Le montreur de bêtes prit quatorze pièces de cinq francs qu'il remit à
Fortuné.
--Est-ce ton compte? lui dit-il.
--Je ne vous en demande pas davantage, répondit le jeune homme. Il mit
les quatorze pièces de cinq francs dans sa poche et sortit
précipitamment de la baraque couverte en toile, dans laquelle s'était
passée la scène que nous venons de rapporter.
Quinze jours après avoir quitté le montreur de bêtes, Fortuné, qui
s'était procuré à Lyon un costume assez propre, entrait à Paris par la
barrière d'Italie, riche seulement de trois pièces de cinq francs et de
beaucoup d'espérance.
Il alla se loger dans le plus modeste hôtel garni du quartier
Saint-Marcel, et après une journée consacrée au repos (il venait de
faire à pied environ deux cents lieues), il se mit à chercher de
l'occupation.
C'était, pour nous servir d'une expression populaire, chercher une
aiguille dans une botte de foin. Qui voudrait se charger d'un jeune
homme dont les membres grêles n'annonçait pas une grande force, qui ne
savait rien ou presque rien et qui ne pouvait se recommander de
personne; ce fut donc en vain que le pauvre garçon alla de porte en
porte, offrant de donner tout son temps en échange du plus modique
salaire; on l'avait repoussé à Genève parce qu'on ne le connaissait pas.
Fortuné ne voyait pas, sans éprouver un certain effroi, diminuer
sensiblement son petit pécule; que ferait-il lorsqu'il ne lui resterait
plus rien? volerait-il, demanderait-il l'aumône? ces deux actions lui
inspiraient une répugnance presque égale.
Un des commensaux du misérable hôtel garni dans lequel il logeait,
auquel il avait fait la confidence de sa triste position, lui avait
donné le conseil de se faire soldat; Fortuné alla trouver le capitaine
de recrutement de la Seine.
M. Gibassier fut forcé de le refuser; les médecins l'avaient trouvé
beaucoup trop faible de complexion, et puis, d'ailleurs, il n'était pas
porteur des pièces nécessaires; mais le digne militaire, touché de son
extrême misère et de son désespoir, lui donna une pièce de cinq francs.
--Il y a de bonnes âmes ici-bas, se dit Fortuné après avoir reçu cette
aumône qui arrivait fort à propos (il avait dépensé la veille ses
derniers sous), ne perdons pas courage, Dieu ne veut pas que je meure de
faim.
Il se remit à chercher de l'occupation.
Un coutelier voulut bien l'occuper trois jours de la semaine, à raison
de deux francs par jour, pour tourner la roue de sa machine à repasser.
Il resta près de six mois chez ce coutelier, qui, faute d'ouvrage, fut à
la fin forcé de le renvoyer.
Fortuné, pendant les six mois qui venaient de s'écouler, avait acquis
une certaine expérience; son patron lui avait appris, que, dans une
ville comme Paris, un homme intelligent et qui sait se contenter de peu,
peut trouver mille moyens honnêtes de gagner sa vie; ramasser dans les
rues les vieux bouchons pour les vendre aux fabricants de veilleuses;
suivre les _lions_ à la piste et ramasser les cigares qu'ils jettent à
moitié consumés, pour en faire des cigarettes qui seront vendues à des
_lions_ d'un ordre inférieur; ouvrir les portières à la porte des
spectacles et des bals; poser, en temps de pluie, une planche sur les
ruisseaux; savonner les chiens; vendre des allumettes chimiques
allemandes, des cahiers de papier à lettre à deux sous; petits métiers
dont les bénéfices, il est vrai, ne sont pas considérables, mais qui,
cependant, nourrissent ceux qui les exercent.
Fortuné, sans doute, se serait déterminé à adopter l'une ou l'autre de
ces industries, si, peu de jours après sa sortie de chez le coutelier,
il n'était pas tombé malade.
Le maître de l'hôtel garni dans lequel il logeait le fit transporter à
l'Hôtel-Dieu.
Sa maladie fut longue, mais enfin il guérit, et, par une sombre et
froide matinée d'automne, on le mit à la porte de l'hospice; le médecin,
qui la veille avait signé son billet de sortie lui avait recommandé de
se vêtir bien chaudement, tant que durerait sa convalescence, de boire
un peu de vin de Bordeaux et de ne manger que des aliments sains et
nourrissants, Fortuné avait, en effet, bien besoin de tout cela; les
mille privations qu'il supportait depuis si longtemps, l'avaient
tellement affaibli, que, pour marcher, il était forcé de s'appuyer
contre les murailles.
