Elle était simplement, mais proprement vêtue; ses beaux cheveux noirs

étaient arrangés avec soin, ses yeux, qui n'étaient plus entourés de ce

cercle bistre, indice certain d'une vie désordonnée, avaient en partie

perdu leur expression hardie; ses joues, naguère pâles, commençaient à

se colorer.

Beppo l'embrassa sur le front.

--Je vous remercie, lui dit-il à voix basse, de tous les services que

vous m'avez rendus, et surtout d'avoir été discrète. C'est bien,

continua-t-il en élevant la voix c'est bien, je suis content de vous,

restez toujours près de ma mère, ma chère Georgette; vous êtes jeune,

l'avenir vous réserve, je l'espère, des jours heureux, et si je meurs

avant elle, ce qui, après tout, est possible, vous la consolerez,

n'est-ce pas?

--Quelle idée! s'écria la Catalane; toi, mourir? mais tu n'y penses pas,

tu es jeune, tu es fort.

Georgette, qui avait à peu près deviné quelles étaient en ce moment les

pensées de Beppo, ne dit rien. Ce n'était pas sans peine qu'elle

parvenait à retenir les larmes qui roulaient sous ses paupières.

--Il faut s'attendre à tout, ma pauvre mère, répondit Beppo, il arrive

ici-bas de si singuliers événements.

--Beppo! mon cher fils! tu me caches quelque chose; tu ne m'as pas

encore fait connaître les raisons pour lesquelles tu t'absentais si

souvent...

--Rassurez-vous, ma mère, dit Beppo après s'être passé la main sur le

front, rassurez-vous, j'aurai bientôt, je l'espère, accompli la tâche

que je me suis imposée, et alors nous retournerons en Provence; je ne

puis, quant à présent, vous en dire davantage, évitez donc de

m'interroger; car, pour m'épargner la peine de répondre à vos questions,

je me verrais forcé de ne reparaître ici que lorsque je serai disposé à

tout vous dire.

--Hélas! mon Dieu! s'écria la pauvre mère en levant ses deux mains vers

le ciel, protégez mon pauvre enfant, s'il est encore digne de votre

divine miséricorde.

--Oh! vous pouvez prier pour moi, ma mère, ce que je veux faire est

bien.

--Tu ne me trompes pas!

--Non, ma mère, non, je vous en donne l'assurance.

--Alors, mon fils, que la volonté de Dieu soit faite; viens ici aussi

souvent que cela te sera possible, je te promets de ne jamais

t'interroger.

Beppo embrassa de nouveau sa mère et Georgette, qu'il quitta après leur

avoir fait la promesse de revenir bientôt leur rendre visite. Ce fut en

sortant de chez lui qu'il fit la rencontre du cocher de Salvador qu'il

voulut conduire chez un commissaire de police.

--Allons, dit Beppo, laissez à votre camarade le soin de garder votre

voiture, et suivez-moi de bonne volonté; vous devez être convaincu que

je suis assez fort pour vous traîner si vous ne m'obéissez pas.

Ce misérable commença à trembler de tous ses membres à l'audition de

cette menace; il devinait qu'une fois qu'il serait entre les mains de la

justice, son maître l'abandonnerait si le crime qu'il avait commis

venait à être prouvé, et il était forcé de reconnaître qu'il méritait

une punition rigoureuse.

--Voyons, répondit-il, car il voulait absolument se retirer de la

fâcheuse position dans laquelle il se trouvait placé, voyons, il y a

peut-être moyen de s'arranger; vous me paraissez un brave jeune homme,

vous ne devez pas vouloir la mort du pécheur, entrons chez le marchand

de vins, nous causerons, et si nous ne nous arrangeons pas, eh bien! je

vous suivrai où vous voudrez.

--Au fait, se dit Beppo, ce n'est pas à ce pauvre diable, qui n'a fait

après tout qu'obéir aux ordres de son maître, que j'en veux.

Il entra donc dans le cabaret dont nous avons vu sortir l'automédon.

