de Pourrières et le vicomte de Lussan sont des personnages considérables
que l'on ne peut arrêter sans être bien certain de ne point se tromper.
--Je comprends parfaitement cela; mais il y a, je crois, un moyen de
vous faire partager ma conviction.
--Et ce moyen, quel est-il?
--Très-simple, en vérité. Que l'un des révélateurs, accompagné d'un
nombre d'agents suffisant pour que son évasion ne soit pas à craindre,
attende aux environs de sa demeure, soit du marquis de Pourrières, soit
du vicomte de Lussan, la sortie ou l'entrée de l'un de ces deux
personnages. Si, ainsi que j'en suis certain, je ne me trompe pas, ils
seront l'un et l'autre infailliblement reconnus.
--Je crois, en effet, que cette mesure préalable est absolument
nécessaire, et je vais donner des ordres pour que demain matin le grand
Louis soit tenu à votre disposition.
--Comment, le grand Louis est un des révélateurs?
--Eh! bon Dieu, oui; cet homme, qui criait si fort contre ceux que les
gens de sa sorte nomment des _macarons_[862], s'est un des _premiers mis
à table_[863]: c'est toujours comme cela. Mais vous ne voudrez peut-être
pas vous trouver avec lui.
--J'ai pardonné de bon coeur à ce misérable le coup de couteau qu'il m'a
donné: ainsi je me trouverai avec lui si cela est nécessaire.
Le lendemain matin, à la naissance du jour, Beppo et le grand Louis,
accompagnés d'un certain nombre d'agents commandés par le chef de la
police, qui avait trouvé l'affaire assez importante pour n'en confier à
personne la direction, étaient à la porte de la maison habitée par le
vicomte de Lussan. Leur faction dura plusieurs heures. Le noble
personnage qu'ils attendaient n'avait pas l'habitude de se lever matin.
Ce ne fut que lorsque sonna une heure que le vicomte de Lussan sortit de
sa demeure. Comme toujours, sa toilette était irréprochable; et le large
camélia blanc qui ornait la boutonnière de son habit, témoignait de ses
opinions politiques.
--C'est le grand Richard! s'écria le grand Louis: excusez, quel genre!
faut qu'il nous aie fait un peu l'_esgard_[864] pour être si
_flambant_[865].
Le chef de la police se tourna vers Beppo.
--C'est le vicomte de Lussan, lui dit à voix basse l'ex-pêcheur.
Le chef de la police descendit de la voiture dans laquelle il était avec
Beppo et le grand Louis, il laissa ce dernier sous la garde de deux
robustes agents; et, suivi du premier, il s'avança vers le vicomte de
Lussan, qui marchait en chantonnant sur le trottoir de la rue de
Varennes. Les agents suivaient à distance, prêts à prêter main-forte à
leur chef, s'il en était besoin.
Celui-ci aborda le vicomte de Lussan avec beaucoup de politesse; il
tenait son chapeau à la main; sa contenance était humble.
--J'ai l'honneur, dit-il, de parler à M. le vicomte de Lussan?
--Oui, mon ami, répondit le vicomte, quelque peu étonné. Que puis-je
pour votre service?
--Me suivre à la préfecture de police, M. le vicomte. M. le procureur du
roi vient de décerner contre vous un mandat d'amener que je suis chargé
d'exécuter. J'aime à croire, ajouta-t-il, que vous ne me forcerez pas à
employer la violence; vous allez vous exécuter de bonne grâce.
--Comment donc! répondit le vicomte; je suis, en vérité, trop heureux de
pouvoir faire, quelque chose qui vous soit agréable. Menez-moi, puisque
M. le procureur du roi le désire, à la préfecture de police.
Le chef de la police fit un signe, et ses agents, qui s'étaient
insensiblement approchés, s'avancèrent vers le vicomte.
--N'approchez pas, manants! s'écria-t-il, en faisant un saut en arrière;
le premier qui fait un pas vers moi, je le brûle.
Et il présentait aux agents stupéfaits les canons de ses kukenreiters,
qu'il avait tirés de sa poche.
Les agents n'osaient s'approcher du vicomte, qui paraissait
très-déterminé à réaliser la menace qu'il venait de faire, et qui
probablement serait parvenu à s'échapper, si Beppo ne s'était pas élancé
sur lui.
--Vous l'avez voulu, mon cher ami, dit tranquillement de Lussan.
