appartement. Point n'est besoin de dire que son sommeil fut agité et
tourmenté par des rêves pénibles qui retraçaient à son imagination tous
les tristes événements qui venaient de s'accomplir. Il lui semblait que
son mari était entraîné par une foule de fantômes vers un échafaud dont
les formes confuses se perdaient à l'horizon; il faisait de vains
efforts pour se soustraire à l'étreinte furibonde de ces fantômes qui
formaient autour de lui un cercle infranchissable, et à mesure qu'il
s'approchait de l'échafaud, les formes du funeste instrument devenaient
plus distinctes, et Lucie reconnaissait en frémissant l'horrible
guillotine, puis tout disparaissait et elle se trouvait dans un salon où
elle rencontrait toutes les personnes qu'elle connaissait; elles ne lui
parlaient pas, seulement lorsqu'elles passaient devant elle, elle était
désignée à ceux qu'elle ne connaissait pas, et des voix qui
ressemblaient à des éclats de rire criaient à ses oreilles; c'est la
femme du marquis de Pourrières, elle a aimé cet homme, un voleur, un
assassin de profession!
--Un voleur, un assassin de profession, s'écria Lucie en se réveillant,
est-il bien possible? Mais, hélas! la révélation faite par Paolo permet
d'accorder une certaine créance à cette dernière supposition. Faites,
grand Dieu! que cet homme me devienne bientôt aussi indifférent que le
premier venu des individus de sa sorte.
Dieu devait exaucer les prières de la pauvre Lucie; pendant longtemps
elle conserva dans son sein le germe d'une douleur qui l'aurait
infailliblement entraînée dans la tombe, si ses amis inquiets de la voir
toujours triste et silencieuse ne lui avaient pas sans cesse rappelé
qu'elle se devait à ceux qui l'aimaient. Mais enfin, et après de longues
souffrances, et grâce aux soins empressés d'Eugénie et d'Edmond, qui
pendant fort longtemps lui cachèrent tous les événements qui se
passèrent hors du cercle restreint dans lequel elle vivait, elle
recouvra un peu de calme.
Quelque temps après son installation chez madame de Bourgerel, Edmond
qui se conformait rigoureusement au désir qu'elle avait exprimé lui
remit décachetée une nouvelle lettre de Laure qui déjà lui avait écrit
plusieurs fois.
Cette lettre était conçue en ces termes:
_Laure Féval à Lucie._
Guermantes, près Lagny.
«Ma chère Lucie,
»Je viens de recevoir une lettre d'Eugénie, ce qu'elle m'apprend,
m'a comblé de joie, car je craignais, je te l'avoue, que tu ne te
laissasses abattre par la douleur; béni soit donc Dieu, qui t'a
donné la force de supporter avec courage de bien cruelles
blessures, mon mari et surtout sir Lambton (qui t'aime autant que
si tu étais sa fille, et auquel il n'a pas été possible de cacher
les cruels événements qui viennent de se passer), partagent ma
joie, et ils espèrent, ainsi que moi, que la divine Providence ne
t'a si cruellement éprouvée, que parce qu'elle te réserve un avenir
exempt d'orages.
»Je devine quels sont les motifs qui t'ont déterminée à accorder à
Eugénie une préférence dont j'ai bien envie de me montrer jalouse;
ces motifs, ma chère Lucie, je ne les approuve pas, mais je les
respecte, je n'ai donc pas la force de t'adresser des reproches que
tu ne mériteras que si Eugénie et son mari ne te rendent pas aussi
heureuse que tu mérites de l'être; mais cela n'est pas à craindre,
M. et madame de Bourgerel, sont de ces gens que l'on est heureux de
pouvoir compter parmi ses amis, et avec ces gens-là les déceptions
ne sont pas à craindre.
»J'ai manifesté le désir de passer l'hiver à Guermantes, et comme
tout ce qui peut me faire plaisir est adopté avec transport par mon
mari et par mon oncle, il a de suite été convenu que nous ne
quitterions notre habitation que l'année prochaine. Ne crois pas,
ma bonne Lucie, que c'est seulement parce que j'aime passionnément
la campagne que j'ai voulu que nous restassions à Guermantes, mais
je ne veux rien te dire de plus quant à présent, qu'il te suffise
de savoir que je te ménage une surprise agréable.
