disait-il, il est probable que demain matin il sera arrêté, puis on le
confrontera avec tous ceux qui sont déjà en prison, et de ces
confrontations, et de mille autres circonstances qu'il est impossible de
prévoir, il est à peu près certain qu'il résultera la preuve que le
susdit marquis est tout simplement un _pègre de la haute_[718]. Mais,
supposons un instant que j'échappe à ce premier danger, l'affaire du
jeune Fortuné n'est-elle pas grosse d'une foule d'orages? je ne puis
décidément tenir tête aux dangers qui me menacent, il ne me reste qu'un
seul parti à prendre, celui de fuir pendant qu'il en est temps encore,
et de laisser s'arranger comme ils l'entendront, les gens qui vont
rester derrière moi...
Mais Silvia, elle est bien laide maintenant... puis-je me charger d'une
femme dont le visage, couvert d'horribles plaies, attirerait sur moi
tous les regards? oh non! Je vais l'avertir de se tenir sur ses gardes,
c'est tout ce que je puis faire pour elle.
Salvador écrivit ces quelques mots qu'il fit de suite porter à la
marquise de Roselly.
«Ma chère Silvia,
»Un grand danger me menace, je suis forcé de fuir, tâchez d'en
faire autant; nous nous retrouverons probablement plus tard. Adieu.
»A. DE P.»
...Oh! destin voilà de tes coups, quitter un si bel hôtel, de si bonnes
terres, de si magnifiques chevaux, c'est dur, mais qu'y faire?... La
France, après tout, n'est pas le seul pays dans lequel il soit possible
de vivre et de se procurer tout ce que je vais perdre, lorsque, comme
moi, on possède tout ce qu'il faut pour réussir dans le monde, les
dehors d'un homme distingué, de l'audace et une conscience peu
scrupuleuse.
Salvador était un de ces hommes qui, dès qu'ils ont pris une
détermination l'exécutent, qualité précieuse et qui n'est
malheureusement possédée que par un très-petit nombre d'individus. Il
sonna; son valet de chambre répondit de suite à cet appel.
--Vous allez de suite, dit-il, conduire Cerbère à mon pavillon de
Choisy-le-Roi, ne le fatiguez pas surtout, je veux que demain, à la
naissance du jour, il soit en état de se mettre en route.
Salvador, après avoir successivement donné à tous ceux de ses
domestiques, dont la présence pouvait le gêner, des ordres qui devaient
les tenir éloignés de l'hôtel pendant plus de temps qu'il ne lui en
fallait pour l'exécution de ses projets, prit dans sa garde-robe un
portemanteau de voyage, qui avait appartenu à Roman, dans lequel il put
faire entrer toute l'argenterie de la maison et tous ses bijoux; ce soin
pris, il passa chez sa femme.
Lucie, que le petit voyage qu'elle venait de faire avait extrêmement
fatiguée, s'était mise au lit dès que Salvador était sorti de son
appartement. Elle dormait profondément. Les derniers rayons du soleil,
amortis par les rideaux de soie pourpre qui garnissaient les fenêtres de
sa chambre à coucher, tombaient d'aplomb sur son joli visage, qu'il
fallait chercher au milieu d'un flot de dentelles, ravissant tableau
auquel Salvador ne daigna seulement pas accorder un regard, pressé qu'il
était d'accomplir le dessein qui l'avait amené chez Lucie.
Il traversa la chambre à coucher, en marchant sur la pointe de ses
pieds, et entra dans la petite pièce décorée et meublée comme celle qui
existait naguère à l'hôtel de Neuville, et qui servait à Lucie de
boudoir et de cabinet de travail.
Il s'arrêta devant un petit meuble dans lequel sa malheureuse femme
avait l'habitude de renfermer ce qu'elle possédait de plus précieux, il
était fermé, mais ce léger obstacle n'arrêta pas Salvador, qui avait eu
le soin de se munir d'un petit trousseau de fausses clés.
