partie du dernier appartement octroyé à la malheureuse reine de France
par les Brutus de 1793, lui servait à la fois d'antichambre et de salle
à manger.
Le premier étage du bâtiment éclairé sur la cour des femmes, auquel on
arrive par un large escalier en pierre de taille, éclairé seulement par
la lueur pâle et tremblottante d'une lampe fumeuse et qui semble avoir
été taillée dans le roc, est composée à droite de quelques chambres
destinées aux prisonniers privilégiés. (Ces chambres sont assez
commodes, quelques-unes ont été décorées par leurs hôtes avec infiniment
de goût. L'une d'elles a été habitée par le prince Louis Napoléon.) A
gauche des chambres dortoirs destinées au commun des martyrs. Ces
chambres, garnies les unes de trois, les autres de quatre lits, sont
tenues constamment dans un état parfait de propreté; les couchers sont
composés d'une paillasse de paille ordinaire, d'un matelas d'assez bonne
laine, d'un traversin, de deux belles et bonnes couvertures, de draps de
toile de bonne qualité, changés tous les mois. Ce coucher est celui de
toutes les maisons d'arrêt du département de la Seine (la préfecture de
police exceptée, où on ne l'obtient qu'en payant assez cher); où l'on
se trouve le mieux, c'est, dit-on, à la duchesse de Berri que les
prévenus du département de la Seine doivent cet adoucissement à leur
sort, adoucissement qui est refusé à tous ceux des autres départements
qui n'ont pas le moyen de le payer.
Il fait beau; les dortoirs viennent d'être ouverts; les femmes détenues
à la conciergerie sont toutes rassemblées dans la cour que nous avons
essayé de décrire; les unes vieilles et presque infirmes se sont assises
sur un banc de bois qu'elles ont placé devant la voûte sous laquelle
elles se promènent lorsque le temps est mauvais; elles veulent profiter
de quelques rayons de soleil qui sont venus visiter leur prison;
d'autres, un peu plus ingambes, se promènent lentement en savourant
quelques prises de tabac; cette consolation du prisonnier, que nos
modernes philanthropes, promoteurs enthousiastes de systèmes empruntés
aux Anglais et aux Américains, veulent supprimer, nous ne savons pour
quel motif; d'autres encore toutes jeunes, quelques-unes jolies, jouent
à ce que l'on est convenu de nommer les jeux innocents, à la main
chaude, au colin-maillard, lisent des romans, travaillent ou se livrent
au plaisir de la conversation; si ce n'était la bigarrure des costumes
presque tous sordides et dépenaillés, les quelques physionomies hâves et
terreuses sur lesquelles le vice a imprimé son ignoble cachet, il serait
presque permis de se croire dans la cour d'un pensionnat lorsque les
jeunes pensionnaires se livrent, sous les yeux sévères de leurs
surveillantes, à des distractions qui conviennent à leur âge; car, ainsi
que nous venons de le dire, la plus grande partie des prisonnières sont
jeunes, et plusieurs joignent à la jeunesse une irréprochable beauté ou
une gracieuse gentillesse; mais, pour qu'il en fût ainsi, il faudrait
se boucher les oreilles afin de ne point entendre les paroles qui
sortent de la bouche de ces femmes qui toutes, jeunes et vieilles, ont à
se reprocher quelques crimes.
C'est à dessein que nous disons crimes; nos lecteurs savent sans doute
que la conciergerie n'est l'antichambre que de la cour d'assises; c'est
ailleurs que sont les antichambres des tribunaux de police
correctionnelle.
Nous ne rapporterons pas les discours de ces malheureuses femmes; assez
d'ignobles tableaux ont passé sous les yeux de nos lecteurs et nous ne
craignons pas de le dire, nous ne pouvons nous déterminer à écrire
quelque chose qui pourrait enlever à la femme quelques-uns des fleurons
de la couronne dont, grande dame ou grisette, nous nous plaisons à la
parer. Et puis d'ailleurs, avons-nous bien le droit de crier si fort que
nous le faisons contre des crimes que, presque toujours, nous faisons
commettre? contre des vices dont ne seraient pas affligées les pauvres
faibles créatures qui composent la moitié du genre humain, si nous leur
accordions toujours la protection désintéressée à laquelle elles ont
droit et si notre organisation sociale ne forçait pas la fille du pauvre
à se prostituer pour vivre; si beaucoup d'entre nous enfin ne s'étaient
pas insensiblement habitués à regarder comme des choses destinées de
toute éternité à servir à leurs plaisirs et qu'ils peuvent briser sans
remords lorsqu'il en sont las, celles parmi lesquelles se trouvent leurs
mères et leurs soeurs.
