ferais pas si ma négligence ne devait pas sembler extraordinaire à sir
Lambton), afin de vous laisser le temps de prévenir votre amie et pour
que ma présence, qui, je le sens, doit, après ce qui s'est passé, vous
impressionner désagréablement, ne vous surprît pas à l'improviste.»
Le premier soin de Lucie, après avoir reçu cette lettre, fut de prévenir
son amie et de lui demander ce qu'elle devait faire en semblable
occurrence.
--Il ne faut pas, lui répondit Laure, te montrer trop rigoureuse, la
lettre qu'il vient de t'écrire prouve qu'il comprend toute l'énormité de
son crime, puisqu'il ne cherche pas à s'excuser, et celui qui est humble
est bien près de se repentir, s'il ne se repent déjà.
--Je ferai ce que tu me conseilles, ma chère Laure, je lui parlerai et
j'espère que Dieu voudra bien m'accorder le don de la persuasion.
Le lendemain, en effet, Salvador, ainsi qu'il l'avait annoncé à sa
femme, se présenta chez sir Lambton.
Servigny, qu'une affaire de peu d'importance avait appelé à Lagny, était
absent en ce moment.
Sir Lambton fit à Salvador l'accueil le plus empressé, et voulut lui
arracher la promesse de passer au moins deux ou trois jours à sa
campagne.
Salvador se trouvait dans une position assez embarrassante, il ne savait
quelles raisons alléguer pour refuser sir Lambton, et la crainte de
désobliger Laure à laquelle sa présence, après ce qui s'était passé
quelques jours auparavant, devait inspirer l'épouvante, l'empêchait
d'accepter la gracieuse invitation du bon gentilhomme.
--Vous ne me donnez pas de bonnes raisons, M. le marquis, dit à la fin
sir Lambton visiblement contrarié des refus persévérants de son hôte,
vous resterez, si vous ne voulez pas me laisser croire que ma compagnie
n'a pas le bonheur de vous plaire.
Salvador jeta sur Laure et sur sa femme un regard suppliant.
Les deux jeunes femmes le prirent en pitié.
--Restez, M. le marquis, lui dit Laure après avoir serré entre les
siennes les deux mains de son amie; restez, ne refusez pas à mon oncle
une faveur à laquelle il paraît tant tenir.
--Je sais trop, madame, ce que je vous dois pour ne pas vous obéir,
répondit Salvador après s'être respectueusement incliné.
--Que vous êtes heureuse! s'écria joyeusement sir Lambton en s'adressant
aux deux amies, que vous êtes heureuses d'être femmes et jolies, on ne
sait rien vous refuser.
Sir Lambton, jaloux de bien recevoir le mari de la plus chère amie de sa
nièce, et désireux de donner au marquis de Pourrières un splendide
échantillon de l'hospitalité britannique, laissa seuls un instant
Salvador et les deux femmes, afin d'aller donner des ordres en
conséquence.
Salvador voulut mettre à profit cet instant de liberté.
--Ah! mesdames, dit-il en donnant à sa voix une expression pénétrée; ah!
mesdames, combien votre bonté est grande! et comment pourrai-je vous
faire oublier?...
Laure ne lui laissa pas le temps d'achever la phrase qu'il venait de
commencer.
--Ne parlons pas de ce qui s'est passé, lui dit-elle avec dignité, ce
n'est pas M. le marquis de Pourrières qui a levé sur nos têtes le fer
d'un assassin; nous avons eu affaire à un misérable fou, qui, nous
aimons à le croire, a recouvré la raison.
--M. le marquis de Pourrières, dit sir Lambton en rentrant dans le salon
où il avait laissé Salvador et les deux femmes, suivi de Servigny qui
venait d'arriver au château, j'ai l'honneur de vous présenter mon neveu.
Salvador s'empressa de quitter le siége sur lequel il était assis, et
s'inclina devant Servigny, qui lui rendit son salut.
Lorsqu'ils se trouvèrent face à face, ces deux hommes reculèrent
simultanément en arrière, comme s'ils avaient tous deux marché sur une
vipère.
Ils s'étaient reconnus.
Les brusques mouvements de Servigny et de Salvador, n'avaient échappé ni
aux deux femmes ni à sir Lambton, les deux femmes ne dirent rien, mais
sir Lambton qui n'avait pas pour se taire les mêmes raisons qu'elles,
leur demanda s'ils se connaissaient.