Il n'avait d'autre but, on l'a déjà deviné, que d'apprendre le nom de la

personne à laquelle appartenait le cocher qui l'avait si rudement

traité, et qui n'était autre, il en était persuadé, que l'un des trois

hommes, dont il avait entendu parler si souvent chez la mère Sans-Refus,

sous les noms du grand Richard, de Rupin et du Provençal. On nous fera

peut-être observer que Beppo, qui savait le nom de Silvia, pouvait

facilement découvrir sa demeure, et, par suite, celle des individus dont

il voulait se venger. A cette juste observation, nous répondrons que la

demeure de Silvia, nouvellement réinstallée à Paris, n'étant connue ni à

la poste, ni ailleurs, toutes les démarches faites par Beppo, jusqu'à

l'époque à laquelle nous sommes arrivés avaient été inutiles. Il aurait

pu, sans doute, en se faisant aider par les mille limiers de la police,

que l'on aurait mis volontiers à sa disposition, arriver sûrement à son

but; mais c'était là justement ce qu'il voulait éviter, nous n'avons pas

besoin de dire pour quelles raisons.

--Qu'avez-vous à me dire? demanda-t-il au cocher, lorsqu'ils furent tous

deux installés dans un cabinet particulier ayant entre eux une bouteille

de vin cacheté que ce dernier avait fait demander. Le cocher de Salvador

était un rusé compère qui avait deviné de suite que ce n'était pas

seulement pour empêcher un homme de courir après sa voiture que son

maître lui avait donné l'ordre de s'en débarrasser à quelque prix que ce

fût, et au risque de ce qui pourrait en arriver.

--Ecoutez, dit-il à Beppo, je veux bien, puisque nous sommes seuls, vous

avouer que c'est moi qui vous ai fait, quoique sans intention, la

blessure qui vous a privé d'un de vos yeux.

--Que vous avouiez ou que vous niez, peu m'importe! J'ai eu le soin de

prendre l'adresse des personnes que le hasard a rendu témoins de

l'accident, et ces personnes, j'en suis certain, vous reconnaîtront.

--C'est possible; mais ce n'est pas, quand à présent, de cela qu'il

s'agit; vous devez bien penser que ce n'est pas de mon propre mouvement

que je vous ai si bien arrangé. Si j'avais été le maître, je vous aurais

laissé courir derrière ma voiture tant que vous auriez voulu sans

seulement y prendre garde; mais il n'en était pas ainsi, je ne vous ai

frappé que pour obéir aux ordres de mon maître, et, soit dit entre nous,

pour gagner vingt-cinq napoléons qu'il m'a bel et bien comptés lorsque

nous sommes rentrés à l'hôtel.

--Misérable! s'écria Beppo, à la fin révolté par tant d'impudence.

--Eh! bon Dieu, je ne suis pas aussi coupable que vous le pensez,

répondit le cocher, nous devons, nous autres, domestiques de bonne

maison, faire tout ce qu'exigent nos maîtres si nous voulons conserver

nos places.

Vous devez, s'il y en a, connaître les raisons qui ont engagé mon maître

à agir ainsi qu'il l'a fait, et en tout état de cause je crois qu'il

vous serait plus avantageux de vous adresser à lui qu'à moi; voyez-le,

exigez de lui une somme proportionnée au dommage qu'il vous a causé; il

ne vous la refusera pas, car je suis certain qu'il ne serait pas flatté

de voir cette affaire aller devant les tribunaux, auxquels, pour me

disculper, je serais bien forcé de dire la vérité tout entière.

--Croyez-vous, en effet, votre maître capable de me donner une bonne

somme? Est-il riche?

--S'il est riche! on roule chez lui sur l'or et sur l'argent.

--Ah! ah!

--Croyez-moi, suivez le conseil que je vous donne, vous vous en

trouverez bien. Si, par hasard, vous n'étiez pas content de lui, vous

pourrez faire plus tard ce que vous voulez faire aujourd'hui.

--Qui me dit que si je vous laisse aller, il me sera possible de vous

retrouver plus tard, vous pouvez quitter le service de votre maître, la

France même.

Cette objection, à laquelle cependant il devait s'attendre, embarrassa

quelque peu le cocher, il ne trouva plus que des prières dans son

imagination.

--Ne me perdez pas, dit-il à Beppo, je suis certain, vous dis-je, que

vous n'aurez pas à vous plaindre de la générosité de mon maître; voyons,

laissez-moi aller, et je vais vous remettre les cinq cents francs que

j'ai reçus.

--Ecoutez, répondit Beppo, je vous laisserai la liberté et de plus votre

argent si vous me promettez de répondre avec sincérité aux questions que

je vais vous adresser.

Le cocher, on l'a déjà deviné, fit toutes les promesses qu'exigea Beppo.

--Quel est le nom de votre maître? demanda ce dernier.