Le petit meuble fut ouvert, il renfermait tous les bijoux de Lucie, une
parure de rubis et d'opales, présent de madame de Villerbanne, une autre
de perles, offerte par M. de Neuville, peu de temps avant son départ
pour l'Algérie, un collier d'assez beaux diamants qui avait appartenu à
sa mère, quelques belles émeraudes, un saphir monté en broche, deux
beaux camées antiques formant bracelet, une petite montre, chef-d'oeuvre
inappréciable de Breguet, entourée de pierres précieuses de diverses
couleurs.
Tous ces bijoux étaient renfermés dans plusieurs petites boîtes de
maroquin. Salvador les mit pêle-mêle dans les diverses poches de son
habit, puis il remit avec soin chaque boîte à sa place, et referma le
meuble.
Lucie venait de s'éveiller lorsqu'il sortit de la pièce dans laquelle il
venait de commettre ce vol, le plus infâme peut-être de tous ceux qu'il
avait commis jusqu'à ce jour.
--Comment? dit-elle à son mari, vous étiez dans ma chambre.
--Je voulais vous demander si vous vous trouviez un peu mieux; mais
lorsque je suis entré, vous dormiez d'un si bon coeur que je n'ai pas eu
le courage de vous éveiller; je suis alors entré dans votre boudoir, où
je suis resté à lire jusqu'à présent.
Lucie était bien loin de prévoir que son mari, au moment où il lui
prodiguait les témoignages de la plus vive tendresse, se disposait à
l'abandonner et qu'il venait de commettre un crime dont elle était la
victime; elle crut donc devoir le remercier de sa sollicitude, et comme
il était déjà tard et qu'elle voulait se lever pour dîner, elle le pria
de la laisser seule un instant.
--Je suis désolé de ne pouvoir vous tenir compagnie, lui répondit
Salvador; mais, ne sachant pas que j'aurais aujourd'hui le bonheur de
vous posséder, j'ai pris un engagement auquel je ne puis manquer.
--A ce soir, en ce cas, dit Lucie en présentant sa main à son mari.
Salvador prit la main de la femme qu'il venait de dépouiller et la serra
affectueusement entre les siennes.
--A ce soir, dit-il à Lucie, à ce soir.
Laure, on le voit, se conformant à la détermination qu'elle avait prise
de concert avec son mari, n'avait pas appris à son amie ce qu'elle
savait sur le compte de Salvador.
Celui-ci, dès qu'il fut sorti de l'appartement de sa femme, envoya un
domestique chercher une voiture de place, dans laquelle il fit porter
son portemanteau. Il quitta cette voiture, rue Saint-Dominique-d'Enfer,
à la porte de l'usurier Juste, auquel il vendit tout ce qu'il avait
apporté avec lui.
Le vieil arabe, sachant que son client était forcé de s'expatrier, se
montra un peu plus raisonnable qu'il ne l'était ordinairement; il voulut
bien se contenter d'un bénéfice probable de vingt-cinq pour cent. Il
remit donc à Salvador une somme de trente mille francs en billets de
banque; cette somme, avec ce qu'il possédait déjà d'argent comptant,
formait un total d'environ cinquante mille francs.
Il faisait tout à fait nuit lorsque Salvador sortit de la maison de
l'usurier; un cabriolet de place, qu'il prit près la grille du
Luxembourg, le conduisit a l'embarcadère du chemin de fer de Paris à
Orléans.
Quelques minutes, après, il arrivait à Choisy-le-Roi, et s'enfermait
dans le pavillon des Gardes; il envoya à l'auberge le domestique qui
avait amené le cheval, en lui donnant ordre de l'y attendre jusqu'au
lendemain midi; il voulait qu'il ne retournât à Paris que lorsque
lui-même aurait depuis longtemps déjà quitté Choisy-le-Roi.
