Proche de la chapelle est la salle des bains; cette pièce, qui faisait

partie du dernier appartement octroyé à la malheureuse reine de France

par les Brutus de 1793, lui servait à la fois d'antichambre et de salle

à manger.

Le premier étage du bâtiment éclairé sur la cour des femmes, auquel on

arrive par un large escalier en pierre de taille, éclairé seulement par

la lueur pâle et tremblottante d'une lampe fumeuse et qui semble avoir

été taillée dans le roc, est composée à droite de quelques chambres

destinées aux prisonniers privilégiés. (Ces chambres sont assez

commodes, quelques-unes ont été décorées par leurs hôtes avec infiniment

de goût. L'une d'elles a été habitée par le prince Louis Napoléon.) A

gauche des chambres dortoirs destinées au commun des martyrs. Ces

chambres, garnies les unes de trois, les autres de quatre lits, sont

tenues constamment dans un état parfait de propreté; les couchers sont

composés d'une paillasse de paille ordinaire, d'un matelas d'assez bonne

laine, d'un traversin, de deux belles et bonnes couvertures, de draps de

toile de bonne qualité, changés tous les mois. Ce coucher est celui de

toutes les maisons d'arrêt du département de la Seine (la préfecture de

police exceptée, où on ne l'obtient qu'en payant assez cher); où l'on

se trouve le mieux, c'est, dit-on, à la duchesse de Berri que les

prévenus du département de la Seine doivent cet adoucissement à leur

sort, adoucissement qui est refusé à tous ceux des autres départements

qui n'ont pas le moyen de le payer.

Il fait beau; les dortoirs viennent d'être ouverts; les femmes détenues

à la conciergerie sont toutes rassemblées dans la cour que nous avons

essayé de décrire; les unes vieilles et presque infirmes se sont assises

sur un banc de bois qu'elles ont placé devant la voûte sous laquelle

elles se promènent lorsque le temps est mauvais; elles veulent profiter

de quelques rayons de soleil qui sont venus visiter leur prison;

d'autres, un peu plus ingambes, se promènent lentement en savourant

quelques prises de tabac; cette consolation du prisonnier, que nos

modernes philanthropes, promoteurs enthousiastes de systèmes empruntés

aux Anglais et aux Américains, veulent supprimer, nous ne savons pour

quel motif; d'autres encore toutes jeunes, quelques-unes jolies, jouent

à ce que l'on est convenu de nommer les jeux innocents, à la main

chaude, au colin-maillard, lisent des romans, travaillent ou se livrent

au plaisir de la conversation; si ce n'était la bigarrure des costumes

presque tous sordides et dépenaillés, les quelques physionomies hâves et

terreuses sur lesquelles le vice a imprimé son ignoble cachet, il serait

presque permis de se croire dans la cour d'un pensionnat lorsque les

jeunes pensionnaires se livrent, sous les yeux sévères de leurs

surveillantes, à des distractions qui conviennent à leur âge; car, ainsi

que nous venons de le dire, la plus grande partie des prisonnières sont

jeunes, et plusieurs joignent à la jeunesse une irréprochable beauté ou

une gracieuse gentillesse; mais, pour qu'il en fût ainsi, il faudrait

se boucher les oreilles afin de ne point entendre les paroles qui

sortent de la bouche de ces femmes qui toutes, jeunes et vieilles, ont à

se reprocher quelques crimes.

C'est à dessein que nous disons crimes; nos lecteurs savent sans doute

que la conciergerie n'est l'antichambre que de la cour d'assises; c'est

ailleurs que sont les antichambres des tribunaux de police

correctionnelle.

Nous ne rapporterons pas les discours de ces malheureuses femmes; assez

d'ignobles tableaux ont passé sous les yeux de nos lecteurs et nous ne

craignons pas de le dire, nous ne pouvons nous déterminer à écrire

quelque chose qui pourrait enlever à la femme quelques-uns des fleurons

de la couronne dont, grande dame ou grisette, nous nous plaisons à la

parer. Et puis d'ailleurs, avons-nous bien le droit de crier si fort que

nous le faisons contre des crimes que, presque toujours, nous faisons

commettre? contre des vices dont ne seraient pas affligées les pauvres

faibles créatures qui composent la moitié du genre humain, si nous leur

accordions toujours la protection désintéressée à laquelle elles ont

droit et si notre organisation sociale ne forçait pas la fille du pauvre

à se prostituer pour vivre; si beaucoup d'entre nous enfin ne s'étaient

pas insensiblement habitués à regarder comme des choses destinées de

toute éternité à servir à leurs plaisirs et qu'ils peuvent briser sans

remords lorsqu'il en sont las, celles parmi lesquelles se trouvent leurs

mères et leurs soeurs.

