Lucie, dans son malheur, se trouvait encore heureuse de ce que le crime

que son mari avait tenté de commettre n'était que la suite d'une gêne

occasionnée par une passion insurmontable; elle était heureuse de ce que

le marquis de Pourrières n'était pas un voleur, et si nous ajoutons

qu'elle croyait aux protestations de repentir qu'il venait de lui faire,

on ne sera plus étonné de sa conduite envers lui.

Salvador, après avoir salué sa femme avec toutes les marques du plus

profond respect, lui dit qu'il était bien déterminé à suivre à la lettre

tous les conseils qu'elle lui avait donnés; il venait donc la prier de

vouloir bien l'autoriser à disposer d'une somme de trois cent mille

francs, déposée chez son notaire et qui lui appartenait en propre. Cette

somme, lui dit-il, était à peu près suffisante pour dégrever ses

propriétés, dégager une partie de ses revenus, et payer ses créanciers

les plus nécessiteux qu'il voulait absolument satisfaire avant de se

retirer dans ses terres; car il tenait à ne point laisser derrière lui

la réputation d'un débiteur qui s'est soustrait, par la fuite, aux

justes exigences de ceux auxquels il doit.

Cette susceptibilité plut à Lucie, dont le noble caractère comprenait

toutes les délicatesses.

--Vous ne voulez pas me tromper, n'est-ce pas? dit-elle en jetant sur

son mari un regard que celui-ci soutint avec un visage impassible.

--Ah! madame, s'écria Salvador, pouvez-vous bien me croire capable d'une

pareille infamie? Mais je n'ai pas le droit de me plaindre, ajouta-t-il

après quelques instants de silence.

Il donna à sa voix, en prononçant ces mots, une intonation si

profondément émue, que Lucie fut convaincue.

Elle ne répondit rien, mais elle s'approcha d'une petite table sur

laquelle se trouvait déposé tout ce qu'il fallait pour écrire, et traça

rapidement ce billet qu'elle remit à Salvador.

«Maître Chardon,

«Veuillez, je vous prie, remettre à mon mari, monsieur le marquis de

Pourrières, tous les fonds que vous tenez à ma disposition.

«La présente vous servira de décharge, etc.»

--Monsieur Chardon qui vous connaît, lui dit-elle, vous remettra sans

difficultés tous mes fonds; vous en ferez un bon usage, j'en suis

convaincue, si vous voulez bien vous rappeler que c'est de la fortune de

votre enfant qu'il s'agit.

--Ah! madame, s'écria Salvador, si je ne me montrais pas digne de la

confiance que vous voulez bien me témoigner je serais le plus misérable

de tous les hommes.

Il prit la main de Lucie qu'il baisa à plusieurs reprises, et descendit

avec elle pour le déjeuner.

Salvador, après le déjeuner, annonça à sir Lambton qu'il allait partir

pour Paris à l'instant même. Sir Lambton essaya de le retenir, mais le

marquis de Pourrières ayant allégué que des affaires fort importantes

l'appelaient à Paris, il n'insista plus, lorsque surtout Salvador lui

eut fait observer que sa femme s'était déterminée à passer près de lui

et de sa famille le reste de la belle saison.

La voiture qui l'avait amené chez sir Lambton l'emmena à Paris.

Sa première visite fut pour Silvia. Il trouva la brillante marquise de

Roselly entourée d'un cercle nombreux d'adorateurs, parmi lesquels se

faisait remarquer, par l'étrangeté de son costume et la profusion de

bijoux dont il était couvert, un homme encore jeune, que son teint,

aussi blanc que celui d'une femme, ses grands yeux bleus, fendus en

amande, et ses longs cheveux d'un blond quelque peu hasardé, faisaient

de suite reconnaître pour un enfant des contrées hyperboréennes.

Salvador, qui devina de suite que cet étranger, qui se montrait le plus

empressé de tous ceux qui en ce moment entouraient sa maîtresse, n'était

autre que celui auquel elle avait fait allusion ne put réprimer quelques

légers signes de mauvaise humeur, auxquels Silvia ne daigna pas d'abord

accorder la moindre attention; cependant, après avoir savouré avec une

volupté toute féminine la petite vengeance que le hasard s'était chargé

de lui fournir, Silvia congédia successivement tous ses adorateurs et

demeura seule avec son amant.

--Enfin! s'écria Salvador, ils ont bien fait de partir, j'aurais éclaté

s'ils étaient restés plus longtemps.