»Il existe malheureusement des gens qui, lorsqu'ils souffrent,
voudraient voir tous ceux qui les entourent souffrir encore plus
qu'eux, ils prétendent que le spectacle des peines d'autrui, les
aide à supporter leurs chagrins. Je ne sais si je me trompe, mais
il me semble que ces gens-là sont très-malheureusement organisés,
car pour ma part, je crois que si j'étais plongée dans
l'affliction, le meilleur moyen que l'on pourrait employer pour me
consoler, serait de m'apprendre qu'il vient d'arriver quelque chose
d'heureux à l'une des personnes que j'aime. C'est parce que je
crois que tu es comme moi, que je vais t'apprendre une nouvelle
qui, j'en suis certaine, va te causer infiniment de plaisir.
»Le plus intime ami de mon mari, est un vénérable ecclésiastique
attaché à la paroisse Saint-Roch, dont, sans doute, on a vanté plus
d'une fois, devant toi, les talents et le noble caractère; car
chacun se plaît à rendre à M. l'abbé Reuzet la justice qui lui est
due. Des événements qu'il serait trop long de te raconter, avaient
appris à ce digne prêtre quelle était la position de mon mari, et
plus d'une fois il avait dû calmer mes alarmes, qui malgré ses
efforts se renouvelaient sans cesse.
»L'abbé Reuzet avait deviné, malgré les efforts que je faisais pour
cacher à ceux que j'aime les peines que j'éprouvais, que j'étais
malheureuse, et, en effet, il ne se trompait pas. Je ne vivais
point lorsque mon mari n'était pas près de moi, lorsqu'il était à
la maison, chaque fois que l'on frappait à notre porte, je me
disais que peut-être le retentissement du marteau m'annonçait la
visite des gens chargés de l'arrêter. L'abbé Reuzet ne me dit rien,
il ne voulait pas me laisser concevoir une espérance qui peut-être
ne se réaliserait pas, mais il alla voir toutes les personnes qui
estiment son caractère et ses talents (et le nombre de ces
personnes est considérable, et parmi elles, il s'en trouve
plusieurs qui sont placées très-haut dans la hiérarchie sociale),
il arracha à leur indifférence la promesse d'appuyer
chaleureusement une demande qu'il voulait adresser au roi; cet
homme qui ne ferait peut-être pas une démarche pour obtenir le
chapeau de cardinal, traîna sa soutane dans les antichambres de
tous les ministères; enfin, il réussit, et hier il accourait tout
joyeux nous apprendre que le roi venait d'accorder à mon mari grâce
pleine et entière. Te dire ce qu'il a fallu à ce bon prêtre de
patience et d'ardeur, pour obtenir une faveur aussi grande que
celle qu'il sollicitait pour une personne dont il ne voulait faire
connaître le nom qu'après avoir obtenu une promesse formelle, me
serait impossible; l'abbé Reuzet qui est doué d'une modestie égale
à ses autres vertus, n'a point voulu nous donner de détails.
»A l'heure qu'il est, ma chère Lucie, mon mari est libre, je ne
souffre plus lorsque je le vois sortir; s'il est absent quelques
heures de plus que je ne le croyais, j'attends son retour avec
patience, si par hasard un étranger le regarde, je ne suis plus
alarmée, je le vois passer sans trembler devant les gendarmes de
notre résidence. Je suis enfin aussi heureuse qu'il est possible de
l'être, lorsque l'on sait que sa meilleure amie souffre des peines
cruelles.
»Adieu, ma chère Lucie, n'oublie pas ta fidèle amie, n'oublie pas
surtout qu'elle te ménage une surprise agréable.
»LAURE FÉVAL.»
--Singulières destinées! dit Lucie après avoir achevé la lecture de
cette lettre, mon mari et celui de mon amie partent ensemble du même
lieu et en suivant chacun des chemins différents, ils arrivent au même
but; mais celui qui a toujours suivi les voies droites garde ce qu'il a
conquis, tandis que l'autre... quelle chute affreuse... Ah! je tremble
d'y penser... Dieu est juste!...
La grossesse de Lucie était déjà assez avancée, lorsqu'elle quitta
Paris, pour venir près d'Eugénie, aussi, peu de temps après son arrivée
à Saint-Léonard, et tandis que des événements que nous rapporterons dans
les chapitres suivants, se passaient à Paris, elle fut prise par les
premières douleurs de l'enfantement.