La voix retentissante du surveillant préposé à la garde du guichet

intermédiaire, vint tout à coup interrompre la conversation et les jeux

des prisonnières rassemblées dans la cour de la conciergerie.

--Adélaïde Moulin, à l'instruction!

A l'audition de ce nom, une femme assez proprement vêtue, que les

maladies plus que l'âge encore avaient rendue faible et valétudinaire,

se leva du banc sur lequel elle était assise, et s'avança péniblement en

s'appuyant contre la muraille, vers la sortie de la cour qui conduit

directement au guichet intermédiaire.

Une de ses jeunes compagnes d'infortune, touchée des efforts qu'elle

était obligée de faire, courut à elle et la soutint jusqu'à ce qu'elle

fût sortie de la cour.

La jeunesse est presque toujours compatissante.

Le guichetier remit la femme Adélaïde Moulin à un gendarme qui lui fit

parcourir les mille passages souterrains qui unissent ensemble la

conciergerie, la préfecture de police et le palais de justice, pour la

conduire dans l'antichambre d'un juge d'instruction.

Un autre gendarme avait pris, au même moment, dans une des

_souricières_[641] du palais de justice, un jeune homme âgé à peine de

vingt ans, qu'il avait amené dans la pièce où se trouvait déjà la femme

Adélaïde Moulin.

Ce jeune homme, doué d'une physionomie intéressante et empreinte d'une

remarquable expression de douceur, était extrêmement pâle; son abondante

chevelure noire, belle encore quoique très-négligée, le cercle bistré

qui entourait ses yeux, de la même couleur que ses cheveux, ses membres

amaigris et ses lèvres décolorées révélaient une victime de cette

extrême misère des grandes villes, qui saisit les enfants du peuple à

leur sortie du berceau pour ne les quitter que lorsqu'ils sont descendus

dans la tombe.

Ce jeune homme et la femme Adélaïde Moulin furent placés par hasard, sur

le même banc, à côté l'un de l'autre.

Cette femme que la misère et la maladie avait considérablement vieillie,

et qui cherchait à deviner les questions qui allaient lui être adressées

par le magistrat instructeur afin de se préparer des réponses de nature

à la faire paraître moins coupable qu'elle ne l'était, ne remarqua pas

d'abord son jeune compagnon d'infortune, mais son attention fut à la fin

attirée par une petite toux sèche qui s'échappa de la poitrine du jeune

homme, et qui fut suivie d'un léger crachement de sang.

--Vous souffrez, lui dit-elle.

--Oh! ce n'est rien, répondit le malheureux jeune homme, une légère

irritation de poitrine, je suis habitué à cela.

La température était humide, et le jeune homme, couvert seulement du

vêtement de toile alloué aux prisonniers nécessiteux par la munificence

administrative, tremblait de tous ses membres.

--Vous avez froid? ajouta la vieille femme.

--En effet, répondit le jeune homme, ce vêtement est un peu léger pour

le temps qu'il fait, et la salle où je viens de passer plus de trois

heures avant d'être amené ici est vaste et humide; mais qu'y faire, il

faut bien endurer ce qu'on ne peut empêcher, je suis d'ailleurs habitué

à toutes les souffrances.

--Un nouvel accès de toux l'empêcha d'en dire davantage.

Les efforts qu'il venait de faire avaient légèrement coloré ses joues

pâles, cette couleur fugace donna à sa physionomie une expression toute

nouvelle; la vieille femme, qui depuis quelques instants l'examinait

attentivement, laissa à la fin une sourde exclamation s'échapper de sa

poitrine.

--Je ne me trompe pas, dit-elle, c'est bien lui! Ah! béni soit Dieu qui

veut bien me fournir l'occasion de réparer aujourd'hui le mal que j'ai

fait autrefois.

--Qu'avez-vous donc, madame? dit à son tour le jeune homme, auquel les

traits flétris de sa voisine rappelaient confusément ceux d'une personne

qu'il avait beaucoup connue autrefois.