Il mit plus de deux heures à franchir le court espace qui sépare
l'Hôtel-Dieu du modeste hôtel garni qu'il habitait avant son entrée à
l'hôpital; il croyait, le pauvre garçon, que son hôte ne refuserait pas
de le recevoir; son attente fut trompée.
--Votre chambre est louée, mon garçon, lui répondit l'hôtelier après
avoir patiemment écouté sa très-humble supplique, et il ne m'en reste
pas une en ce moment dont je puisse disposer; allez, mon ami, allez, et
que Dieu vous bénisse.
Fortuné sortit la mort dans l'âme; après avoir longtemps marché au
hasard, épuisé de fatigue et de besoin, il tomba sur le trottoir.
Des sergents de ville passèrent qui le conduisirent au corps de garde le
plus voisin.
Les soldats partagèrent avec lui leur maigre pitance, et le couvrirent
de la capote de bure du factionnaire.
Le lendemain matin, Fortuné fut conduit devant un commissaire de police,
auquel il raconta toute son histoire.
Ce commissaire de police l'écouta très-patiemment, et comme de ce qu'il
venait d'entendre il résultait la preuve que le pauvre diable n'exerçait
habituellement ni métier, ni profession, qu'il n'avait ni domicile, ni
moyens assurés d'existence et que par conséquent l'art. 270 du code
pénal ainsi conçu: «Les vagabonds ou gens sans aveu sont ceux qui n'ont
ni domicile certain, ni moyens de subsistance, et qui n'exercent
habituellement ni métier, ni profession,» pouvait lui être appliqué, il
chargea deux soldats de le conduire à la préfecture de police. Il était
depuis deux jours dans cette prison, confondu avec la tourbe infâme des
habitués du dépôt, lorsqu'il fit la rencontre de la femme Adélaïde
Moulin dans l'antichambre d'un juge d'instruction.
Nous avons vu qu'il la prit entre ses bras et qu'il la serra longtemps
contre sa poitrine.
--Vous ne m'en voulez donc pas? lui dit-elle.
--Eh! pourquoi vous en voudrais-je? vous ne m'avez abandonné que parce
que vous avez été forcée de quitter Genève pour éviter d'être mise en
prison, et peut-être que vous n'étiez pas plus coupable que je ne
l'étais lorsqu'on m'emprisonna pour la première fois, que je ne le suis
maintenant.
Fortuné raconta alors à la femme Moulin tout ce qui lui était arrivé
depuis le jour où il fut recueilli par le bon père Humbert, dont il ne
pouvait parler sans verser des larmes amères, jusqu'à celui où il était
arrivé.
--Pauvre enfant! lui dit la vieille femme, après l'avoir écouté, vous
avez bien souffert, et c'est moi qui suis la cause première de tous les
malheurs qui sont venus vous affliger, mais je vais tâcher de réparer le
mal que je vous ai fait, et je réussirai, je l'espère; ce n'est pas en
vain que Dieu aura permis que nous nous rencontrassions ici.
Un gendarme qui venait chercher Fortuné pour le conduire dans le cabinet
de son juge, interrompit cet entretien.
--Prenez ceci, dit la femme Moulin, en mettant deux pièces de vingt sous
dans la main du jeune homme, faites-vous donner quelques bouillons, un
peu de bon vin, soignez-vous et espérez.
--Adieu, adieu, ma bonne tante, répondit Fortuné, qui ne comprenait pas
grand'chose aux discours de la femme Moulin; hélas! peut-être qu'il ne
me sera plus permis de vous revoir.
--Espérez, répéta la femme Moulin.
Fortuné fut forcé de suivre dans le sombre couloir qui conduit aux
cabinets de messieurs les juges d'instruction le gendarme chargé de le
conduire.
Peu de temps après, un autre gendarme vint chercher la femme Moulin, qui
fut à son tour conduite dans le cabinet d'un magistrat instructeur.
V.--Un coin du voile se déchire.
Salvador venait d'achever sa toilette, et il allait sortir pour se
rendre chez Silvia, lorsque son valet de chambre lui apporta une lettre
qui venait d'être déposée chez le concierge de l'hôtel, auquel on avait
fait la recommandation de la remettre à l'instant même à M. le marquis
de Pourrières.
