et me dit qu'il me recevrait avec plaisir à sa maison de campagne.
Les lingots me sont arrivés il y a deux jours, et, de suite, j'ai fait
charger sur une voiture ceux qui ne m'appartenaient pas, et après avoir
fait prévenir M. le vicomte de Lussan de ce qu'il avait à faire, je me
suis empressé de les apporter moi-même à leur légitime propriétaire.
Il s'agit maintenant de s'approprier adroitement ces lingots, que je
m'engage à vous payer deux cent mille francs.
--Mais vous ne nous dites pas, s'écria Salvador, quels moyens nous
devons employer pour cela.
--Patience! un peu de patience, je vous prie, tout vient à point à qui
sait attendre; vous avez deviné que je ne voulais porter moi-même les
lingots, qu'afin de savoir dans quel endroit ils seraient placés et
d'étudier les lieux; il me reste à vous faire part de mes observations.
Les lingots ont été déposés dans un petit cabinet contigu à une chambre
à coucher qui fait partie d'un pavillon en aile; cette pièce, ainsi du
reste que tout le pavillon, est, quant à présent, inhabitée; les
lingots, renfermés dans plusieurs petites caisses, sont placés près
d'une commode et ont été recouverts d'un vieux tapis; on peut facilement
s'introduire, à l'aide d'escalade, dans la chambre du pavillon, dont les
fenêtres sont ouvertes sur la grande route; si la porte du cabinet est
fermée, ce qui est probable, il vous sera facile de l'ouvrir à l'aide
des merveilleux instruments dont, sans doute, vous avez eu soin de vous
munir.
Il n'y a pas de chien de garde dans la maison. Les gens chez lesquels
vous allez _travailler_[585] ne devraient pas habiter la campagne privés
d'un aussi fidèle serviteur. L'homme que vous venez de voir et auquel M.
le vicomte de Lussan a procuré un équipage complet de roulier,
transportera la _camelotte_[586] au pavillon de Choisy-le-Roi, chez M.
de Pourrières; c'est là où j'en prendrai livraison; le reste me regarde.
--La réussite de cette affaire ne me paraît pas impossible, dit Salvador
après avoir attentivement écouté Juste, mais il faut en prévoir les
suites; et d'abord est-il bien certain que Vernier, lorsqu'il aura à sa
disposition les susdits lingots, ne cherchera pas à nous frustrer de
tout ou partie de ce qui nous appartiendra?
--Vernier ne sachant pas quelle est l'importance du vol, puisque les
lingots sont en caisse, sera content de la somme assez ronde que nous
voulons bien lui allouer; nous pouvons donc, jusqu'à un certain point,
compter sur lui; rien, au surplus, ne nous empêchera de le suivre de
loin jusqu'à ce qu'il soit arrivé à Choisy.
--Voici, pour le reste, comment nous devons procéder, ajouta le vicomte
de Lussan: nous passerons la journée de demain à visiter les environs de
cette ville, sous le prétexte de chercher une propriété à vendre; notre
présence ici sera donc justifiée sans que nous soyons forcés de décliner
nos noms; nous quitterons cette auberge à dix heures du soir, et nous
attendrons, en nous promenant, que le moment d'agir soit venu; nous
remettrons à M. Juste, que nous trouverons à l'heure indiquée, près de
la maison en question, notre cabriolet qu'il conduira à petits pas sur
la route de Paris, une fois l'affaire faite, il nous sera facile de le
rattraper, et, s'il plaît à Dieu, nous rentrerons dans notre bonne
ville, à la naissance du jour, un peu plus riches que nous ne le sommes
maintenant.
Remarquez je vous prie, cher marquis, qu'à moins d'être pris en flagrant
délit, et ce cas échéant (je pense que vous savez comme moi ce que vous
avez à faire), nous ne risquons absolument rien; les gendarmes,
lorsqu'ils rencontrent des gens comme nous, des gentilshommes riches et
bien posés dans le monde, un capitaliste qui possède assez d'or pour
remplir le tonneau des Danaïdes, se contentent de les saluer.
--Allons c'est bien, dit Salvador, si le plan est aussi bien exécuté
qu'il a été bien conçu, la réussite est infaillible.
--Et maintenant, répondit le vicomte de Lussan, ne parlons plus de
l'affaire qui nous amène ici.
