de colère, oh! je vous servirai de tout mon pouvoir. Je serais heureuse
de rendre à tous ces hommes, que j'ai été forcée de subir, un peu du mal
qu'ils m'ont fait.
Il y avait dans la voix de Georgette, lorsqu'elle prononça ces mots, un
tel accent de vérité, que Beppo fut convaincu qu'il pouvait dès ce
moment compter sur un auxiliaire dévoué.
Il est temps de dire à nos lecteurs comment il se faisait que Beppo
venait chercher chez la mère Sans-Refus les moyens de se venger des deux
hommes qui étaient dans la calèche de la marquise de Roselly, lors de
l'événement à la suite duquel il avait été si affreusement défiguré.
On n'a peut-être pas oublié que Salvador accompagnait Silvia, lorsque
Beppo qui s'était établi chez le restaurateur Graziano, afin d'attendre
sa voiture au passage, était parvenu à découvrir sa première demeure.
Lors de la rencontre au bois de Vincennes, il reconnut de suite cet
homme, dont la physionomie, du reste, était assez remarquable, pour
rester gravée dans une mémoire moins fidèle que la sienne.
Transporté chez lui à la suite de l'événement dont nous avons rapporté
les détails, il demeura, ainsi que nous l'avons dit, plus de quinze
jours cloué sur son lit et en proie à des souffrances si vives, qu'il ne
pouvait seulement un instant se livrer au sommeil. Tant que durèrent ces
cruelles insomnies, l'image de l'un des deux hommes qui accompagnaient
la marquise de Roselly lors de la rencontre au bois de Vincennes, fut
sans cesse devant ses regards, son imagination le lui représentait, non
pas tel qu'il l'avait vu dans la calèche de l'ex-cantatrice, pimpant,
frisé, musqué, éperonné et décoré, mais vêtu d'un costume et parlant un
langage qui indiquaient des habitudes qui n'étaient pas celles des
hommes de bonne compagnie; Beppo chassait vainement cette image qui se
reproduisait sans cesse, avec les mêmes contours et les mêmes couleurs;
sa mémoire, enfin, fit un suprême effort; alors un éclair vint illuminer
son esprit, et il se rappela que les deux compagnons de Silvia n'étaient
autres que deux des hommes qui l'avaient fait entrer dans un bouge au
moment où il allait être saisi par la foule qui le poursuivait, et dont
il avait pu remarquer la physionomie avant de se trouver mal.
De là à conclure que ces deux hommes, qu'il venait de rencontrer dans un
brillant équipage, étaient les chefs de la bande de malfaiteurs qui,
ainsi que le lui avait appris Georgette, se réunissaient chez la
Sans-Refus, il n'y avait pas beaucoup de chemin à faire.
Voici quel était le projet de Beppo lorsqu'il était allé faire des
offres de service à la police:
Il avait deviné que pour acquérir la confiance des bandits, il n'aurait
qu'à leur rappeler et le crime qu'il avait commis et le service qu'ils
lui avaient rendu; et comme il supposait que plusieurs de ces bandits,
si ce n'était pas tous, savaient quels étaient leurs chefs, il espérait
que bientôt l'un d'eux les lui ferait connaître. La perte de deux hommes
auxquels Beppo, excité à la fois par la jalousie et la soif de la
vengeance, avait voué une haine égale, (il ne savait pas lequel des deux
était l'amant de Silvia, et il leur attribuait une même part dans sa
dernière mésaventure), serait le résultat des révélations que ne
manqueraient pas de faire ceux des bandits qui seraient préalablement
arrêtés.
Tel était le plan conçu par l'ex-pêcheur, communiqué par lui au chef de
la police, et approuvé par celui-ci. Ce plan ne devait réussir qu'en
partie: le hasard seul, bien plus grand maître que toutes les prévisions
humaines, devait fournir à Beppo le moyen de parvenir au but qu'il
voulait atteindre.