Salvador, dans la prévision d'un malheur possible, faisait déposer entre
ses mains, par ses domestiques, les divers papiers dont ils étaient
porteurs; il passa une partie de la nuit à préparer pour son usage tous
ceux qui lui étaient nécessaires; il lava un passe-port, un acte de
naissance, un certificat de libération, il remplit ensuite ces actes
d'indications applicables à sa personne; nous devons ajouter que ces
diverses opérations furent faites avec un tel soin et une si
merveilleuse adresse, que les pièces falsifiées auraient supporté
victorieusement l'examen de l'oeil le plus exercé.
A la naissance du jour, il renferma dans son portemanteau ce qu'il
trouva au pavillon de linge et d'habits; il sella son cheval et glissa
dans ses fontes une paire d'excellents pistolets; il avait coupé sa
barbe, ses moustaches et ses favoris, et s'était couvert d'habillements
beaucoup plus simples que ceux qu'il portait la veille.
Il se mit en route.
--Le marquis de Pourrières n'existe plus, se dit-il lorsqu'il eut laissé
derrière lui le pavillon qu'il venait de quitter, le diable protégera
sans doute Louis Rousseau, commis voyageur de la maison Biot et
compagnie, de Marseille; il doit bien cela à un de ses futurs hôtes.
VII.--Péripétie.
Il fait nuit, le ciel est sombre, un brouillard épais enveloppe
l'atmosphère, une pluie fine et pénétrante tombe depuis plusieurs
heures, le vent déjà froid, se fraye un passage à travers les rameaux
presque dépouillés des grands arbres du bois de Bougeaux.
Dans un fourré de ce bois, voisin de la grande route, sont rassemblés
quatre individus de mauvaise mine, ils sont assis ou couchés sur un amas
de feuilles sèches, et parfaitement à l'abri de la pluie; car les
branches des arbres qui composent le fourré, entrelacées les unes dans
les autres, forment au-dessus de leurs têtes, une sorte de toit qu'ils
ont rendu impénétrable, en étalant dessus, plusieurs de ces limousines
dont se servent les rouliers et les marchands colporteurs.
Nous engagerons ceux de nos lecteurs qui désireraient connaître la
physionomie et le costume de ces quatre individus, à relire le premier
chapitre du cinquième volume de cet ouvrage. Ces individus sont, en
effet, les habitants mâles de la _maison des voleurs_; leur conversation
que, par suite de cet heureux privilége que possèdent tous les
romanciers, (nous ne voulons pas faire une exception, même en faveur de
M. Émile Marco de Saint-Hilaire, qui raconte si bien à ses lecteurs ce
que Napoléon disait lorsqu'il était tout seul), nous pouvons écouter,
sans courir le moindre risque, nous apprendra une foule de choses qu'il
est nécessaire que nous sachions.
--Il commence à faire _vert_[719], dit Jean-Louis, le fils de Blaise le
Petit-Christ, dit _Sans-Pitié_.
--C'est vrai, tout de même, répondit le jeune homme imberbe, qui portait
un costume de garçon meunier lorsque nous le rencontrâmes pour la
première fois, dans la _maison des voleurs_; si vous le voulez, nous
allons nous la _donner_[720]. Nous serions mieux, je crois, devant un
_chouette rifle_[721], que dans ce _sabri_[722] où il fait plus noir que
dans la _taule du raboin_[723].
--Va comme il est dit, ajouta en se levant le grand Bas-Normand.
--Voilà comme vous êtes tous, tas de propres à rien, s'écria l'affreux
chaudronnier ambulant, vous n'avez point tant seulement la patience
d'attendre un brin, il vous faut de la besogne toute mâchée n'est-ce
pas?
--Si encore on avait l'espoir de faire queuque chose, répondit le
meunier, on attendrait sans _renauder_[724].