Juste, Salvador et le vicomte de Lussan, après la conversation que nous
venons de rapporter, achevèrent fort tranquillement de souper, et se
retirèrent chacun dans l'appartement qui leur avait été préparé.
Le vicomte et Salvador avaient demandé une chambre à deux lits.
--Savez-vous cher vicomte, dit Salvador lorsqu'il se trouva seul avec
son ami, que ce M. Juste est vraiment un homme précieux.
--Très-précieux, marquis, c'est pour cela que je serais désolé s'il lui
arrivait malheur.
--Il est bien riche?
--Très-riche, excessivement riche, même, mais je suis persuadé qu'il se
laisserait hacher en morceaux ou scier entre deux planches, plutôt que
de dire en quel lien de sa maison il a caché les immenses richesses
qu'il possède, et qu'une fois qu'on se serait débarrassé de lui et de
son terre-neuve, sur lequel, soit dit en passant, il paraît beaucoup
trop compter, il faudrait démolir sa maison de fond en comble afin de
découvrir la caisse qui renferme ses trésors.
--Bonsoir, vicomte; je suis si fatigué que je vais, je crois, dormir du
sommeil du juste.
--Bonsoir, marquis, ne rêvez pas de ce pauvre Roman.
--Ah! bah! fit Salvador qui essaya, mais en vain, de comprimer un énorme
bâillement.
Salvador et le vicomte passèrent, ainsi qu'ils en étaient convenus, la
journée du lendemain à parcourir les environs de la petite ville de
Lagny-sur-Marne, sous le prétexte de chercher une propriété à leur
convenance.
L'hôte de l'Ours, ébloui par la recherche de leur costume et leurs
manières aristocratiques, avait absolument voulu leur servir de guide;
le vicomte de Lussan n'avait pas cru devoir refuser des offres de
services si gracieusement faites. Grâce à l'obligeance de son hôte,
Salvador et lui avaient été introduits chez plusieurs propriétaires des
environs de Lagny, et ils avaient pu, grâce encore à la faconde
inépuisable de leur cicerone, recueillir une foule de renseignements
dont ils se promirent de se servir à l'occasion; on a deviné que lorsque
le soir arriva, ils n'avaient pas trouvé ce qu'ils paraissaient
chercher; ils avaient cependant visité une grande quantité de
propriétés, mais les unes étaient trop considérables, les autres ne
l'étaient pas assez.
Ils rentrèrent à l'hôtel de l'Ours à la nuit tombante, et, après avoir
fait honneur à un excellent repas qu'ils voulurent absolument faire
partager à leur hôte, ils firent atteler le cheval à leur cabriolet et
partirent.
Deux heures sonnaient à l'horloge communale du petit village de
Guermantes lorsqu'ils arrivèrent près de la maison qu'ils devaient
dévaliser. La nuit était calme et silencieuse, seulement, à de rares
intervalles, on entendait retentir les aboiements du chien de garde de
quelque ferme éloignée; Vernier les bas bleus, vêtu du costume qu'il
portait la veille, et conduisant un chariot attelé de deux bons chevaux
normands qu'il avait fait arrêter à quelques pas de la maison,
attendait, assis depuis quelques minutes sur le revers d'un fossé, la
venue de ses complices. Salvador et le vicomte de Lussan passèrent
devant lui après lui avoir adressé un signe d'intelligence, et suivirent
la grande route jusqu'à ce qu'ils rencontrassent Juste qui cheminait
paisiblement: ils lui remirent leur cabriolet après avoir tiré du coffre
ce qui leur était nécessaire, deux blouses bleues dont ils se vêtirent
immédiatement, des armes, des fausses clés et une échelle de cordes
très-artistement travaillée, puis ils retournèrent sur leurs pas, après
avoir recommandé à l'usurier de n'aller qu'assez doucement pour qu'ils
pussent facilement le rattraper.
La maison dans laquelle ils devaient trouver les richesses qu'ils
convoitaient était aussi calme et aussi silencieuse que la campagne au
milieu de laquelle elle était située; il n'apparaissait aucune lumière à
l'intérieur, le moment était favorable pour agir.
--Ah ça! ne perdons pas de temps, dit le vicomte de Lussan, ne nous
laissons pas surprendre par le jour.
--Ce serait très-maladroit, répondit Salvador.
--Quel est celui de nous deux qui va le premier tenter l'aventure?
--Eh! parbleu! ce sera moi; je suis plus habitué que vous à ces sortes
d'expéditions.
