--Voilà ce que je voulais vous dire, monsieur, continua Lucie, vous

allez être père, vous n'avez plus seulement à ménager votre propre

honneur; vous êtes, à partir de ce moment, le dépositaire de celui de

l'enfant que le ciel vous envoie et auquel vous devez transmettre un nom

pur et sans tache; vous ne l'oublierez pas, n'est-ce pas?

--Non, madame, non, je ne l'oublierai pas.

Il est permis de croire que Salvador était sincère lorsqu'il faisait

cette promesse que, peut-être, il aurait tenue si, plus tard, une fatale

influence ne la lui avait fait oublier; il reste toujours dans le coeur

de l'homme, quelque soit le degré de corruption qu'il ait atteint,

quelques cordes qui résonnent lorsque l'on invoque auprès de lui l'un de

ces nobles sentiments qui semblent avoir été mis dans tous les coeurs

pour rappeler à l'esprit sa céleste origine.

Salvador se leva du siége qu'il occupait, et durant quelques minutes, il

se promena dans la chambre; il avait besoin de rassembler ses idées

quelque peu troublées par la révélation que Lucie venait de lui faire.

--Il me reste, madame, dit-il enfin, un devoir à remplir, je vais m'en

acquitter. J'ai reçu de la nature quelques bonnes qualités, je ne crains

pas de le dire; mais la civilisation a développé, en moi, le germe d'un

vice qui resta longtemps caché, et ce vice, ternit l'éclat de toutes les

bonnes qualités dont je puis être doué. En un mot, madame, je suis

joueur; c'est en rougissant que je vous fais cet aveu. Il n'est pas de

passion dont l'influence soit plus funeste que celle du jeu. Le joueur,

dans les relations ordinaires de la vie, est quelquefois excellent

époux, bon père, ami dévoué; mais dès qu'il s'est placé devant un tapis

vert, sitôt qu'il a pris des cartes dans sa main, il oublie femme,

enfant, ami, pour ne songer qu'aux bizarres combinaisons du hasard; si

vous venez lui dire que sa mère se meurt, que sa famille est en proie à

la plus affreuse misère, que son meilleur ami vient d'être tué, il ne

vous écoutera pas; mais parlez lui d'une martingale capable de faire

sauter la banque, de la manière la plus avantageuse de grouper les

chiffres, de celle de neutraliser les chances fatales des zéros rouges

et noirs et des refaits de trente et un, il sera tout oreilles. Ce n'est

pas tout: lorsque les moyens de satisfaire sa malheureuse passion

viendront à lui manquer, il risquera tout pour se les procurer, sa vie,

celle de ses proches, son honneur même. C'est ce qui m'est arrivé. Des

spéculations malheureuses venaient de m'enlever une partie de ma

fortune, mais ce qui me restait était plus que suffisant pour me

permettre d'occuper dans le monde la place à laquelle me donne droit le

nom que j'ai reçu de mes aïeux, lorsque le hasard me conduisit dans un

de ces infâmes tripots constamment ouverts, malgré la guerre acharnée

que leur fait la police.

L'or et les billets de banque ruisselaient sous mes yeux, une voix,

celle de mon mauvais ange sans doute, me dit à l'oreille, que je

pouvais, en risquant une faible somme, récupérer en peu de temps ce que

je venais de perdre. J'écoutai cette voix infernale, je jouai!

L'exécrable démon, qui préside à nos destinées, ne voulant pas qu'une

déception vînt d'abord éclairer sa victime, et l'arrêter sur le bord de

l'abîme permit que je gagnasse. J'étais perdu, perdu sans ressources; à

des séances heureuses, succédèrent des séances négatives remplies par

des alternatives de pertes et de gain; puis, ce furent des séances

malheureuses, durant lesquelles je m'arrachais les cheveux et me

meurtrissais la poitrine, sans seulement m'apercevoir de ce que je

faisais. En un mot, je passai en peu de temps par toutes les phases de

la joie, de l'espérance et du désespoir.

Salvador s'arrêta quelques instants pour reprendre haleine, cet homme

était un si parfait comédien, que l'expression de son visage était venue

compléter la hideuse peinture qu'il venait de dérouler sous les yeux

effrayés de sa malheureuse femme. Ses yeux étaient hagards, ses joues

pâles, ses cheveux, plus noirs que l'ébène, se hérissaient sur sa tête.