--Nous ne rencontrerons pas seulement un _ferlampier_[725] sur la
_trime_[726], reprit le Bas-Normand, il fait un temps à ne pas mettre un
_cogne_[727] dehors.
Jean-Louis, dont l'observation intempestive avait provoqué toutes ces
observations, s'était étendu sur le tas de feuilles sèches qui lui
servait de siége et avait pris le parti de s'endormir.
--Faites comme Jean-Louis, dit le chaudronnier, _pioncez_[728] si vous
vous ennuyez; mais puisque le _mec_[729] nous a donné l'ordre de
l'attendre ici, nous devons lui obéir.
--Eh ben! on lui obéira, v'là tout, nous verrons ce que ça nous
rapportera, répondit le Bas-Normand.
--Peut-être plus que vous ne pensez, mes enfants, dit en entrant dans le
fourré qui servait de retraite aux quatre bandits, un homme dont les
vêtements ruisselants d'eau et le visage coloré annonçaient qu'il venait
de faire une longue course.
--C'était Blaise le Petit-Christ, dit Sans-Pitié.
--Il va passer tout à l'heure par ici, continua-t-il, un _pilier de
paquetin_[730], qui _trimarde à gaye_[731], qu'il ne faut pas manquer.
J'étais avec lui à la dînée au _tapis_[732] de la Grange-la-Prévôte,
lorsque les _cognes_[733] sont venus lui demander ses _escraches_[734],
et j'ai remarqué que son _ployant_[735] était plein de _tailbins
d'altèque_[736]. J'ai pris les devants pendant qu'il faisait ferrer son
_gré_[737], il ne peut tarder.
--Eh ben! s'écria d'un air triomphant le chaudronnier, si le
_chopin_[738] est _chouette_[739], à qui le devrez-vous?
--A toi, parbleu! répondit Jean-Louis qui mettait de nouvelles capsules
à des pistolets qu'il venait de sortir de sa poche.
--Pour peu que le _pilier de pacquelin_ ne nous fasse pas faux bond,
ajouta le meunier.
--Il n'y a pas de danger, reprit Blaise le Petit-Christ, il veut
absolument arriver ce soir à Melun, et pour se rendre dans cette ville
il n'y a pas d'autre chemin que celui-ci.
--Bravo! _mec_[740], bravo! s'écria le Bas-Normand, faisons-lui son
affaire et _renquillons à la taule, je cane la pégrenne_[741] et j'ai
hâte de me trouver devant un _chouette rifle_[742].
--Hélas! mes pauvres enfants, répondit Blaise le Petit-Christ d'un air
profondément affligé, lorsque nous aurons _maquillé_[743] cette affaire
et partagé le _chopin_[744], il faudra que nous nous séparions
peut-être pour un bout de temps; le _condé_[745] de Nanterre et un
_quart-d'oeil_[746], suivis d'un _trèpe_[747] de _cuisiniers_[748], sont
_aboulés_[749] ce _matois_[750] à la _taule_[751]; ma pauvre
_largue_[752], Pacifique et la Vierge-Noire, ont été _servies_[753] et
conduites dans le _castuc de versigot_[754], l'on a établi une
_souricière_[755] au _tapis_[756] du Bienvenu; avez-vous envie d'aller
vous fourrer dedans?
--Non parbleu! dirent à la fois les quatre bandits.
--En v'là un de malheur, ajouta Jean-Louis, si la _daronne_[757] et les
_frangines_[758] allaient se _mettre à table_[759].
--Il n'y a pas de danger, ma _largue_ m'a trop _à la bonne_[760], et mes
_gozelines_[761] ont été trop bien élevées, pour qu'une pareille infamie
soit à redouter; du reste nous ne sommes pas encore si _malades_[762]
que nous ne puissions en revenir; on n'aura rien trouvé à la
_taule_[763] qui soit de nature à nous compromettre, et pour peu que des
_parrains_[764] ne viennent pas leur _coquer_ un _redoublement de
fièvre_[765], ma _largue_[766] et mes _gozelines_ se tireront de ce
mauvais pas.
