--Dent pour dent, oeil pour oeil, disait-il en se regardant dans la glace

qui ornait la cheminée, lorsque sa mère vint lui dire que la voiture

qu'il avait demandée l'attendait dans la rue.

Il embrassa la bonne femme et sortit.

Il donna l'ordre, à son cocher, de le conduire à la préfecture de

police.

Avant de faire connaître à nos lecteurs ce que l'ex-pêcheur Catalan

allait faire à la préfecture de police, nous leur apprendrons, en peu de

mots, ce qui était arrivé à Beppo, du moment où nous l'avons quitté dans

la chambre d'une des pensionnaires de la mère Sans-Refus, jusqu'à celui

où nous venons de le voir rencontrer, au bois de Vincennes, la calèche

de Silvia.

On n'a pas oublié qu'il pouvait à peine se soutenir lorsqu'il quitta la

chambre de Georgette; aussi son premier soin, en arrivant chez lui,

fut-il de se mettre au lit, où il resta plusieurs jours à peu près privé

de sentiment, et soigné seulement par sa mère dont le dévouement ne se

ralentit pas un seul instant.

La pauvre mère attendit pour interroger son fils que l'état pitoyable

dans lequel il se trouvait se fût un peu amélioré; Beppo ne voulant pas

lui apprendre qu'il venait de se rendre coupable d'un crime, lui dit

qu'il avait, au moment où il sortait de chez Kretz, rencontré la

marquise de Roselly dans un brillant équipage, encore couverte des

vêtements d'homme qu'elle portait chez lui, que désespéré de ce que

cette femme, sans laquelle il ne pouvait vivre, s'était soustraite à son

pouvoir, il s'était de suite jeté à la rivière, si bien déterminé à

mettre fin à ses jours, qu'il avait emprisonné ses bras dans la ceinture

de son pantalon; mais que l'instinct de la conservation ayant été plus

fort que sa volonté, il avait, avec beaucoup de peine, gagné le bord, en

se servant, pour nager, seulement de ses jambes. Qu'il avait été ensuite

recueilli par des personnes charitables qui s'étaient trouvées là fort à

propos pour le secourir, ce qui expliquait ses deux jours d'absence, et

que sa maladie ne devait être attribuée qu'au violent chagrin qu'il

avait éprouvé et qu'il éprouvait encore, et peut-être aussi à la brusque

révolution opérée dans son organisme par le froid glacial de l'eau.

Sa mère s'était contentée de cette explication toute invraisemblable

qu'elle était.

Beppo en proie aux plus violents remords, car la nature de cet homme,

malgré les deux crimes qu'il avait commis, n'était pas tout à fait

corrompue, fut fidèle à la résolution qu'il avait prise. Dès qu'il eut

recouvré l'usage de ses sens, il ne fit rien pour échapper aux

poursuites dont il pouvait être l'objet. Je subirai mon sort, se

disait-il sans cesse, je ne puis échapper à la punition que j'ai

méritée. L'oeil de Dieu voit les crimes qui échappent aux regards des

hommes, et s'il permet qu'ils demeurent impunis ici-bas, c'est qu'il

leur réserve dans un autre monde une punition plus terrible; que sa

volonté soit faite, ce n'est point moi qui chercherai à la combattre.

La maladie de Beppo avait été longue; mais grâce à la vigueur de sa

constitution et aux soins affectueux que lui prodigua sa mère, il

recouvra la santé et put reprendre le cours de ses occupations

habituelles.

Il avait pris la résolution d'oublier Silvia, et il avait eu assez de

force pour ne point chercher à savoir ce qu'elle était devenue (on n'a

pas oublié qu'il avait appris par Georgette que la blessure qu'il lui

avait faite, laissait aux médecins, quoiqu'elle fût grave, l'espoir de

la sauver); mais cette résolution était au-dessus de ses forces: le

gracieux visage de la marquise de Roselly venait sans cesse troubler

tous ses rêves, et souvent, (tandis que pour chasser au loin les tristes

pensées qui troublaient sans cesse son esprit, il travaillait avec

ardeur aux filets de dames qu'il fabriquait pour Kretz); il venait se

placer sous ses yeux, tantôt riant et gracieux, tantôt sombre et

terrible.

Beppo alors jetait loin de lui son ouvrage, et allait se promener dans

la campagne; la vue des arbres, de l'eau, des fleurs, les chants joyeux

des oiseaux, soulageaient quelque peu ses souffrances, et, après une

longue course, il rentrait dans sa demeure, non pas gai, mais du moins

beaucoup moins triste qu'il n'en était sorti.