La voix retentissante du surveillant préposé à la garde du guichet
intermédiaire, vint tout à coup interrompre la conversation et les jeux
des prisonnières rassemblées dans la cour de la conciergerie.
--Adélaïde Moulin, à l'instruction!
A l'audition de ce nom, une femme assez proprement vêtue, que les
maladies plus que l'âge encore avaient rendue faible et valétudinaire,
se leva du banc sur lequel elle était assise, et s'avança péniblement en
s'appuyant contre la muraille, vers la sortie de la cour qui conduit
directement au guichet intermédiaire.
Une de ses jeunes compagnes d'infortune, touchée des efforts qu'elle
était obligée de faire, courut à elle et la soutint jusqu'à ce qu'elle
fût sortie de la cour.
La jeunesse est presque toujours compatissante.
Le guichetier remit la femme Adélaïde Moulin à un gendarme qui lui fit
parcourir les mille passages souterrains qui unissent ensemble la
conciergerie, la préfecture de police et le palais de justice, pour la
conduire dans l'antichambre d'un juge d'instruction.
Un autre gendarme avait pris, au même moment, dans une des
_souricières_[641] du palais de justice, un jeune homme âgé à peine de
vingt ans, qu'il avait amené dans la pièce où se trouvait déjà la femme
Adélaïde Moulin.
Ce jeune homme, doué d'une physionomie intéressante et empreinte d'une
remarquable expression de douceur, était extrêmement pâle; son abondante
chevelure noire, belle encore quoique très-négligée, le cercle bistré
qui entourait ses yeux, de la même couleur que ses cheveux, ses membres
amaigris et ses lèvres décolorées révélaient une victime de cette
extrême misère des grandes villes, qui saisit les enfants du peuple à
leur sortie du berceau pour ne les quitter que lorsqu'ils sont descendus
dans la tombe.
Ce jeune homme et la femme Adélaïde Moulin furent placés par hasard, sur
le même banc, à côté l'un de l'autre.
Cette femme que la misère et la maladie avait considérablement vieillie,
et qui cherchait à deviner les questions qui allaient lui être adressées
par le magistrat instructeur afin de se préparer des réponses de nature
à la faire paraître moins coupable qu'elle ne l'était, ne remarqua pas
d'abord son jeune compagnon d'infortune, mais son attention fut à la fin
attirée par une petite toux sèche qui s'échappa de la poitrine du jeune
homme, et qui fut suivie d'un léger crachement de sang.
--Vous souffrez, lui dit-elle.
--Oh! ce n'est rien, répondit le malheureux jeune homme, une légère
irritation de poitrine, je suis habitué à cela.
La température était humide, et le jeune homme, couvert seulement du
vêtement de toile alloué aux prisonniers nécessiteux par la munificence
administrative, tremblait de tous ses membres.
--Vous avez froid? ajouta la vieille femme.
--En effet, répondit le jeune homme, ce vêtement est un peu léger pour
le temps qu'il fait, et la salle où je viens de passer plus de trois
heures avant d'être amené ici est vaste et humide; mais qu'y faire, il
faut bien endurer ce qu'on ne peut empêcher, je suis d'ailleurs habitué
à toutes les souffrances.
--Un nouvel accès de toux l'empêcha d'en dire davantage.
Les efforts qu'il venait de faire avaient légèrement coloré ses joues
pâles, cette couleur fugace donna à sa physionomie une expression toute
nouvelle; la vieille femme, qui depuis quelques instants l'examinait
attentivement, laissa à la fin une sourde exclamation s'échapper de sa
poitrine.
--Je ne me trompe pas, dit-elle, c'est bien lui! Ah! béni soit Dieu qui
veut bien me fournir l'occasion de réparer aujourd'hui le mal que j'ai
fait autrefois.
--Qu'avez-vous donc, madame? dit à son tour le jeune homme, auquel les
traits flétris de sa voisine rappelaient confusément ceux d'une personne
qu'il avait beaucoup connue autrefois.