Un instant leur avait suffi pour se remettre.
Salvador répondit le premier avec beaucoup de sang-froid.
--Je vois aujourd'hui pour la première fois M. Paul Féval, mais je vous
l'avoue, votre neveu ressemble tellement à un gentilhomme Italien avec
lequel je m'étais lié lors d'un séjour que je fis à Venise il y a
quelques années, que je n'ai pu retenir un premier mouvement de surprise
bien naturelle, du reste, car le gentilhomme en question est mort depuis
longtemps.
Cette explication, que Servigny ne crut pas devoir démentir de suite,
parut toute naturel à sir Lambton, qui n'avait, du reste, attaché aucune
importance à la question qu'il venait de faire.
Il n'en était pas de même des deux femmes.
--Ils se connaissent, ma pauvre amie, dit Lucie à Laure en lui serrant
la main avec force; ils se connaissent. Ah! je suis encore plus
malheureuse que je ne le croyais!
Laure, afin de lui donner le courage de supporter sa triste position,
avait dit à son amie quels étaient les antécédents de son mari et Lucie
venait de deviner en quel lieu son époux et celui de son amie avaient pu
se connaître.
Servigny, inquiet plus qu'on ne saurait se l'imaginer, d'avoir rencontré
chez l'oncle de sa femme, un homme dont il avait été à même d'apprécier
les moeurs et le caractère, était impatient d'avoir avec lui une
conversation qui fût de nature à lui apprendre ce qu'il en devait
craindre, il pria donc sa femme à laquelle il ne cachait rien de ce qui
l'intéressait, de faire tout ce qui lui serait possible, afin qu'il
restât seul avec le marquis de Pourrières.
--Je vous ferai connaître ce soir, lui dit-il, les raisons qui
m'engagent à vous prier de me rendre ce service.
--Je les devine, lui répondit Laure, après lui avoir serré la main, et
je vais vous obéir.
--Mon bon oncle, dit-elle à sir Lambton, lorsque la compagnie eut
savouré d'excellent café, versé dans des tasses de vermeil
délicieusement ciselées, vous allez, si vous le voulez bien, nous mener
mon amie et moi promener dans la campagne, on dit, et l'on a raison,
qu'il ne faut pas se gêner à la campagne, ces messieurs, qui, s'ils ne
veulent pas sortir de leur côté, ont à leur disposition un excellent
billard, voudront bien, j'en suis sûre, nous permettre de les laisser
seuls quelques instants.
--Mais, objecta sir Lambton, qui ne concevait rien à la fantaisie
manifestée par sa nièce, il me semble que puisque vous avez l'envie de
vous promener, nous pourrions faire atteler et sortir tous ensemble.
--Non, mon bon petit oncle, nous sortirons à pied si vous le voulez
bien, et nous laisserons ici ces messieurs, que je ne veux pas mettre
dans le secret de ce que nous allons faire.
Sir Lambton, habitué à faire toutes les volontés de sa nièce, qu'il
traitait en véritable enfant gâtée, prit sa canne, son chapeau, et après
avoir prié le marquis de Pourrières d'agréer ses excuses, il sortit
accompagné des deux femmes.
Salvador et Servigny étaient à peu près aussi embarrassés l'un que
l'autre, Salvador surtout, qui avait deviné que Laure n'avait tant
insisté pour sortir accompagnée de son oncle et de Lucie, qu'afin de le
laisser seul avec son mari, ce fut lui cependant qui se détermina le
premier à prendre la parole.
--Je crois, monsieur, dit-il à Servigny, qu'il est inutile que nous
dissimulions plus longtemps, nous nous sommes reconnus...
--Il est vrai, monsieur, répondit Servigny, et je vous avoue que je ne
m'attendais pas à vous rencontrer ici.
--Mon étonnement n'a pas été moins grand que le vôtre; est-ce bien vous?
vous que nous dûmes abandonner en si piteux état après le combat que
nous fûmes forcés de livrer aux gendarmes de la brigade du Beausset, que
je trouve aujourd'hui l'époux d'une femme charmante, et non moins riche
à ce qu'on assure qu'elle n'est belle.
--Permettez-moi de vous faire observer, à mon tour, que je n'ai pas
moins que vous le droit d'être grandement étonné de vous rencontrer ici
porteur d'un nom qui sans doute n'est pas le vôtre, et possesseur de
richesses dont la source n'est probablement pas légitime.
