d'honneur!
--Non, je ne suis pas folle, répondit Silvia, je suis seulement bien
aise de vous dire que je ne veux pas être plus longtemps votre dupe.
--Mais, qu'avez-vous, et quel sujet a fait naître cette colère, vous
ai-je refusé quelque chose, parlez qu'exigez-vous? Vous savez bien que
s'il m'est possible de vous satisfaire, je ne vous refuserai pas.
--Eh! je me soucie bien moi de tout ce que vous pouvez me donner,
croyez-vous par hasard, que si je voulais, je n'aurais pas demain tout
ce qui me manque à cette heure.
--Eh! bon Dieu! j'en suis persuadé; je n'ai jamais douté de vos
capacités; mais vous ne me dites pas quel est le sujet qui a fait naître
cette sainte colère, et qui a provoqué la lettre ridicule que je viens
de recevoir?
--Vous me le demandez! s'écria Silvia, en proie à une exaltation qui
croissait d'instants en instants; vous me le demandez! mais vous avez
donc cru un instant que je consentirais à me laisser négliger pour une
autre femme! non, non, M. le marquis de Pourrières, il n'en sera pas
ainsi, j'en atteste le ciel.
Ce ne fut pas sans peine que Salvador parvint à faire comprendre à sa
maîtresse que sa position dans le monde l'obligeait à de certains
ménagements qu'il ne pouvait négliger sans s'exposer à être montré au
doigt. La vue de Lucie, peut-être, ainsi qu'elle l'avait dit, plus belle
qu'elle ne l'était elle-même, car il y avait sur ses traits une
expression sereine due à une conscience pure, qui manquait aux siens,
avait fait naître dans son coeur un sentiment qu'elle n'avait jamais
éprouvé, la jalousie.
--Je ferai à l'avenir tout ce que vous désirez, dit Silvia, après avoir
écouté le discours assez long que Salvador lui débita; mais je veux
auparavant que, pendant quinze jours, vous me promeniez dans Paris; que
vous me meniez au bois, aux concerts, partout, enfin, où vous avez mené
votre femme; je suis lasse, à la fin, de mener la vie d'une recluse, je
ne suis pas sortie d'une prison pour entrer dans une autre, et cet
appartement, dont je ne sors presque jamais, est-il autre chose?
--Mais ce que vous me demandez est impossible, répondit Salvador; que
dirait le monde pour lequel les relations qui jadis ont existé entre
nous ne sont pas un mystère, que dirait ma femme?
--Je me soucie fort peu et du monde et de votre femme; le monde a
beaucoup d'égards pour tous ceux qui éblouissent ses regards; quant à
votre femme, vous pouvez l'envoyer d'où elle vient.
--Soyez raisonnable, Silvia, ne me demandez pas ce que je ne puis vous
accorder.
--Mais, en vérité, je ne conçois pas que vous puissiez me refuser la
faveur que je vous demande; nous prierons M. le vicomte de Lussan de
nous accompagner, sa présence sauvera les apparences. Du reste, vous
trouverez ou non ma volonté déraisonnable, absurde même, il faudra bien
que vous vous y soumettiez.
--Mais avez-vous oublié, s'écria Salvador, emporté par une colère que
depuis quelques instants il ne contenait qu'à grand'peine, avez-vous
oublié que je puis vous briser comme un verre?
--Eh bien! tuez-moi, si telle est votre volonté, j'aime mieux être morte
que de penser que vous m'oubliez près d'une autre femme; mais, je vous
en avertis, votre mort suivra de près la mienne. Je vois de loin, M. le
marquis, et pour qu'il en soit ainsi, j'ai pris la précaution de déposer
chez un notaire un testament qui, s'il était ouvert, pourrait bien vous
compromettre.
--Vous avez fait cela?
--Eh pourquoi non? qu'est-ce que cela peut vous faire, si vraiment vous
m'aimez autant que je vous aime?
--Votre amour, infernale créature, est celui d'une bête fauve.
--N'est-ce pas celui qui vous convient, et voudriez-vous, par hasard,
que nous allassions tous deux une houlette à la main, nous adorer bien
tranquillement sous l'ombrage?
L'idée de se voir, ainsi que sa maîtresse, accoutré comme les bergers de
M. de Florian et disant des phébus sous les vieux arbres d'une verte
prairie, parut si comique à Salvador, qu'il ne put s'empêcher de rire
aux éclats.
Silvia l'imita.
--Voyons, dit-elle, lorsque cet accès d'hilarité fut passé, soyez
raisonnable, vous pouvez bien, après toutes les preuves de dévouement
que je vous ai données, me donner à votre tour celle que j'exige de
vous.
--Je ferai tout ce que vous voudrez, répondit Salvador, il arrivera, ce
qu'il plaira au diable.