--Allez donc, et que Dieu vous protége.
Salvador jeta avec beaucoup d'adresse l'échelle de cordes sur le balcon
de la fenêtre par laquelle il devait s'introduire dans la maison, et
lorsqu'il se fût assuré qu'elle était solidement accrochée, il commença,
avec toute l'agilité d'un écureuil, sa périlleuse ascension.
Le vicomte de Lussan était au pied de la muraille, prêt à s'élever dans
l'air aussitôt que Salvador serait entré dans la maison.
Vernier les bas bleus avait quitté la place qu'il occupait, et se
promenait sur la route en fumant sa pipe.
Salvador, après avoir franchi l'espace qui le séparait de la fenêtre, se
dressa sur l'appui, et à l'aide d'un diamant enchâssé dans une bague
chevalière qu'il portait au doigt, il enleva sans bruit la plus grande
partie d'un carreau, il passa ensuite son bras par l'ouverture qu'il
avait faite, et ouvrit facilement la fenêtre.
Il s'élança dans l'appartement.
Comme il le croyait inhabité, il marcha sans crainte vers la porte qui,
si les indications données par l'usurier Juste étaient exactes,
conduisait au cabinet dans lequel les lingots devaient être déposés.
Le craquement de ses bottes sur le parquet et le pétillement de
l'allumette chimique avec laquelle il alluma une bougie, dont il avait
eu soin de se munir, réveillèrent deux femmes couchées dans deux lits
parallèles placés dans une alcôve, qui faisait face à la fenêtre par
laquelle il s'était introduit.
Ces deux femmes, effrayées de voir dans leur chambre un homme dont
l'extérieur n'était rien moins que rassurant (nos lecteurs n'ont pas
oublié que Salvador avait mis une blouse par-dessus ses habits),
poussèrent des cris perçants, et, cédant à un mouvement machinal elles
se jetèrent toutes deux dans la ruelle de leurs lits.
--Taisez-vous morbleu! s'écria Salvador, taisez-vous ou vous êtes
mortes! Et comme les deux femmes, en proie à une agitation fiévreuse qui
ne leur laissait pas le libre usage de leurs facultés, ne cessaient de
crier, il prit dans la poche de son habit le tire-point dont il s'était
servi contre Roman, et s'élança vers elles pour les frapper.
--Dieu, mon mari!
--Ma femme!
--Le marquis de Pourrières!
Ces trois exclamations partirent en même temps, les deux femmes sur
lesquelles Salvador venait de lever un fer homicide, n'étaient autres,
en effet, que la pauvre Lucie et son amie Laure.
--Monsieur, monsieur, s'écria Lucie, ne nous tuez pas, nous ne dirons
rien, je vous le promets.
La pauvre femme était plus pâle qu'un cadavre, et elle ne pouvait
détacher ses yeux de son mari, dont le singulier accoutrement
n'annonçait que trop clairement les criminels desseins.
Laure s'était retranchée derrière son lit et tremblait de tous ses
membres: elle ne disait rien.
La scène qui précède s'était passée en moins de temps qu'il ne nous en a
fallu pour la raconter.
Salvador s'élança vers la fenêtre, le vicomte de Lussan avait entendu
les cris poussés par les deux femmes, présumant qu'ils pouvaient être
entendus des autres habitants de la maison et les attirer sur le lieu de
la scène, et ne voulant pas laisser son ami supporter seul les chances
d'une lutte inégale, il gravissait les degrés de l'échelle de corde, il
s'aidait d'une main, de l'autre il tenait ses deux magnifiques
Kukenreiters.
--_Cavalez-vous_, dit Salvador à ses deux complices, _l'affaire est
marronnée_[587]. Je vous rejoins dans quelques minutes.
Sans demander de plus longues explications, le vicomte descendit les
degrés de l'échelle de corde. Vernier les bas bleus se plaça à la tête
de ses chevaux, qui se mirent en route dès qu'ils eurent entendu les
claquements répétés de son fouet.
Salvador revint près des deux femmes qui étaient restées à la même
place, pétrifiées d'étonnement, et qui n'avaient pas eu encore la force
d'échanger une seule parole.