Comme cette lettre était ornée du cachet d'un de messieurs les juges
d'instruction de la Seine, Salvador s'empressa de l'ouvrir. Voici ce
qu'elle contenait:
«Monsieur le marquis,
Veuillez prendre la peine de passer de suite à mon cabinet; j'ai à
vous faire une communication qui, je dois le croire, vous comblera
de joie.
J'ai l'honneur, etc.»
Ceci, se dit Salvador après avoir lu, ne ressemble pas à un mandat de
comparution; je crois que je puis sans me compromettre me rendre à
l'invitation de cet estimable juge... La communication me comblera
peut-être de joie... Je n'y comprends rien; si c'était un piège?... Ce
n'est pas probable; et puis, après tout, au bout le bout.
Salvador sonna.
--La voiture! dit-il au valet qui se présenta à cet appel.
--Les chevaux sont attelés, répondit le domestique.
Salvador descendit et donna l'ordre au cocher anglais de Silvia, qu'il
avait pris à son service depuis l'aventure du bois de Vincennes, de le
conduire au palais de justice.
Il fut de suite introduit dans le cabinet du juge d'instruction qui
l'avait fait demander; ce magistrat se leva pour le recevoir et lui
présenta un fauteuil.
--Décidément, se dit Salvador après avoir répondu comme il le devait aux
politesses du digne magistrat, décidément je n'ai rien à craindre.
Il y avait dans le cabinet, outre le juge et Salvador, une vieille
femme, assise sur une modeste chaise de paille et un grand et robuste
gendarme chargé de veiller sur elle.
--Connaissez-vous monsieur? dit le juge à la vieille femme, lorsque
Salvador se fut assis.
--Je n'ai jamais vu monsieur, répondit la vieille femme, je ne puis donc
avoir l'honneur de le connaître.
Le juge, évidemment, ne s'attendait pas à cette réponse, qui parut
l'étonner beaucoup.
--Et vous, monsieur, dit-il à Salvador, connaissez-vous cette femme?
Salvador regarda attentivement la vieille femme qui paraissait aussi
étonnée que le juge.
--Je ne l'ai jamais vue, répondit-il.
--C'est singulier, dit le juge en se grattant le front. Monsieur est le
marquis Alexis de Pourrières; continua-t-il en s'adressant à la vieille.
La femme Moulin se leva de sa chaise avec tant de précipitation, que le
gendarme, croyant sans doute qu'elle voulait s'évader, alla se placer
devant la porte.
Elle s'approcha de Salvador, qu'elle examina avec beaucoup d'attention.
--Monsieur n'est pas le marquis Alexis de Pourrières! dit-elle, lorsque
cet examen fut terminé. Il y a, entre les traits de monsieur et ceux du
marquis Alexis de Pourrières, une certaine analogie, qui peut tromper au
premier coup d'oeil; mais c'est tout; monsieur est plus grand et plus
fortement constitué, ses yeux sont bleus, ceux du marquis sont noirs.
Ces dernières paroles, de la femme Moulin, firent naître une légère
pâleur sur le visage de Salvador. Cette pâleur, le juge pouvait l'avoir
remarquée. Salvador, qui croyait la position dans laquelle il se
trouvait, beaucoup plus périlleuse qu'elle ne l'était en réalité, voulut
qu'il fût possible de l'attribuer à la colère.
--Que signifie cette ridicule comédie? s'écria-t-il en s'adressant au
juge, et que me veut cette femme que je ne connais pas et que je n'ai
pas l'envie de connaître?
--Calmez-vous, M. le marquis, répondit le magistrat, calmez-vous, je
vous en prie; je vais vous donner l'explication de ce qui vient de se
passer. Voudrez-vous bien répondre à quelques questions que je vais
avoir l'honneur de vous adresser?
--Je suis prêt à vous obéir.
--Vous avez confié, pour l'élever, à une femme Adélaïde Moulin, de
Genève, un fils naturel, reconnu par vous, que vous aviez eu de la
demoiselle _Jazetta Louiset_, née à Marseille, et fille d'un maître
d'armes de cette ville?