Et il dirigea sur Beppo, qui lui tenait le bras gauche et qui appelait
vainement les agents à son aide, le canon du pistolet qu'il tenait à la
main droite.
Le malheureux tomba sur le pavé, le cervelle horriblement fracassée.
Cette affreuse scène avait rassemblé une foule immense dans la rue de
Varennes. Les agents, semblables à une meute qui tient acculé dans sa
bauge un redoutable sanglier, entouraient tous le vicomte de Lussan;
mais la triste fin de Beppo les avait tellement effrayés, qu'ils
n'osaient faire un pas en avant.
Le vicomte de Lussan les tint quelques instants en respect; et après
avoir jeté un coup d'oeil sur le cercle infranchissable qui s'était
insensiblement formé autour de lui:
--Je pourrais en tuer encore un, dit-il, mais cela ne me servirait à
rien. Allons, mes chers amis, continua-t-il, après avoir jeté à terre le
second des pistolets dont il s'était armé, faites votre métier; je n'ai
pas voulu qu'il fût dit qu'un gentilhomme breton s'était rendu sans
combattre, voilà tout.
Les agents se jetèrent tous à la fois sur le vicomte, qui, en moins de
temps qu'il ne nous en faut pour le dire, fut garrotté et jeté dans une
voiture de place qui le conduisit à la préfecture de police.
Ce qui venait de se passer avait donné la certitude au chef de police
que le marquis de Pourrières était bien certainement un individu de la
même trempe que celui qui venait d'être arrêté: il crut donc devoir se
diriger de suite vers l'hôtel de la rue de Courcelles. La clameur
publique pouvait en peu d'instants porter à la connaissance du marquis
la nouvelle de l'arrestation de son complice; et si cela arrivait, il ne
manquerait pas de se mettre à l'abri: il n'y avait donc pas de temps à
perdre.
Le chef de la police fit prévenir un commissaire de police; et,
accompagné de ce magistrat, il se rendit à l'hôtel de Pourrières.
--Madame la marquise! madame la marquise! s'écria une des caméristes de
Lucie, en entrant dans la chambre à coucher de la malheureuse femme,
l'hôtel vient d'être envahi par une foule d'agents et de gardes conduits
par un commissaire de police; ils viennent à ce qu'ils disent, pour
arrêter M. le marquis.
--Que me dites-vous là? s'écria Lucie; des agents de police, un
commissaire! qu'est-ce que cela veut dire, grand Dieu!
Et sans attendre la réponse de sa femme de chambre, elle se jeta à bas
de son lit. Elle avait eu à peine le temps de passer un peignoir et de
couvrir ses épaules d'un grand châle que sa camériste venait de lui
donner, lorsque le commissaire de police, suivi de plusieurs hommes dont
les physionomies communes et quelque peu rébarbatives lui causèrent une
frayeur mortelle, entra dans sa chambre.
Ce magistrat ainsi que le chef de la police étaient de ces hommes qui
savent allier la juste sévérité que commandent souvent des fonctions
pénibles aux égards dus à la faiblesse et au malheur. Le commissaire de
police savait que Lucie, lorsqu'elle avait épousé le marquis de
Pourrières, était la veuve d'un général estimé, et, du reste, la
réputation de cette aimable femme était si bien établie dans le monde
que la pensée de la rendre solidaire des crimes imputés à son mari ne
serait même pas venue à un sauvage; ce ne fut donc qu'après avoir
employé tous les ménagements possibles qu'il apprit à la pauvre Lucie
quelle était la mission dont il était chargé.
--Vos gens, madame, viennent de m'apprendre que M. le marquis de
Pourrières était en ce moment absent de Paris: je regrette beaucoup
qu'il en soit ainsi, car je suis certain qu'il se serait facilement
justifié, mais malgré son absence je suis forcé de faire ici une
perquisition rigoureuse, à laquelle vous allez être contrainte
d'assister.
--Faites votre devoir, monsieur, répondit Lucie; je n'ai ni le droit ni
la volonté de m'y opposer. Oh! mon Dieu! mon Dieu! continua-t-elle en
cachant son visage entre ses mains, étais-je donc destinée à supporter
un si effroyable malheur!
--Calmez-vous, madame, ajouta le commissaire de police, que les larmes
et l'extrême pâleur de la pauvre Lucie touchaient infiniment; si M. le
marquis de Pourrières est coupable, ce qu'à Dieu ne plaise, la veuve du
général comte de Neuville trouvera dans le monde des amis qui lui feront
oublier un époux indigne d'elle.