Salvador, à tous ses défauts, joignait celui d'être jaloux de

l'artificieuse créature dont il subissait l'influence.

--Et pourquoi, s'il vous plaît, auriez-vous éclaté? lui répondit Silvia.

Vous ne voulez pas, je le suppose, me contester le droit de recevoir

quelques visites pour m'aider à supporter votre absence?

--Mais j'ai deviné que ce ridicule Tatare n'est autre que l'étranger

dont vous me parlez dans la lettre que je viens de recevoir, est-il donc

étonnant que sa présence chez vous, au moment où j'arrive afin de vous

dire qu'il m'est enfin possible de faire ce que vous désirez, me

paraisse désagréable.

--Vous êtes fou, dit Silvia, après avoir adressé à Salvador le plus

gracieux sourire qui se puisse imaginer, vous êtes fou! Il ne faut pas

croire tout ce que les femmes disent ou écrivent. J'accepterai avec

plaisir ce que vous voulez bien faire pour moi, car la vie que je mène

ici n'est véritablement pas supportable; mais, croyez-le-bien, je

n'exigerais rien si votre fortune ne vous permettait pas d'être

généreux, si même vous étiez pauvre, je vous serais aussi fidèle et

aussi dévouée que je l'ai été jusqu'à présent.

--Vous êtes une enchanteresse, une véritable fée.

Salvador et Silvia consacrèrent cette première journée à chercher un

hôtel propre à servir d'habitation à la marquise de Roselly; celles qui

suivirent furent consacrées à pourvoir la demeure choisie de tout ce qui

pouvait la rendre agréable; cela coûta beaucoup d'argent, mais n'empêcha

pas, cependant, Salvador de consacrer la presque totalité des trois cent

mille francs qu'il avait pris chez le notaire de sa femme à payer ses

dettes et les diverses sommes qu'il avait empruntées sur les biens de la

maison de Pourrières. Nos lecteurs ont deviné que le fruit de nouvelles

rapines commises de complicité avec le vicomte de Lussan, firent les

frais de l'hôtel de Silvia, de ses ameublements, de ses chevaux et de

ses équipages.

Voici, au moment où nous sommes arrivés, quel était l'état de la fortune

dont pouvait disposer Salvador.

Les biens de la maison de Pourrières, ainsi que nous avons eu déjà

l'occasion de le dire, rapportaient bon an, mal an, un peu plus de

trente mille francs; les fonds appartenant à Lucie, ayant servi à

éteindre toutes les dettes, Salvador pouvait disposer de ce revenu; il

lui restait seulement à payer quatre-vingt-dix mille francs, somme égale

au montant des lettres de change souscrites au profit de l'usurier

Juste; sa position financière malgré les pertes énormes faites au jeu

par Roman, et les dépenses considérables qu'il avait faites, était donc

encore assez belle pour lui permettre de mener une vie agréable, sans

demander des ressources au crime; il n'en était pas de même de celle de

Lucie, les trois cent mille francs dont elle avait avec tant d'abandon,

confié l'emploi à son mari, formaient la moitié au moins de sa fortune,

les grands biens du comte de Neuville et de la marquise de Villerbanne

qui étaient morts tous deux _ab intestat_, étant retournés à des

collatéraux éloignés.

Salvador depuis son mariage et le dernier séjour qu'il avait fait à

Pourrières, n'avait pas remis les pieds chez la mère Sans-Refus;

débarrassé de Roman, il avait voulu cesser avec les scélérats de bas

étage qui fréquentaient cet infâme bouge, des relations qui tôt ou tard

l'auraient compromis, mais il n'avait pas pour cela (nous venons de le

dire) abandonné une profession qu'il exerçait avec une si merveilleuse

adresse, qu'il en était arrivé à se croire de bonne foi invulnérable, il

s'était entendu avec le vicomte de Lussan, auquel il n'avait pas eu de

peine à faire comprendre que deux hommes, adroits, résolus et reçus avec

empressement dans la meilleure compagnie, pouvaient faire autant, si ce

n'est plus à eux seuls que toute une bande de malfaiteurs.

Le succès avait justifié les prévisions de Salvador. Les deux associés

avaient successivement volés un pair de France, qui venait de prêter son

soixante et dix-neuvième serment; un député qui venait de prononcer un

magnifique discours en faveur de la concession des lignes de chemin de

fer aux compagnies; un riche banquier qui devait partir le lendemain

pour l'Angleterre; une danseuse de l'Opéra, qui avait reçu, la veille,

la première visite d'un prince Russe; ces affaires, il n'est pas

nécessaire de le dire, avaient produit des résultats aussi magnifiques

qu'il était permis de les espérer; le pair était un très-habile

diplomate, le député était éloquent, le banquier était habile, et la

danseuse jolie.