Salvador n'eut pas besoin d'en entendre davantage pour deviner que la
vieille femme, qui venait de refuser de le reconnaître, n'était autre
que la femme Moulin, de Genève, et que c'était parce qu'on avait
retrouvé le jeune Fortuné, que le juge d'instruction l'avait fait
demander; les termes de la lettre qu'il lui avait écrite, ne lui
laissaient aucun doute à cet égard.
--Ah! si j'avais su, se dit-il, j'aurais de suite reconnu cette femme;
j'aurais serré contre mon coeur le jeune Fortuné, qui attend sans doute,
dans une pièce voisine, le moment d'entrer en scène, et tout aurait été
dit; mais je me suis trop avancé pour retourner en arrière.
--Il est vrai, monsieur, dit-il au juge, lorsque je revins en France,
après de nombreux voyages, j'appris que la femme à laquelle j'avais
accordé ma confiance, s'en était montrée indigne, qu'elle n'avait pas
fait donner à mon fils l'éducation qu'il devait recevoir, que
contrairement à mes ordres elle lui avait laissé ignorer le nom qu'il
devait porter un jour, et qu'enfin, forcée de quitter la ville de
Genève, pour se soustraire aux justes poursuites des magistrats, elle
avait abandonné mon malheureux fils. Ce sont les magistrats municipaux
de la ville de Genève qui m'ont appris tout ce que je viens de vous
dire.
Vous savez sans doute le reste: comment mon fils, ayant été injustement
accusé du meurtre de l'homme bienfaisant qui avait pris soin de son
enfance, fut forcé de quitter Genève.
Le magistrat fit un signe affirmatif.
--Je n'ai pas cessé, continua Salvador, de faire, pour découvrir les
traces du pauvre Fortuné, tout ce qu'il était possible de faire.
Dernièrement encore, une personne de mes amis était à Genève, et je la
priai de tenter encore quelques démarches; voici ce qu'elle me répondit:
Salvador avait justement sur lui une des lettres que Servigny lui avait
adressées de Genève; c'était celle par laquelle le mari de Laure lui
apprenait que Fortuné, a sa sortie de Genève, s'était joint à la troupe
d'acrobates et de chiens savants de M. de Riberpé; il la remit au
magistrat, qui la lut avec beaucoup d'attention.
--C'est singulier, dit ce digne homme, s'il était permis d'ajouter foi
aux discours de cette femme, je croirais que le jeune homme qui, d'après
ce qu'elle lui a dit, prétend être votre fils, l'est en réalité; car,
ils paraissent tous deux parfaitement instruits des particularités qui
concernent la femme Moulin de Genève et le jeune Fortuné.
--Monsieur! n'est pas le marquis Alexis de Pourrières, répéta la femme
Moulin.
--Taisez-vous, malheureuse, s'écria le juge; n'augmentez pas vos torts
en soutenant avec acharnement une pareille absurdité, songez qu'une
punition sévère!
--Monsieur! Monsieur! reprit la femme Moulin, ne me condamnez pas sans
m'entendre; tout ceci est couvert d'un voile mystérieux, que vous
parviendrez à déchirer avec l'aide de Dieu. Voici une lettre du marquis
de Pourrières, que j'ai conservée par hasard, c'est déjà un commencement
de preuve.
Le juge prit la lettre, qu'il remit, après l'avoir examinée, entre les
mains de Salvador.
--C'est effectivement moi qui ait écrit cette lettre, dit celui-ci.
--Eh bien, monsieur, s'écria Adélaïde Moulin, écrivez quelques lignes
que vous soumettrez à M. le juge, il verra si je lui en impose, lorsque
je lui dis que vous n'êtes pas le marquis Alexis de Pourrières.
Salvador, sans attendre que le juge joignît un ordre à la demande de la
femme Moulin, prit une plume et du papier, et transcrivit les premières
lignes et la signature de la lettre qu'on venait de lui remettre.
Il y avait entre l'écriture et la signature des deux pièces une telle
identité, que tous ceux qui ne savaient pas que Salvador était, ainsi
que nous l'avons déjà dit, un très-habile faussaire et qu'il s'était
appliqué à contrefaire l'écriture d'Alexis de Pourrières, devaient
nécessairement croire qu'elles avaient été tracées par la même main.
--Reconduisez cette femme, dit le juge au gendarme, après avoir examiné
la pièce de comparaison.