Lucie sanglotait silencieusement.

Salvador, après s'être frappé le front plusieurs fois, continua en ces

termes:

Un jour, lorsque je voulus prendre de l'or pour aller encore une fois

tenter la fortune, ma caisse se trouva vide; ce fut alors qu'un homme,

dont j'avais fait la connaissance dans une des maisons dont je viens de

vous parler, vint à moi et me proposa de l'aider à accomplir un projet

qu'il méditait; je n'ai pas besoin de vous dire quel était ce projet.

Cet homme était doué d'une éloquence fatale, je me laissai séduire; vous

savez le reste.

Et maintenant, me croirez-vous, si je vous dis que la crainte d'être

forcé de diminuer quelque peu le luxe dont je m'étais plu à vous

entourer, contribua peut-être autant que la fatale passion à laquelle

j'étais en proie, à me faire envisager sans effroi le crime dont

maintenant je déplore les conséquences? Me croirez-vous, si je vous dis

que c'est parce que je vous aime avec frénésie, parce que je ne pouvais

me résoudre à vous faire la confidence de ma triste position, que je

suis devenu coupable?

Après la scène qui a eu lieu dans cette chambre, je rejoignis mon

complice et je le forçai à quitter les environs de cette maison, dans

laquelle il voulait entrer, afin d'accomplir seul son projet. Rentré

chez moi, l'énergie factice qui m'avait soutenu jusque-là, m'abandonna

tout à coup; durant plusieurs jours, je demeurai dans un état complet de

prostration, état dont je ne sortis que pour envisager avec horreur la

triste position dans laquelle je m'étais mis par ma faute.

Je fis alors le serment solennel de ne jamais mettre le pied dans une

maison de jeu, de ne jamais m'approcher d'un tapis vert, de ne jamais

toucher une carte, de ne jamais jouer enfin et ce serment, madame, j'y

ai manqué ce soir même!

Salvador, alors, raconta à Lucie tout ce qui venait de se passer entre

lui et sir Lambton, en donnant à ce fait beaucoup plus d'importance

qu'il n'en avait en réalité.

Mais quand bien même mes cheveux devraient blanchir sur ma tête, quand

bien même mes mains devraient se dessécher, ce qui m'est arrivé ne se

renouvellera plus.

--Je vous ai écouté avec la plus sérieuse attention, dit Lucie lorsque

Salvador s'arrêta, et je ne crains pas de vous le dire, vos paroles

étaient empreintes d'une telle expression de vérité, que j'y ajoute une

foi entière; je crois que vous n'avez cédé qu'à l'entraînement d'une

passion irrésistible et à de perfides conseils, je crois, puisque vous

me l'avez dit, que c'est en partie pour moi que vous vous êtes rendu

coupable; je crois surtout que vous tiendrez le serment que vous venez

de me faire, mais pour qu'il en soit ainsi, il faut, voyez-vous, prendre

des mesures énergiques, et quelles qu'elles soient, j'ai l'espérance que

vous ne reculerez pas devant la nécessité de les employer.

--Parlez, madame, répondit Salvador, parlez, je suis prêt à vous obéir,

que faut-il que je fasse?

--Vous êtes, si j'ai bien saisi vos paroles, complètement ruiné.

--Non, madame, je ne suis pas, grâce à Dieu, réduit à la misère,

seulement une partie de mes revenus est engagée, presque toutes mes

propriétés sont grevées d'hypothèques, mais je puis encore prendre des

arrangements avec mes créanciers, et par quelques années d'économie

réparer le désordre de ma fortune.

--Eh bien! c'est ce qu'il faut faire. Je suis certaine de la discrétion

de mon amie, je n'ai pas besoin d'ajouter que jamais pour ma part, je ne

vous adresserai un reproche; vous pouvez donc à partir de ce moment,

jeter sur le passé un voile épais, qui jamais ne sera levé, car c'est de

bon coeur et sans arrière-pensée, que je vous pardonne.

Salvador prit une des mains de Lucie qu'il serra affectueusement entre

les siennes en levant ses yeux vers le ciel:

--Cher ange, dit-il d'une voix profondément pénétrée.

Lucie, touchée du profond repentir manifesté par son mari, répondit

peut-être sans s'en apercevoir à la douce pression de sa main.

