsque vous aurez fait cette preuve, je

confesserai que je suis votre complice, mais jusque-là, continua-t-il,

en s'adressant au juge, il me sera permis de m'étonner que le témoignage

de semblables misérables puisse atteindre un homme comme moi.

A cette sortie, sur l'effet de laquelle Salvador comptait beaucoup, le

juge répondit que l'on ne pouvait encore formuler contre lui une

accusation de vol, qu'il n'y avait contre lui que des présomptions à ce

sujet, mais que comme il était prouvé jusqu'à l'évidence, qu'il était

allé plusieurs fois déguisé chez la Sans-Refus, il était permis de

supposer qu'il avait pris une part active aux déprédations commises par

les bandits qui l'accusaient, soit en les aidant de sa personne ou de

ses conseils, soit en leur faisant acheter les objets volés par la mère

Sans-Refus.

--Mais, monsieur, s'écria Salvador, vivement contrarié de ce que sa

sortie n'avait pas produit l'effet qu'il en attendait, lorsque j'affirme

que je ne suis jamais allé dans cette maison, et que je n'ai contre moi

que le témoignage de misérables semblables à ceux-ci, je dois être cru!

--Malheureusement pour vous, des preuves écrites, que vous ne songerez

pas à contester puisque c'est de vous qu'elles émanent, viennent se

joindre au témoignage de ces misérables.

--Je ne vous comprends pas, monsieur, répondit Salvador.

Le juge prit dans la liasse de papiers une lettre qu'il remit à

Salvador, qui pâlit en la reconnaissant.

Cette lettre était celle qu'il avait écrite à Lucie en lui renvoyant le

carnet qu'elle avait perdu chez la mère Sans-Refus.

--Madame de Pourrières a été interrogée, dit le juge, et malgré le désir

bien naturel qu'elle avait de ne pas vous compromettre, elle a été

forcée de faire connaître à la justice les événements qui ont précédé

votre mariage avec elle; c'est dans la maison de la Sans-Refus où elle

se trouvait par suite d'un événement dont elle nous a rapporté tous les

détails, qu'elle vous rencontra pour la première fois; nous direz-vous,

comme à cette malheureuse femme, que vous n'étiez allé dans cette maison

que pour étudier les moeurs excentriques de la capitale?

--Monsieur, répondit Salvador, l'interrogatoire que vous me faites subir

dure depuis déjà fort longtemps; je suis et vous-même vous devez être

très-fatigué; l'état de faiblesse dans lequel je me trouve par suite de

mes blessures, me force de vous prier de remettre la suite de cet

interrogatoire à demain ou au jour qui vous paraîtra le plus convenable.

Le juge ne crut pas devoir refuser Salvador qui, en effet, paraissait

très-fatigué; il donna, en conséquence, aux gendarmes qui l'avaient

amené, l'ordre de le reconduire en prison, après l'avoir averti de se

tenir prêt pour le surlendemain, et lui avoir dit que son premier

interrogatoire roulerait sur ce triple assassinat qu'on l'accusait

d'avoir commis de complicité avec le vicomte de Lussan et le Provençal

sur la personne des nommés Délicat, Desbraises, dit Coco, et Rolet, dit

le mauvais gueux.

--Je suis beaucoup plus malade que je ne le croyais, se dit Salvador

lorsqu'il se trouva seul dans la cellule qu'il occupait à la

Conciergerie, et il se jeta sur son lit où il demeura assez longtemps la

tête cachée entre ses mains; en effet, il n'avait encore subi qu'une

seule épreuve, et il ne pouvait se dissimuler que la justice tenait

entre ses mains le fil qui devait la conduire à la découverte de tous

les crimes qu'il avait commis: il était déjà à peu près prouvé qu'il

était l'auteur de l'assassinat dont Roman avait été la victime, et sa

présence chez la mère Sans-Refus qu'il ne pouvait songer à nier plus

longtemps et qu'il ne pourrait expliquer, devait permettre d'ajouter une

foi entière aux déclarations des bandits qui prétendaient qu'il avait

coopéré aux méfaits dont ils s'étaient rendus coupables.

--Ma tête vacille sur mes épaules, continua-t-il lorsqu'il se releva,

tombera-t-elle? Ma foi, je n'en sais rien; il s'agit, quant à présent,

de la défendre avec adresse et courage. Ce n'est que lorsque je serai

dans la fatale charrette qu'il me sera permis de me désoler.

Salvador en était là de son monologue, lorsque le gardien, qui lui

apportait habituellement la maigre pitance allouée par la munificence

administrative à chaque prisonnier, entra dans sa cellule.

--Je suis si content du résultat de mon premier interrogatoire, lui

dit-il, que je veux le célébrer par une petite fête; ayez donc la bonté

de m'apporter quelques mets délicats, une bouteille de bon vin et du

café, si cela est possible; vous demanderez de l'argent au greffe.

Le gardien, auquel la bonne mine et le costume élégant que Salvador

conservait dans sa prison en imposaient, se hâta d'exécuter l'ordre

qu'il venait de recevoir; Salvador, charmé de varier un peu l'uniformité

de son ordinaire, mangea avec appétit une aile de chapon et quelques

côtelettes à la Soubise; il but une bouteille de vieux mâcon et une

demi-tasse d'excellent café, et la nuit étant venue, il se coucha et

dormit paisiblement jusqu'au lendemain matin.

Le surlendemain, il fut de nouveau conduit dans le cabinet du juge

d'instruction; le grand Louis et Charles la belle Cravate étaient déjà

dans le cabinet du magistrat instructeur.