--De Pourrières, répondit le cocher, et pour prouver à celui qui

l'interrogeait qu'il ne mentait pas, il exhiba son livret.

--Où demeure-t-il?

--Rue de Courcelle, faubourg Saint-Honoré.

--Quelles étaient les personnes qui étaient avec lui, dans la voiture,

le jour de l'accident?

--Madame la marquise de Roselly et M. le vicomte de Lussan.

--Où demeure la marquise de Roselly?

--Allée des Veuves, Champs-Elysées.

--Et le vicomte de Lussan?

--Rue de Varennes.

Beppo venait d'apprendre à peu près tout ce qu'il désirait savoir.

--Je ne vous retiens plus, dit-il au cocher, mais rappelez-vous que si

ce que je désire ne m'est pas accordé, je saurai vous retrouver.

--Je n'en doute pas, répondit le cocher, mais je ne crains rien, M. le

marquis est excessivement riche et très-généreux.

Beppo aurait dû recommander au cocher, qui probablement lui aurait obéi,

de ne parler à son maître ni de la rencontre qu'il venait de faire, ni

de ce qui s'était passé entre eux; mais il ne prit point cette

précaution, (on ne s'avise jamais de tout); cette négligence, jointe à

quelques autres circonstances dont une est déjà connue de nos lecteurs,

devait retarder la réussite de ses projets.

VI--Fuite.

La calèche de Salvador roulait rapide le long de la grande avenue des

Champs-Elysées, et pour seulement la suivre de loin, le cocher d'un

cabriolet de régie était forcé de fouetter vigoureusement le cheval,

assez bon cependant, attelé à son véhicule, ce que du reste il faisait

sans peine, désireux qu'il était de gagner la récompense promise par

celui qu'il conduisait.

Il est presque inutile de dire que ce cabriolet de régie avait été loué

par Beppo qui avait voulu acquérir la certitude que les renseignements

qu'il venait de se procurer étaient exacts.

Salvador, étendu sur les coussins moelleux de sa calèche, fumait un

cigare dont la fumée se perdait dans l'air en flocons bleuâtres.

--Mon édifice tremble sur sa base, se disait-il, il serait peut-être

sage de mettre entre moi et ceux qui veulent absolument s'occuper de mes

affaires, un espace difficile à franchir.

La calèche s'arrêta devant une élégante maison de l'allée des Veuves;

Beppo, bien certain alors que le cocher du marquis de Pourrières ne

l'avait pas trompé, donna l'ordre au sien de le conduire à la Préfecture

de police.

Toute la maison habitée par Silvia (c'était chez elle que s'était fait

conduire Salvador, qui voulait oublier quelques instants la vive

inquiétude à laquelle avait donné naissance ce qui venait de se passer

chez le juge d'instruction), était sens dessus dessous; le concierge

avait abandonné son logement, les autres domestiques couraient çà et là

comme des gens privés de sens.

--Ah! monsieur, dit une camériste à Salvador lorsqu'elle le vit entrer

dans l'antichambre, quel affreux malheur! madame la marquise...

--Qu'est-il donc arrivé à madame la marquise? s'écria Salvador.

--Entrez, M. le marquis répondit la camériste, madame sera bien aise de

vous voir; elle a déjà envoyé deux fois chez vous.

La camériste précéda Salvador qui entra dans la chambre de Silvia.

La marquise de Roselly était étendue sur une chaise longue, ses

vêtements étaient en désordre, ses cheveux, ses sourcils et ses cils

avaient été brûlés; le feu avait tracé sur son visage, sur son cou, sur

ses bras des sillons profonds et sanglants. Lorsque Salvador entra, un

chirurgien était occupé à poser des bandelettes sur ses nombreuses

plaies.

--J'ai du courage, monsieur, lui disait Silvia d'une voix rude et

saccadée; j'ai du courage, vous dis-je! répondez-moi donc avec

sincérité: je resterai, n'est-il pas vrai, horriblement défigurée?

--Je n'ai que l'espoir de vous empêcher de perdre la vue, répondit le

chirurgien, les traces du cruel événement dont vous avez été la victime,

doivent rester gravées sur votre visage.

--Malédiction! s'écria Silvia qui se leva de sa chaise malgré les

efforts du chirurgien, et s'approcha d'une glace. Malédiction! plus de

cheveux plus de sourcils, le visage couvert d'abominables cicatrices;

ah! je suis horrible.

--Qu'est-il donc arrivé? dit Salvador au chirurgien.