Dès que Salvador eut entre les mains les divers titres qui établissaient

qu'il avait satisfait ses créanciers, il alla chez sir Lambton afin de

montrer à sa femme, qui lui avait déjà écrit plusieurs fois, qu'il avait

fait un bon usage des fonds qu'elle lui avait confiés.

Sir Lambton le reçut avec son affabilité ordinaire, Lucie à laquelle il

dit tout d'abord qu'elle serait contente de lui, et qu'il lui apportait

les preuves qu'il était corrigé, puisque ayant eu une somme considérable

à sa disposition, il n'avait pas mis les pieds dans une maison de jeu,

lui serra la main en signe de contentement; mais Servigny et Laure lui

montrèrent un visage si glacial, qu'il devina de suite, que les deux

époux avaient échangé des confidences dont le résultat ne lui avait pas

été avantageux.

Salvador, après s'être entretenu assez longtemps avec sa femme, repartit

aussitôt, il ne voulut pas même dîner chez sir Lambton, qui, ayant

remarqué que sa présence n'était agréable ni à sa nièce ni à Servigny,

ne fit pas de grandes instances pour le retenir.

Le soir, pendant que sir Lambton et Servigny jouaient ensemble au

billard, (le bon gentilhomme aurait beaucoup mieux aimé avoir pour

adversaire le marquis de Pourrières qui lui faisait acheter très-cher

toute ses victoires, tandis qu'il était forcé de rendre des points à son

neveu), Lucie et Laure, assises l'une près de l'autre dans l'embrasure

d'une fenêtre ouverte sur le jardin, causaient ensemble à voix basse.

Laure venait de demander à son amie, quel usage son mari avait fait des

fonds qu'elle lui avait confiés.

--Un excellent usage, répondit Lucie, grâce à Dieu, cette fois les

tristes pressentiments auxquels tes conseils, dont du reste je reconnais

la sagesse, avaient donné naissance, ne se sont pas réalisés; il a étalé

sous mes yeux des titres irrécusables et qui prouvent jusqu'à

l'évidence, que maintenant tous ses créanciers sont satisfaits; mais

c'est égal, je le reconnais, j'ai été imprudente, je dois veiller

moi-même sur la fortune de mon enfant.

--Oui mon amie, tu dois veiller toi-même sur la fortune de ton enfant;

ton mari, je veux bien le croire, s'est corrigé, mais tu as le droit

d'exiger quant à présent toutes les garanties imaginables et ce droit il

ne faut pas l'abandonner encore: ne peut-il pas se laisser entraîner de

nouveau par de perfides conseils?

--Ah! Laure, Laure, pourquoi sans cesse me laisser entrevoir la

possibilité de malheurs encore plus grands que ceux qui viennent de me

frapper.

--Parce que je veux que tu sois forte, si, ce qu'à Dieu ne plaise, tu

dois être éprouvée par de nouvelles souffrances; parce que je veux qu'au

moment du danger, s'il arrive, tu sois capable d'envisager sans frémir,

toute la profondeur du précipice alors ouvert sous tes pas; parce que je

veux, quoiqu'il avienne, conserver mon amie. Notre vie, ma pauvre amie,

est un vaste océan parsemé d'écueils, nous devons à chaque instant nous

attendre à faire naufrage.

--Laure, tu sais quelque chose que tu ne veux pas m'apprendre.

--Je ne sais rien.

--Ton mari ne t'a rien dit?

--Paul ne connaît pas M. de Pourrières, qu'il a vu ici pour la première

fois.

--Oh! merci, mon Dieu! s'écria Lucie en levant ses mains vers le ciel,

merci; je serais morte si ce que je croyais avait été vrai.

Nous laisserons Lucie achever de passer paisiblement la belle saison à

la campagne de sir Lambton, et nous suivrons Salvador à Paris, où de

grands événements doivent s'accomplir.

Ainsi que cela arrive presque toujours à la veille de toutes les grandes

catastrophes, la fortune semblait se plaire à favoriser toutes les

entreprises de Salvador et du vicomte de Lussan; aussi, ces deux

personnages roulaient-ils sur l'or et les billets de banque.