Quoi qu'il en soit, il conduisit sa barque avec tant de prudence et tant
d'adresse, que peu de jours après son introduction parmi les commensaux
ordinaires de la mère Sans-Refus, il était devenu l'oracle de tous les
scélérats au milieu desquels il vivait. Ces misérables lui avaient fait
la confidence de tous les crimes qu'ils méditaient, et plus d'une fois
ils lui avait fait la proposition de l'intéresser à celles de leurs
périlleuses expéditions qui devaient être les plus fructueuses. Mais
Beppo avait su refuser, sans cependant éveiller leurs soupçons; il leur
avait dit qu'il ne se mettrait à _travailler_[608] (il parlait alors
l'argot aussi bien que le plus madré de la bande), que lorsqu'il ne lui
resterait plus d'argent; qu'il voulait, avant de risquer sa peau, jouir
un peu des agréments de la vie parisienne; les bandits avaient trouvé
cette envie d'autant plus naturelle, que, depuis quelque temps, ils
n'étaient pas heureux dans leurs entreprises. Plusieurs d'entre eux
avaient été arrêtés en flagrant délit et au moment où ils se croyaient
tout à fait hors de danger.
On a deviné que c'est aux avis que Beppo (puissamment secondé par
Georgette, qui le servait avec un zèle qui ne se démentait pas) faisait
parvenir à la police, qu'ils devaient leur arrestation.
--Tu as bien raison de ne pas vouloir _mettre la main à la pâte_[609]
dit un jour le grand Louis à l'ex-pêcheur, nous sommes malheureux en ce
moment.
--En effet, je suis tout prêt à croire que le métier commence à ne plus
rien valoir.
--Ne m'en parle pas, les plus belles affaires nous glissent entre les
_arguemines_[610]. Et ce n'est pas tout, nos meilleurs _fanandels_[611]
sont presque toujours _paumés marons_[612]. Il y a, j'en suis sûr, un
_macaron_[613] parmi nous.
--Il faut le _buter_[614].
--Si on le connaissait, ça serait déjà fait, s'écria le grand Louis en
grinçant des dents; mais le brigand ne viendra pas nous dire, c'est moi
qui vous fais tous _enflaquer_[615].
--Qui sait! il arrive quelquefois de si drôles de choses.
--Laisse donc, les _railles_[616], les _friquets_[617], les
_cuisiniers_[618], les _macarons_[619], c'est tous des _taffeurs_[620].
Beppo se trouvait seul en ce moment avec le grand Louis, car la
conversation que nous rapportons avait lieu dans la petite cour de la
maison Sans-Refus (nous dirons tout à l'heure pour quel motif le grand
Louis avait amené Beppo en cet endroit); il lui vint l'envie de prouver
au bandit à l'instant même qu'il se trompait, et qu'il était
très-possible d'être à la fois agent de police et courageux, mais il se
contint.
--Les affaires allaient bien mieux lorsque le grand Richard, Rupin et le
Provençal venaient ici; c'étaient des hommes, ceux-là! mais on se
plaignait d'eux, parce qu'ils se réservaient la plus grosse part dans
toutes les affaires qu'ils nous faisaient faire; c'était juste
cependant, mais on n'est jamais content, ce n'est que lorsqu'on a perdu
ce qu'on avait entre les mains qu'on le regrette.
Ce n'était pas la première fois que Beppo entendait prononcer les noms
du grand Richard, de Rupin et du Provençal, et quelque chose lui disait
que deux de ces noms appartenaient aux hommes dont il voulait se venger.
Il n'avait pas voulu, cependant, dans la crainte d'inspirer des soupçons
à ses compagnons, leur parler de ces trois hommes, et Georgette, à
laquelle, ainsi du reste qu'à ses autres pensionnaires, la mère
Sans-Refus ne laissait rien voir de ce qui pouvait la compromettre,
n'avait rien pu lui apprendre. Aussi le grand Louis lui fournissait-il
en ce moment une occasion qu'il était bien résolu à ne point laisser
échapper.
--Mais puisque ces hommes vous étaient si utiles, répondit-il au grand
Louis, pourquoi n'allez-vous pas les prier de revenir parmi vous? vous
en serez quittes pour convenir de vos torts, si vous en avez.
--C'est bien plus facile à dire qu'à faire, personne de nous ne sait où
trouver les _rupins_?
--Bath!
--C'est comme je t'le dis; oh! ce sont des _marlous_[621] finis, ils
nous regardaient pour ainsi dire comme leurs _larbins_[622]; mais c'est
égal, ils nous faisaient gagner de la _pièce_[623].