--A la bonne heure! s'écria Silvia; j'étais bien sûre qu'après avoir un
peu crié, vous finiriez par faire tout ce que je voudrais; mais, puisque
j'ai remporté la victoire, je veux être un vainqueur généreux. Je sais,
non cher Alexis, que vous devez ménager les justes susceptibilités du
monde dans lequel vous vivez, et que vous ne pouvez faire ce que je ne
vous demandais tout à l'heure qu'afin de m'assurer que j'avais encore un
peu d'empire sur vous; je ne vous demande plus maintenant qu'une seule
chose, venez souvent me voir, consacrez-moi autant de temps que vous en
consacrerez à votre femme et je serai contente, je n'ai jamais voulu,
croyez-le bien, vous forcer à mettre le public dans la confidence de nos
amours.
Salvador s'attendait si peu à voir Silvia faire aux exigences du monde
le sacrifice d'une seule de ses volontés, qu'il crut d'abord qu'elle
voulait se moquer de lui, et que cette feinte condescendance cachait un
piège qu'il ne pouvait apercevoir; il fallut pour qu'il fût persuadé
qu'elle avait parlé sincèrement qu'elle lui répétât plusieurs fois ce
qu'elle venait de dire...
Salvador et Silvia ne se séparèrent qu'après s'être juré que rien de ce
qui pouvait arriver ne leur ferait oublier ce qu'ils se devaient, et en
apparence et en réalité enchantés l'un de l'autre.
Le visage de Salvador était radieux lorsqu'il rentra chez lui; Lucie qui
voulait le prier de lui accorder une faveur à l'obtention de laquelle
elle tenait infiniment, fut intérieurement charmée de le voir d'aussi
bonne humeur.
Tandis que Salvador était chez sa maîtresse, Lucie avait reçu une lettre
de son amie; Laure lui disait qu'elle avait appris son retour à Paris,
et qu'elle était extrêmement fâchée de ce qu'elle n'était pas encore
venue la voir. «Il ne faut pas, disait Laure en achevant sa lettre, que
l'amour te fasse oublier l'amitié; viens, je t'en prie, passer quelques
jours près d'une amie que tu négliges plus que tu ne le devrais et qui
t'en voudrait si elle ne t'aimait pas autant.»
Lucie avait été touchée des justes reproches de son amie, et c'était la
permission d'aller passer quelques jours auprès d'elle, qu'elle voulait
solliciter de son mari.
--Je vais, lui dit-elle, semblable aux châtelaines du temps passé, vous
prier de m'octroyer un don?
--Quel qu'il soit, noble dame, répondit Salvador, il vous est accordé
d'avance.
Lucie mit entre les mains de Salvador, la lettre qu'elle venait de
recevoir.
--Savez-vous, noble dame, que si vous ne m'aviez pas fait donner ma
parole, je vous refuserais peut-être ce que vous me demandez; ce n'est
pas sans éprouver une bien vive peine, que je consentirai à me séparer
de vous.
--Vous pouvez, ajouta timidement Lucie, si vos affaires ne vous
retiennent pas à Paris, m'accompagner chez mon amie; elle m'a dit
plusieurs fois, que son oncle, sir Lambton, un très-digne gentilhomme,
vous recevrait avec le plus vif plaisir.
--Je trouve très-naturel le désir que vous éprouvez, et je suis un
chevalier trop courtois pour m'opposer à ce que vous le satisfassiez.
Allez donc ma chère Lucie, voir votre amie, restez près d'elle aussi
longtemps que vous le voudrez, je serai heureux si vous vous trouvez
heureuse, et si l'amitié ne vous fait pas oublier l'amour que j'ai pour
vous; je regrette beaucoup que des affaires m'empêchent de vous
accompagner, mais vous m'excuserez auprès de sir Lambton, et vous lui
direz que je prendrai sur mes occupations, le temps d'aller souvent vous
visiter tous.
--Puisque vous voulez bien me permettre d'aller voir mon amie, je
partirai demain si vous le jugez convenable.
--Vos volontés sont les miennes, ma chère Lucie.
Salvador, nos lecteurs l'ont déjà deviné, était charmé de ce que sa
femme, au moment où il cherchait les moyens de se débarrasser d'elle
pendant quelques jours qu'il voulait consacrer tout entiers à Silvia,
lui avait demandé la permission de s'absenter; Lucie, de son côté, était
charmée de la grâce avec laquelle son mari lui avait accordé ce qu'elle
désirait, et elle s'occupait avec gaieté de rassembler mille petits
objets épars dans le salon, qu'elle voulait emporter avec elle à la
campagne, lorsque le vicomte de Lussan se fit annoncer.
--Je vous laisse avec M. le vicomte de Lussan, dit-elle à son mari après
avoir adressé au gentilhomme breton une gracieuse révérence; vous savez
que j'ai aujourd'hui beaucoup de choses à faire.