Sa mère, avait remarqué cela, aussi dès qu'elle voyait quelques nuages

assombrir le visage de son fils, elle l'invitait à prendre le plaisir de

la promenade; de sorte que, ce qui n'arrivait d'abord que par hasard,

devint une habitude de tous les jours.

Beppo se promenait tantôt d'un côté, tantôt de l'autre; mais il

affectionnait particulièrement le bois de Vincennes, beaucoup moins

fréquenté que les autres promenades des environs de Paris et dans lequel

il trouvait ce qui manque à peu près partout, l'ombre et la possibilité

de rêver.

La vue de Silvia, resplendissante de beauté et de parure, avait en un

instant changé toutes ses résolutions, et il s'était mis à courir après

la calèche, afin de la retrouver lorsqu'il le voudrait. La perte d'un

oeil et des blessures dont il devait conserver les traces toute sa vie

avaient été le résultat de cette folle équipée.

Beppo quitta la voiture qui l'avait amené à l'entrée d'une des rues

étroites et obscures qui avoisinent la préfecture de police; après avoir

parcouru en tout sens une foule de ruelles sans noms, il se trouva sur

le quai de l'Horloge. Une des portes du lieu dans lequel il se rendait

était devant lui... Il entra dans une cour fermée par de hautes

murailles; à gauche, un bâtiment d'un sinistre aspect, aux croisées

garnies de barreaux de fer, qui indiquent une prison dans laquelle le

soleil n'a jamais pénétré; il suivit cette cour, il arriva dans une

autre où se trouvaient réunis plusieurs individus parmi lesquels s'en

trouvaient quelques-uns porteurs de figures qu'on ne voit que sur les

épaules des mouchards, des geôliers ou des infirmiers, il demanda à l'un

de ces hommes à qui il devait s'adresser pour faire une révélation; on

lui indiqua du doigt l'entrée d'un bureau situé sous une voûte assez

sombre. Comme il se dirigeait vers ce bureau, il entendit plusieurs voix

répéter: _c'est un coqueur_. Il entra et demanda à parler au chef; après

quelques pourparlers, il fut introduit dans une grande pièce mal

éclairée, meublée seulement de quelques bancs recouverts d'une basane

crasseuse, sur lesquels étaient assis plusieurs individus d'assez

mauvaise mine; d'une petite table surmontée d'un pupitre, devant

laquelle était placé un homme déjà âgé. Les murs de cette pièce étaient

garnis de rayons sur lesquels reposaient une grande quantité de cartons

pleins de cartes, sur chacune desquelles était écrit le nom d'un

individu ayant en maille à partir avec la justice.

Beppo était dans l'antichambre de cette mystérieuse puissance nommée la

police, déesse aux cent yeux, aux cent bras, qui doit tout voir, tout

entendre, tout prévoir, tout réprimer, qui doit, à toutes les heures du

jour et de la nuit, pénétrer dans les plus impures sentines, dans les

cloaques les plus immondes; qui doit écouter tout ce qu'on vient lui

dire, et ne doit croire que ce qui est vrai; qui rend service à tout le

monde et dont tout le monde se plaint, et à laquelle pourtant on ne

saurait accorder trop de louanges lorsqu'elle s'acquitte

consciencieusement de la moitié seulement de la tâche immense qui lui

est confiée.

Beppo, après quelques minutes d'attente, fut introduit dans le cabinet

de l'homme chargé, à l'époque où se passèrent les événements que nous

racontons à nos lecteurs, de la direction de cette branche importante de

l'édilité parisienne.

--Vous voulez, dit-il à l'ex-pêcheur, rendre des services à

l'administration, et vous nous promettez de nous mettre sur la trace des

chefs de la bande de malfaiteurs qui, depuis longtemps déjà, désole la

capitale et les environs?

Beppo répondit affirmativement.

--Quels sont vos nom, âge, lieu de naissance, profession et domicile?

Beppo répondit à ces diverses demandes, et mit entre les mains de celui

qui l'interrogeait les papiers dont il avait eu soin de se munir, et qui

établissaient d'une manière irréfragable la vérité de ses réponses.

--Quel est le motif qui vous fait agir? dit le chef de la police, après

avoir attentivement examiné les papiers de Beppo.

--La vengeance.

--Vous avez sans doute pris part aux méfaits de ces bandits, et c'est

parce qu'aujourd'hui vous croyez avoir à vous plaindre d'eux que vous

voulez les livrer.