L'amitié que portaient Eugénie et son mari à leur malheureuse amie ne se
démentit pas dans cette pénible circonstance; ils lui prodiguèrent à
l'envi, l'un et l'autre, les soins les plus empressés. La couche de
Lucie fut laborieuse; le meilleur médecin de Senlis que l'on avait fait
venir près d'elle, craignit plus d'une fois qu'elle ne perdît la vie,
mais elle fut enfin délivrée.
Lorsqu'elle reprit ses sens, elle chercha près d'elle l'innocente
créature qui venait de naître sous de bien tristes auspices, étonnée de
ne point l'y trouver, elle jeta les yeux sur le berceau, que par
prévision on avait placé près de son lit, il était vide.
--Mon enfant, dit-elle, d'une voix faible, donnez-moi mon enfant, ne me
sera-t-il pas permis de l'embrasser?
Eugénie qui était assise à la tête de son lit se pencha vers elle et
l'embrassa sur le front.
--Du courage, mon amie, dit-elle, du courage.
--Mon Dieu! s'écria Lucie, qu'est-il donc arrivé?
--Ton enfant.
--Eh bien?
--Du courage ma pauvre amie, tu vas en avoir besoin, hélas!
--Il est mort.
--Il est vrai!
Lucie ne répondit rien, elle laissa retomber sa tête sur l'oreiller, et
des larmes amères coulèrent le long de ses joues décolorées.
--Je suis bien malheureuse, dit-elle, après quelques instants de
silence, et comme Eugénie cherchait à la consoler. Ah! ma pauvre amie,
continua-t-elle d'une voix brisée, tu ne peux comprendre tout ce qu'il y
a de douleurs dans le coeur d'une mère qui est forcée de regarder comme
un événement heureux la mort de son premier né.
FIN DU HUITIÈME VOLUME.
LES VRAIS MYSTÈRES DE PARIS.
LES
VRAIS MYSTÈRES
DE PARIS,
PAR VIDOCQ.
TOME NEUVIÈME.
[Illustration: colophon]
BRUXELLES,
ALPH. LEBÈGUE ET SACRÉ FILS,
IMPRIMEURS-ÉDITEURS.
1844
LES VRAIS
Mystères de Paris.
I.--Instruction.
Salvador était depuis deux jours à Melun. Il maudissait le hasard qui
avait amené près de lui le paysan qui l'avait reconnu, et comme malgré
tous les efforts de sa fertile imagination, il n'était pas encore
parvenu à fabriquer une histoire de nature à justifier la position dans
laquelle il se trouvait placé, lorsque le substitut revint près de lui,
il refusa de répondre à ses questions, alléguant qu'il était encore
beaucoup trop faible pour supporter les fatigues d'un interrogatoire.
Le substitut enveloppé dans une robe de chambre à ramages, les pieds
dans des babouches brodées qu'il devait à l'amitié de la femme du
sous-préfet, cherchait en savourant une tasse de chocolat le motif qui
avait pu déterminer un aussi noble personnage que M. le marquis de
Pourrières à prendre un nom roturier et la qualité de commis-voyageur,
lorsque sa servante lui apporta son journal; le premier article qui lui
tomba sous les yeux était intitulé: «_Une bande de voleurs.--Arrestation
d'un noble personnage soupçonné d'en être le chef.--Circonstances
extraordinaires._»
Nous rapporterons en entier cet article, qui lorsqu'il parut, produisit
une sensation telle, qu'elle fit, pour un moment, diversion aux graves
préoccupations politiques de l'époque; voici en quels termes il était
rédigé:
«Il s'est passé tant de choses extraordinaires depuis le commencement de
ce siècle, que rien de ce qui arrive maintenant n'a le privilége de nous
étonner; nous croyons cependant que le récit des événements que nous
allons raconter à nos lecteurs les fera sortir pour un moment de leur
indifférence habituelle, et qu'après nous avoir lus, ils n'attendront
pas, sans éprouver une certaine impatience, le procès auquel ces
événements ne peuvent manquer de donner naissance.