Le commissaire de police, doué d'une délicatesse que Lucie sut apprécier
malgré l'extrême douleur à laquelle elle était en proie, ne visita son
appartement que très-superficiellement; il saisit cependant quelques
papiers, puis après avoir prié la pauvre femme d'agréer l'expression de
ses regrets, il la quitta en recommandant à ses femmes de chambre de
veiller sur elle avec le plus grand soin.
Tous les papiers du marquis de Pourrières, lettres, quittances, comptes
furent saisis pour être examinés ultérieurement. Cette opération faite,
le commissaire de police allait se retirer, lorsqu'un des agents amena
dans le salon où il se trouvait un individu qui venait d'entrer à
l'hôtel et qui demandait à parler à madame la marquise de Pourrières.
Cet individu était couvert d'un costume de voyage, et ses bottes
poudreuses annonçaient qu'il descendait de cheval. Les agents, présumant
qu'il pourrait peut-être donner des nouvelles du marquis de Pourrières,
avaient absolument voulu l'amener devant leur chef.
--Mais je vous dis, répétait cet individu, que je ne connais pas M. le
marquis de Pourrières, que je ne l'ai jamais vu, que je ne connais et ne
veux parler qu'à madame la marquise.
--Voyons, mon ami, dit le commissaire de police, répondez à mes
questions. Comment vous nommez-vous?
--Paolo.
--Vous êtes au service de M. de Pourrières?
--J'ai longtemps servi M. le général comte de Neuville, et j'ai quitté
le service de sa veuve pour entrer à celui de M. le général comte de
Morengy qui vient d'arriver à Paris, et qui m'a chargé de remettre une
lettre à madame la marquise de Pourrières.
Le commissaire de police, pour interroger Paolo, s'était assis devant un
petit guéridon que les agents avaient approché du mur; au-dessus de ce
guéridon était un portrait en pied de Salvador.
Paolo, tout en répondant aux questions du commissaire de police, ne
pouvait détacher ses yeux de ce portrait. Le magistrat s'aperçut de
cette circonstance.
--Vous connaissez la personne dont voici le portrait? dit-il à Paolo.
--Je le crois, M. le commissaire, répondit le vieux serviteur de la
pauvre Lucie; ce portrait, si je ne me trompe, est celui de M. le
vicomte de Létang.
--C'est singulier, dit le commissaire au chef de la police.
Celui-ci fit un signe qui indiquait qu'en effet cette circonstance lui
paraissait extraordinaire.
--Parlez-nous un peu du vicomte de Létang, continua le commissaire de
police, et soyez vrai surtout; vous ne devez rien cacher à la justice.
--Je ne demande pas mieux que de vous dire tout ce que je sais de
relatif à ce personnage, s'écria Paolo, en montrant le poing au
portrait, si surtout cela peut contribuer à le faire pendre.
Paolo raconta alors que, tandis qu'il était au service de monsieur
Carmagnola, riche banquier de Turin, une tentative de vol avait été
commise dans la maison de son maître, et qu'en voulant s'opposer à la
fuite d'un des voleurs qui n'était autre que le vicomte de Létang, jeune
seigneur français, il avait reçu une blessure qui avait mis ses jours en
danger.
Le commissaire prit bonne note de ce que venait de lui apprendre Paolo,
et comme rien ne le retenait plus à l'hôtel, il partit laissant à ce
fidèle serviteur la faculté d'aller présenter ses hommages à son
ancienne maîtresse.
Les domestiques de l'hôtel avaient entendu l'histoire racontée par Paolo
au commissaire de police, et comme ils savaient fort bien que le
portrait qui l'avait provoquée était celui de leur maître, l'un d'eux
s'était empressé d'aller la raconter à l'une des femmes qui étaient
restées près de Lucie; celle-ci n'avait pas manqué de la répéter à sa
maîtresse, de sorte que la malheureuse femme savait déjà que son mari
était probablement un voleur et un assassin lorsque Paolo fut admis
devant elle.
Paolo, ainsi qu'il l'avait dit au commissaire de police, était chargé de
remettre à Lucie, une lettre du général comte de Morengy qui, ayant
appris en rentrant en France, le mariage de la veuve du général de
Neuville, avec le marquis de Pourrières, avait voulu dès le premier jour
de son arrivée à Paris, lui adresser ses félicitations.