--En ce cas elles sont de la _fête_[767], dit Jean-Louis, il n'y aura
pas de _parrains_[768], puisque nous avons pris la louable habitude de
_refroidir_[769] tous ceux que nous _grinchissons_[770].
--Il ne faut jurer de rien; je crois que nous avons été _donnés_[771]
par le _chêne_[772] qui s'est _esgaré_[773] de chez _nouzailles_[774]
avec mes _frusquins_[775] et qui nous a laissé le _pot_[776] et le
_gaye_[777], dont nous avons eu tant de peine à nous débarrasser.
Blaise le Petit-Christ ne se trompait pas, c'était, en effet, à Servigny
qu'était due l'arrestation de la femme et des deux filles de ce
scélérat. Peu de temps après l'entretien qu'il avait eu avec l'abbé
Reuzet, il avait adressé à la police une relation détaillée de tout ce
qui lui était arrivé dans l'auberge du Bienvenu; qu'il terminait en
disant, que bien qu'il ne la signât pas, on ne devait pas moins la
prendre en considération, attendu qu'il n'omettait cette formalité que
parce qu'il était sur le point de faire un voyage qu'il ne pouvait
remettre, que du reste une perquisition dans cette auberge amènerait
probablement la découverte du cheval et du cabriolet qu'il avait été
forcé d'y abandonner (il en donnait une description exacte et
minutieuse), ce qui prouverait qu'il n'alléguait que des faits vrais.
Cette dénonciation provoqua une première descente de la police à
l'auberge du Bienvenu, mais, comme ainsi qu'on l'a vu, le premier soin
de Blaise le Petit-Christ lorsqu'il s'était aperçu que celui qu'il
prenait pour un agent de police était parvenu à se sauver, avait été
celui de faire disparaître le cheval et le cabriolet; on n'avait pas
trouvé dans cette auberge, signalée comme un repaire de malfaiteurs, un
seul objet qui fût de nature à compromettre ses habitants qui
jouissaient d'ailleurs d'une si bonne réputation que l'on n'avait pas
osé les arrêter, n'ayant après tout contre eux qu'une dénonciation
anonyme qui pouvait être attribuée à la haine cachée d'un ennemi.
Un fait cependant enlevait à cette conjecture la plus grande partie de
ses probabilités; les habitants de l'auberge du Bienvenu pouvaient, il
est vrai, avoir un ou plusieurs ennemis (qui n'en a pas), mais ces
ennemis devaient, comme eux, appartenir aux classes populaires et la
dénonciation qui les concernait était écrite avec tant de soin et en de
si bons termes, elle était accompagnée de considérations d'un ordre si
élevé, qu'elle était évidemment l'oeuvre d'une personne ayant reçu une
brillante éducation; de là à conclure que cette personne appartenait à
la meilleure compagnie, il n'y avait pas loin, c'est ce que l'on fit; et
pour ménager à la fois tous les intérêts il fut décidé que l'auberge du
Bienvenu serait surveillée avec le plus grand soin, et que l'on
n'agirait que si quelques faits nouveaux survenaient.
Cette détermination était sage, malheureusement un accident qui ne
pouvait être prévu empêcha d'abord les bons résultats qu'elle devait
produire.