Le vicomte de Lussan, ne sachant que faire de ses capitaux, avaient

renouvelé l'ameublement et les équipages de la danseuse Coralie, à

laquelle il avait pardonné sa fugue avec le général rencontré par Silvia

chez l'usurier Juste.

Salvador, malgré les dépenses énormes de sa maison et de celle de

Silvia, avait acquitté les lettres de change, souscrites pour couvrir la

dernière faute de Roman, et payé le restant de ce qu'il devait à divers

créanciers.

Il avait le soin d'écrire souvent à Lucie, afin de la tenir au courant

de ce que, soi-disant, il faisait pour mettre de l'ordre dans ses

affaires, et comme toutes les nouvelles qu'il lui transmettait étaient

satisfaisantes, la pauvre Lucie, qui dans la profonde retraite où elle

vivait, ignorait ce qui se passait à Paris, recouvrait peu à peu la paix

de l'âme, le plus précieux de tous les biens. Ses lettres, cependant,

demandaient souvent à Salvador si bientôt il se déterminerait à

l'emmener à Pourrières, car elle ne pouvait s'empêcher de trembler

lorsqu'elle se disait que dans une ville comme Paris, son mari devait à

chaque pas qu'il faisait, trouver une occasion nouvelle de se livrer à

la funeste passion qui l'avait conduit sur le bord d'un abîme; mais

Salvador ne faisait que des réponses évasives, lorsqu'elle lui rappelait

la promesse qu'il lui avait faite, il ne pouvait, disait-il, quitter

Paris en ce moment; il voulait, avant d'aller s'ensevelir dans la

retraite, avoir regagné les trois cents mille francs qu'elle lui avait

prêtés; mais cela serait beaucoup moins long qu'elle ne le supposait; il

ne s'agissait que d'avoir un peu de patience.

Salvador consacrait à Silvia tout le temps qu'il ne passait pas avec le

vicomte de Lussan; il ne voulait pas laisser au prince Russe, qui était

devenu éperdument amoureux de l'ex-cantatrice, la faculté d'approcher

d'elle.

Silvia, du reste, savait exploiter adroitement la jalousie de son amant,

lorsqu'elle voulait qu'il lui accordât quelque chose; elle le menaçait,

bien qu'intérieurement elle n'eût aucune envie de réaliser ses menaces,

d'écouter le Kalmouk, (c'est ainsi qu'elle appelait le sujet de

l'autocrate de toute les Russies), dont elle savait à propos mettre en

relief les immenses richesses et les brillantes qualités; et Salvador se

trouvait alors trop heureux d'obéir.

Salvador et Silvia, accompagnés souvent du vicomte de Lussan, allaient

presque chaque jour, traînés dans un magnifique équipage qui appartenait

à la marquise de Roselly, parcourir les allées du bois de Boulogne, qui

sont habituellement fréquentées par la fashion parisienne.

Salvador était glorieux de mener partout avec lui, l'orgueilleuse beauté

qui excitait l'admiration générale, et Silvia, de son côté, n'était pas

fâchée d'étaler à tous les yeux, le luxe dont elle était entourée.

Elle dit cependant un jour à son amant, que les poudreuses allées du

bois de Boulogne commençaient a lui paraître monotones et qu'elle ne

serait pas fâchée de varier quelque peu ses promenades quotidiennes.

--Mais rien n'est plus facile, lui dit Salvador, notre bonne ville,

grâce à Dieu, est entourée de promenades beaucoup plus agréables que le

bois de Boulogne, que la mode, je ne sais pourquoi, a pris sous sa

protection; si vous le voulez bien, nous nous ferons conduire,

aujourd'hui, au bois de Vincennes.

--Va pour le bois de Vincennes, répondit Silvia, si cette promenade ne

me convient pas, nous verrons les autres ensuite.

Silvia, Salvador et le vicomte de Lussan, montèrent en calèche et se

firent conduire. Le ciel était magnifique et de nombreux promeneurs

sillonnaient en tous sens les sombres allées du bois.

--Mais c'est charmant, disait à chaque instant, Silvia, à ses deux

compagnons, c'est charmant; en vérité, il y a ici au moins des arbres et

de l'ombre; nous y reviendrons.

Au détour d'une allée assez obscure, dans laquelle il s'était engagé

pour obéir à sa maîtresse, le cocher de Silvia fut obligé de s'arrêter

afin de ne point écraser un homme qui marchait lentement devant la

voiture et qui paraissait enseveli dans de profondes réflexions.