--Vous vous trompez. J'ai commis bien des fautes, peut-être, mais je

suis un honnête homme.

Le chef sonna, et dit quelques mots à l'oreille de l'homme qui répondit

à cet appel. Cet homme sortit aussitôt, et quelques minutes après il

apporta à son maître un des petits cartons placés sur les rayons qui

garnissaient la salle d'attente.

Le chef chercha vainement, à son ordre alphabétique, une carte sur

laquelle le nom de Beppo se trouvât inscrit.

--Qui me dit, ajouta-t-il après cette recherche infructueuse, que si

votre offre est agréée vous nous servirez fidèlement?

--Vous pouvez, si vous ne vous en rapportez pas à moi, me faire

surveiller, je n'ai pas d'ailleurs intérêt à vous tromper, puisque c'est

gratuitement que je vous offre mes services. Si je réussis, je serai

assez récompensé par le plaisir d'avoir, tout en me vengeant, rendu un

important service à la société.

--Voilà, se dit le chef qui avait accordé aux paroles de Beppo la plus

sérieuse attention, un indicateur comme on n'en rencontre guère.

--C'est bien! continua-t-il en élevant la voix; j'accepte les offres que

vous venez de me faire. Si vous le voulez, et si vous nous servez avec

fidélité, vous serez généreusement récompensé, mais si votre démarche

cache un piège, malheur à vous, car c'est à vous qu'il sera fatal.

--Je ne crains rien, et la suite, je l'espère, vous apprendra que l'on

peut se fier à Beppo lorsqu'il a donné sa parole.

--Allez donc, et puisse le ciel favoriser votre entreprise; il est beau,

quoiqu'on dise, de mettre dans l'impossibilité de nuire, ceux qui se

font un jeu de braver toutes les lois qui régissent la société.

Beppo sortit du cabinet du chef, après lui avoir fait la promesse de

venir souvent lui rendre compte du résultat des démarches

qu'immédiatement il allait faire. Il rejoignit au coin de la rue où il

lui avait ordonné de l'attendre, le cabriolet qui l'avait amené, et se

fit conduire chez lui.

Un homme vêtu d'une longue redingote bleue, boutonnée jusqu'au menton,

le cou emprisonné dans un col de crinoline noire, coiffé d'un chapeau à

larges bords qui lui cachait les yeux, et armé d'un jonc plombé qu'il

accrochait souvent à un des boutons de sa redingote, suivait tous les

pas de Beppo, celui-ci le remarqua, mais ne s'en inquiéta guère, il

n'avait pas l'intention de cacher quelque chose à ceux qu'il voulait

servir.

Rentré chez lui, il quitta les habits élégants qu'il avait mis pour

aller à la préfecture de police, et se livra au travail ainsi qu'il

avait l'habitude de le faire après toutes ses promenades; il travailla

avec ardeur jusqu'au moment du dîner, qui fut servi par sa mère à

l'heure ordinaire.

--Ma mère, dit-il à la Catalane, à l'issue de ce modeste repas, de tous

les proverbes qui ont cours chez nous, quel est celui qu'un bon Catalan

ne doit jamais oublier?

--Mais je ne sais, répondit la pauvre femme, qui tremblait de se

souvenir.

--Je vais vous le rappeler, reprit Beppo en montrant à sa mère les

coutures bleuâtres qui sillonnaient son visage et la pièce carrée de

taffetas noir qui couvrait le trou sanglant où avait été son oeil: _dent

pour dent, oeil pour oeil_.

--Tu veux te venger malheureux! s'écria la pauvre mère, ah! mon fils est

perdu!

--Je veux me venger, dit Beppo d'une voix sombre, c'est un parti pris;

ceux qui ont donné l'ordre à leur laquais de me traiter comme un chien,

périront comme des chiens, leur sang répandu sur l'échafaud, lavera la

cruelle injure qu'ils m'ont faite; mais rassurez-vous, bonne mère, quant

à présent je ne cours aucuns risques, je puis marcher sans crainte vers

le but que je veux atteindre; laissez-moi donc agir à ma guise, ne vous

opposez point à mes allées et venues continuelles, à moins que vous ne

vouliez que je me résolve à vous quitter.

Et Beppo, sans attendre la réponse de sa mère, qui du reste, connaissant

le caractère indomptable de son fils et effrayée par la menace qu'il

venait de lui faire, n'était pas disposée à hasarder la plus légère

objection, prit son bonnet de laine brune et son caban, et sortit de

l'appartement.