--Un de ces événements malheureusement trop communs, répondit celui-ci;

madame la marquise qui venait de cacheter une lettre, avait laissé près

d'elle la bougie dont elle venait de se servir, les fenêtres étaient

ouvertes, le vent fait voltiger près de la flamme, une des pattes du

bonnet de tulle dont elle était coiffée, elle s'enflamme, le feu se

propage, madame la marquise perd la tête, vous devinez le reste. Elle

aurait probablement perdu la vie, si ses gens, attirés par ses cris,

n'étaient pas venus à son secours.

Silvia qui dans son trouble n'avait pas remarqué Salvador, s'était

rejetée dans sa chaise longue; elle demeura quelques instants immobile,

et ne sortit de cette espèce de torpeur, que pour demander si le marquis

de Pourrières était enfin arrivé.

--Je suis ici, madame la marquise, lui dit Salvador.

--Que ne le disiez-vous? s'écria Silvia d'une voix altérée et qui

annonçait qu'une violente colère grondait dans son sein.

--Retirez-vous tous, laissez-moi seule avec monsieur, dit-elle après

quelques instants de silence.

Les domestiques et le chirurgien s'empressèrent d'obéir à cet ordre. Le

chirurgien sortit de l'appartement en haussant les épaules; cette femme

qui ne trouvait dans son coeur au moment où elle venait d'être la victime

d'un effroyable malheur, que des malédictions, ne lui inspirait pas la

moindre pitié.

--Eh bien! dit Silvia lorsqu'elle se trouva seule avec Salvador.

--C'est un bien grand malheur que celui qui vient de vous arriver, mais

soyez-en sûre, il ne changera rien aux sentiments que vous m'avez

inspirés.

--Je ne vous crois pas, vous ne voudrez pas traîner partout avec vous

une femme horriblement défigurée, vous ne m'aimiez que parce que j'étais

belle.

--La douleur vous rend injuste, ma chère Silvia, mais je crois que le

moment est mal choisi pour nous quereller; des affaires pressantes

m'appellent chez moi, je reviendrai près de vous lorsque vous serez un

peu plus calme.

--Vous voudriez déjà être bien loin de moi, n'est-ce pas? allez, M. le

marquis, allez, je ne veux pas vous retenir plus longtemps, lorsque

j'aurai besoin de vous voir, je saurai bien vous faire venir.

--Ecoutez-moi, Silvia, je suis las à la fin, de ne vous voir ouvrir la

bouche que pour entendre des menaces...

--Que je réaliserai, soyez en sûr, si vous me donnez le droit de me

plaindre de vous, je n'ai plus rien à perdre maintenant.

--Je vous le répète, le moment est mal choisi pour nous quereller; je

vous laisse donc; demain, dans quelques jours, vous souffrirez un peu

moins, je l'espère, et il est probable que vous serez plus raisonnable;

si vous désirez me voir, vous pouvez me faire demander.

Salvador n'attendit pas la réponse de Silvia pour sortir de chez elle.

--Voilà, se dit-il lorsqu'il fut installé dans la calèche, un concours

de fâcheuses circonstances, et ce drôle qui vient, à ce qu'il prétend,

de me rendre un important service. Qu'est-ce encore que cela?

La calèche était arrivée à la hauteur de l'arc de triomphe de l'Etoile;

Salvador donna à son cocher l'ordre de s'arrêter: descendez de votre

siége, lui dit-il, et venez me donner l'explication de ce que vous

m'avez dit dans la cour du palais de justice, surtout soyez bref.

Le cocher s'empressa d'obéir, il s'approcha d'une portière et raconta à

son maître ce qui s'était passé entre lui et Beppo.

--C'est bien, répondit Salvador après l'avoir écouté avec beaucoup

d'attention, vous avez bien fait de promettre à ce drôle, qu'on lui

payerait son oeil plus même qu'il ne valait. Je n'aurais pas cru, se

dit-il lorsque le cocher fut remonté sur son siége, que cet homme se

serait contenté d'un peu d'argent, il faut croire qu'il ne nous a pas

reconnus.

Après quelques tours dans la grande allée des Champs-Elysées, Salvador

rentra chez lui.

--Madame la marquise vient d'arriver de la campagne, lui dit son valet

de chambre qui était venu l'aider à descendre de voiture, et elle prie

monsieur, de vouloir bien prendre la peine de passer chez elle.

--Ma chère épouse arrive bien mal à propos, se dit Salvador; et

préoccupé de tout ce qui venait de lui arriver, il mit dans sa poche,

sans la lire, une lettre que son valet de chambre venait de lui

remettre.