Les cris répétés du cocher, arrachèrent enfin cet homme à ses

réflexions; il se rangea précipitamment sur un des côtés de l'allée, et

ses yeux se portèrent par hasard sur les personnes qui étaient dans la

calèche, à laquelle il venait de livrer passage.

--Silvia! s'écria-t-il assez haut pour être entendu de la marquise de

Roselly et de ses deux compagnons, Silvia!

--Qu'est-ce, dit Salvador, et que vous veut cet homme; le

connaissez-vous?

--Brûlez le pavé, dit Silvia à son cocher avant de répondre à Salvador,

brûlez le pavé.

La marquise de Roselly venait de reconnaître Beppo.

Le cocher, jaloux d'obéir à sa maîtresse, avait vigoureusement fouetté

ses chevaux, et la calèche roulait rapide comme l'éclair le long d'une

des grandes allées du bois.

Salvador et le vicomte de Lussan ne savaient à quoi attribuer la terreur

évidente et la singulière conduite de leur compagne; elle les instruisit

en peu de mots.

Salvador tourna la tête et vit courir derrière la calèche l'homme que

Silvia paraissait si fort redouter; il était éloigné de vingt pas

environ, sa conduite indiquait suffisamment quelle était son intention;

il voulait suivre la voiture, afin de connaître le nom et le domicile de

ceux qu'il venait de rencontrer.

Le vicomte de Lussan avait imité le mouvement de Salvador.

--Mais je connais cet homme là, dit-il à voix basse à son compagnon.

--Je le crois parbleu bien! répondit Salvador; cet homme est celui que

nous avons fait entrer chez la Sans-Refus, lorsqu'il venait

d'assassiner la marquise.

--Diable! diable! mais il ne faut pas que cet individu, qui me paraît un

gaillard résolu, sache qui nous sommes.

La calèche roulait toujours avec la même rapidité, mais l'homme qui

courait derrière paraissait la suivre sans trop de difficulté; il en

était toujours à la même distance.

--Le drôle a des jarrets d'acier, dit le vicomte de Lussan.

--Mais ne me débarrasserez-vous pas de cet homme? s'écria Silvia en

proie à la plus violente exaspération. Ah! si j'avais autant de force

que je me sens de courage.

--Nous ferions très-volontiers ce que vous paraissez si vivement

désirer, belle marquise, répondit le vicomte, mais le lieu n'est guère

propice, et votre cocher est un témoin incommode.

--Il y a un moyen, s'écria Salvador. Tu es adroit, continua-t-il en

s'adressant au cocher de Silvia, robuste gaillard, que son teint coloré

et sa chevelure du plus beau rouge carotte qu'il fût possible de voir,

faisait de suite reconnaître pour un naturel des îles Britanniques.

--Très-adroit, M. le marquis répondit le cocher.

--Tu sais te servir de ton fouet?

--Aussi bien que vous de votre épée.

--Eh bien! il y a vingt-cinq napoléons pour toi, si tu t'en sers de

manière à ôter l'envie, à ce malotru, de suivre plus longtemps notre

voiture; tu sais ce que tu as à faire?

--Parfaitement, M. le marquis; vous allez être content de moi.

--Que diable va-t-il faire? dit le vicomte de Lussan à Salvador.

--Oh! de la bonne besogne, j'en suis convaincu, répondit celui-ci; un

fouet, entre les mains d'un cocher anglais, est une arme formidable.

Le cocher ralentit insensiblement le pas de ses chevaux, de sorte que

Beppo se trouva bientôt à sa portée. L'ex-pêcheur ne dit rien à ceux qui

étaient dans la calèche; mais il continua de courir près de la voiture,

réglant sa course sur le pas des chevaux et lançant à Silvia, chaque

fois que ses yeux rencontraient les siens, des regards empreints d'une

sombre jalousie.

Le cocher saisit un moment favorable et lui lança un coup de fouet qui,

tombant en pleine figure, traça sur son visage, un sillon bleuâtre et

sanguinolent.

Beppo, transporté de fureur, voulut se jeter à la tête des chevaux et

les saisir par le mors, afin de les forcer de s'arrêter; mais le cocher

ne lui laissa pas le temps d'accomplir son dessein; il redoubla ses

coups, dont le dernier enleva un oeil au malheureux pêcheur.

Vaincu par la douleur, Beppo tomba en hurlant sur le gazon.