Il descendit rapidement la rue Saint-Jacques, traversa les deux ponts

qui conduisent sur la rive droite de la Seine et s'engagea dans le

sombre dédale formé par les petites rues fangeuses qui avoisinent

l'hôtel de Ville.

L'homme à la redingote bleue et au chapeau à larges bords, marchait

toujours derrière lui.

Beppo ne trouva pas sans peine la maison dans laquelle il voulait

entrer, ce ne fut qu'après avoir parcouru en tous sens les rues

Jean-Pain-Mollet, de la Vennerie et plusieurs autres, qu'il arriva rue

de la Tannerie et s'arrêta devant la maison occupée par la mère

Sans-Refus.

Il ne faisait pas encore nuit, une des odalisques de cet ignoble harem,

montrait son oeil à travers l'espace circulaire ménagé sur une des vitres

enduites de blanc d'Espagne, qui garnissaient les châssis de la

boutique.

Elle adressa à Beppo un signe provocateur.

Il entra.

La mère Sans-Refus dormait dans le vieux fauteuil placé derrière son

comptoir; ses pensionnaires, diversement groupées, buvaient, fumaient ou

jouaient aux cartes; l'une d'elles, seule à une table, sa tête,

renversée en arrière, était appuyée contre la muraille, sa bouche

entr'ouverte.

C'était celle que Beppo cherchait, il se plaça près de la table, et dit

à une femme qui avait quitté ses compagnes lorsqu'il était entré et qui

depuis lors marchait presque sur ses talons, de lui servir deux verres

d'eau-de-vie.

--Deux _glacis d'lance d'aff_[588] à monsieur: voilà, répondit la fille,

intérieurement très-vexée de ce que ce n'était pas à elle que cet

étranger plus proprement vêtu que ceux qui fréquentaient habituellement

l'établissement de la mère Sans-Refus, avait jeté le mouchoir.

Elle apporta cependant les deux verres d'eau-de-vie demandés, et

retourna ensuite près de ses compagnes.

--Georgette? dit Beppo en secouant légèrement la fille près de laquelle

il s'était placé et qu'il croyait endormie, Georgette?

Elle ne répondit que par un sourd grognement assez semblable à celui de

l'animal immonde dont l'Alcoran interdit la chair à ses sectateurs, et

le mouvement qu'elle fit, ayant dérangé son peigne, ses longs cheveux

noirs se déroulèrent sur ses épaules et sur son cou.

La malheureuse femme était ivre-morte.

--Elle est _casquette_[589], mon poulet; dit une des odalisques en riant

aux éclats.

--J'attendrai qu'elle ne le soit plus, répondit Beppo.

Il s'approcha de la mère Sans-Refus, que les éclats de rire de sa

pensionnaire venaient d'éveiller, et lui mit deux pièces de cinq francs

dans la main après lui avoir dit quelques mots à l'oreille.

Le son de l'argent tira la vieille mégère de l'espèce de torpeur dans

laquelle elle paraissait plongée; elle se leva précipitamment de son

fauteuil, après avoir adressé à Beppo une grimace que celui-ci fut libre

de prendre pour un sourire et donna l'ordre à ses pensionnaires de

conduire Georgette dans sa chambre.

--Vous n'allez pas la rejoindre? dit-elle lorsque l'ordre qu'elle venait

de donner fut exécuté.

--Je resterai ici quelques instants, si vous voulez bien le permettre,

répondit l'ex-pêcheur.

--Comment donc, mais c'est beaucoup d'honneur pour moi et pour ces

dames.

--Vous ne me reconnaissez pas? dit Beppo à la mère Sans-Refus après un

silence de quelques instants.

--Quand nous nous serons vus encore une fois, ça fera deux, répondit la

tavernière.

--Ça fera trois, si vous voulez bien le permettre.

--Impossible, mon bichon, je n'oublie jamais les _balles_[590] que j'ai

déjà _remouchées_[591] une fois.

--Il paraît que ce morceau de taffetas noir et les blessures qui

sillonnent mon visage me rendent méconnaissable; tant mieux, ma foi, je

puis alors passer sans crainte devant les gendarmes et les mouchards.

--Ah ça! mais, qui êtes-vous donc?

--Comment, vous ne vous rappelez pas un pauvre diable que de braves gens

firent entrer ici il y a un peu plus d'une année, au moment où il allait

être pris par ceux qui le poursuivaient, qui tomba malade, auquel

Georgette prodigua des soins si empressés?.....