--Vous vous nommez Fortuné, n'est-ce pas? répondit la vieille femme.

--Oui, madame.

--Vous avez été élevé à Genève?

--Il est vrai; mais pourquoi ces questions?

--Comment, vous ne me reconnaissez pas?

--Si fait! si fait! s'écria le jeune homme, qui était enfin parvenu à

rassembler ses souvenirs, vous êtes madame Moulin, c'est vous qui avez

pris soin de mon enfance, vous êtes ma tante.

Le pauvre jeune homme, qui ne savait pas quels justes reproches il avait

le droit d'adresser à la femme Adélaïde Moulin, ne lui laissa pas le

temps de lui répondre, il la prit entre ses bras et la tint longtemps

serrée contre sa poitrine.

Nous devons maintenant apprendre à nos lecteurs ce qui arriva à Fortuné,

à partir du moment où, voyant que malgré son innocence qui venait d'être

reconnue par un jugement solennel, il était repoussé de tout le monde,

il quitta Genève presque nu et mourant de faim, jusqu'à celui où nous

le retrouvons dans l'antichambre d'un juge d'instruction.

Une fois hors de la ville, il prit la première route qui se trouva

devant lui; il marchait depuis environ un quart d'heure, et les édifices

de la ville dans laquelle il avait passé toute sa vie, et qu'il quittait

pour aller il ne savait où, allaient disparaître à l'horizon, lorsqu'il

fit la rencontre d'une troupe de bateleurs dont l'équipage était si

comique que, malgré la profonde tristesse à laquelle il était en proie,

il ne put s'empêcher de sourire.

Ce cortège d'artistes ambulants était composé d'une voiture ou plutôt

d'une petite charrette recouverte d'une toile, dont le tissu était si

usé qu'elle ressemblait à un crible posé sur des moitiés de cerceaux.

Sur chacun des côtés de l'espèce de voûte formée par cette vieille toile

ainsi posée, un émule de Davignon[642] avait écrit, avec force fautes

d'orthographe, ces mots en lettres noires et rouges, longues au moins

d'un pied: _L'incomparable de Riberpré et sa famille, premiers acrobates

des souverains des quatre parties du monde connu et inconnu_.

Cette charrette, dans laquelle se faisait voiturer M. de Riberpré, son

épouse, ses deux jeunes demoiselles et toute la troupe qu'il dirigeait,

composée de seize acteurs et actrices, était traîné par un âne, modeste

et patient animal, mais si minable, si pelé, si vieux surtout, qu'il

devait être contemporain de celui sur lequel Notre-Seigneur Jésus-Christ

fit son entrée dans Jérusalem; il avait pour auxiliaire un dogue et un

fort danois qui, semblables aux coursiers d'Hippolyte, marchaient l'oeil

morne et la tête baissée.

M. de Riberpré, sa famille et sa troupe qui venaient de donner quelques

représentations dans les villages qui environnent Genève, rentraient en

France, où ils espéraient faire une ample moisson de lauriers et de gros

sous.

Fortuné suivait machinalement, depuis une heure environ, ce grotesque

équipage, lorsque M. de Riberpré descendit de sa voiture qu'il avait

fait arrêter sur la lisière d'une belle prairie bordée d'arbres vieux et

touffus; il présenta la main à sa gracieuse épouse et à ses deux

demoiselles; les artistes mâles et femelles qui composaient sa troupe

n'eurent besoin de l'aide de personne pour suivre le mouvement, ils

sautèrent lestement à terre et, après s'être modestement écartés, ils

vinrent s'asseoir en rond près de leur directeur qui, après avoir donné

à l'âne et à ses deux compagnons leur pitance quotidienne, leur servit

un modeste repas, que l'appétit, cet assaisonnement qui donnait de la

saveur à la sauce noire des Lacédémoniens, leur fit trouver délicieux.

Ce devoir accompli, et laissant à ses pensionnaires la liberté de

s'ébattre dans la prairie, M. de Riberpré s'assit ainsi que sa femme et

ses deux filles sur un petit monticule; madame de Riberpré étala un

vieux torchon sur la verte pelouse, et l'une des demoiselles tira d'un

cabas quelques provisions et deux bouteilles qui devaient servir au

déjeuner de la famille.