--Il y a, dit l'Evangile, continua Lucie, plus de joie dans le ciel pour

un coupable qui vient à résipiscence, que pour dix justes qui n'ont

jamais péché, c'est sans doute pour cela que Dieu ouvre une si large

voie au repentir; vous allez donc renoncer à toutes les habitudes de

votre vie passée, cela peut-être, vous sera beaucoup plus facile que

vous ne le croyez. Vous ferez cela pour moi d'abord, à qui vous venez de

le promettre et ensuite parce que vous vous rappellerez que tôt ou tard

les mauvaises actions sont punies, et que celles qui échappent par

hasard à la justice des hommes, n'échappent pas à celle de Dieu.

Vous vous rappellerez qu'avec un nom honorable, vous devez transmettre

intacte à votre enfant, la fortune que vous ont laissée vos pères; et

vous ferez pour qu'il en soit ainsi, tout ce que la prudence et

l'expérience vous suggéreront; quelles que soient les résolutions que

vous preniez, comme elles seront honorables, je n'en doute pas, vous

pouvez compter sur un concours actif et désintéressé de ma part, et pour

que vous ne puissiez pas douter un seul instant de la sincérité de mes

paroles, je me mets dès à présent à votre disposition, afin que vous

puissiez dégager vos revenus, dégrever vos propriétés et payer vos

créanciers, tout ce que je possède, c'est je crois la chose la plus

pressée à faire; car il ne faut pas laisser aux intérêts usuraires la

possibilité de nous enlever les économies que nous pourrons faire sur

nos revenus en vivant retirés et sans faste à la campagne; je présume,

qu'ainsi que moi, vous serez bien aise d'aller passer quelques années

soit au château de Pourrières, soit ailleurs, je vous laisse

parfaitement libre de choisir à votre gré, le lieu qui doit nous servir

de retraite.

--Tout ce que vous venez de me prescrire, madame, sera exécuté à la

lettre et dès demain si vous le voulez bien, nous retournerons, à

Pourrières que je regretterais d'avoir quitté pour venir à Paris, si ce

n'était dans cette ville que j'ai eu le bonheur de rencontrer la plus

indulgente et la meilleure de toutes les femmes.

--Nous partirons demain si vous l'exigez, monsieur, j'aurais cependant

bien voulu passer quelques jours encore près de mon amie...

--Mais madame ce n'était qu'afin de vous donner la preuve que je suis

prêt à faire toutes vos volontés, que je voulais partir de suite; restez

ici plusieurs jours encore puisque tel est votre désir.

Salvador après avoir encore échangé avec sa femme quelques paroles, la

quitta afin de lui laisser la faculté de se livrer au repos; nous le

suivrons dans la chambre qui lui avait été préparée, et nous

rapporterons à nos lecteurs le discours qu'il s'adressa à lui-même,

lorsqu'il se trouva seul.

Son premier soin, en arrivant dans la chambre, fut d'ôter son habit

qu'il jeta sur un meuble, en se plaignant de la chaleur; cela fait, il

alluma un cigare et approcha de sa fenêtre un fauteuil à Voltaire sur

lequel il s'assit.

Le ciel bleu et pur, était semé de mille étoiles brillantes. Le silence

de la nuit n'était interrompu que par le bruissement du feuillage des

grands arbres qui environnaient la propriété de sir Lambton; doucement

agité par le souffle léger des zéphirs, la brise tiède et parfumée

caressait agréablement les nerfs olfactifs de Salvador.

--Ma foi, se dit-il, en envoyant dans l'air les capricieuses spirales

qui s'échappaient de son cigare; c'est un très-agréable séjour que celui

de la campagne, j'aime ces étoiles brillantes qui étincellent sur l'azur

du ciel, j'aime cette nature calme et silencieuse, les grands arbres au

vert feuillage, les senteurs odorantes de la brise du soir, le chant du

rossignol qui se balance sur la branche flexible, le cri du grillon qui

se cache sous l'herbe, le léger bourdonnement de la demoiselle au

corsage allongé, aux longues ailes bleues qui rase timidement la surface

argentée d'un lac paisible, j'aime toutes ces mystérieuses harmonies qui

semblent chanter les louanges de leur créateur dans une langue

inconnue...