--Et qui venait d'_escarper une largue camouflée en chêne_[592] sur le

pont au Change?

Beppo, qui n'était pas initié aux mystères du jargon dont se servait

habituellement la mère Sans-Refus, fut obligé de lui faire observer

qu'il ne savait ce qu'elle voulait dire.

--Ah! vous ne _dévidez pas le jars_[593]; tant pis, vous ne pourrez pas

alors causer agréablement avec les amis. Je vous disais donc que le

jeune homme qui fut soigné par Georgette à l'époque dont vous parlez,

venait de tuer, sur le pont au Change, une femme déguisée en homme.

--C'était moi.

--Dites donc? il paraît que vous avez fait des progrès depuis un an et

demi; Georgette n'a cessé de me soutenir qu'au moment de

l'_escarpe_[594] vous étiez un honnête homme.

Beppo regarda en riant la hideuse Sans-Refus.

--J'étais bête, lui dit-il à voix basse.

--_Pantre_[595]; c'est _pantre_ qu'il faut dire.

--_Pantre_ si vous voulez.

--Et maintenant?

--Oh! maintenant, je suis bien changé; j'ai quitté Paris après la chose

en question, et j'ai rencontré en province des braves gens auxquels j'ai

été très-utile et qui m'ont fait gagner beaucoup d'argent (Beppo, en

achevant ces mots, frappa sur ses poches dont le son métallique charma

les oreilles de la mère Sans-Refus); mais j'ai été forcé de quitter, ces

pauvres gens, continua Beppo en donnant à sa voix une expression

lamentable, ils ont eu des malheurs!...

--Je comprends, _enflaqués_[596].

--Vous dites?

--Arrêtés.

Beppo fit un signe affirmatif.

--Mais comment se fait-il donc que vous n'_entraviez pas bigorne_.....

que, vous ne compreniez pas l'argot?

--Que voulez-vous, je n'ai vécu jusqu'à présent qu'avec de braves gens

de campagne, mais j'ai bonne envie d'apprendre.

--Je n'en doute pas, mon garçon, je n'en doute pas, mais, dites-moi,

qu'êtes-vous donc venu faire à Paris?

--Lorsque mes compagnons ont été... comment avez-vous dit ça?

_Enflaqués[597]._

_Enflaqués_, je me suis dit que puisque mon visage était devenu

méconnaissable, par suite d'un événement que je vous raconterai plus

tard, je pouvais sans crainte revenir à Paris où il me serait peut-être

facile de faire quelques connaissances utiles; et comme j'avais déjà

très-souvent pensé à votre maison...

--C'est très-bien, mon garçon, c'est très-bien, il ne faut jamais

oublier les gens qui nous ont rendu service; vous trouverez ici,

soyez-en sûr, tout ce que vous pouvez désirer.

Beppo, pour achever de gagner les bonnes grâces de la mère Sans-Refus,

lui offrit ainsi qu'à ses pensionnaires, une tournée de petits verres

d'eau-de-vie qui fut acceptée avec le plus vif enthousiasme.

Pendant la longue conversation que nous venons de rapporter, plusieurs

individus que nous connaissons déjà, Charles la belle Cravate, le grand

Louis, Cornet tape-dur et plusieurs autres étaient entrés dans le bouge

de la mère Sans-Refus, et après avoir échangé quelques paroles à voix

basse avec la tavernière et jeté sur Beppo des regards soupçonneux, ils

s'étaient retirés dans la pièce du fond.

--Voulez-vous que je vous présente aux amis, dit la Sans-Refus, vous en

serez quitte pour leur payer quelques _doubles cholettes de lance

d'aff_[598].

--Vous me ferez plaisir et je payerai tout ce qu'il faudra, répondit

Beppo qui commençait à deviner le langage ordinaire du lieu dans lequel

il se trouvait.

La mère Sans-Refus prit la main de Beppo et le fit entrer dans

l'arrière-salle que nous connaissons.

--Quéque c'est encore que celui-là, dit le grand Louis queuque

_macaron_[599].

--As-tu fini, mauvais _ferlampier_[600]? répondit la Sans-Refus, c'est

moi, n'est-ce pas? moi, Marie-Madeleine-Colette Comtois, qui suis

capable d'introduire des _macarons_ parmi vous?

--Il faut bien _rigoler_[601] un peu, reprit le grand Louis.