On ne trouve, en France, que très-peu d'honnêtes gens qui se résolvent à
servir la police; (c'est pourtant, suivant nous, une belle mission
lorsqu'elle est consciencieusement exécutée, que celle qui consiste à
mettre dans l'impossibilité de nuire à leurs concitoyens les hommes qui
bravent ouvertement les lois primordiales qui régissent toutes les
sociétés civilisées); elle est donc forcée d'accorder sa confiance à
des gens pour la plupart très-peu scrupuleux (il est bien entendu que
nous ne parlons ici que des individus qui occupent les derniers degrés
de l'échelle); ces gens-là servent bien tant qu'ils y trouvent leur
compte, mais comme grâce aux sots préjugés auxquels nous obéissons tous
sans nous en douter, leur métier ne leur rapporte ni considération, ni
grand profit, ils ne lui sont pas attachés, et lorsque l'occasion de
faire ce qu'ils nomment une bonne affaire, se présente, ils ne la
laissent pas s'échapper; aussi des transactions semblables à celle
survenue entre Fanfan la Grenouille et la mère Sans-Refus, sont beaucoup
moins rares qu'on ne le suppose; on a donc presque toujours tort lorsque
l'on accuse la police d'impéritie ou de négligence; il serait beaucoup
plus juste peut-être de dire qu'elle a été trompée par les agents
auxquels elle avait accordé sa confiance.
Blaise le Petit-Christ traversait le village de Nanterre pour se rendre
chez lui, lorsqu'il fut abordé par un individu, porteur d'une de ces
physionomies caractéristiques qui indiquent de suite à l'oeil de
l'observateur la profession de celui auquel elles appartiennent.
--Vous ne me remettez pas? dit cet individu au Petit-Christ.
--Si fait, parbleu! répondit Blaise qui venait de reconnaître un des
hommes avec lesquels il avait travaillé lorsqu'il ne s'occupait encore
que de contrebande, qu'es-tu donc venu chercher par ici?
--Vous.
--Moi?
--Vous-même. Ecoutez, père Blaise, _collez_[778] moi cinquante
_balles_[779], et je vous _coque_[780] une _médecine flambante_[781].
--_Coque la médecine_, et si elle est si _chouette_[782], eh bien! on
verra.
--Pas d'ça Lisette, _casquez_[783] d'abord. Je vous connais, vous êtes
_marlou_[784], mais je suis _passé singe_[785].
Le Petit-Christ tira de dessous sa blouse un sac de peau attaché à son
cou par une forte lanière, dans lequel il prit dix pièces de cinq
francs, qu'il remit à l'homme qui venait de l'aborder.
--Je suis de la _cuisine_[786], lui dit cet homme après avoir empoché
les cinquante francs; et sans doute pour donner plus de poids à ses
paroles, il tira de sa poche une carte coupée triangulairement et sur
laquelle était imprimé un oeil entouré de rayons.
--Est-ce cela que tu voulais m'apprendre? je le savais.
--C'est possible; mais ce que vous ne savez pas, c'est que je ne suis
ici, avec plusieurs de mes camarades, qu'afin de voir tout ce qui se
passera aujourd'hui et les jours suivants dans une certaine auberge, à
l'enseigne du _Bienvenu_, dans laquelle, à ce qu'on dit là-bas, vous
_maquillez_[787] un tas d'_trucs_[788] assez drôles.
--Il y a de si méchantes gens... mon pauvre vieux.
--Que vous soyez ou non calomnié, je m'en bats l'oeil; vous êtes averti,
je suis payé, le reste vous regarde. Adieu, père Blaise.
--Adieu, mon garçon.
Le Petit-Christ fit son profit de l'avis qu'il venait de recevoir;
aussi, pendant un laps de temps assez long, l'auberge du Bienvenu fut,
de toutes celles du pays, la plus sûre et la mieux tenue. On a deviné
que Blaise, moyennant quelques écus, achetait chaque jour à son ancien
camarade la communication des rapports qui le concernaient, et que,
lorsque la surveillance cessa, il fut de suite averti.
Il recommença alors ses abominables pratiques.
Servigny, bien certain que, grâce à la révélation adressée par lui à la
police, les assassins avaient été mis dans l'impossibilité de nuire, ne
s'occupa plus de cette affaire. Ce ne fut que peu de jours avant les
événements que nous venons de rapporter, que passant par hasard en
calèche devant la _maison des voleurs_, il reconnut, assises devant la
porte principale, la mère et ses deux filles, Pacifique et la
Vierge-Noire.