Ce que le grand Louis venait de lui dire, prouvait à Beppo, jusqu'à
l'évidence, que les deux individus qu'il voulait perdre avaient cessé
d'être en relation avec les habitués du bouge de la mère Sans-Refus, et
que par conséquent il lui serait très-difficile d'atteindre le but qu'il
se proposait, car il ne suffisait pas de dire à ceux qu'il servait, que
ces hommes étaient les complices de ceux dont déjà il avait procuré
l'arrestation, il fallait encore le prouver; cependant, il ne désespéra
pas de réussir.
--Ecoute, lui dit le grand Louis après un silence de quelques minutes,
tu es un brave garçon, n'est-ce pas?
--Je ne t'ai pas donné, je crois, le droit de penser le contraire.
--Eh bien! si tu veux, nous ferons, toi, Charles la belle Cravate et moi
une affaire magnifique, et qui nous rapportera gros, sans qu'il soit
nécessaire de courir le moindre danger.
--Qu'est-ce que c'est?
--Voilà! La _daronne_[624] est une _fourgate rupine_[625]; il y a,
_icigo_[626], de quoi faire un _chopin_[627] magnifique; eh bien, je me
suis dit que ce serait pain bénit que de lui _pesciller son auber_[628].
--Sans doute; mais comment faire? La Sans-Refus doit être
continuellement sur ses gardes.
--J'ai pensé à tout.
Le grand Louis s'approcha de l'auge placée à l'extrémité de la petite
cour et, aidé de Beppo, il la déplaça après avoir expliqué à son
compagnon à quoi servait le caveau dont il venait de lui révéler
l'existence; il lui dit que lui et Charles la belle Cravate, munis de
tous les instruments nécessaires, s'y cacheraient le surlendemain, dès
que la nuit serait venue, (le grand Louis retardait de deux jours
l'exécution du projet qu'il avait conçu, parce qu'il savait qu'on devait
apporter le surlendemain, à la mère Sans-Refus, une grande quantité
d'argenterie et de bijoux volés, dont il voulait s'emparer avec le
reste), et que lorsque les autres habitués de la maison se seraient
retirés, lui Beppo, qui pouvait rester dans la maison sans éveiller les
soupçons de la mère Sans-Refus, puisqu'il avait pris l'habitude de
passer presque toutes les nuits près de Georgette, viendrait les aider à
en sortir, après avoir enfermé les femmes dans leurs chambres. Maîtres
alors, tous trois, de la maison, il leur serait facile de faire main
basse sur l'or et les bijoux de la mère Sans-Refus qui, se voyant prise
au trébuchet ne songerait pas à opposer la moindre résistance et
s'estimerait fort heureuse si on voulait bien lui laisser seulement la
vie.
Beppo ne pouvait refuser de prendre part à une expédition dont le succès
était pour ainsi dire certain; il accepta donc la proposition que
venait de lui faire le grand Louis.
Après avoir quitté ce bandit, qui sortit de la maison afin d'aller
prévenir Charles la belle Cravate, Beppo monta dans la chambre de
Georgette. Il donna l'ordre à cette fille, à laquelle il s'intéressait
beaucoup et dont il voulait récompenser le dévouement, de s'habiller et
d'aller l'attendre chez lui, lui promettant d'aller la rejoindre sous
deux on trois jours.
Cette fille était habituée déjà à faire sans se permettre une seule
observation, tout ce qu'exigeait Beppo: elle obéit.
Dès que Georgette fut partie, Beppo sortit de la maison Sans-Refus, et
prit, sur le quai de Gèvres, un cabriolet qui le conduisit au domicile
du chef de la police.
--C'est très-bien! lui dit celui-ci, je suis content de vous. Les
mesures que vous indiquez seront prises, et si elles réussissent, comme
je n'en doute pas, nous prendrons d'un seul coup de filet tout ce qui
reste de la bande; mais les chefs! les chefs! ce grand Richard, ce
Rupin, ce Provençal, qui roulent, dites-vous, équipage à Paris; ce sont
ceux-là qu'il faudrait tenir.
--Je les découvrirai, soyez-en convaincu, répondit Beppo; je les
découvrirai, ou j'y perdrai mon nom!
--Je l'espère; mais je crois que ce sera difficile, si vous n'êtes pas
servi par le hasard. Oh! ce sont de rusés compères; ceux que nous tenons
déjà, ne demandent pas mieux que de faire des révélations; mais ils ne
savent que ce que déjà vous nous avez appris.