--Dites à votre maître, dit Lucie à Paolo, après avoir pris connaissance
de la lettre du comte de Morengy, que je suis sensible à l'intérêt qu'il
me témoigne, et que j'aurai l'honneur de lui répondre; et comme elle
faisait un signe pour congédier l'honnête serviteur.
--Madame la marquise, dit-il, n'a pas oublié, sans doute, qu'elle m'a
fait la promesse de me reprendre à son service?
--Mon pauvre Paolo, répondit Lucie, je n'ai plus besoin, hélas! de
serviteurs, je suis pauvre maintenant.
--Cela ne fait rien, madame, c'est justement lorsque l'on est en proie
au malheur, que l'on a besoin de serviteurs dévoués, et j'ose dire que
madame la marquise n'en trouvera pas qui le soient plus que moi.
--C'est bien, bon Paolo, c'est bien, je suis heureuse d'acquérir
aujourd'hui la certitude d'un dévouement que cependant je ne puis
accepter; retournez près de votre nouveau maître, mon cher Paolo; je ne
puis emmener personne dans la profonde retraite où je vais m'ensevelir,
mais soyez certain que si la règle que je viens de m'imposer pouvait
souffrir une seule exception ce serait en votre faveur qu'elle serait
faite.
Paolo se retira après avoir obtenu de son ancienne maîtresse, la faveur
de lui baiser la main.
Lorsqu'elle fut seule, Lucie entra dans la pièce qui lui servait de
cabinet de travail, elle se plaça devant le petit meuble dans lequel
elle avait l'habitude de serrer ses bijoux, et écrivit les trois lettres
qui suivent:
_Lucie au général comte de Morengy._
Paris.
«Paolo vient de me remettre la lettre que vous avez bien voulu
m'adresser, mon respectable ami; et c'est le coeur gros et les yeux
baignés de larmes, que je m'empresse de vous répondre. Les journaux
vous apprendront probablement demain la cause du violent chagrin
auquel je suis en proie, et vous plaindrez la pauvre Lucie, qui
méritait peut-être un meilleur sort.
»Je suis bien sensible à l'intérêt que vous voulez bien me
témoigner, et charmée de ce que les résultats du voyage que vous
venez d'achever ont été tels que vous les espériez.
»Adieu, mon respectable ami, vous ne verrez probablement plus la
pauvre Lucie, mais soyez certain qu'elle conservera toujours le
souvenir de vos bontés et qu'elle ne vous oubliera pas dans ses
prières.»
_Lucie à Laure Féval._
Paris.
«J'ai été ce matin réveillée par un commissaire de police, qui est
entré dans ma chambre à coucher, suivi de plusieurs exempts; il
venait pour arrêter mon mari, que l'on accuse d'être l'un des chefs
de la bande de malfaiteurs qui depuis longtemps déjà désole la
capitale; il m'a dit que le vicomte de Lussan venait à l'instant
même d'être arrêté et conduit à la préfecture de police; la même
accusation pèse sur lui. Le vicomte de Lussan ne s'est laissé
prendre qu'après avoir tué un des hommes chargés de l'arrêter; on
n'a pu saisir mon mari qui a quitté l'hôtel hier soir et qui, à ce
que vient de m'apprendre un de nos domestiques, a passé la nuit à
Choisy-le Roi, dans le pavillon des gardes, qu'il a dû quitter ce
matin même pour se mettre en voyage. Je dois supposer qu'un avis
secret l'avait averti du danger qui le menaçait.
»Ce n'est pas tout encore, au moment où le commissaire de police,
qui avait saisi tous les papiers de M. de Pourrières, allait se
retirer, mon ancien domestique, Paolo, s'est présenté à l'hôtel; il
était chargé de me remettre une lettre de son nouveau maître M. le
général comte de Morengy; le commissaire de police crut devoir
l'interroger...» (Lucie ici racontait à Laure, l'événement auquel
avait donné lieu le portrait de Salvador.)
«Tu le vois, ma chère Laure, la mesure de mes malheurs est comble;
mais sois tranquille, tu conserveras ton amie. Je n'ai pas oublié
que je vais être mère, et que je dois vivre pour l'innocente
créature que je porte dans mon sein. J'ai l'intention de quitter
Paris; je ne puis habiter une ville dans laquelle le nom que je
porte sera demain publiquement déshonoré; j'irai près de notre amie
Eugénie, je suis certaine qu'elle et son mari me recevront avec
empressement, ce sont de nobles coeurs.