--Ces doutes m'offensent, dit Salvador d'un ton piqué, et je crois
qu'ils seraient un peu mieux placés dans une autre bouche que la vôtre,
je puis, M. Servigny, vous prouver par des titres authentiques, que mon
nom et mes richesses sont l'héritage de mes aïeux; M. Féval peut-être
aurait infiniment de peine à établir la généalogie des Féval.
--Le ton peu convenable que vous prenez pour répondre à des observations
qui devraient vous paraître toutes naturelles, pourrait m'engager,
prenez-y garde, à prendre un parti violent qui, je dois en convenir,
nous précipiterait tous deux dans un abîme sans fond; mais soyez en
convaincu, je ne reculerais pas devant ce que je regarderais comme
l'accomplissement d'un devoir.
--La menace est presque toujours l'arme des lâches, dit Salvador.
--Monsieur! s'écria Servigny.
--Laissez-moi achever, continua Salvador; vous pouvez, il est vrai, me
faire beaucoup de mal, mais, ainsi que je viens de vous le dire, la
menace est l'arme des lâches, et je crois assez vous connaître pour être
certain que vous ne voudrez pas vous en servir. Vous succomberiez
infailliblement si une lutte s'engageait entre nous, car il me serait
facile d'établir un alibi incontestable du jour de ma naissance à
celui-ci, tandis que sur un mot de moi au respectable sir Lambton, vous
seriez, malgré les liens qui vous attachent à ce digne gentilhomme,
chassé ignominieusement d'ici.
--Vous êtes dans l'erreur: sir Lambton et ma femme savent, grâce à Dieu,
qui je suis; je bénis le ciel de n'avoir pas voulu tromper mon généreux
bienfaiteur; on sait que Paul Féval, n'est autre que le malheureux
Servigny, on sait quelles sont les circonstances qui m'ont précipité
dans l'abîme d'où je suis parvenu à sortir à force de courage et de
persévérance.
Ce que Servigny venait de dire à Salvador causa, on doit bien le penser,
un profond étonnement à ce dernier; il se trouvait, pour ainsi dire, à
la discrétion du mari de Laure. Il pouvait, il est vrai, espérer que
Laure, cédant aux prières qui sans doute lui seraient faites par son
amie, ne mettrait pas son époux dans la confidence de ce qui s'était
passé il y avait quelques jours. Il crut donc devoir, pour conjurer
autant que possible le danger qui le menaçait, changer à la fois de ton
et de langage.
--Votre langage, dit-il à Servigny, après s'être promené quelques
instants de long en large dans l'appartement, est celui d'un homme
d'honneur, d'un homme qui déplore les erreurs, quelles qu'elles soient,
de sa jeunesse, qui veut, par tous les moyens possibles, faire oublier à
la société et oublier lui-même qu'il a jadis porté la _casaque du
forçat_; j'approuve infiniment votre conduite, et je veux bien croire
que vous avez les intentions les plus pures, les sentiments les plus
nobles; mais, s'il en est ainsi, si vraiment vous vous êtes purifié à
l'école du malheur, serez-vous assez injuste pour croire que vous êtes
le seul qui ait été capable de revenir au bien, après une vie d'erreurs
et de désordres?
--Que Dieu me pardonne, si jamais une semblable pensée a été la mienne,
mais un pressentiment que je ne puis vaincre, la tristesse de madame de
Pourrières qui semble annoncer qu'elle n'est pas aussi heureuse qu'elle
devrait l'être, tout cela me fait croire que Salvador et Duchemin que
j'ai rencontré à Paris il y a quelque temps, sont incorrigibles ou à peu
près.
--Duchemin est mort, répondit Salvador; quand à Salvador, comme il ne
veut pas laisser dans votre esprit la moindre impression fâcheuse, il
désire vous raconter tous les événements de sa vie passée, et il espère
que le récit qu'il va vous faire vous donnera de lui une opinion moins
défavorable. Etes-vous disposé à l'écouter?
Servigny, curieux de savoir quelles étaient les raisons qui allaient
être alléguées par Salvador pour justifier les fautes ou plutôt les
crimes de sa vie passée, fit un signe affirmatif.