--Faut-il lui passer sur le corps? dit le cocher.

--Non, répondit Salvador, c'est inutile.

Les cris de Beppo avaient rassemblé autour de lui quelques promeneurs,

et Salvador était impatient d'échapper à l'attention qui, du blessé,

devait infailliblement se porter sur la cause de la blessure.

Aiguillonnés par de nombreux coups de fouet, les chevaux emportèrent la

calèche qui disparut derrière un nuage de poussière au moment où ceux

qui d'abord s'étaient occupés de Beppo, se disposaient à la poursuivre.

Beppo, qui souffrait horriblement, fut d'abord porté dans un cabaret

voisin du lieu où il avait été blessé; puis, lorsqu'un médecin de

Vincennes eut posé sur les nombreuses blessures qui sillonnaient son

visage, un premier appareil, il se trouva assez fort pour se faire

conduire au logement de la rue Contrescarpe-Saint-Marcel, qu'il habitait

toujours avec sa mère.

--Je me vengerai, dit-il lorsque la voiture qui l'avait pris au cabaret

dans lequel il avait été pansé, passa près du lieu où il avait été

blessé, pour le reconduire à son domicile; je me vengerai, et ma

vengeance sera terrible; j'en fais ici un serment solennel!...

III. Chez la mère Sans-Refus.

La pauvre mère de Beppo, (point n'est besoin de le dire), fut de suite

en proie à la plus violente douleur, lorsque son fils fut apporté près

d'elle, le visage couvert d'affreuses blessures, les vêtements en

désordre, couverts de sang et de poussière.

--Que t'est-il donc arrivé, mon cher enfant? lui dit-elle en patois

provençal, car son instinct maternel lui faisait deviner que le piteux

état dans lequel se trouvait Beppo, était le résultat d'une cause

mystérieuse.

--Je vous le dirai plus tard, répondit l'ex-pêcheur. Quand à présent,

j'ai plus besoin de repos que de faire la conversation.

La pauvre mère récompensa généreusement ceux qui avaient aidé son fils à

gravir les sept étages qui conduisaient à son logement; puis, après

avoir aidé Beppo à se mettre au lit, elle le laissa seul dans sa

chambre et alla pleurer dans la sienne.

Soigné par un médecin habile, Beppo recouvra bientôt la santé, et moins

de quinze jours après l'événement que nous venons de rapporter, ses

blessures étaient complétement cicatrisées et il se trouva en état de

sortir. Il avait seulement à regretter la perte d'un de ses yeux, que la

mèche du fouet du cocher Anglais de Silvia, avait enlevé de son orbite.

Il n'avait pas dit à sa mère qu'il avait rencontré la marquise de

Roselly et que c'était à la suite de cette rencontre qu'il avait été mis

dans cet état. Ne voulant pas donner à cette brave femme de nouveaux

sujets d'alarmes, il avait mieux aimé lui donner l'assurance que ses

blessures étaient le résultat d'une querelle à laquelle il s'était

trouvé mêlé contre son gré.

--Quittons Paris, lui avait dit la bonne femme, retournons dans, notre

belle Provence; je ne serai heureuse que lorsque nous aurons revu, tous

deux, notre modeste demeure, au bord de la mer.

--Nous partirons bientôt! lui répondit Beppo, laissez-moi seulement le

temps de terminer quelques affaires et votre désir sera satisfait.

La pauvre mère, charmée de ce que son fils lui renouvelait une promesse

déjà faite plusieurs fois, l'avait embrassé et s'était trouvée plus

tranquille.

Beppo, un matin, prit les vêtements qu'il avait achetés chez Bonnard et

qu'il n'avait encore mis que pour se rendre chez Silvia, et après s'en

être couvert, il pria sa mère d'aller lui chercher une voiture.

--Où vas-tu? lui dit la Catalane profondément étonnée de cette toilette

inusitée? encore chez cette marquise, peut-être?

--Non, ma mère, non, répondit-il, je vais faire une démarche après

laquelle, je l'espère, nous pourrons nous mettre en route pour notre

Provence.

--Tu ne me parles pas bien clairement, cruel enfant; mais je te crois;

ce n'est pas ta mère, ta mère qui t'aime tant, que tu voudrais tromper?

--Pauvre femme, dit Beppo, en jetant un triste regard sur sa mère, qui

quittait l'appartement afin de faire ce qu'il désirait.

Les vrais mystères de Paris · 第 78 / 99 段