--Ou ma lettre n'a pas été reçue, ou on n'en a pas fait de cas parce
qu'elle était anonyme, et peut-être que ces scélérats, encouragés par
l'impunité, sacrifient tous les jours à leur cupidité de nouvelles
victimes; il faut absolument qu'un pareil état de choses cesse, et cesse
à l'instant même.
Il alla trouver l'abbé Reuzet, afin de lui demander conseil.
--Je ne serai tranquille, lui dit-il, que lorsque ces scélérats auront
été mis dans l'impossibilité de sacrifier de nouvelles victimes; il me
semble que je suis le complice de tous les crimes qu'ils commettent,
cela est si vrai que, si vous ne pouvez m'indiquer un autre moyen, je
suis bien déterminé quoi qu'il puisse m'arriver à me présenter moi-même
à la police qui alors sera bien forcée d'agir.
Le prêtre qui avait attentivement écouté Servigny, lui serra la main, et
se leva du siége sur lequel il était assis.
--J'ai trouvé un moyen, dit-il, un excellent moyen, je suis même étonné
de ne pas y avoir pensé plus tôt.
Il ne voulut pas en dire davantage à Servigny, qu'il quitta de suite,
pour se rendre à la préfecture de police.
L'abbé Reuzet, était un de ces dignes prêtres comme il en existe encore
un nombre beaucoup plus considérable qu'on ne le croit généralement,
dont la réputation est basée sur une vie si pure, sur une si grande
quantité de nobles actions que les plus incrédules les croient,
lorsqu'ils veulent bien se donner la peine d'affirmer un fait quel qu'il
soit.
Dame police n'est pas très-crédule de sa nature, et vraiment cela est
fort heureux pour elle, on lui raconte bénévolement tant et de si
singulières histoires. Cependant dès que l'abbé Reuzet lui eut donné
l'assurance que la dénonciation qu'elle avait dû recevoir peu de temps
auparavant, dénonciation dont l'auteur, forçat évadé, ne pouvait se
faire connaître, ne contenait que des faits vrais, elle ouvrit les yeux
et les oreilles, et il fut résolu que l'auberge du Bienvenu, serait de
nouveau mise à l'index.
Il s'agissait d'être enfin fixé sur la valeur morale des habitans mâles
et femelles de l'auberge du Bienvenu, de savoir d'où ils venaient, ce
qu'ils faisaient, de remarquer tout ce qui se passait chez eux et de
veiller s'il y avait lieu sur la vie des voyageurs qu'ils hébergeraient.
Cette mission difficile fut confiée à un homme adroit et résolu, aux
yeux duquel on fit luire l'espoir d'obtenir une très-belle récompense,
c'était le meilleur moyen de l'engager à ne rien négliger de ce qui
pouvait assurer la réussite de son entreprise.
Cet homme qui avait blanchi sous le harnais, ressemblait assez à ce
brave rat, dont parle quelque part le bon La Fontaine: nous ne savons
s'il avait perdu quelque chose à la bataille, mais nous pouvons assurer
qu'il avait en réserve plus d'un tour dans son bissac. Il choisit
quelques auxiliaires vertueux puis il se procura un costume
demi-bourgeois, demi-paysan, et à la tombée de la nuit, il entra à
l'auberge du _Bienvenu_, et, après avoir déposé sur une table le bâton
de cornouiller orné d'une lanière de cuir dont il était armé et une
sacoche qui rendit un son métallique, qui fit tressaillir tous les nerfs
auditifs de la femme et des deux filles de Blaise le Petit-Christ, il
demanda si on pouvait disposer en sa faveur, d'un bon souper et surtout
d'un bon lit; madame Blaise, toujours affable et prévenante, lui
répondit, ainsi du reste qu'il s'y attendait, que tout ce que renfermait
la maison était à ses ordres.