--Prenons d'abord tous les soldats, nous nous occuperons ensuite des
chefs, je vous promets que dès que je me serai mis à leurs trousses, il
ne se passera pas beaucoup de temps avant qu'ils ne tombent dans nos
filets.
Beppo pouvait, sans craindre de trop s'avancer, faire une semblable
promesse, car il était persuadé qu'une fois qu'il se serait procuré la
nouvelle adresse de la marquise de Roselly, ce qui ne devait pas être
très-difficile, il lui serait aisé de découvrir celle des deux individus
dont il avait juré la perte.
Durant la nuit du lendemain, lorsque la première heure sonna à l'horloge
de l'hôtel de ville, la rue de la Tannerie, depuis longtemps déjà,
obscure et silencieuse, fut tout à coup envahie par de nombreuses
escouades d'agents de police, de sergents de ville et de gardes
municipaux, des sentinelles auxquelles on avait recommandé la plus
grande vigilance, furent placées à toutes les issues, sans en excepter
une seule, de la maison Sans-Refus. Ces précautions prises, un homme que
l'écharpe tricolore qui ceignait ses reins faisait reconnaître pour un
commissaire de police, s'approcha de la porte, et après avoir frappé
assez fort pour réveiller tous les habitants de la rue, il articula ces
mots que tous ceux qui n'ont pas la conscience très-nette n'entendent
jamais prononcer sans éprouver un certain effroi.
--Au nom de la loi! ouvrez.
La maison Sans-Refus demeura sombre et silencieuse; ce ne fut qu'après
une seconde sommation, accompagnée cette fois de la menace de faire
enfoncer la porte, que l'on entendit crier les verrous.
La porte fut ouverte, la mère Sans-Refus en toilette de nuit, et tenant
à la main un sale chandelier de fonte, surmonté d'un brûle-tout de
fer-blanc, parut sur le seuil.
--Est-il Dieu possible! s'écria la vieille, réveiller ainsi de braves
gens au milieu de leur premier sommeil, vous devriez pourtant bien
savoir, depuis le temps que vous faites ici des visites de nuit, que la
maison de Colette Comtois n'est pas un lieu suspect.
--Assurez-vous de cette femme, dit le commissaire de police à un des
agents de police, et sans daigner répondre à la tavernière, il traversa
la boutique et entra dans l'arrière-salle suivi de tout son monde.
Deux gardes municipaux seulement restèrent dans la rue.
--Eh bien, la _daronne_[629], dit à la tavernière l'agent chargé de
veiller sur elle, vous ne vous attendiez pas à celle-là n'est-ce pas?
_enflaquée_[630], c'est dur.
Au son de cette voix qui ne lui était pas inconnue, la Sans-Refus prit
vivement le chandelier qu'elle venait de poser sur son comptoir, et
approcha la lumière du visage de l'agent de police.
--Comment, c'est toi Fanfan la Grenouille tu es donc de la
_boutique_[631] à c'te heure.
--Que voulez-vous, il faut bien faire quelque chose pour gagner sa
pauvre vie, j'suis seulement fâché que ça soit vous la première personne
que je sois forcé de _ligotter_[632].
--Ecoute, Fanfan, avant d'avoir gagné dix mille _balles_[633], il faudra
que t'en mette plus d'un à l'ombre, des _pègres_[634].
--C'est vrai!
--Eh bien, laisse-moi me _cavaler_[635], et je te les _coque_[636] en
_chouettes tailbins d'altèque_[637].
--Pas possible!
--Voilà les _tailbins_[638].
La Sans-Refus tira de son sein un petit paquet de billets de banque,
qu'elle mit entre les mains de l'agent de police.
--Eh bien, dit-elle?
La tentation était trop forte, Fanfan la Grenouille mit les billets de
banque dans sa poche après les avoir comptés et bien examinés.
--C'est convenu, répondit-il.
La Sans-Refus jeta sur ses épaules une vieille pelisse restée par hasard
sur son fauteuil, Fanfan la Grenouille ouvrit doucement la porte de la
boutique, devant laquelle se promenaient les deux gardes municipaux
restés dans la rue, et il n'eut besoin pour obtenir la permission de
sortir avec la Sans-Refus, que de leur montrer la carte triangulaire
ornée d'un oeil entouré de rayons, marque distinctive de ses fonctions.