»Nous nous reverrons, ma chère Laure, nous nous reverrons, sois-en
convaincue, je ne mourrai pas; je suis beaucoup plus calme depuis
que je suis à même de mesurer toute l'étendue de mon malheur, que
je ne l'étais lorsque je te quittai; je veux maintenant tâcher
d'oublier que ma destinée est liée à celle d'un homme qui s'est,
s'il faut croire la clameur publique, rendu coupable de tous les
crimes; je veux, dis-je, tâcher d'oublier que cet homme je l'ai
aimé, que peut-être, hélas! je l'aime encore.
»Adieu, ma chère Laure, adieu, ma bonne et fidèle amie, je
quitterai Paris dès demain. Je t'écrirai de nouveau lorsque je
serai installée près d'Eugénie, adieu.
»Ton amie,
»LUCIE.»
_Lucie à madame de Bourgerel._
Paris.
«Ma chère Eugénie,
»Si jamais, ce qu'à Dieu ne plaise, l'une de vous se trouve
malheureuse, qu'elle vienne frapper à ma porte, et pour me trouver
prête à l'obliger, elle n'aura pas besoin de me rappeler ce
qu'aujourd'hui elle vient de faire pour moi. Voilà, si j'ai bonne
mémoire, ce que tu nous dis, à Laure et à moi, lorsque nous fûmes
assez heureuses pour venir à ton aide. Je ne croyais pas alors que
je serais bientôt obligée de te rappeler ta promesse.» (Lucie
racontait ici ce qui venait de lui arriver, puis elle continuait en
ces termes:)
«Maintenant que tu sais quels sont mes malheurs, il faut que je
t'apprenne de quelle nature est le service que je réclame de ton
amitié. Je vais quitter Paris pour n'y plus jamais revenir; _je ne
puis ni ne veux habiter une ville dans laquelle le nom que je porte
sera dès demain publiquement déshonoré_, et c'est près de toi que
je me suis déterminée à me fixer. Je ne te demande pas si tu
voudras bien me recevoir, je suis si sûre de ta réponse, que ma
lettre ne me précédera que de quelques heures.
»A bientôt, ma chère Eugénie, je ne te dis rien pour M. de
Bourgerel, que je verrai après-demain, et qui, j'en suis sûre,
recevra avec empressement une malheureuse femme, qui n'aura d'autre
tort à ses yeux que celui d'avoir quitté le nom de son ancien
général pour prendre celui de:
»LUCIE DE POURRIÈRES.»
Lucie, après avoir écrit ces trois lettres, ouvrit le petit meuble
devant lequel elle s'était placée, qui renfermait tout ce qui était
nécessaire pour les cacheter, elle voulait se servir d'un cachet en
malachite, garni d'or, qui portait seulement les initiales de sa
famille, car le nom de Pourrières lui inspirait une horreur
insurmontable; la boîte dans laquelle elle croyait trouver ce cachet, et
qui devait contenir en outre plusieurs autres bijoux était vide; elle en
ouvrit précipitamment plusieurs autres, vides de même! elle devina de
suite que c'était son mari qui, pressé de se dérober par la fuite au
danger qui le menaçait, et voulant sans doute augmenter ses ressources,
avait enlevé tous ses bijoux.
Le rouge lui monta au visage.
--C'est infâme! s'écria-t-elle, et il me serrait la main au moment où il
venait de commettre une aussi lâche action. Ah! que Dieu soit loué,
continua-t-elle après quelques instants de réflexion, maintenant je
méprise cet homme, je ne l'aimerai pas longtemps.
Elle ouvrit la lettre destinée à Laure et y ajouta le _post-scriptum_
suivant:
«Je suis, ma chère Laure, un peu plus pauvre que je ne le croyais tout à
l'heure: je viens de m'apercevoir que mon mari, avant de fuir, m'avait
volé tous mes bijoux. Je les regrette sans doute, mes pauvres bijoux, et
surtout un collier que je tenais de ma mère; mais ces regrets, si vifs
qu'ils soient, ne m'empêchent pas de bénir le ciel qui vient de me
donner la certitude que mon mari était un homme encore plus méprisable
que la plupart des gens qui lui ressemblent, et qu'il jouait une infâme
comédie, lorsqu'il cherchait à me faire croire qu'il m'aimait. Tu le
sais, nous sommes toujours disposées à excuser les fautes, les crimes
même de ceux qui nous aiment, tandis que c'est à peine si ceux que nous
méprisons nous inspirait de la pitié.»