Fortuné, dont l'estomac depuis la veille criait miséricorde, ressemblait

beaucoup en ce moment au gastronome sans argent; ses regards suivaient

les morceaux, et lorsqu'il les voyait disparaître, malgré lui un soupir

s'échappait de sa poitrine.

M. de Riberpré remarqua enfin le pauvre diable, dont la mise délabrée et

la mine piteuse indiquaient suffisamment l'état de complet dénûment.

Il donna l'ordre à une de ses demoiselles d'aller l'inviter à venir

partager le dîner de la famille.

Cette jeune fille s'avança vers le pauvre Fortuné, non pas d'un air

timide et tendre, mais d'un pas grave et majestueux.

Cette gracieuse créature, était ainsi que sa soeur, vêtue d'une robe de

soie abricot, pailletée et ornée de galons rouges, et coiffée d'un

turban de gaze verte.

--Voulez-vous, dit-elle, déjeuner avec nous; c'est de bon coeur que nous

vous faisons cette offre, si elle ne vous déplaît pas, acceptez sans

faire de façons.

Fortuné, après avoir remercié la jeune fille, se plaça près de madame de

Riberpré, qui lui donna un énorme morceau de pain sur lequel elle avait

étendu une espèce de hachis, qu'il trouva délicieux, quelques noix et

deux verres de vin complétèrent ce repas, après lequel il se trouva un

peu moins triste qu'il ne n'était lorsqu'il était à jeun.

M. de Riberpré était un homme de cinquante ans environ, que sa taille

exiguë faisait paraître plus gros qu'il ne l'était en réalité. (Il

n'avait pas plus de quatre pieds six pouces), ses cheveux et ses

moustaches plus noirs que l'ébène, étaient aussi luisants qu'une botte

vernie, toutes les couleurs de l'arc en ciel étaient représentées sur

son visage dont l'expression, cependant, n'était pas désagréable, car

elle annonçait une de ces bonnes et joyeuses créatures qui vivent au

jour le jour, et qui se disent lorsque surviennent quelques événements

fâcheux: _cent écus de chagrin ne payent pas six francs de

dettes_[643].

Il était vêtu d'un habit vert à larges basques, d'une veste et d'une

culotte de drap écarlate couvert de taches de diverses natures, ses bas,

jadis blancs, étaient ornés de coins jaunes; il y avait à ses souliers

de larges boucles de cuivre doré, il n'avait d'autre coiffure qu'une

perruque à la conseillère, pour le moment accrochée à un des brancards

de la charrette.

La physionomie et le costume de sa digne épouse, n'étaient ni moins

originaux, ni moins luxueux. Si M. de Riberpré, gros et court,

ressemblait à une outre, madame de Riberpré, en revanche, ressemblait à

un manche à balais: les cheveux de cette dame étaient du plus beau rouge

qui se puisse imaginer; sa peau peut-être avait été jadis de la plus

éclatante blancheur, mais, à l'heure qu'il était, les nombreuses taches

de son, dont elle était couverte, lui donnaient une teinte café au lait,

qui désolait la bonne madame de Riberpré; du reste tous les contours de

sa physionomie, ainsi que ceux de son corps, étaient roides et anguleux;

elle était coiffée d'un feutre à la Henri IV, surmonté de deux plumes:

l'une blanche, l'autre rouge, et vêtue d'une robe bleu de ciel, ornée de

galons de cuivre argenté.

Nous ne dirons rien des deux demoiselles dont nous avons déjà décrit le

costume, si ce n'est qu'elles étaient aussi jolies que peuvent l'être

des jeunes filles qui passent presque toute leur vie sur les grandes

routes, à la pluie, au soleil, et qui ne savent à quoi peuvent servir

l'huile antique, le _cold cream_, la bandoline, la pâte d'amande et tous

les autres cosmétiques dont nos jolies Parisiennes font une si

prodigieuse consommation.

Lorsque Fortuné fut à peu près rassasié, il raconta sa triste histoire à

M. de Riberpré.

Le digne saltimbanque l'écouta avec beaucoup d'attention et toute la

famille versa des larmes au récit de ses malheurs.

--Et que comptez-vous faire maintenant? dit-il au pauvre diable après

avoir interrogé du regard sa femme et ses deux filles, qui répondirent

par un signe affirmatif.

--Je n'en sais vraiment rien, répondit Fortuné, j'espère trouver de

l'ouvrage dans quelque ferme.