Salvador prit un air de componction, et après s'être recueilli quelques
instants, il raconta à Servigny une histoire à peu près semblable à
celle qu'il avait fabriquée pour le docteur Mathéo, histoire assez
vraisemblable, si nos lecteurs s'en souviennent, que Servigny plus que
tout autre individu devait facilement croire, et qui se termina par ces
paroles: Vous voyez, M. Servigny, par mon exemple, par le vôtre même,
qu'après avoir commis de grandes fautes il est encore permis de rentrer
dans la bonne voie.
La bonne et franche nature de Servigny le rendait incapable de croire
qu'il fût possible à une créature humaine de feindre avec autant
d'habileté et de hardiesse que le faisait Salvador, des sentiments qui
ne seraient pas les siens, aussi après avoir attentivement écouté le
marquis de Pourrières, il lui tendit la main et lui dit: Je vous crois,
M. de Pourrières, (ce nom est désormais le seul que vous entendrez
sortir de ma bouche); j'ai besoin de vous croire; le bonheur de ma femme
est aussi nécessaire au mien que l'air que je respire, et je sais
qu'elle serait malheureuse si son amie l'était.
--Croyez-bien, M. Féval, que je ferai pour assurer le bonheur de madame
de Pourrières, et par contre celui de votre aimable épouse, tout ce qui
dépendra de moi; mais laissons, je vous prie, pour un instant, ce sujet
de conversation qui me rappelle ainsi qu'à vous de tristes souvenirs, et
parlez-moi de ce que vous avez fait pour moi à Genève; puis-je en effet
conserver l'espoir de retrouver les traces de mon malheureux fils?
Servigny répéta à Salvador, avec infiniment plus de détails, ce que la
lettre que nous avons mise sous leurs yeux a déjà appris à nos lecteurs.
Je crois, dit-il en achevant, que ce n'est que très-difficilement que
vous arriverez au but que vous voulez atteindre, mais cependant la
réalisation de votre désir ne me paraît pas impossible; le saltimbanque
de Riberpré (si vous parvenez à le trouver), pourra sans doute vous dire
de quel côté votre fils a porté ses pas après l'avoir quitté, et, en
marchant ainsi de jalons en jalons, vous arriverez, s'il plaît à Dieu,
au lieu où il se trouve maintenant.
--Que le Ciel vous entende. C'est, croyez-le bien, le voeu le plus cher à
mon coeur, répondit Salvador, je n'ai pas besoin de vous recommander le
silence, ajouta-t-il, je ne veux apprendre à madame de Pourrières
l'existence de mon fils, que si je parviens à le découvrir.
Le désir, manifesté par Salvador, était trop naturel pour que Servigny
ne lui fit pas la promesse de se taire.
La conversation entre ces deux hommes fut interrompue par le retour des
dames et de sir Lambton.
La physionomie pleine et colorée du bon gentilhomme était rayonnante de
joie.
--Vous avez fait à ce qu'il paraît, lui dit Salvador, une excellente
promenade.
--Excellente, en effet, répondit sir Lambton, et à l'heure qu'il est je
suis vraiment honteux d'avoir fait autant de façons pour sortir; c'était
pour nous associer à une bonne action, que ma chère petite nièce voulait
absolument emmener avec elle madame de Pourrières et moi; il s'agissait
de porter des secours à une malheureuse famille ruinée par un incendie,
et dont le chef est en ce moment assez gravement malade.
Le fait énoncé par sir Lambton était vrai dans tous ses détails.
Quelques paysans avaient signalé à la charité inépuisable de Laure,
l'infortune dont sir Lambton venait de parler, la jeune femme avait
saisi l'occasion d'entraîner son oncle et son amie chez les pauvres gens
que le feu et la maladie venaient de réduire à la misère, et les avait
tenus près d'eux autant de temps qu'il en avait fallu à son mari pour
causer avec M. de Pourrières; cela ne lui avait pas été difficile, sir
Lambton et Lucie étaient ainsi qu'elle doués chacun d'un coeur d'or, et
ils ne laissaient jamais échapper l'occasion de soulager une infortune
lorsqu'elle leur paraissait digne d'inspirer de la pitié.
--Madame Féval, nous l'espérons, voudra bien nous permettre de faire
aussi quelque chose pour ses protégés, dit Salvador.
Sir Lambton ne laissa pas à sa nièce, d'ailleurs assez étonnée de ce
que son mari acceptait par son silence une communauté quelconque avec le
marquis de Pourrières, le temps de répondre.