Après avoir cacheté les trois lettres que nous venons de mettre sous les
yeux de nos lecteurs, Lucie prépara plusieurs caisses qu'elle envoya à
la voiture de Senlis, ces caisses contenaient tout ce qu'elle désirait
emporter avec elle à la campagne, ses habits, son linge, sa musique, ses
livres et ses pinceaux, elle n'oublia pas un magnifique piano d'Erard,
présent de monsieur de Neuville, qu'elle confia à un habile emballeur
qui se chargea de le lui faire parvenir. Cela fait, elle congédia les
domestiques qu'elle paya généreusement. (Pour remplir cette obligation,
elle avait été forcée d'envoyer chercher de l'argent chez son notaire,
maître Chardon, car Salvador n'avait pas laissé dans l'hôtel une seule
pièce de cinq francs.) Elle garda seulement la plus jeune de ses femmes,
qui paraissait l'aimer infiniment, et qui consentit avec joie à suivre
sa bonne maîtresse dans la retraite isolée qu'elle venait de choisir
pour résidence.
Le lendemain matin, Lucie, suivie de la femme de chambre qu'elle avait
gardée, sortit de l'hôtel de Pourrières dans lequel elle ne voulait plus
rentrer, pour se rendre chez maître Chardon, auquel elle laissa une
procuration, avec la mission de défendre ses intérêts, mission dont cet
estimable officier ministériel se chargea avec plaisir, et qu'il était
tout à fait digne de remplir; après cette démarche, elle monta dans le
coupé de la voiture de Senlis, et le même jour à la tombée de la nuit,
elle arrivait à Saint-Léonard, village où était située la propriété
habitée par Eugénie, madame de Saint-Preuil et Edmond de Bourgerel.
Eugénie et son mari avaient préparé, pour la recevoir, le logement le
plus agréable de leur maison, dans ce logement, meublé avec une élégante
simplicité, Eugénie avait disposé avec la plus touchante sollicitude,
tous les objets que Lucie aimait, de belles et rares fleurs dans de
magnifiques vases du Japon, de jolies aquarelles, quelques chinoiseries.
Accompagnée d'Edmond, elle conduisit son amie dans cette charmante
retraite.
--Tu ne seras pas trop mal ici, lui dit-elle, nous avons, du reste,
arrangé tout aussi bien que cela nous a été possible.
--Et vous trouverez près de nous, madame, ajouta Edmond de Bourgerel, de
bons et véritables amis qui chercheront sans cesse les moyens de vous
faire oublier que c'est le malheur qui vous a conduite près d'eux.
--Mes bons amis, dit Lucie, qui prit à la fois les mains d'Eugénie et
celles d'Edmond, qu'elle serra entre les siennes, mes bons amis, je suis
vraiment touchée des preuves d'amitié que vous voulez bien me
témoigner, mais ce n'est pas assez, il faut que vous ajoutiez encore un
nouveau service à tous ceux que vous venez de me rendre.
--Parle, ma chère Lucie, parle, répondit Eugénie, sois sûre que nous ne
sommes pas disposés à te refuser quelque chose.
Edmond joignit ses protestations à celles de sa femme.
--Ce qui vient de m'arriver, ajouta Lucie, est un rêve pénible que je
veux tâcher d'oublier; car je veux vivre pour la malheureuse créature à
laquelle je vais donner le jour, et qui n'aura, hélas, ici-bas, d'autre
soutien que sa mère, mais cela me serait impossible, si je me rappelais
sans cesse que ma destinée est unie à celle de l'homme dont je suis
condamnée à porter le nom; voici donc ce que je réclame plus de la bonté
de votre coeur que de votre obligeance, Laure, sa famille, et mon
notaire, maître Chardon, sont les seules personnes au monde, qui
connaissent quel est le lieu que j'ai choisi pour retraite, c'est à eux
que seront remises toutes les lettres qui me seront adressées. M.
Chardon a bien voulu se charger de me les envoyer ici. Eh bien! ces
lettres, je veux que vous les lisiez avant de me les remettre, et que
vous reteniez toutes celles dans lesquelles il serait question des
derniers événements de ma vie, à moins qu'il ne soit absolument
nécessaire de faire le contraire; si des événements nouveaux surgissent,
M. de Bourgerel voudra bien, je l'espère, m'aider de ses conseils.
Eugénie et Edmond de Bourgerel, firent à Lucie la promesse qu'elle
exigeait.