Il passa de suite dans l'appartement de Lucie.

--Je n'espérais pas, lui dit-il, le bonheur qui m'arrive aujourd'hui.

Vous avez donc bien voulu, madame, vous rappeler que votre époux devait

éprouver le désir de vous revoir.

Le reproche indirect que ces paroles paraissaient renfermer étonna

singulièrement la pauvre Lucie.

--Je ne vous comprends pas, répondit-elle: je suis il est vrai, restée

assez longtemps près de mon amie, mais ça n'a été que parce que je

voulais vous laisser la liberté de terminer les affaires qui vous

retiennent encore à Paris; si j'avais prévu que vous éprouviez le désir

de m'avoir près de vous, depuis longtemps déjà je serais revenue.

--Pardonnez-moi, madame, je suis tellement contrarié que je suis

peut-être injuste.

--Oh! oui, bien injuste; demeurer près d'un mois sans m'écrire; j'étais

inquiète; je pouvais croire qu'il vous était arrivé quelque chose; mais

vous venez de me dire que vous étiez vivement contrarié; qu'est-ce

encore?

--Oh! rien, ou du moins peu de chose; quelques affaires que je ne puis

arranger aussi vite que je le voudrais, de sorte que nous ne pourrons

partir pour Pourrières que dans quelque temps.

--Il faut bien souffrir ce que l'on ne peut empêcher; du reste, le

retard dont vous vous plaignez n'en est pas un dans ce moment; je ne

pourrais, en l'état où je suis, supporter les fatigues d'un long voyage,

car celui que je viens de faire m'a pour ainsi dire brisée.

--C'est vrai, mon Dieu, vous êtes pâle, vos traits sont fatigués et moi

qui vous retiens; reposez-vous, ma chère Lucie, demain, je l'espère,

vous serez beaucoup mieux, et alors je vous dirai quel a été l'emploi de

mon temps pendant votre longue absence.

--Je suis fatiguée, il est vrai, mais je ne suis pas malade; je suis, je

vous l'assure, très en état de vous écouter.

--Non, non, j'ai à vous parler de chiffres, de mille choses arides qui

en ce moment vous rompraient la tête; demain... Je vais vous envoyer vos

femmes.

Salvador, bien aise de remettre au lendemain une explication à laquelle

il n'était pas préparé, s'empressa de sortir de l'appartement de sa

femme.

--Il est bon, se disait Lucie, qui le voyant marcher sur la pointe de

ses pieds afin de ne pas faire de bruit, était singulièrement touchée de

cette extrême prévenance, il est bon!

Pauvre créature abusée!

Lorsqu'il fut dans son appartement, Salvador se rappela la lettre qui

lui avait été remise par son valet de chambre lorsqu'il était descendu

de voiture; il la prit dans sa proche, alors seulement il remarqua la

forme insolite de son enveloppe, la grossièreté du papier sur lequel

elle était écrite et la mauvaise orthographe de sa suscription.

--Je ne reçois pas souvent de pareilles missives, dit-il après l'avoir

décachetée; est-ce une bonne ou une mauvaise nouvelle que celle-ci va

m'apprendre?

Voici ce que contenait cette lettre:

«Mon cher Rupin,

»Le _dabe_[647] Juste à qui je _coque_[648] cette

_babillarde_[649], me fait la promesse qu'il te la fera tenir.

»Tu m'as tant fait _affurer d'auber_[650], et tu t'es toujours si

_chouettement_[651] conduit envers _mézigue_[652], que je ne veux

pas négliger l'occasion de te rendre un important service.

»Tu as sans doute appris que par une _chouette sorgue_[653] la

_rousse_[654] est _aboulée_[655] à la _taule_[656], et que comme un

_macaron_[657] avait _mangé le morceau_ sur _nouzailles_[658] et

_bonni_[659] le _truc_[660] de la _planque_[661], tous les

_fanandels_[662] avaient été _servis_[663]. Grâce à l'obligeance

d'un vieux _fagot_[664] qui s'était fait _raille_[665] pour

_morfiller_[666] et auquel j'ai _collé dix mille balles_[667] dans

_l'arguemine_[668], j'ai pu me _cavaler_[669], et, à c'te

_plombe_[670], je suis si bien _planquée_[671], que je ne crains ni

_cognes_[672], ni _griviers_[673], ni _railles_[674], ni

_quart-d'oeil_[675], ni _gerbiers_[676].