»Depuis longtemps déjà, des vols, des assassinats même, commis avec une
audace et une adresse pour ainsi dire inconcevables, venaient à chaque
instant épouvanter la population parisienne; de plus, les circonstances
qui souvent accompagnaient la perpétration de ces crimes, la qualité des
personnes qui en étaient les victimes, faisaient conjecturer que ceux
qui les commettaient étaient nombreux et qu'ils avaient conservé des
relations dans la meilleure compagnie.
»La police cependant ne restait pas oisive; elle visitait souvent les
lieux suspects de la capitale; ses plus adroits agents étaient
constamment en campagne; mais elle n'obtenait que des résultats
insignifiants, ceux qu'elle désirait tant rencontrer, Protées
insaisissables, savaient se soustraire à toutes les recherches; chaque
fois que la police croyait tenir un fil de nature à la guider, ce fil se
rompait avant qu'il eût été possible de s'en servir; ainsi, par exemple,
les pierres précieuses volées au comte italien Colorédo, et celles
volées au joaillier Loiseau, furent retrouvées les premières, chez un
juif d'Amsterdam, les secondes chez un de ces brocanteurs de la cité de
Londres, auxquels les Anglais ont donné le nom de lombards; mais ces
individus, sur lesquels l'autorité française n'avait pas d'action, ne
purent ou plutôt ne voulurent pas faire connaître les personnes
auxquelles ils les avaient achetées.
»On avait presque perdu l'espoir de mettre la main sur ces audacieux
malfaiteurs, lorsque dernièrement un individu se présenta devant le chef
de la police de sûreté, et lui offrit ses services, promettant, s'il les
acceptait de mettre bientôt entre les mains de la justice les chefs et
les bandits qui composaient la bande dont les déprédations désolaient la
capitale; les offres de cet homme, qui s'exprimait convenablement, qui
paraissait à la fois intelligent, résolu, et ce qui est plus
extraordinaire, qui fit de suite, et sans hésitation, connaître son nom
et son domicile, furent acceptées avec le plus vif empressement.
»Peu de temps après, et grâce aux indications fournies par cet homme, on
arrêtait dans une cachette pratiquée dans la partie la plus reculée
d'une maison suspecte de la rue de la Tannerie, plusieurs individus
connus pour des voleurs et des assassins de profession que l'on
cherchait depuis longtemps sans pouvoir les découvrir. Quelques-uns
d'entre eux voulurent bien faire des révélations, desquelles on pouvait
conclure ceci, que pendant fort longtemps les individus arrêtés rue de
la Tannerie avaient été dirigés par trois hommes qu'ils ne connaissaient
que sous les noms de Rupin, du grand Richard, et du Provençal; qu'ils
n'étaient, pour ainsi dire, que les valets de ces trois individus
mystérieux qui leur donnaient en argent une partie de la valeur des
objets volés, vendus ensuite à un riche recéleur, que les révélateurs ne
pouvaient faire connaître, attendu qu'il n'était connu que de la nommée
Marie-Madeleine-Colette Comtois, dite Sans-Refus, maîtresse de la maison
dans laquelle ils avaient été arrêtés.
»Cette femme s'était échappée, grâce à la coupable complaisance d'un des
agents qui accompagnaient le commissaire de police chargé de l'opération
qui avait amené l'arrestation de tous ces malfaiteurs; la police perdait
donc encore une fois le fil conducteur qui pouvait la mettre sur la
trace des hommes dangereux qu'elle voulait absolument découvrir.
»L'individu auquel on devait la capture que l'on venait de faire, avait
été blessé assez grièvement par un des bandits furieux sans doute
d'avoir été pris pour dupe; lorsqu'il eût recouvré la santé, il vint
annoncer au chef de la police de sûreté qu'il avait enfin découvert
quels étaient les individus qui se faisaient appeler Rupin, le grand
Richard et le Provençal.»