--Vous vous nommez Fortuné, n'est-ce pas? répondit la vieille femme.
--Oui, madame.
--Vous avez été élevé à Genève?
--Il est vrai; mais pourquoi ces questions?
--Comment, vous ne me reconnaissez pas?
--Si fait! si fait! s'écria le jeune homme, qui était enfin parvenu à
rassembler ses souvenirs, vous êtes madame Moulin, c'est vous qui avez
pris soin de mon enfance, vous êtes ma tante.
Le pauvre jeune homme, qui ne savait pas quels justes reproches il avait
le droit d'adresser à la femme Adélaïde Moulin, ne lui laissa pas le
temps de lui répondre, il la prit entre ses bras et la tint longtemps
serrée contre sa poitrine.
Nous devons maintenant apprendre à nos lecteurs ce qui arriva à Fortuné,
à partir du moment où, voyant que malgré son innocence qui venait d'être
reconnue par un jugement solennel, il était repoussé de tout le monde,
il quitta Genève presque nu et mourant de faim, jusqu'à celui où nous
le retrouvons dans l'antichambre d'un juge d'instruction.
Une fois hors de la ville, il prit la première route qui se trouva
devant lui; il marchait depuis environ un quart d'heure, et les édifices
de la ville dans laquelle il avait passé toute sa vie, et qu'il quittait
pour aller il ne savait où, allaient disparaître à l'horizon, lorsqu'il
fit la rencontre d'une troupe de bateleurs dont l'équipage était si
comique que, malgré la profonde tristesse à laquelle il était en proie,
il ne put s'empêcher de sourire.
Ce cortège d'artistes ambulants était composé d'une voiture ou plutôt
d'une petite charrette recouverte d'une toile, dont le tissu était si
usé qu'elle ressemblait à un crible posé sur des moitiés de cerceaux.
Sur chacun des côtés de l'espèce de voûte formée par cette vieille toile
ainsi posée, un émule de Davignon[642] avait écrit, avec force fautes
d'orthographe, ces mots en lettres noires et rouges, longues au moins
d'un pied: _L'incomparable de Riberpré et sa famille, premiers acrobates
des souverains des quatre parties du monde connu et inconnu_.
Cette charrette, dans laquelle se faisait voiturer M. de Riberpré, son
épouse, ses deux jeunes demoiselles et toute la troupe qu'il dirigeait,
composée de seize acteurs et actrices, était traîné par un âne, modeste
et patient animal, mais si minable, si pelé, si vieux surtout, qu'il
devait être contemporain de celui sur lequel Notre-Seigneur Jésus-Christ
fit son entrée dans Jérusalem; il avait pour auxiliaire un dogue et un
fort danois qui, semblables aux coursiers d'Hippolyte, marchaient l'oeil
morne et la tête baissée.
M. de Riberpré, sa famille et sa troupe qui venaient de donner quelques
représentations dans les villages qui environnent Genève, rentraient en
France, où ils espéraient faire une ample moisson de lauriers et de gros
sous.
Fortuné suivait machinalement, depuis une heure environ, ce grotesque
équipage, lorsque M. de Riberpré descendit de sa voiture qu'il avait
fait arrêter sur la lisière d'une belle prairie bordée d'arbres vieux et
touffus; il présenta la main à sa gracieuse épouse et à ses deux
demoiselles; les artistes mâles et femelles qui composaient sa troupe
n'eurent besoin de l'aide de personne pour suivre le mouvement, ils
sautèrent lestement à terre et, après s'être modestement écartés, ils
vinrent s'asseoir en rond près de leur directeur qui, après avoir donné
à l'âne et à ses deux compagnons leur pitance quotidienne, leur servit
un modeste repas, que l'appétit, cet assaisonnement qui donnait de la
saveur à la sauce noire des Lacédémoniens, leur fit trouver délicieux.
Ce devoir accompli, et laissant à ses pensionnaires la liberté de
s'ébattre dans la prairie, M. de Riberpré s'assit ainsi que sa femme et
ses deux filles sur un petit monticule; madame de Riberpré étala un
vieux torchon sur la verte pelouse, et l'une des demoiselles tira d'un
cabas quelques provisions et deux bouteilles qui devaient servir au
déjeuner de la famille.