--Ecoutez, mon jeune ami, vous êtes, je le suppose, un honnête et

laborieux garçon et je suis sûr que vous êtes aussi malheureux qu'il est

possible de l'être; puisque vous ne savez ni où vous souperez ni où vous

coucherez ce soir, et bien! restez avec nous: vous serez mon contrôleur,

mon directeur de la scène et le régisseur général de ma troupe, vous

ferez la _manche_[644], etc, etc... du reste quand il y en a pour

vingt-trois, il y en a pour vingt-quatre.

M. de Riberpré, on le voit, ne ressemblait pas à la plupart des

directeurs de théâtre; il ne séparait point ses intérêts de ceux de ses

artistes, il rangeait sur la même ligne sa femme, ses deux filles, l'âne

et les deux mâtins qui traînaient la charrette, et les seize chiens

savants qui composaient le personnel de sa troupe.

Fortuné se garda bien de refuser une proposition aussi avantageuse que

celle qui venait de lui être faite par M. de Riberpré; il répondit qu'il

était excessivement flatté de la confiance qu'on voulait bien lui

témoigner, et que M. le directeur pouvait compter sur son zèle et sur

son empressement à le servir.

--C'est très-bien, jeune homme, lui dit avec beaucoup de majesté le

digne saltimbanque; c'est très-bien, vous êtes, à partir de ce moment,

un des membres de ma nombreuse famille; lorsque nous ferons bonne chère,

vous ferez comme nous, lorsque nous serons forcés de danser devant le

buffet, ce qui nous arrive quelquefois, il ne faut pas être trop triste;

les mauvais jours sont presque toujours suivis de jours plus heureux.

En achevant ces mots, M. de Riberpré prit dans la petite charrette une

bouteille de taille raisonnable, revêtue d'une chemise d'osier.

--Nous viderons, continua-t-il, cette vieille _rouillarde_[645], pour

célébrer votre admission parmi nous.

Il donna à la bouteille une accolade fraternelle; puis il la remit à son

épouse qui suivit son exemple.

La bouteille n'arriva à Fortuné qu'après avoir fait le tour du cercle;

elle était presque vide.

L'eau-de-vie qu'elle contenait ayant mis les convives en belle humeur,

le père, la mère et les deux filles, entonnèrent en choeur ce refrain

d'une des plus jolies chansons de Béranger:

Les gueux, les gueux,

Sont des gens heureux.

Ils s'aiment entre eux;

Vivent les gueux.

Fortuné, auquel un excellent repas et quelques gorgées d'eau-de-vie

avaient rendu toute sa gaieté, fit chorus avec eux.

Après quelques instants donnés à la gaieté, M. de Riberpré, ayant fait

observer à sa famille qu'il était temps de se mettre en route si l'on

voulait arriver avant la nuit au lieu où l'on devait la passer, chacun

se leva, et au signal de leur directeur, les artistes épars dans la

prairie, ayant sauté l'un après l'autre dans la charrette, la petite

caravane se remit en route.

Fortuné resta assez longtemps avec M. de Riberpré, qui le traitait aussi

bien que ses filles.

Le pauvre jeune homme s'acquittait avec intelligence de ses fonctions de

contrôleur, de directeur de la scène et de régisseur général. Il

prodiguait aux artistes qui composaient la troupe, des soins si

affectueux que, tous, lui témoignaient la plus vive amitié.

La famille de M. de Riberpré avait parcouru le Dauphiné et presque

toutes les contrées méridionales de la France; elle s'était même arrêtée

plusieurs jours à Pourrières, pour donner quelques représentations au

château, habité en ce moment par Salvador et Roman, (le malheureux fils

d'Alexis de Pourrières, était bien loin de se douter que c'était devant

la porte de la demeure de ses ancêtres qu'il faisait le métier de

saltimbanque), et elle se disposait à quitter la Provence pour entrer

dans le Lyonnais, lorsque la mort, qui n'épargne personne, frappa tout à

coup son digne chef. Madame de Riberpré qui, quoique laide, sale et

ridicule, était une excellente femme, et aimait infiniment l'homme avec

lequel elle courait le monde depuis un si grand nombre d'années, tomba

malade et mourut à l'hôpital de Montélimart.