(Le journaliste racontait ici les diverses circonstances qui avaient
accompagné l'arrestation du vicomte de Lussan, la mort de Beppo, la
visite faite à l'hôtel de Pourrières, la circonstance relative au
portrait, puis il continuait ainsi):
«Ainsi, la déclaration de ce domestique, dont la bonne foi ne pouvait
être mise en doute, venait d'apprendre que le marquis de Pourrières
avait, à une époque où il se faisait nommer le vicomte de Létang, commis
à Turin, une tentative de vol suivie d'une tentative d'assassinat sur la
personne du nommé Paolo, domestique du banquier Carmagnola, et
rapprochée de nouvelles lumières que le hasard fit arriver à la justice,
elle permettait de supposer que le nommé Rupin (ne sachant quel nom
donner à cet individu, nous lui conserverons celui sous lequel il est
connu de ses complices), n'avait pas plus le droit aujourd'hui de porter
le nom du marquis de Pourrières, qu'il ne l'avait eu jadis de se parer
de celui de vicomte de Létang.»
(Ici, le récit de ce qui s'était passé précédemment, relativement à
Fortuné et à la femme Adélaïde Moulin.)
«La femme Adélaïde Moulin, continuait le journaliste après avoir fait le
récit de ces événements que nos lecteurs connaissent déjà, n'était pas
digne d'inspirer une grande confiance; cette femme qui a déjà subi
plusieurs condamnations Correctionnelles, est en ce moment détenue à la
conciergerie, comme accusée de faux en écriture de commerce; aussi,
entre ses allégations et celles du marquis de Pourrières, il n'y avait
pas à hésiter; aussi, ce ne fut que parce qu'il portait un vif intérêt
au jeune homme, que la femme Adélaïde Moulin prétend être le fils du
marquis Alexis de Pourrières, que le juge d'instruction auquel elle a
fait les révélations qui concernent ce jeune homme, s'était déterminé à
écrire à Genève afin d'obtenir des magistrats municipaux de cette ville
des renseignements de nature à éclairer sa conscience; mais les
événements qui viennent de surgir ont totalement changé sa manière de
voir; il est maintenant bien convaincu que la femme Adélaïde Moulin, en
ce moment détenue à la Conciergerie, est bien la même que celle à qui
fut confiée la mission de prendre soin du fils du marquis Alexis de
Pourrières, et que l'homme qui porte actuellement ce nom n'est qu'un
imposteur qui s'est emparé, probablement à l'aide d'un crime, d'un nom
et d'une fortune qui ne lui appartiennent pas.
»Nous ne craignons pas de dire que nous partageons l'avis de cet
honorable magistrat, et que nous faisons des voeux sincères pour que les
efforts que sans doute il va faire pour arriver à la découverte de la
vérité, soient couronnés du plus heureux succès.
»Les papiers saisis chez le marquis de Pourrières ou plutôt chez l'homme
qui porte ce nom, ont été examinés avec le plus grand soin; cet examen a
révélé des faits graves, que nous ferions connaître à nos lecteurs si
nous n'avions pas la crainte de nuire à l'action de la justice.
»Le vicomte de Lussan (on ne peut du moins contester sa noblesse à cet
homme qui est en réalité le dernier rejeton d'une des plus illustres
familles de la Bretagne), est fort tranquille; il paraît ne point
redouter les résultats de la position dans laquelle il se trouve placé;
il traite ses gardiens avec une morgue tout à fait aristocratique, et se
plaint à chaque instant de ce qu'on n'a pas pour lui les égards qui sont
dus à un homme de sa qualité.»
Le substitut, après avoir lu cet article, écrivit à Paris, afin de
prévenir la justice de cette ville que le hasard ayant mis entre ses
mains l'homme qui se faisait appeler le marquis de Pourrières, il tenait
cet homme à sa disposition.
Il reçut immédiatement l'ordre de faire transporter de suite à Paris,
sous bonne escorte, son prisonnier, si toutefois il était en état de
supporter les fatigues du voyage.
Les blessures de Salvador étaient, ainsi que nous l'avons déjà dit,
beaucoup moins dangereuses qu'on ne l'avait cru d'abord; aussi les
médecins déclarèrent-ils qu'il était très-transportable si l'on voulait
bien prendre certaines précautions.
--Je suis perdu! se dit Salvador, lorsqu'un huissier après lui avoir
remis la copie d'un mandat d'amener décerné par un des juges
d'instruction de la Seine, lui signifia que le lendemain matin il serait
conduit à Paris; je suis perdu ou à peu près! Ah! bah! continua-t-il
après quelques instants de réflexion, on ne peut, après tout, me
reprocher que quelques peccadilles qui sont encore bien loin d'être
prouvées; allons, allons, si le vicomte de Lussan, si Silvia qui doivent
être arrêtés, se montrent aussi discrets que je le serai, je pourrai
peut-être me tirer, ainsi qu'eux, de ce mauvais pas.