Fortuné, dont l'estomac depuis la veille criait miséricorde, ressemblait
beaucoup en ce moment au gastronome sans argent; ses regards suivaient
les morceaux, et lorsqu'il les voyait disparaître, malgré lui un soupir
s'échappait de sa poitrine.
M. de Riberpré remarqua enfin le pauvre diable, dont la mise délabrée et
la mine piteuse indiquaient suffisamment l'état de complet dénûment.
Il donna l'ordre à une de ses demoiselles d'aller l'inviter à venir
partager le dîner de la famille.
Cette jeune fille s'avança vers le pauvre Fortuné, non pas d'un air
timide et tendre, mais d'un pas grave et majestueux.
Cette gracieuse créature, était ainsi que sa soeur, vêtue d'une robe de
soie abricot, pailletée et ornée de galons rouges, et coiffée d'un
turban de gaze verte.
--Voulez-vous, dit-elle, déjeuner avec nous; c'est de bon coeur que nous
vous faisons cette offre, si elle ne vous déplaît pas, acceptez sans
faire de façons.
Fortuné, après avoir remercié la jeune fille, se plaça près de madame de
Riberpré, qui lui donna un énorme morceau de pain sur lequel elle avait
étendu une espèce de hachis, qu'il trouva délicieux, quelques noix et
deux verres de vin complétèrent ce repas, après lequel il se trouva un
peu moins triste qu'il ne n'était lorsqu'il était à jeun.
M. de Riberpré était un homme de cinquante ans environ, que sa taille
exiguë faisait paraître plus gros qu'il ne l'était en réalité. (Il
n'avait pas plus de quatre pieds six pouces), ses cheveux et ses
moustaches plus noirs que l'ébène, étaient aussi luisants qu'une botte
vernie, toutes les couleurs de l'arc en ciel étaient représentées sur
son visage dont l'expression, cependant, n'était pas désagréable, car
elle annonçait une de ces bonnes et joyeuses créatures qui vivent au
jour le jour, et qui se disent lorsque surviennent quelques événements
fâcheux: _cent écus de chagrin ne payent pas six francs de
dettes_[643].
Il était vêtu d'un habit vert à larges basques, d'une veste et d'une
culotte de drap écarlate couvert de taches de diverses natures, ses bas,
jadis blancs, étaient ornés de coins jaunes; il y avait à ses souliers
de larges boucles de cuivre doré, il n'avait d'autre coiffure qu'une
perruque à la conseillère, pour le moment accrochée à un des brancards
de la charrette.
La physionomie et le costume de sa digne épouse, n'étaient ni moins
originaux, ni moins luxueux. Si M. de Riberpré, gros et court,
ressemblait à une outre, madame de Riberpré, en revanche, ressemblait à
un manche à balais: les cheveux de cette dame étaient du plus beau rouge
qui se puisse imaginer; sa peau peut-être avait été jadis de la plus
éclatante blancheur, mais, à l'heure qu'il était, les nombreuses taches
de son, dont elle était couverte, lui donnaient une teinte café au lait,
qui désolait la bonne madame de Riberpré; du reste tous les contours de
sa physionomie, ainsi que ceux de son corps, étaient roides et anguleux;
elle était coiffée d'un feutre à la Henri IV, surmonté de deux plumes:
l'une blanche, l'autre rouge, et vêtue d'une robe bleu de ciel, ornée de
galons de cuivre argenté.
Nous ne dirons rien des deux demoiselles dont nous avons déjà décrit le
costume, si ce n'est qu'elles étaient aussi jolies que peuvent l'être
des jeunes filles qui passent presque toute leur vie sur les grandes
routes, à la pluie, au soleil, et qui ne savent à quoi peuvent servir
l'huile antique, le _cold cream_, la bandoline, la pâte d'amande et tous
les autres cosmétiques dont nos jolies Parisiennes font une si
prodigieuse consommation.
Lorsque Fortuné fut à peu près rassasié, il raconta sa triste histoire à
M. de Riberpré.
Le digne saltimbanque l'écouta avec beaucoup d'attention et toute la
famille versa des larmes au récit de ses malheurs.
--Et que comptez-vous faire maintenant? dit-il au pauvre diable après
avoir interrogé du regard sa femme et ses deux filles, qui répondirent
par un signe affirmatif.
--Je n'en sais vraiment rien, répondit Fortuné, j'espère trouver de
l'ouvrage dans quelque ferme.