Eh! eh! s'écria Salvador, après avoir débité la tirade qui précède d'une

voix emphatique, que l'on vienne à l'heure qu'il est, me dire que la

lecture des romans de l'époque est plutôt nuisible qu'utile, je

recevrais bien le paltoquet qui me tiendrait un pareil langage, tout ce

phébus est emprunté, ou à peu près à la dernière oeuvre d'un de nos plus

célèbres bas-bleus, et je suis certain qu'il ferait couler de douces

larmes le long des joues pâles de ma très-vertueuse épouse.

Je devrais peut-être suivre ses conseils, dire adieu à tous les

enivrements de la vie parisienne, et aller vivre près d'elle à la

campagne, son exemple me ferait sans doute aimer la vertu. Dieu,

m'a-t-elle dit ouvre une large voie au repentir!... Allons donc! il est

trop tard, aimer la vertu, moi, Salvador, c'est impossible; vivre à la

campagne, loin du bruit, du faste, oh non! non! Il me faut une vie

active, agitée, qui ne me laisse pas le temps de penser aux événements

de ma vie passée.

Il était tard ou plutôt il était matin, car les premières lueurs du jour

commençaient à dorer l'horizon, lorsque Salvador, après avoir achevé son

cigare, se jeta sur son lit afin de prendre quelques instants de repos.

Servigny et Laure s'étaient retirés dans leur appartement, laissant

Salvador et sir Lambton tout entiers aux parties de billards dont nous

avons rapportés les diverses péripéties.

Nous avons dit déjà que Servigny n'avait pas de secrets pour sa femme,

aussi son premier soin, lorsqu'ils se trouvèrent seuls, fût-il de lui

apprendre qu'il ne l'avait pas priée d'emmener sir Lambton et la

marquise de Pourrières, que parce qu'il désirait rester seul quelques

instants avec le marquis de Pourrières, qu'il avait connu au bagne de

Toulon sous le nom de Salvador.

Servigny instruisit ensuite sa femme de tout ce qui s'était passé entre

lui et Salvador, pendant le temps qu'ils étaient restés ensemble.

--J'aurais peut-être ajouté foi à l'histoire qu'il m'a racontée pour

justifier sa nouvelle position, sans une circonstance qui n'est venue

frapper mon esprit que depuis quelques instants; je me rappelle

parfaitement que le _payot_ Salvador, qui habitait en même temps que moi

le bagne, avec lequel je me suis évadé, avait les cheveux du plus beau

blond qui se puisse imaginer, et ses cheveux sont aujourd'hui aussi

noirs que l'ébène, cette différence cache assurément un mystère

d'iniquité, que peut-être, au risque de ce qui pourra m'arriver, je dois

chercher à pénétrer.

Laure, il est facile de le penser, éprouva un profond étonnement, et un

bien vif chagrin, lorsque son mari lui eut fait cette révélation; les

antécédents de Salvador lui expliquaient tout à coup, en les colorant

d'une teinte sinistre, une foule de faits qui jusqu'à ce moment lui

avaient paru à peu près insignifiants; la présence du marquis de

Pourrières dans le bouge de la rue de la Tannerie, la lettre du docteur

Mathéo, et en dernier lieu la tentative de vol commise quelques jours

auparavant chez sir Lambton, juste au moment où des lingots venaient d'y

être apportés. Cette tentative ne lui parut plus un fait isolé, qui,

sans être excusable, pouvait être pardonné, en raison du profond

repentir manifesté par celui qui s'en était rendu coupable, elle lui

apparut comme le dernier crime d'un homme, qui probablement en avait

commis un nombre incalculable.

L'aimable et douce Lucie, cette amie qu'elle chérissait comme une soeur

et révérait comme une mère, était-elle donc devenue la proie d'un

affreux scélérat? Laure ne pouvait croire que le ciel eut permis un

aussi monstrueux assemblage, mais c'est en vain que son coeur repoussait

une semblable idée, sa raison lui disait qu'elle devait adopter la

triste anomalie que repoussait son coeur, que devait-elle donc faire?

avertir son amie, mais Lucie douée ou plutôt affligée d'organes d'une

extrême délicatesse, et déjà à demi brisée, serait-elle assez forte pour

supporter un coup aussi affreux? et quand bien même il en serait ainsi,

Laure connaissait assez le caractère de son amie pour être persuadée

d'avance qu'en lui faisant connaître les antécédents de son mari, elle

briserait son coeur, sans cependant pouvoir la déterminer à adopter le

seul parti que, dans sa position, il était convenable de prendre, elle

prévoyait la réponse que Lucie lui ferait, si, après l'avoir instruite,

elle l'exhortait à abandonner son mari.