--Je ne veux pas, madame, dit-il, en s'adressant à Lucie, chercher à
vous dissimuler le motif qui m'avait amené dans cette maison, où, du
reste, je ne croyais pas vous rencontrer; ce serait inutile: le
déguisement dont je suis couvert, la manière inusitée dont je me suis
introduit dans cet appartement, vous ont déjà appris quel était mon
dessein; je suis en même temps fâché et satisfait de ce qui vient
d'arriver, je suis fâché de vous avoir causé une frayeur qui, je le
crains bien sera funeste à votre santé, et d'avoir perdu à la fois votre
estime et votre amitié, auxquelles, je dois le reconnaître, je n'ai plus
aucun droit, je suis satisfait de ce que votre présence m'a arrêté sur
le bord d'un abîme, dans lequel de funestes conseils allaient me
précipiter. Lorsque vous connaîtrez les raisons de ma conduite, je vous
paraîtrai sans doute beaucoup moins coupable que je ne vous le parais en
ce moment j'ai donc l'espérance que vous voudrez bien, ainsi que votre
amie, ne parler à personne de ce qui vient de se passer.
J'aurai, du reste, demain, l'honneur de me présenter chez sir Lambton.
Salvador ne laissa pas aux deux femmes stupéfaites d'étonnement, le
temps de lui répondre, dès qu'il eût achevé le petit discours que nous
venons de rapporter, il sortit par la fenêtre comme il était entré.
Il rejoignit l'usurier Juste et le vicomte de Lussan, qui conduisaient
doucement le cabriolet sur la route de Paris.
Vernier les bas bleus, conduisant son chariot, avait suivi une autre
direction.
Nous laisserons pour un instant ces trois bandits, pour retourner près
de Lucie et de Laure.
Salvador n'avait jeté qu'un coup d'oeil superficiel sur la lettre que sa
femme lui avait donnée à lire lorsqu'elle lui avait demandé la
permission d'aller passer quelques jours près de son amie, et le vicomte
de Lussan étant venu, ainsi qu'on a vu, le prendre à l'improviste pour
l'emmener avec lui, il n'avait pas songé à demander à sa femme où était
située la campagne de sir Lambton; on a vu que l'usurier et le vicomte,
soit à dessein, soit par hasard, avaient évité de prononcer le nom de la
personne qu'il s'agissait de dévaliser, de sorte que rien n'avait pu
donner l'éveil à Salvador; son apparition dans la chambre occupée par sa
femme et Laure, ne doit donc pas paraître étonnante.
Lucie, ainsi que cela avait été convenu, était partie le lendemain du
départ de son mari avec le vicomte de Lussan, et elle était arrivée de
bonne heure à la campagne de sir Lambton; le bon gentilhomme l'avait
reçue avec infiniment d'affabilité, et autant peut-être pour satisfaire
sa petite vanité de propriétaire et d'homme riche, que pour lui faire
agréablement passer la journée, il avait absolument voulu lui faire
admirer toutes les merveilles rassemblées à grands frais dans sa maison
de campagne, de sorte, que Lucie et Laure qui voulaient se communiquer
une foule de ces petits secrets que les femmes, en général, et
particulièrement les nouvelles mariées, ne laissent jamais tomber dans
l'oreille des profanes, n'avaient pu trouver, durant toute la journée,
un moment pour s'entretenir en secret, la présence continuelle de sir
Lambton qui, cependant, faisait tout ce qu'il pouvait afin de leur être
agréable, avait d'abord contrarié quelque peu les deux amies; mais elles
n'avaient pas tardé à en prendre leur parti et elles se promirent de se
dédommager amplement lorsque sonnerait l'heure de la retraite, c'est
pour cela que Laure fit dresser un lit pour elle dans la chambre du
pavillon, que l'on avait disposée pour Lucie.
FIN DU SEPTIÈME VOLUME.
LES VRAIS MYSTÈRES DE PARIS.
LES
VRAIS MYSTÈRES
DE PARIS,
PAR VIDOCQ.
TOME HUITIÈME.
[Illustration: colophon]
BRUXELLES,
ALPH. LEBÈGUE ET SACRÉ FILS,
IMPRIMEURS-ÉDITEURS.
1844
LES VRAIS
Mystères de Paris.
I.--Catastrophe. (Suite.)
Lucie et Laure se retirèrent de bonne heure; elles avaient tant de
choses à se dire! Lucie surtout était impatiente d'apprendre à son amie
une nouvelle dont le matin même elle avait eu la révélation, et qu'elle
se faisait une fête d'apprendre à son mari lors de sa première visite
chez le bon sir Lambton.
Lucie allait être mère.