--Ecoutez, mon jeune ami, vous êtes, je le suppose, un honnête et
laborieux garçon et je suis sûr que vous êtes aussi malheureux qu'il est
possible de l'être; puisque vous ne savez ni où vous souperez ni où vous
coucherez ce soir, et bien! restez avec nous: vous serez mon contrôleur,
mon directeur de la scène et le régisseur général de ma troupe, vous
ferez la _manche_[644], etc, etc... du reste quand il y en a pour
vingt-trois, il y en a pour vingt-quatre.
M. de Riberpré, on le voit, ne ressemblait pas à la plupart des
directeurs de théâtre; il ne séparait point ses intérêts de ceux de ses
artistes, il rangeait sur la même ligne sa femme, ses deux filles, l'âne
et les deux mâtins qui traînaient la charrette, et les seize chiens
savants qui composaient le personnel de sa troupe.
Fortuné se garda bien de refuser une proposition aussi avantageuse que
celle qui venait de lui être faite par M. de Riberpré; il répondit qu'il
était excessivement flatté de la confiance qu'on voulait bien lui
témoigner, et que M. le directeur pouvait compter sur son zèle et sur
son empressement à le servir.
--C'est très-bien, jeune homme, lui dit avec beaucoup de majesté le
digne saltimbanque; c'est très-bien, vous êtes, à partir de ce moment,
un des membres de ma nombreuse famille; lorsque nous ferons bonne chère,
vous ferez comme nous, lorsque nous serons forcés de danser devant le
buffet, ce qui nous arrive quelquefois, il ne faut pas être trop triste;
les mauvais jours sont presque toujours suivis de jours plus heureux.
En achevant ces mots, M. de Riberpré prit dans la petite charrette une
bouteille de taille raisonnable, revêtue d'une chemise d'osier.
--Nous viderons, continua-t-il, cette vieille _rouillarde_[645], pour
célébrer votre admission parmi nous.
Il donna à la bouteille une accolade fraternelle; puis il la remit à son
épouse qui suivit son exemple.
La bouteille n'arriva à Fortuné qu'après avoir fait le tour du cercle;
elle était presque vide.
L'eau-de-vie qu'elle contenait ayant mis les convives en belle humeur,
le père, la mère et les deux filles, entonnèrent en choeur ce refrain
d'une des plus jolies chansons de Béranger:
Les gueux, les gueux,
Sont des gens heureux.
Ils s'aiment entre eux;
Vivent les gueux.
Fortuné, auquel un excellent repas et quelques gorgées d'eau-de-vie
avaient rendu toute sa gaieté, fit chorus avec eux.
Après quelques instants donnés à la gaieté, M. de Riberpré, ayant fait
observer à sa famille qu'il était temps de se mettre en route si l'on
voulait arriver avant la nuit au lieu où l'on devait la passer, chacun
se leva, et au signal de leur directeur, les artistes épars dans la
prairie, ayant sauté l'un après l'autre dans la charrette, la petite
caravane se remit en route.
Fortuné resta assez longtemps avec M. de Riberpré, qui le traitait aussi
bien que ses filles.
Le pauvre jeune homme s'acquittait avec intelligence de ses fonctions de
contrôleur, de directeur de la scène et de régisseur général. Il
prodiguait aux artistes qui composaient la troupe, des soins si
affectueux que, tous, lui témoignaient la plus vive amitié.
La famille de M. de Riberpré avait parcouru le Dauphiné et presque
toutes les contrées méridionales de la France; elle s'était même arrêtée
plusieurs jours à Pourrières, pour donner quelques représentations au
château, habité en ce moment par Salvador et Roman, (le malheureux fils
d'Alexis de Pourrières, était bien loin de se douter que c'était devant
la porte de la demeure de ses ancêtres qu'il faisait le métier de
saltimbanque), et elle se disposait à quitter la Provence pour entrer
dans le Lyonnais, lorsque la mort, qui n'épargne personne, frappa tout à
coup son digne chef. Madame de Riberpré qui, quoique laide, sale et
ridicule, était une excellente femme, et aimait infiniment l'homme avec
lequel elle courait le monde depuis un si grand nombre d'années, tomba
malade et mourut à l'hôpital de Montélimart.