--Puisque Dieu a permis mon union avec cet homme, c'est que probablement

cela entrait dans les vues de sa divine sagesse devant laquelle je dois,

quoiqu'il puisse m'arriver, m'incliner en silence; la mort seule doit

dénouer, sur la terre, des noeuds dont il a été pris note dans le ciel.

--Pauvre Lucie! pauvre Lucie! se dit Laure, toi, si pure, si bonne,

étais-tu donc destinée à être si malheureuse? Que dois-je faire, grand

Dieu! pour conjurer les malheurs qui te menacent. Et de grosses larmes

coulaient le long des joues de la jeune femme.

Laure, après avoir recouvré un peu de calme, fit part à son mari des

réflexions qu'elle venait de faire. Elle ne crut pas devoir lui laisser

ignorer la tentative de vol commise chez sir Lambton quelques jours

auparavant.

--Je crois, lui répondit Servigny, que, si tel est, en effet, le

caractère de votre amie, nous devons, quant à présent, lui laisser

ignorer ce que le hasard vient de nous apprendre. L'instruire; ce

serait, ainsi que vous l'avez pensé, mettre ses jours en danger, et, si

elle ne succombait pas, rendre sa vie plus malheureuse encore qu'elle ne

l'est maintenant.

Le marquis de Pourrières, ou plutôt Salvador, car je ne puis croire que

cet homme soit le rejeton de la noble famille dont il porte le nom, est,

sans contredit, un homme très-dangereux, probablement couvert de crimes;

mais si mon sort est, pour ainsi dire, entre ses mains, le sien aussi

m'appartient; et comme grâce à Dieu, je suis de force à me défendre, et

qu'il le sait, je n'ai rien à redouter de lui.

Voici donc, si je ne me trompe, le parti le plus sage que nous puissions

prendre.

Nous ferons tout ce qui nous sera possible pour empêcher votre amie de

retourner près de son mari; il ne faut pas que cette âme si pure se

flétrisse au contact d'un homme comme Salvador, et je crois qu'il ne

nous sera pas difficile de la déterminer à rester près de nous; nous

veillerons à la fois sur sa personne et sur sa fortune, qu'elle ne

voudra pas, je pense, laisser dilapider par son mari, car elle désirera

sans doute la conserver intacte à son enfant.

Le marquis de Pourrières est bien certainement le chef, ou du moins l'un

des chefs de la bande de malfaiteurs qui, depuis quelque temps,

infestent et désolent la capitale et ses environs; il recevra tôt ou

tard la juste punition de ses crimes; il faut que la malheureuse Lucie

ne soit pas entraînée par le naufrage qui doit engloutir à la fois sa

personne et sa fortune; voilà le but que nous devons nous proposer et

que nous atteindrons si Dieu veut bien nous aider.

Laure serra son mari entre ses bras lorsqu'il eut achevé; la jeune femme

était heureuse de voir l'époux qu'elle chérissait embrasser si

chaleureusement les intérêts de son amie.

II.--Comment un cocher anglais se servit de son fouet.

Silvia, on ne l'a point oublié, habitait toujours l'hôtel des princes;

Salvador fournissait amplement à tous ses besoins; mais l'altière

créature ayant rencontré, lors de ses excursions journalières dans tous

les lieux où se réunit la fashion parisienne, quelques-unes des

personnes qu'elle avait précédemment vues dans le monde, et ces

personnes lui ayant demandé si bientôt elle monterait sa maison, que

tous les gens comme il faut regrettaient, à ce qu'elles assuraient;

Silvia se dit qu'elle ne voulait pas rester plus longtemps dans une

maison garnie, lorsque sa rivale (elle avait l'audace d'appeler ainsi la

malheureuse veuve du comte de Neuville) habitait un hôtel magnifique et

vivait entourée de toutes les recherches du luxe et du confort.