»Je voudrais bien que tous les _chouettes zigues_[677] qui m'ont

fait _affurer du pèze_[678] puissent en dire autant;

malheureusement il n'en est pas ainsi, et j'ai bien le

_taffetas_[679] d'entendre dire bientôt que tous ceux qui

_rigolent_[680] encore à _Pantin_[681] viennent d'être fourrés dans

l'_tas de pierres_[682], car il est probable que ceux qui viennent

d'être _servis_[683] vont se _mettre à table_[684] et _manger sur

l'orgue_ de leurs _fanandels_[685]. Les _pègres_[686] à c'te heure

n'ont plus de probité.

»C'est pourtant toi, mon pauvre Rupin, qui est la cause de tout ça.

Voici comment:

»Tu n'as pas oublié c't'_escarpe_[687] qui, après avoir voulu

_buter_[688] une _largue_[689] sur le pont au Change, se jeta à la

_lance_[690] pour échapper à la poursuite de l'_abadis_[691] et que

tu fis _enquiller_[692] chez _mézigue_[693] au moment où il allait

être _paumé_[694]; eh bien! mon garçon, c'est à ce gueux-là que

nous devons tous nos malheurs. Il y a quelque temps qu'il vint me

trouver, il me conta un tas de _boniments_[695]; il me dit qu'il

venait de _travailler_[696] en _cambrouze_[697] avec des

_ouvriers_[698] qui venaient de _tomber malades_[699], qu'il était

parvenu à se _cavaler_[700] et qu'il voulait _goupiner_[701] à

_Pantin_[702]; il fit si bien que je lui accordai toute ma

confiance, je le présentai aux amis, enfin, je le traitai comme

s'il avait été mon _môme_[703].

Eh bien! sainte _daronne du mec des mecs_[704], c'était un

_raille_[705].

»C'est un _fanandel_[706] de Fanfan la Grenouille, Poil-aux-Lèvres,

un vieux _pègre_[707] qui est de la _boutique_[708], qui m'a appris

tout cela; il a même ajouté que l'on disait à la _cicogne_[709] que

Beppo (c'est le nom du _macaron_[710]) avait juré qu'il ne se

résiderait que lorsqu'il serait parvenu à mettre entre les mains

des _gerbiers_[711] le grand Richard, le Provençal, et toi.

»Tu feras mon garçon, de l'avis que je viens de te donner, l'usage

que tu voudras, si tu es aussi bien caché que je le suis, tu peux

rester à _Pantin_[712], mais s'il n'en est pas ainsi, je te

conseille de filer au plus vite, car il paraît que ce Beppo, tout

_rousse_[713] qu'il est, est un solide luron, et que c'est plutôt

parce qu'il t'en veut, que pour gagner de l'argent qu'il s'est mis

à faire _servir_[714] les amis.

»Adieu, mon cher Rupin, tu n'entendras probablement plus parler de

moi, car je vis toute seule comme un vieux loup, et pour mieux

cacher mon jeu, je me suis fait dévote, je vais même à confesse.

C'est drôle, n'est-ce pas? Eh bien, tu ne me croiras pas, et pour

tant c'est vrai, mon confesseur est un si brave homme, il parle si

bien de toutes les _loffitudes_[715] de la religion, que j'ai

quelquefois l'envie de prendre au sérieux tout ce qu'il me dit, et

de lui faire une vraie confession, afin d'obtenir une bonne

absolution. Du reste, j'ai _rengracié_[716], je n'ai pas envie de

finir mes jours au _collége_[717], ce qui pourrait bien m'arriver,

si je me laissais prendre.

»Ah! si j'avais tant seulement auprès de moi ma pauvre petite

Nichon.

»Adieu encore une fois, mon cher Rupin! rappelle-toi quelquefois,

»_Marie-Madeleine-Colette Comtois, dite_

»_Sans-Refus._»

Vieille folle! se dit Salvador, après avoir achevé la lecture de cette

lettre qu'il déchira en mille petits morceaux qui furent jetés au vent;

vieille folle! si je savais où te trouver, je te porterais l'adresse de

ta fille, car je serais à l'heure qu'il est bien aise d'être débarrassé

d'elle.

La lettre qu'il venait de recevoir fit faire à Salvador des réflexions

sérieuses et dont nos lecteurs ont déjà sans doute prévu le résultat.

Les vrais mystères de Paris · 第 83 / 99 段