Privés de leurs chefs, Fortuné et les deux jeunes filles, furent forcés
de se séparer; la charrette, le vieil âne et les deux mâtins, furent
donnés pour dix écus à un paysan Provençal, et après avoir
fraternellement partagé, cette petite somme et donné aux artistes mâles
et femelles, la liberté de chercher un nouvel engagement, les trois
jeunes gens, qui avaient trouvé de l'emploi, se séparèrent après s'être
mutuellement souhaité toute sorte de prospérités.
Malaga, l'aînée et la plus jolie des filles de M. de Riberpré, celle des
deux qui avait témoigné à Fortuné la plus vive amitié, s'engagea en
qualité d'écuyère équilibriste, dans la troupe des Bouthor, émules
forains des frères Franconi.
Un vieux marchand de complaintes, _d'Agnus Dei_ et d'images de sainteté,
voulut bien se charger de Brigantine, la cadette.
Fortuné, moins heureux que ses deux compagnes, fut forcé d'entrer au
service du propriétaire d'une ménagerie d'animaux féroces.
Cet homme avait pris le caractère des bêtes qu'il faisait voir pour de
l'argent; il était encore plus grossier que ne le sont ordinairement les
gens de sa profession; brutal, parce qu'il se savait doué d'une force
physique prodigieuse, lorsqu'il était ivre, et il s'enivrait tous les
jours, il frappait indifféremment ses serviteurs et ses bêtes, et il se
servait pour corriger les uns et les autres du même instrument, une
tringle de fer, un peu plus grosse que le petit doigt et terminée en
pointe.
Fortuné qui, malgré sa vie aventureuse et les haillons dont il était
couvert, avait conservé un extérieur et des formes distinguées,
déplaisait particulièrement à cet homme averti, sans doute, par son
instinct grossier, que son valet appartenait à une espèce supérieure à
la sienne. Il saisissait donc, avec le plus vif empressement, toutes les
occasions de le maltraiter; il ne lui payait pas ses gages et ne lui
donnait de nourriture que ce qu'il lui en fallait pour l'empêcher de
mourir de faim.
Fortuné, maltraité tous les jours et forcé, pour ainsi dire, de disputer
sa maigre pitance aux lions, aux tigres et aux boas constrictors, resta
cependant près d'une année au service du propriétaire de la ménagerie;
mais las, à la fin, de souffrir, il signifia à son maître qu'il avait
l'intention de le quitter et lui demanda le payement de ses gages.
Il lui était dû un peu plus d'une soixantaine de francs, et il s'était
dit que dès qu'il toucherait cette petite somme il se procurerait un
costume un peu plus propre que celui dont il était couvert, et qu'il se
rendrait à Paris: il espérait trouver, dans une aussi grande ville, les
moyens d'utiliser ses facultés et son bon vouloir.
Son maître, pour toute réponse à ses réclamations, saisit la tringle de
fer dont nous venons de parler, et lui en assena sur les épaules un si
furieux coup qu'il l'envoya rouler à dix pas devant lui.
Lorsqu'un vase est trop plein, il déborde; le chien le plus doux, si on
le tourmente trop longtemps, se retourne et mord son persécuteur; il en
est de même de certains hommes, douées d'une douceur inaltérable; on
pourra bien, pendant un certain laps de temps, les rendre impunément
victimes de toutes les méchancetés imaginables, mais il arrivera
nécessairement, un moment où lassés de souffrir injustement, ils se
révolteront, et alors malheur aux persécuteurs, leur colère sera
terrible.
Fortuné, aussi prompt que l'éclair, se releva; il prit un large coutelas
qui servait à découper les viandes destinées aux bêtes féroces, puis il
saisit son maître par le cou et il lui appuya sur la poitrine l'arme
dangereuse qu'il avait entre les mains.
--Payez-moi, lui dit-il d'une voix étranglée par la colère, payez-moi
tout de suite, si vous ne voulez pas que je vous enfonce ce couteau dans
le coeur.
Les yeux noirs de Fortuné lançaient des éclairs, son visage était aussi
pâle que celui d'un cadavre.
Le montreur de bêtes féroces était aussi lâche qu'il était cruel; il
tremblait de tous ses membres et n'essayait même pas d'échapper à la
furieuse étreinte de son jeune domestique.
--Je vais te payer, mon garçon, dit-il enfin en bégayant, je vais te
payer.