Fanfan la Grenouille et la Sans-Refus, coururent assez longtemps
ensemble, mais, lorsqu'ils se crurent assez éloignés de la rue de la
Tannerie pour n'avoir plus rien à craindre, ils s'arrêtèrent pour
reprendre haleine, et se séparèrent après s'être mutuellement souhaité
toutes sortes de prospérités.
Pendant que tout ceci se passait, le commissaire de police, suivi de
tout son monde, était entré dans l'arrière-salle dans laquelle, ainsi
du reste qu'il s'y attendait, il n'avait trouvé personne; il l'avait
traversée, puis, il était arrivé dans la petite cour, et il avait donné
l'ordre à deux de ses hommes de déplacer l'auge.
--Sortez, cria-t-il, lorsque l'ouverture du caveau fut visible à tous
les yeux, sortez si vous ne voulez pas être enfumés comme des jambons.
Les bandits qui s'étaient réfugiés dans cette retraite, jusqu'alors
impénétrable, dès qu'ils avaient entendu les premiers coups frappés à la
porte, étaient pris au piège, toute résistance devenait inutile, il
fallut bien qu'ils se résignassent.
Aussi honteux que des renards pris par une escouade de poules, ils
gravirent l'un après l'autre l'échelle de meunier. A mesure qu'ils
arrivaient dans la petite cour, ils étaient liés et remis à un fort
détachement de gardes municipaux, qui stationnaient dans la petite rue
des Teinturiers.
Robert, Cadet-Vincent, le grand Louis, Cornet tape-dur, Charles la belle
Cravate, dit le commissaire de police, lorsque l'agent qu'il avait
envoyé visiter le caveau lui eût dit qu'il ne renfermait plus personne,
la capture n'est pas mauvaise; quel est celui-là, ajouta-t-il, en
désignant Beppo à un de ses agents.
--Celui-là, s'écria le grand Louis, que l'on n'avait pas encore lié,
celui-là c'est un _macaron_[639], j'en suis sûr.
Et, prompt comme l'éclair, il s'élança sur l'ex-pêcheur, et lui porta
entre les deux épaules un furieux coup de son couteau-poignard.
Beppo tomba sur le sol; le sang sortait à gros bouillons de la profonde
blessure que le grand Louis venait de lui faire.
--Bravo! grand Louis, bravo! s'écrièrent tous les bandits; mort aux
_macarons_!
Quelques gourmades accompagnées de quelques légers coups de crosse
imposèrent silence à ces misérables.
Le commissaire de police fit transporter Beppo dans une des chambres de
la maison et envoya un des agents chercher un médecin.
Ce ne fut qu'après cet événement que l'on s'aperçut de la disparition de
la mère Sans-Refus et de Fanfan la Grenouille. Malgré l'absence de la
recéleuse, une perquisition minutieuse fut faite dans toutes les parties
de la maison, et elle fit découvrir une grande quantité d'objets volés
qui furent saisis pour servir plus tard de pièces à conviction.
Les pensionnaires de la mère Sans-Refus, dont la police voulait examiner
à son aise la conduite, furent dirigées vers l'hôtellerie que
l'administration tient constamment ouverte pour toutes celles qui leur
ressemblent, rue du faubourg Saint-Denis, 117; il ne resta dans la
maison de la rue de la Tannerie que Beppo et deux agents, chargés à la
fois de le soigner et de veiller sur lui.
Le médecin mandé par le commissaire de police avait déclaré que sa
blessure, sans être dangereuse, le mettait pour le moment hors d'état
d'être transporté.
IV.--La conciergerie
L'aspect extérieur de la Conciergerie, maison de justice du département
de la Seine, est à peu près semblable à celui de toutes les prisons: ce
sont, comme toujours, ces murailles formées d'énormes pierres de taille,
auxquelles le temps a donné une couleur sombre et verdâtre, de petites
fenêtres défendues par de forts barreaux, des portes basses et cintrées,
garnies de toutes sortes de ferrures, et fermées par de lourds verrous
et d'énormes serrures.