--Vous arrivez trop tard, monsieur, dit-il; les braves gens que nous
avons secourus ont maintenant à peu près tout ce qu'il leur faut, leur
modeste demeure sera réédifiée, leurs semences seront remplacées, et ils
peuvent sans crainte attendre que le chef de la famille puisse de
nouveau se livrer aux rudes travaux qui les faisaient vivre; faire plus
pour eux, ce serait leur apprendre à ne plus compter sur eux-mêmes, si
par hasard de nouveaux malheurs venaient les frapper, et enlever à
d'autres pauvres gens ce qui leur appartient légitimement; il faut tout
faire ici-bas avec discrétion, même le bien; le mal souvent est à côté
des meilleures choses, mes chers amis, et dépasser le but, ce n'est pas
l'atteindre.
Il n'y avait rien à répondre à d'aussi sages paroles, aussi n'y fut-il
rien répondu.
Comme l'heure de se retirer n'était pas encore arrivée, Salvador proposa
à Sir Lambton de faire avec lui une partie de billard.
--Cela, dit-il, nous aidera à tuer le temps, qui, du reste, ne nous
semblera pas long, si ces dames veulent bien être les juges de la lice.
Sir Lambton, comme la plupart de ses compatriotes, aimait passionnément
tous les jeux d'adresse, il s'empressa donc d'accepter la proposition du
marquis de Pourrières.
Salvador était de première force au _noble jeu de billard_, pour nous
servir de l'expression adoptée par les adeptes; aussi il vainquit sans
peine le bon gentilhomme, bien que celui-ci fût loin d'être une
_mazette_ (toujours pour nous servir, de l'expression des adeptes).
Sir Lambton n'était pas habitué à se voir ainsi peloté, et comme il
était naturellement assez vif, la mauvaise humeur que depuis quelque
temps il éprouvait intérieurement ne tarda pas à se manifester.
--Les joueurs, quels que soient d'ailleurs leurs vices ou leurs vertus,
sont tous les mêmes, se dit Salvador, ce n'est pas tant la perte de leur
argent, que les blessures que la perte fait à leur amour-propre qui leur
fait perdre la raison lorsqu'ils se livrent au démon du jeu. Voilà un
homme raisonnable et vertueux dans toute l'acception du mot, auquel je
gagnerais, si je le voulais, une somme considérable.
Pourquoi ne le ferais-je pas, se dit-il, après un carambolage
magnifique.
Sir Lambton, transporté de fureur, jeta si violemment sa queue sur le
parquet qu'elle se brisa en plusieurs morceaux.
Salvador posa doucement la sienne sur le billard.
--Je crois, dit-il à son adversaire, que vous n'êtes pas en ce moment
maître de vos moyens, nous ferions peut-être bien de nous en tenir là?
--Du tout, du tout! s'écria sir Lambton; si vous ne continuez pas la
partie, je croirai que vous vous êtes formalisé du petit mouvement de
colère que je viens de me permettre.
--Au fait, c'est une idée se dit Salvador en reprenant sa queue, je ne
savais que dire à ma femme; en me donnant le seul défaut que je ne
possède pas, j'aurai trouvé la meilleure de toutes les excuses.
Servigny et les deux femmes s'étaient retirés depuis longtemps, de sorte
que Salvador, sir Lambton et un domestique, chargé de marquer leurs
points, étaient seuls dans la salle de billard.
--Intéressons la partie, dit Salvador, vous aurez peut-être un peu plus
de sang-froid lorsque vous aurez votre bourse à défendre.
--Soit, répondit sir Lambton. Que voulez-vous jouer?
--Mais peu de chose: cinq cents francs en trente points, par exemple.
--Va pour cinq cents francs.
Sir Lambton prit au râtelier une nouvelle queue qu'il frotta
soigneusement de blanc, et les parties recommencèrent.
La courte interruption qui venait d'avoir lieu avait laissé à la
mauvaise humeur de sir Lambton le temps de se dissiper; aussi, à partir
de ce moment, il joua avec beaucoup plus de sang-froid qu'il ne l'avait
fait jusqu'alors, et il trouva plus d'une fois l'occasion de signaler
son adresse par des coups merveilleux.