Après avoir longtemps causé, les deux amies, vaincues par le sommeil,
s'endormirent heureuses d'être l'une près de l'autre.
Nos lecteurs savent quel fut leur réveil.
Restées seules, Lucie et Laure demeurèrent assez longtemps sans se
parler.
Lucie, la tête cachée entre ses mains, ses beaux cheveux noirs épars sur
ses épaules nues, pleurait à se briser la poitrine.
Laure, assise sur une chaise longue, à quelques pas d'elle, la regardait
en silence et des larmes coulaient le long de ses joues pâlies par la
terreur. La clarté mystérieuse de la lune éclairait seule cette triste
scène.
Laure se leva péniblement de son siége et s'approcha de son amie abîmée
dans la douleur, et qui paraissait n'avoir conservé que pour souffrir le
peu de force qui lui restait; elle l'embrassa sur le front.
--Pauvre, pauvre amie! dit-elle.
Lucie leva sur Laure ses yeux baignés de larmes.
--Je ne te fais donc pas horreur, dit-elle à son amie.
--Et pourquoi, grand Dieu! m'inspirerais-tu de l'horreur? s'écria Laure
qui prit Lucie entre ses bras et la serra avec force contre sa poitrine;
dois-je te punir d'une faute qui n'est pas la tienne, et l'amitié qui
nous lie est-elle si peu solide qu'elle doive être brisée au premier
choc?
--Oh! non, répondit Lucie; je ne veux pas que tu cesses de m'aimer, ton
amitié est maintenant le seul bien qui me reste.
--Et elle ne te fera pas faute, je te le promets.
Les protestations de Laure calmèrent quelque peu Lucie; la pauvre femme
se trouvait un peu moins malheureuse de savoir qu'elle pouvait compter
sur l'amitié dévouée et désintéressée de la compagne de ses jeunes
années.
La glace une fois brisée, Laure fit tout ce qu'il était possible de
faire en semblable occasion pour apporter un peu de soulagement à la
douleur si vive de son amie. Malgré la secrète antipathie qu'elle
éprouvait pour le marquis de Pourrières, elle croyait qu'il avait dit la
vérité lorsqu'il s'était vu découvert; elle fit donc observer à Lucie
que quelque grave que fût le crime de son mari, elle ne devait pas
désespérer de l'avenir.
--Qui sait, continua-t-elle, si un jour tu ne devras pas bénir la
Providence de ce qui vient de t'arriver aujourd'hui; ton mari vient de
te dire, et je crois qu'il disait vrai que ta présence l'avait arrêté
sur le bord de l'abîme dans lequel il allait se laisser entraîner. Eh
bien! il t'aime, tu lui parleras, et il est permis d'espérer que
lorsqu'il saura que bientôt tu seras mère, il voudra conserver pur à son
enfant le nom qu'il a reçu de ses ancêtres.
--Je désire bien vivement, ma chère Laure, que tes prévisions se
réalisent, mais je ne l'espère pas. Mon mari, vois-tu, n'est pas ce
qu'il paraît être, il y a dans la vie de cet homme, j'en suis maintenant
certaine, quelque fatal secret que j'apprendrai tôt ou tard. Pourquoi,
grand Dieu! n'ai-je pas suivi les conseils du docteur Mathéo.
--Tu as fait, ma bonne Lucie, ce que tu devais faire, tu ne pouvais
ajouter foi à une lettre qui n'énonçait aucuns faits positifs, lorsque
surtout celui qui avait écrit cette lettre laissait, par sa fuite, à
toutes les accusations le droit de se produire.
Lucie écoutait attentivement, mais ses larmes ne cessaient pas de couler
le long de ses joues pâles.
--Laure, ma bonne Laure! s'écria-t-elle enfin, combien je suis
reconnaissante des efforts que tu fais pour me consoler; mais ils sont
inutiles. Unie pour toujours à un voleur!... à un assassin peut-être!...
ah! j'en mourrai...
--Lucie, Lucie, dit Laure d'une voix solennelle, as-tu donc oublié que
tu vas devenir mère.
--C'est vrai, grand Dieu! répondit Lucie; c'est vrai, qui donc, si je
mourais, prendrait soin de l'innocente créature que je porte dans mon
sein?
--C'est bien, mon amie, ajouta Laure, Dieu, sois-en sûre, ne voudra pas
que tu sois éternellement malheureuse.