--Monsieur, dit la malheureuse femme, vous n'avez pas fait encore tout
ce qu'il faut faire, songez que dans cette affaire, ce n'est point de
moi qu'il s'agit, mais de l'avenir d'un malheureux jeune homme qui a
déjà beaucoup souffert.
--C'est bien, madame, c'est bien, répondit le juge. Je sais quels sont
mes devoirs.
La femme Moulin, forcée de suivre son conducteur, sortit du cabinet et
laissa seuls Salvador et le juge.
--Ce qui vient de se passer m'étonne au dernier point, quel peut être le
but de cette femme en cherchant à se faire passer pour celle dont, par
un hasard singulier, elle porte le nom?
--Mais celui d'extorquer une récompense, en faisant passer un imposteur
pour le fils que je n'ai pas cessé de regretter.
--Détrompez-vous, monsieur le marquis, le jeune homme, j'en suis
certain, n'est point un imposteur. J'ai interrogé ce malheureux, toutes
ses réponses m'ont paru être l'expression de la vérité.
--Ah! monsieur, si l'espérance que vos discours me permettent de
concevoir, se réalise, je serai le plus heureux des mortels.
--Elle se réalisera, monsieur le marquis, quelque chose me dit que vous
avez retrouvé le fils que vous regrettez si vivement.
--Ne négligez rien, monsieur, n'épargnez ni les soins, ni l'argent, s'il
devient nécessaire d'en dépenser.
--Soyez tranquille, monsieur le marquis, je sais quelle est la tâche qui
m'est imposée, et je saurai m'en montrer digne, j'écrirai à Genève, je
ferai même, si cela devient nécessaire, venir à Paris des personnes qui
ont été à même de connaître le jeune Fortuné et la femme Moulin et je
suis persuadé d'avance, que le résultat des investigations auxquelles je
vais me livrer sera celui que nous espérons, vous et moi; vous pourrez
alors en toute sûreté serrer entre vos bras le fils que, jusqu'à ce
jour, vous avez cru perdu à jamais, et la femme que vous venez de voir,
et dont je vous l'avoue, la conduite me paraît inexplicable, sera ou
justifiée ou démasquée.
--Je souhaite bien vivement, monsieur, que vos prévisions se réalisent.
--Elles se réaliseront, monsieur le marquis, elles se réaliseront,
gardez-vous d'en douter.
--Puisqu'il en est ainsi, monsieur, permettez-moi de déposer entre vos
mains cette petite somme (Salvador prit dans son portefeuille un billet
de cinq cents francs, qu'il posa sur le bureau du juge). Je désire que
le jeune homme dont vous venez de me parler, et qui peut être est mon
fils, ne manque de rien.
--Votre désir est trop naturel, pour qu'il ne soit pas exaucé, je
donnerai des ordres en conséquence.
--Ce sera, monsieur, me rendre un important service; mais vous ne m'avez
pas dit quelle était la faute pour laquelle on retenait ce malheureux en
prison, se serait-il, hélas! rendu indigne du nom, qu'il est, selon
toute apparence, destiné à porter.
--Rassurez-vous, monsieur le marquis, ce jeune homme, quel qu'il soit,
est tout à fait digne de vous appartenir.
--Ah! vous me rendez la vie, je craignais, je l'avoue, de me voir forcé
de regretter d'avoir retrouvé un fils que je pleure depuis si longtemps.
Après avoir échangé encore quelques paroles avec le juge d'instruction,
Salvador sortit du cabinet de ce brave et digne magistrat. Sa voiture
l'attendait au pied du grand escalier du palais.
Le cocher était absent, il avait confié la garde de ses chevaux au
chasseur, de sorte que Salvador fut obligé de l'attendre quelques
minutes.
Il le vit sortir en courant, d'un cabaret situé sur la place du palais
de justice, en face de l'escalier qui conduit à la salle des Pas-Perdus.
--Que signifie ceci! dit-il au cocher, qui paraissait avoir bu le
contenu de plus d'une bouteille, vous me mettez dans la nécessité de
vous attendre.
--Ne me grondez pas, monsieur le marquis, répondit le cocher d'un ton
qui annonçait qu'il était sûr de lui-même, je viens de vous rendre,
sans que cela paraisse, un fameux service.
--Oh! ça c'est vrai, ajouta le chasseur, jaloux de venir en aide à son
camarade qu'il avait, sans doute, et à plusieurs reprises, remplacé au
cabaret.