Salvador qui voulait perdre une somme importante (nos lecteurs sans
doute ne lui supposaient pas cette intention), ménageait à son
adversaire des coups dont celui-ci ne manquait pas de profiter, mais il
avait soin de diriger son jeu avec assez d'adresse pour ne pas laisser
deviner à sir Lambton que s'il perdait, c'est qu'il le voulait bien. La
victoire vivement disputée ne paraissait que plus agréable au bon
gentilhomme qui, enivré par les succès et charmé de battre à son tour
celui qui venait de le si bien battre, accablait le marquis de
Pourrières sous le poids des railleries.
Salvador perdit en assez peu de temps une somme de trois mille francs.
--Vous êtes décidément beaucoup plus fort que moi, dit-il en prenant
dans son portefeuille trois billets de banque qu'il remit à sir Lambton;
c'est en vain que je lutterais plus longtemps avec vous, je m'avoue
vaincu.
--En ce cas, cessons la partie, répondit sir Lambton, et allons nous
coucher; la victoire que je viens de remporter est vraiment la plus
glorieuse qu'il soit possible d'imaginer.
Salvador et sir Lambton se séparèrent charmés l'un et l'autre d'avoir
atteint le but qu'ils se proposaient. Sir Lambton avait voulu gagner,
seulement parce que son amour-propre (les hommes les plus sages ont de
ces petites faiblesses), ne s'avouait qu'avec peine qu'il était possible
de jouer mieux que lui au billard; Salvador avait voulu perdre parce
qu'il avait en tête un dessein, que ce qui suit va faire connaître.
Lucie, bien certaine que son mari viendrait lui rendre visite avant de
se retirer dans l'appartement qui lui avait été préparé, ne s'était pas
couchée, elle lisait en l'attendant.
--Je vous attendais, monsieur, lui dit-elle lorsqu'il entra dans sa
chambre, veuillez prendre un siége.
Salvador obéit sans répondre.
--Etes-vous, monsieur, disposé à m'écouter et à me prêter toute votre
attention? continua Lucie après quelques instants de silence.
--J'étais venu, madame, répondit Salvador, non pour me justifier, je
sais que cela est impossible, mais afin de vous faire connaître les
événements qui m'ont conduit près de l'abîme dans lequel je serais
infailliblement tombé si votre présence ne m'avait pas retenu sur ses
bords au moment où j'allais me rendre coupable d'un premier crime; mais
puisque vous avez quelque chose à me dire, j'attendrai pour m'expliquer
que vous ayez achevé.
--Ecoutez-moi, monsieur, reprit Lucie d'un ton à la fois tendre et
solennel, je puis, en vous menaçant de divulguer ce qui s'est passé,
vous forcer de consentir à une séparation, vous êtes bien persuadé de
cela, n'est-ce pas?
--Sans nul doute, madame, répondit Salvador, la volonté que les paroles
de Lucie laissaient apercevoir l'inquiétait visiblement.
--Rassurez-vous, monsieur, ajouta Lucie, telle n'est pas mon intention:
ma destinée, devant Dieu et devant les hommes, a été liée à la vôtre, et
je ne crois pas qu'il soit bien de rompre des noeuds consacrés par notre
sainte religion; je resterai donc votre épouse, quoi qu'il arrive; et si
je suis destinée à subir de nouvelles épreuves, si votre conduite à
venir ne me fait pas oublier votre conduite passée, eh bien! il me sera
tenu compte dans le ciel des peines que j'aurai supportées ici bas.
--Ah! madame, s'écria Salvador, chassez loin de votre esprit ces tristes
pensées. J'ai pu, cédant à de perfides conseils, oublier un instant que
je suis le marquis de Pourrières et que j'ai l'honneur d'être votre
mari, mais, croyez-le bien, mon coeur n'est pas dégradé au point de
n'être plus capable d'apprécier votre noble caractère.
--S'il en est ainsi, monsieur, il nous est permis d'espérer encore
quelques jours heureux; je suis oublieuse du mal, monsieur, jamais une
parole de moi ne vous rappellera ce qui s'est passé dans cette chambre
il y a quelques jours, mais, au nom du ciel, au nom de ce que vous avez
de plus cher ici-bas, si jamais, ce qu'à Dieu ne plaise, vous vous
trouviez tenté de nouveau par ceux qui vous ont tenté une première fois,
rappelez-vous que vous avez levé un fer homicide sur une femme qui vous
aime, sur une femme qui va vous rendre père...
Ces derniers mots furent prononcés d'une voix si déchirante que, malgré
la triple enveloppe dont son coeur était entouré, Salvador se sentit
presque ému.