La jeune femme, lorsqu'elle prononçait ces simples paroles, paraissait
si convaincue de ce qu'elle avançait, sa voix était si émue,
l'expression de son regard, levé vers le ciel, annonçait une telle
confiance, que la pauvre Lucie se sentit quelque peu consolée.
--Je te crois, dit-elle à son amie, j'ai besoin de te croire.
--Il faut, lui répondit Laure, que tout le monde ignore ce qui s'est
passé ici cette nuit, et pour éviter que la pâleur de nos visages ne
donne sujet à mon oncle de nous adresser des questions auxquelles nous
ne saurions que répondre, il faut que nous nous résolvions à prendre
quelques instants de repos. Voyons, Lucie, couche-toi, je vais m'occuper
de faire disparaître les traces du passage de M. de Pourrières.
Laure acheva de briser la vitre par laquelle Salvador s'était introduit
dans la chambre, et tira à elle l'échelle de corde qui était restée
accrochée au balcon; elle porta ensuite sur le lit la pauvre Lucie, qui,
du reste, se laissait faire comme une enfant.
Ainsi que cela arrive souvent à ceux qui viennent d'éprouver un violent
chagrin, un sommeil de plomb vint bientôt clore les paupières des deux
amies, qui ne s'éveillèrent que lorsque la matinée était déjà avancée.
--Si tu avais prévu ce qui t'attendait ici, dit sir Lambton à sa nièce,
après avoir affectueusement salué Lucie, tu ne te serais pas levée aussi
tard.
Laure mit sur le compte d'une légère indisposition la paresse
inaccoutumée, à propos de laquelle son oncle lui faisait la guerre.
Le bon sir Lambton remarqua alors l'extrême pâleur et les traits
fatigués des deux jeunes amies.
--Mais vous êtes toutes les deux malades, s'écria-t-il; je vais de suite
envoyer chercher le médecin.
--C'est inutile, mon bon oncle, répondit Laure, je vous assure que c'est
inutile; dites-nous plutôt quelle est la personne qui va déjeuner avec
nous?
Les quelques paroles qui précèdent étaient échangées dans la salle à
manger, et Laure faisait observer à son oncle qu'il y avait cinq
couverts sur la table qui venait d'être dressée pour le déjeuner.
--Tu n'as pas deviné? lui dit sir Lambton.
--Mon mari! s'écria Laure, et un éclair de joie vint tout à coup
illuminer sa charmante physionomie.
--Lui-même, dit Servigny, qui, pour obéir à sir Lambton, qui avait voulu
ménager à sa nièce une surprise agréable, s'était jusqu'à ce moment tenu
caché dans un petit cabinet attenant à la salle à manger.
Le bon jeune homme prit sa femme entre ses bras et la serra avec force
contre sa poitrine, avant de songer à présenter ses hommages à la
marquise de Pourrières.
--Heureuse Laure! dit tout bas Lucie à l'épouse de Servigny.
--Oui, je suis heureuse, lui répondit Laure, cependant l'appréhension
d'un malheur possible vient sans cesse empoisonner mes jours et troubler
mes nuits; hélas! ma pauvre amie, nous avons tous, pauvres créatures que
nous sommes, une bien lourde croix à porter.
--Toi aussi... ma bonne Laure... est-ce que ton mari?....
Paul est le plus parfait modèle de toutes les bonnes qualités et
cependant..... Je te dirai un secret que je t'ai caché jusqu'à ce jour,
parce que je ne voulais pas te donner un sujet d'affliction, et tu
verras que tu n'es pas la seule à plaindre.
Les deux femmes ne purent en dire davantage, sir Lambton, et Servigny,
qui s'étaient retirés pour causer dans l'embrasure d'une fenêtre,
s'approchèrent d'elles et les invitèrent à prendre leur place à table.
Le déjeuner ne fut pas triste. Les plus heureux résultats avaient
couronné le voyage en Angleterre que Servigny venait d'achever; aussi
sir Lambton était-il très-satisfait, et il faisait tous les efforts
imaginables pour égayer les deux amies, qui, de leur côté, ne voulant
pas laisser supposer qu'il existait entre elles un secret qu'elles
voulaient absolument cacher, dissimulaient, autant du moins qu'elles le
pouvaient, la tristesse à laquelle elles étaient en proie.
Peu de jours après l'arrivée de Servigny, Lucie reçut une lettre de son
mari, qui l'avertissait que le lendemain il se présenterait chez sir
Lambton.