--Vos relations avec les individus qui fréquentaient la maison de la

nommée Marie-Madeleine-Colette Comtois, dite Sans-Refus, dit le juge

après la lecture de la formule d'ouverture du procès-verbal

d'interrogatoire, sont maintenant un fait établi; non-seulement par le

témoignage de madame de Pourrières, auquel nous accordons la plus grande

confiance, mais encore par des preuves écrites que vous ne pouvez

révoquer en doute, _puisque c'est de vous qu'elles émanent_.

Salvador fit une réponse affirmative dont le juge fit prendre note.

--Ainsi, vous convenez que, plusieurs fois, vous vous êtes rendu déguisé

dans cette maison, et que vous avez pris part aux vols nombreux commis

par ces hommes.

--Distinguons, monsieur. Je conviens, en effet, que je suis allé

plusieurs fois déguisé dans la maison de la Sans-Refus, mais je nie

positivement avoir jamais pris part aux méfaits dont sont accusés ces

individus; des motifs que je ne puis, quant à présent, faire connaître à

la justice, mais qui n'ont rien que d'honorables, exigeaient

impérieusement ma présence dans cette maison; mais, je le répète, je

n'ai pris part à aucun vol, je n'ai commis aucune mauvaise action, et je

ne crains pas de le dire, il sera impossible de prouver le contraire de

ce que j'avance.

--On aura, pour la déclaration que vous venez de faire, tels égards que

de droit. Je dois cependant vous faire observer, que pour qu'il fût

permis d'y ajouter foi, il faudrait que vous vous déterminassiez à faire

connaître les motifs qui, à ce que vous prétendez, exigeaient votre

présence dans la maison de la Sans-Refus.

--Ce que vous me demandez est impossible.

Le juge, après cet incident, interrogea Salvador sur les faits qui

avaient précédé, accompagné et suivi la mort de Délicat, de Coco

Desbraises et de Rolet le mauvais gueux; nos lecteurs se rappellent que

les cadavres de ces trois misérables, après avoir été défigurés par le

grand Louis, qui exerçait la profession de boucher avant d'avoir adopté

celle de voleur, avaient été mis dans des futailles vides, lesquelles

avaient été jetées dans la Seine; ils n'ont pas oublié non plus que

Coco-Desbraises et Délicat, n'ayant rien trouvé à voler dans le pavillon

de Choisy-le-Roi, où ils s'étaient introduits, ce dernier, malgré les

représentations de son camarade qui lui faisait observer que ces objets

pourraient les faire connaître, voulut absolument s'emparer d'une

redingote et d'un pantalon oubliés dans une remise; ces vêtements

appartenaient à un domestique de Salvador qui, lorsqu'il ne les retrouva

plus à la place où il se rappelait les avoir laissés, alla faire au

maire de Choisy-le-Roi la déclaration du vol commis à son préjudice; ce

vol était d'une importance trop minime pour que l'on s'occupât d'en

rechercher les auteurs; on se borna donc à prendre note de la

déclaration.

Quelque temps après, les tonneaux qui contenaient les trois cadavres

furent retirés de l'eau; la vue de ces cadavres couverts de nombreuses

blessures et horriblement mutilés, excita une horreur générale, et la

police fit tout ce qu'elle put d'abord pour savoir quelles étaient les

victimes et ensuite pour découvrir les assassins.

Les vêtements des victimes furent examinés avec le plus grand soin; il

fut reconnu que ceux dont étaient couverts deux des cadavres étaient de

ces objets de confection qui se vendent chez tous les fripiers et qui

ont le même cachet, de sorte qu'il est à peu près impossible de deviner

le lieu d'où ils sortent; on remarqua seulement le pantalon et la

redingote que portaient le troisième; ces vêtements encore en assez bon

état, étaient assez bien faits; et les boutons du pantalon portaient

l'adresse du tailleur qui l'avait fourni; on fit venir cet homme, auquel

on présenta ce vêtement qu'il reconnut de suite, et il indiqua la

personne à laquelle il l'avait vendu; cette personne était le domestique

de Salvador, qui avait, peu de temps auparavant, fait à la mairie de

Choisy-le-Roi la déclaration du vol commis à son préjudice; comme la

redingote et le pantalon étaient beaucoup trop grands pour Délicat, il

était probable qu'ils ne les avait pas achetés; de là à conclure que

l'homme dont on venait de trouver le cadavre était l'auteur du vol

commis à Choisy-le-Roi, il n'y avait pas loin: c'est ce que l'on fit.

Cette affaire, à part cette découverte qui n'apprenait rien de ce qu'il

eût été nécessaire de savoir, resta pour la police une énigme dont les

révélations du grand Louis et de Charles la belle Cravate lui donnèrent

plus tard le mot.

--Ce que je viens de vous apprendre, dit le juge à Salvador après lui

avoir fait connaître les faits que nous venons de rapporter, explique

l'intérêt que vous aviez à vous défaire de ces trois hommes; vous ne

pouviez laisser vivre des individus qui avaient découvert quelle était

la position que vous occupiez dans le monde, qui voulaient vous mettre à

contribution, et qui, s'il faut en croire les déclarations des

révélateurs, manifestaient hautement l'intention de vous faire connaître

à la justice si vous refusiez de satisfaire à leurs exigences.

Salvador, aux interpellations si précises du juge, ne pouvait opposer

que des dénégations qui, il ne le sentait que trop bien, ne pouvaient

pas détruire des présomptions aussi fortes que celles qui s'élevaient

contre lui; il était effrayé de la multitude de circonstances imprévues

dont la Providence paraissait n'avoir permis la réunion que pour le

perdre.

Les vrais mystères de Paris · 第 88 / 99 段