Des ordres avaient été donnés au directeur de la Conciergerie pour que
Salvador fût mis au secret le plus rigoureux; il fut en conséquence
déposé, dès son arrivée à Paris, dans une des cellules du bâtiment des
femmes.
Il passa près de deux mois dans cette cellule avant d'être complétement
guéri. Il n'avait reçu pendant ce long espace de temps, d'autres visites
que celles des gardiens qui lui apportaient sa pitance quotidienne, et
du médecin qui pansait ses blessures. Aussi, lorsque l'on vint le
chercher pour le conduire devant le magistrat instructeur, il éprouva un
vif sentiment de plaisir.
Nous avons négligé de dire que les bandits commandés par Blaise le
Petit-Christ, s'étaient contentés de lui enlever son portefeuille et sa
bourse, qui contenait une somme assez forte en or, et qu'ils lui avaient
laissé son portemanteau qui renfermait, outre une quantité raisonnable
de linge et d'habits, environ cinq cents francs en argent destinés à
subvenir aux premiers frais de la route. Comme on n'avait pas cru devoir
saisir ce portemanteau, tout ce qu'il contenait avait été déposé au
greffe; il n'avait donc manqué de rien depuis qu'il était en prison.
Aussi, il fit pour se rendre devant le magistrat instructeur, une
toilette soignée et il suivit gaiement le gendarme chargé de le
conduire.
L'instruction avait été confiée au juge qui l'avait fait demander peu de
temps auparavant, relativement à Fortuné. Ce magistrat était un de ces
hommes froids, qui ne laissent jamais paraître sur leur visage la trace
des émotions qu'ils éprouvent, qui saisissent au premier coup d'oeil tous
les détails d'une affaire, qui ne laissent rien échapper, dont la
mémoire est prodigieuse, et qui savent tirer un parti avantageux de la
circonstance en apparence la plus indifférente; il était en un mot doué
de toutes les qualités qu'il fallait posséder pour être en état de tenir
tête à un homme aussi rusé que Salvador.
Nous rapporterons assez longuement les phases diverses de cette
instruction qui devait successivement amener la découverte de tous les
crimes commis par Salvador.
--Votre nom? demanda le juge lorsque Salvador se fut assis sur le siége
qui lui était destiné.
--Alexis, marquis de Pourrières, né au château de Pourrières,
département du Var, arrondissement de Brignoles.
--Vous êtes, à ce que vous assurez, le marquis Alexis de Pourrières? Je
dois vous prévenir que vous serez forcé de prouver que ces noms et ce
titre, que l'on a l'intention de vous contester, vous appartiennent
réellement; si vous n'êtes pas ce que vous paraissez être, un aveu
sincère disposerait peut-être la justice à vous traiter avec une
indulgence dont en ce cas, vous auriez probablement extrêmement besoin.
--Je ne sais, monsieur, dans quel but vous me faites cette observation;
mais je suis, grâce à Dieu, en état de prouver, lorsque cela sera
nécessaire, que je suis bien le fils unique de M. le marquis Hector de
Pourrières, capitaine à l'armée des princes...
--C'est bien. Je vous devais l'avertissement que je viens de vous
donner. Répondez maintenant aux questions que je vais vous adresser:
--Vous avez été arrêté dans le bois de Bougeaux par des bandits qui vous
ont dépouillé de tout ce que vous possédiez, et laissé pour mort sur la
route?
--Il est vrai.
--Vous avez été relevé par une patrouille de gendarmerie et porté à
Melun?
--C'est encore vrai.
--Lorsque, grâce aux soins qui vous ont été donnés, vous avez eu
recouvré l'usage de vos facultés, vous avez été interrogé par M. le
substitut du procureur du roi de cette ville; vous avez rapporté à ce
magistrat les diverses circonstances de l'attentat dont vous avez été
la victime, circonstances, je dois le dire, dont des faits ultérieurs
sont venus démontrer la rigoureuse exactitude; cependant, lorsqu'il a
fallu signer votre déclaration, vous avez pris le nom de Louis Rousseau,
commis voyageur de la maison Biot et compagnie, de Marseille. Pourquoi
cela?