--C'est bien, messieurs les drôles, dit Salvador que ce petit événement,
après ce qui venait de lui arriver, intriguait passablement, vous me
donnerez l'explication de votre conduite lorsque nous serons rentrés à
l'hôtel.
Nous dirons ce qui s'était passé dans la cour du palais de justice
pendant le temps que Salvador était dans le cabinet du juge
d'instruction.
Le cocher anglais était descendu de son siége, et il se promenait avec
son camarade le chasseur près de la voiture confiée à sa garde,
lorsqu'il fut abordé par un homme proprement vêtu, dont l'oeil droit
était caché sous un bandeau de taffetas noir; cet homme le saisit par le
bras, et la pression fut tellement forte, que le cocher, bien qu'il fût
vigoureux, ne se formalisa pas de cette manière assez cavalière
d'aborder les gens; il avait deviné qu'il avait rencontré un gaillard
très-capable de lui tenir tête.
--Vous ne me reconnaissez pas! dit cet homme à l'automédon du marquis de
Pourrières.
--Je ne vous connais pas, répondit le cocher.
Il mentait, il avait parfaitement reconnu l'homme qui venait de
l'aborder, c'était celui auquel, quelques mois auparavant il avait, pour
gagner une prime de vingt-cinq louis, enlevé un oeil à l'aide de son
fouet.
--C'est possible, dit Beppo; vous allez cependant me suivre chez le
commissaire de police.
La blessure de Beppo, que nous avons laissé sous la garde de deux
agents de police dans la maison de la mère Sans-Refus, après l'évasion
de cette femme et l'arrestation des bandits qui fréquentaient
habituellement son bouge, s'étant trouvée beaucoup moins dangereuse
qu'on ne l'avait cru d'abord, il avait pu, après quelques jours, être
transporté dans un hospice, il n'avait pas voulu, craignant d'inquiéter
sa mère, qu'on le menât chez lui; il avait écrit à cette brave femme
qu'il venait de commencer un voyage qui le retiendrait hors de Paris
quelques mois; il lui recommandait en même temps de prendre le plus
grand soin de Georgette, à laquelle, disait-il, il s'intéressait
vivement.
La bonne femme devait d'autant plus volontiers se conformer à ses
intentions relativement à cette fille, que la bonté de son coeur la
portait naturellement à faire tout ce qui était bien; et qu'elle croyait
(à tort), que son fils éprouvait pour cette fille un amour qui lui
ferait oublier celui que lui avait inspiré la marquise de Roselly.
Grâce aux soins qui lui furent prodigués par les célèbres médecins
chargés du service de l'hôpital dans lequel il avait été transporté, il
fut guéri en moins de temps qu'il ne l'espérait lui-même. Le couteau du
grand Louis avait glissé sur l'épine dorsale, et avait seulement
profondément entamé l'une des deux omoplates.
Lorsqu'il eut recouvré la santé, il fut conduit devant son patron,
auquel il crut devoir se plaindre de l'espèce d'arrestation qu'il avait
été obligé de subir. Celui-ci lui fit observer que ce n'était que dans
son intérêt et afin de ne pas le _brûler_[646] que l'on avait pris la
mesure dont il se plaignait, et il lui demanda si malgré ce qui s'était
passé, il avait conservé l'espoir de mettre entre les mains de la
justice les chefs de la bande dont, grâce à lui, on avait pu prendre
presque tous les soldats. Beppo répondit qu'il accomplirait la tâche
qu'il s'était imposée, et son patron, après lui avoir donné les louanges
que méritaient son zèle et son dévouement, et offert une récompense
pécuniaire qu'il refusa, lui permit de se retirer.
Son premier soin, dès qu'il fut libre, fut de se rendre chez sa mère; la
bonne femme, grâce à la lettre qu'il lui avait écrite, n'avait pas trop
souffert pendant son absence, qui n'avait pas, du reste, été aussi
longue qu'il l'avait annoncée; elle lui prodigua les témoignages de la
plus vive tendresse et lui présenta Georgette, dont Beppo, à son grand
étonnement, ne lui parlait pas.
Il n'y avait pas plus de deux mois que cette malheureuse fille avait
quitté l'atmosphère empestée dans laquelle elle avait presque toujours
vécu, et cependant elle n'était déjà plus la même que celle que nous
avons vue, ivre d'eau-de-vie, dans le bouge de la rue de la Tannerie.