L'entrée principale, ouverte sur une petite cour dans laquelle sont
remisés les ignobles véhicules, auxquels on a donné le nom de paniers à
salade[640], est défendue par une porte, ferrée, en chêne, et une forte
grille. Entre cette porte et cette grille se tient constamment un
surveillant qui ne permet l'entrée aux visiteurs qu'après avoir
attentivement examiné la permission dont ils doivent être porteurs, et
qu'ils déposent au greffe, où ils la reprennent en sortant. Malgré ces
précautions minutieuses, précautions dont l'impérieuse nécessité ne
saurait être mise en doute, des prisonniers sont quelquefois parvenus à
tromper tous les regards et à reconquérir leur liberté. Personne n'a
oublié la merveilleuse évasion de M. de La Valette, qui, grâce au
généreux dévouement de sa noble épouse, parvint à quitter son cachot la
veille même du jour fixé pour son exécution.
Après avoir descendu douze marches, on se trouve dans une vaste pièce
octogone, voûtée en plein cintre, et d'une hauteur prodigieuse, où se
tiennent ceux des gardiens que leur service n'appelle pas dans
l'intérieur de la maison.
Malgré l'excellent feu que ces messieurs entretiennent en toutes saisons
dans un énorme poêle (seul meuble qui, avec quelques bancs de bois de
chêne, sur lesquels viennent s'asseoir les prisonniers privilégiés qui
ont obtenu l'unique faveur de causer librement avec leurs parents et
leurs amis, se trouve garnir cette pièce), un froid pénétrant, semblable
à un lourd manteau de glace, tombe sur le dos du visiteur dès qu'il a
mis le pied dans cette vaste salle.
Il faut ensuite parcourir un long et sombre corridor dont l'aspect
sinistre est très-capable d'impressionner désagréablement l'homme le
moins susceptible d'éprouver de ces vagues terreurs dont l'on est saisi
quelquefois sans que l'on puisse se rendre compte des causes qui les ont
fait naître.
Ce corridor pratiqué (ainsi du reste que beaucoup d'autres parties de la
Conciergerie), à quinze pieds environ au-dessous du sol, conduit au
guichet intermédiaire; à droite, un autre corridor un peu mieux éclairé
que celui dont nous venons de parler, conduit au grand préau des hommes;
à gauche, une grille défend l'entrée du quartier des femmes.
La surveillance de ce quartier est confiée aux dames Painparé et Yvose,
il serait à désirer que toutes les personnes qui occupent des emplois de
la nature de celui qui est confié à ces dames, comprissent aussi bien
qu'elles les devoirs qu'ils imposent.
Du reste, le personnel assez nombreux de la conciergerie, est aussi
satisfaisant que peut l'être le personnel d'une prison, et cela ne doit
pas étonner: il subit l'influence, il se modèle sur l'homme qui est
placé à sa tête. M. le directeur de la conciergerie joint, à toutes les
qualités aimables d'un homme du monde, une bonté de coeur appréciée par
tous ceux qui le connaissent, et à laquelle rendent justice ceux mêmes
contre lesquels il est quelquefois obligé de sévir.
La cour des femmes forme un carré long, au milieu duquel est un parterre
cultivé avec beaucoup de soin, et garni de fleurs et d'arbustes; ces
pauvres plantes, malgré les soins continuels dont on les entoure,
laissent négligemment tomber sur leurs tiges leurs fleurs décolorées. On
dirait que ce n'est qu'à regret qu'elles se résolvent à s'épanouir dans
ce vaste pandémonium de toutes les misères et de tous les crimes;
qu'elles regrettent les joyeux rayons de leur beau soleil qui ne leur
arrivent que brisés par les hautes constructions qui dominent de tous
côtés la Conciergerie.
A gauche de cette cour est un ouvroir ou chauffoir, dans lequel les
prisonnières travaillent sous l'inspection continuelle d'une gardienne;
puis une voûte sombre, formant arcade, sous laquelle elles peuvent se
promener lorsque le temps est pluvieux; des cellules tristes et humides,
mais qui ne sont habitées que lorsqu'il y a plénitude dans la prison,
ont leurs croisées sous ces arcades.
A droite, au fond de la cour est située la chapelle qui n'offre aux
regards rien de bien merveilleux, mais devant laquelle cependant on ne
peut passer sans éprouver la plus vive émotion, car de bien tristes
souvenirs s'y rattachent; la sacristie de cette chapelle servit naguère
de chambre à coucher à l'infortunée Marie-Antoinette; elle fut plus tard
habitée par la veuve du général Beauharnais, mais celle-ci fut plus
heureuse que sa devancière, elle quitta sa prison pour épouser le grand
capitaine qui la fit s'asseoir sur le premier trône du monde.