Privés de leurs chefs, Fortuné et les deux jeunes filles, furent forcés

de se séparer; la charrette, le vieil âne et les deux mâtins, furent

donnés pour dix écus à un paysan Provençal, et après avoir

fraternellement partagé, cette petite somme et donné aux artistes mâles

et femelles, la liberté de chercher un nouvel engagement, les trois

jeunes gens, qui avaient trouvé de l'emploi, se séparèrent après s'être

mutuellement souhaité toute sorte de prospérités.

Malaga, l'aînée et la plus jolie des filles de M. de Riberpré, celle des

deux qui avait témoigné à Fortuné la plus vive amitié, s'engagea en

qualité d'écuyère équilibriste, dans la troupe des Bouthor, émules

forains des frères Franconi.

Un vieux marchand de complaintes, _d'Agnus Dei_ et d'images de sainteté,

voulut bien se charger de Brigantine, la cadette.

Fortuné, moins heureux que ses deux compagnes, fut forcé d'entrer au

service du propriétaire d'une ménagerie d'animaux féroces.

Cet homme avait pris le caractère des bêtes qu'il faisait voir pour de

l'argent; il était encore plus grossier que ne le sont ordinairement les

gens de sa profession; brutal, parce qu'il se savait doué d'une force

physique prodigieuse, lorsqu'il était ivre, et il s'enivrait tous les

jours, il frappait indifféremment ses serviteurs et ses bêtes, et il se

servait pour corriger les uns et les autres du même instrument, une

tringle de fer, un peu plus grosse que le petit doigt et terminée en

pointe.

Fortuné qui, malgré sa vie aventureuse et les haillons dont il était

couvert, avait conservé un extérieur et des formes distinguées,

déplaisait particulièrement à cet homme averti, sans doute, par son

instinct grossier, que son valet appartenait à une espèce supérieure à

la sienne. Il saisissait donc, avec le plus vif empressement, toutes les

occasions de le maltraiter; il ne lui payait pas ses gages et ne lui

donnait de nourriture que ce qu'il lui en fallait pour l'empêcher de

mourir de faim.

Fortuné, maltraité tous les jours et forcé, pour ainsi dire, de disputer

sa maigre pitance aux lions, aux tigres et aux boas constrictors, resta

cependant près d'une année au service du propriétaire de la ménagerie;

mais las, à la fin, de souffrir, il signifia à son maître qu'il avait

l'intention de le quitter et lui demanda le payement de ses gages.

Il lui était dû un peu plus d'une soixantaine de francs, et il s'était

dit que dès qu'il toucherait cette petite somme il se procurerait un

costume un peu plus propre que celui dont il était couvert, et qu'il se

rendrait à Paris: il espérait trouver, dans une aussi grande ville, les

moyens d'utiliser ses facultés et son bon vouloir.

Son maître, pour toute réponse à ses réclamations, saisit la tringle de

fer dont nous venons de parler, et lui en assena sur les épaules un si

furieux coup qu'il l'envoya rouler à dix pas devant lui.

Lorsqu'un vase est trop plein, il déborde; le chien le plus doux, si on

le tourmente trop longtemps, se retourne et mord son persécuteur; il en

est de même de certains hommes, douées d'une douceur inaltérable; on

pourra bien, pendant un certain laps de temps, les rendre impunément

victimes de toutes les méchancetés imaginables, mais il arrivera

nécessairement, un moment où lassés de souffrir injustement, ils se

révolteront, et alors malheur aux persécuteurs, leur colère sera

terrible.

Fortuné, aussi prompt que l'éclair, se releva; il prit un large coutelas

qui servait à découper les viandes destinées aux bêtes féroces, puis il

saisit son maître par le cou et il lui appuya sur la poitrine l'arme

dangereuse qu'il avait entre les mains.

--Payez-moi, lui dit-il d'une voix étranglée par la colère, payez-moi

tout de suite, si vous ne voulez pas que je vous enfonce ce couteau dans

le coeur.

Les yeux noirs de Fortuné lançaient des éclairs, son visage était aussi

pâle que celui d'un cadavre.

Le montreur de bêtes féroces était aussi lâche qu'il était cruel; il

tremblait de tous ses membres et n'essayait même pas d'échapper à la

furieuse étreinte de son jeune domestique.

--Je vais te payer, mon garçon, dit-il enfin en bégayant, je vais te

payer.

Les vrais mystères de Paris · 第 81 / 99 段