--Il faudrait mieux _travailler_[602] un peu plus et _rigoler_ un peu

moins; mais c'est égal, vous pouvez à c'te _plombe_[603]

_pitancher_[604] tant qu'vous voudrez, c'garçon qui vous doit à tous une

fière _camouffle_[605] va _casquer_[606] de quatre _doubles cholettes de

lance d'aff_[607].

Après cet exorde, qui disposa les bandits à favorablement accueillir

celui qu'elle leur présentait, la Sans-Refus rappela aux habitués de son

repaire, l'événement qui avait conduit chez elle Beppo pour la première

fois, et leur raconta en peu de mots, l'histoire fabriquée par

l'ex-pêcheur pour capter sa confiance.

Lorsque les bandits surent que l'homme qui était devant eux, s'était

rendu coupable d'un assassinat, et qu'il ne venait se fixer à Paris, que

parce que la bande avec laquelle il avait exploité la province, venait

d'être dispersée, ils s'empressèrent tous autour de lui, chacun d'eux

fut jaloux de lui serrer la main, et les quatre litres d'eau-de-vie

annoncés ayant été apportés par la Sans-Refus et par Cornet tape-dur,

qui avait conservé chez la tavernière ses fonctions de maître Jacques,

l'enthousiasme atteignit bientôt son apogée, et Beppo fut tout d'une

voix proclamé membre de l'association, qui se réunissait chez

Marie-Madeleine-Colette Comtois dite Sans-Refus.

La nuit était déjà avancée lorsqu'il quitta ses nouveaux amis pour aller

rejoindre Georgette, les fumées alcooliques qui quelques heures

auparavant obscurcissaient le cerveau de la malheureuse fille, venaient

de se dissiper, de sorte qu'elle se fit toute gracieuse pour recevoir

Beppo. L'ex-pêcheur plaça sur la cheminée le chandelier qu'il avait

apporté, il tira de la poche de son caban un cigare qu'il alluma, puis

il s'assit dans un mauvais fauteuil, placé à la tête du lit dans lequel

était couchée Georgette. Cette conduite quelque peu extraordinaire

étonna considérablement la fille, mais elle n'osa rien dire.

Beppo, pour se faire reconnaître, fut obligé de rappeler à Georgette

toutes les circonstances qui avaient accompagnées la première entrevue

qu'il avait eue avec elle.

--Ainsi, dit Georgette, (lorsqu'elle fut bien convaincue que l'homme

qu'elle avait devant les yeux, était bien le même que celui qu'elle

avait soigné dix-huit mois auparavant), vous êtes aujourd'hui forcé de

venir chercher un refuge dans cette maison? cela ne m'étonne pas, une

fois que l'on a mis un pied dans le sentier du crime, il faut le suivre

jusqu'au bout.

--Le croyez-vous? répondit Beppo.

--Hélas! ajouta Georgette, je suis moi-même une preuve évidente de la

vérité de ce que j'avance.

--Vous vous trompez peut-être; je crois au contraire, qu'il n'est jamais

trop tard pour revenir au bien, et c'est autant pour vous fournir les

moyens de sortir de l'affreuse position dans laquelle vous êtes placée,

que pour accomplir un dessein que je vous ferai connaître si vous voulez

me promettre de ne point me trahir, que je suis revenu ici.

Beppo, disait vrai, au moment d'entrer chez la Sans-Refus, il s'était

rappelé la femme qui lui avait prodigué des soins à la fois si

affectueux et si désintéressés, et il avait de suite pris la résolution

de l'arracher, si cela était possible, au sort funeste qui paraissait

devoir être le sien.

Georgette, on le sait, portait à Beppo un très-vif intérêt, elle lui fit

donc sans difficultés toutes les promesses qu'il exigea, elle lui offrit

même de le servir.

Beppo, pour mettre sa bonne volonté à l'épreuve, la chargea d'épier tout

ce qui se passerait dans la maison de la mère Sans-Refus, pendant son

absence, et de lui en rendre compte, il voulait, disait-il, savoir ce

que pensaient de lui ses nouveaux camarades.

--Il est inutile de chercher à me tromper, lui répondit Georgette, j'ai

deviné quel est votre projet, vous voulez livrer à la police tous ceux

qui fréquentent cette maison?

Beppo regretta alors de s'être exprimé avec assez peu de prudence pour

laisser deviner à cette fille la nature de son projet, mais Georgette

ne le laissa pas longtemps dans l'inquiétude.

Les vrais mystères de Paris · 第 79 / 99 段