Silvia ne savait ce que c'était que de retarder l'exécution d'une

résolution prise; elle écrivit donc de suite à son amant une lettre

qu'un exprès fut chargé de lui porter; elle lui disait que la vie

qu'elle menait lui était devenue insupportable, à ce point, qu'elle ne

voulait pas qu'elle durât plus longtemps; que les gens sensés se

moqueraient d'elle, si, jeune et belle comme elle l'était, elle se

contentait du sort plus que modeste qu'il voulait bien lui faire, que

s'il ne voulait pas faire quelques sacrifices en sa faveur, c'est-à-dire

remettre les choses sur leur ancien pied, elle serait forcée d'accepter

les offres brillantes qui lui étaient faites en ce moment par un riche

étranger; que, du reste, comme elle craignait qu'il ne l'oubliât s'il

restait trop longtemps près de sa femme, elle était bien déterminée à

aller le chercher elle-même à la campagne de sir Lambton s'il ne

revenait pas avec le messager chargé de lui remettre sa lettre.

Salvador n'avait pu dire à sa maîtresse, puisqu'au moment du départ de

sa femme il l'ignorait lui-même, en quel lieu se trouvait la campagne de

sir Lambton; mais Silvia s'était facilement procuré le renseignement

qui lui manquait, en faisant adroitement interroger les domestiques de

l'hôtel de Fourrières et ceux de sir Lambton.

Salvador, soit qu'il fût bien convaincu que sa maîtresse était

très-capable de faire ce dont elle le menaçait, soit qu'il fut bien aise

d'avoir à ses propres yeux un prétexte pour abandonner la position assez

embarrassante qui était la sienne près de Lucie et de Laure, prit de

suite son parti et annonça son départ à sir Lambton; mais comme il

prévoyait bien qu'il allait être forcé d'obéir aux exigences de Silvia,

et que, pour cela, ainsi que pour payer l'usurier Juste, il lui fallait

de l'argent, il prit la résolution d'en demander à sa femme.

Il monta donc chez elle avant qu'on ne servit le déjeuner.

Lucie était un peu moins triste qu'elle ne l'était la veille; elle

venait d'achever sa toilette et se préparait à descendre, lorsque

Salvador, qui lui avait préalablement fait demander la permission de se

présenter chez elle (permission qui lui avait été accordée sans

difficulté, puisqu'une quasi-réconciliation avait eu lieu quelques

heures auparavant entre les deux époux), entra dans sa chambre.

De toutes les passions qui déshonorent la malheureuse espèce humaine,

celle du jeu, dont nous avons entendu Salvador faire une si effroyable

peinture, est, sans contredit la plus affreuse, la plus féconde en

funestes résultats; car on a presque constamment la force de jouer, on

n'a pas toujours celle de boire, de courtiser les belles, etc. Le joueur

est de la nature des polypes, il n'a point de coeur dans sa poitrine. Il

ne connaît ni famille ni patrie, il donnerait, s'il le pouvait,

l'univers entier et tout ce qu'il enserre, pour jouer un dernier coup.

Dans les relations ordinaires de la vie, il est ordinairement froid et

monotone; il ne s'émeut que lorsqu'il est placé devant un tapis vert et

lorsqu'il voit briller devant ses yeux l'or et les billets de banque

qu'il convoite, lorsque la voix nazillarde du croupier lance dans son

oreille ces mots sacramentels: _Monsieur, faites votre jeu, le jeu est

fait, rien ne va plus_.

Frappé alors d'une commotion électrique, ses joues s'allument, ses yeux

s'animent, il suit, tout pantelant, les capricieuses évolutions de la

boule d'ivoire qui doit décider de son sort; il attend, la bouche

béante, la carte rouge ou noire qui doit lui apprendre s'il a perdu ou

gagné. Si la chance lui est favorable, de hideux sourires, semblables à

ceux qui doivent éclairer le visage des démons, lorsqu'ils reçoivent une

âme damnée dans leur ténébreux empire, contracteront ses lèvres; si, au

contraire, il perd, il rougit ou pâlit, selon qu'il est sanguin ou

lymphatique; toutes les couleurs de l'arc-en-ciel passent successivement

sur son visage.

Voilà en peu de mots ce que c'est qu'un joueur; le portrait n'est pas

flatté, mais il est exact. Eh bien! par une de ces bizarreries du coeur

humain qu'il est à peu près impossible d'expliquer, le joueur est celui

de tous les hommes qui se laissent dominer par une passion mauvaise,

celui auquel les femmes pardonnent le plus.

Les vrais mystères de Paris · 第 77 / 99 段