--Ne vous gênez pas, ma chère amie, lui répondit Salvador après l'avoir
embrassée sur le front, M. le vicomte voudra bien vous excuser.
Lucie sortit du salon et laissa seuls Salvador et le vicomte de Lussan.
Ce dernier ferma lui-même toutes les portes du salon, puis il prit un
fauteuil et vint se placer près de Salvador qui s'était assis sur un
divan.
--Avez-vous besoin d'argent, cher marquis?
--On a toujours besoin d'argent, cher vicomte, et je ne crains pas de
vous avouer qu'en ce moment je suis horriblement gêné.
--Voulez-vous faire avec moi une affaire qui pourra, si elle réussit,
nous rapporter à chacun près de cent mille francs.
--De semblables affaires ne se refusent pas, de quoi s'agit il?
--D'enlever d'un château, habité seulement par un vieillard, une jeune
fille et quelques domestiques, une quantité raisonnable de lingots d'or,
que Juste nous achètera deux cent mille francs.
--Les risques?
--Peu nombreux.
--Qu'importe! après tout, qui ne risque rien n'a rien.
--J'aime à vous entendre parler ainsi, et je suis tellement persuadé de
la vérité de ce que vous venez de dire, que cette fois, comme je veux
recevoir ma part entière du gâteau, je ne me bornerai pas au rôle
d'indicateur; je prendrai une part active à l'expédition.
--C'est très-bien; mais quels seront nos moyens d'exécution? qui doit
nous donner les indications nécessaires? par qui serons-nous aidés?
--Si vous acceptez, je vous apprendrai en route, tout ce qu'il est
nécessaire que vous sachiez; je dois, du reste, vous dire que persuadé
que vous consentiriez à être des nôtres, j'ai déjà tout disposé.
--Très-bien! comptez sur moi; quand nous mettons-nous en campagne?
--A l'instant même; allez embrasser votre femme,
--Comment? à l'instant?
--C'est absolument nécessaire, il faut qu'aujourd'hui même nous soyons à
huit lieues de Paris.
--C'est bien.
Salvador alla retrouver sa femme dans sa chambre à coucher; Lucie aidée
d'une de ses femmes qu'elle voulait emmener, plaçait avec soin dans des
cartons et de grandes caisses, divers objets de toilette qu'elle voulait
emporter avec elle.
--Je suis charmé, lui dit Salvador, que vous partiez demain pour la
campagne, car j'aurais été forcé de vous laisser seule; le vicomte de
Lussan vient de m'apprendre une nouvelle qui m'oblige de m'absenter
pendant quelques jours.
--Ce n'est pas au moins une mauvaise nouvelle qui nécessite ce prompt
départ?
--Elle n'est pas du moins assez mauvaise pour vous empêcher de vous
divertir si vous en trouvez l'occasion; j'ai des capitaux engagés dans
diverses entreprises, plusieurs de ces entreprises sont bonnes,
quelques-unes sont mauvaises, et je m'occupe en ce moment de faire
rentrer ceux de ces capitaux qui sont mal engagés, voilà tout.
Ce n'était que parce qu'il voulait faire pressentir à sa femme des
pertes possibles que Salvador donnait, au voyage qu'il allait
entreprendre, le motif qu'il venait d'énoncer; mais comme ce qu'il
venait de dire n'était que le premier jalon planté sur la route qu'il
voulait parcourir avant d'arriver au but qu'il voulait atteindre, il ne
quitta Lucie qu'après l'avoir tranquillisée.
Il retrouva dans le salon le vicomte de Lussan et sortit avec lui.
VIII.--Catastrophe.
A quelques portées de fusil de Lagny, sur le chemin vicinal qui conduit
de cette ville à Guermantes, il existe une auberge isolée, fréquentée
seulement par les routiers, par les voyageurs dont la bourse n'est pas
assez bien garnie pour qu'ils se permettent d'aller demander
l'hospitalité au propriétaire de l'_Ours_, le meilleur hôtel (peut-être
parce qu'il est le seul) de Lagny.
Nous trouverons, dans la salle principale de cette auberge, grande pièce
qui sert à la fois de cuisine, de salon de réunion et de salle à manger,
un personnage que nos lecteurs connaissent déjà, Vernier les bas bleus.
Il est presque nuit, et malgré l'extrême chaleur de la saison, des
sarments et des parements de fagots brûlent dans la vaste cheminée sous
le manteau de laquelle Vernier les bas bleus a pris place.
Le bandit est vêtu d'un costume complet de roulier, sa blouse neuve de
toile bleue est enjolivée d'un triple rang de broderies de diverses
couleurs; ses jambes sont couvertes de longues guêtres de peau, et son
chapeau de feutre ciré, est orné d'une profusion de rubans roses, verts,
jaunes, de toutes les couleurs.
Une grosse servante, douée d'une physionomie ronde et colorée, et
d'appas formidables, récure dans un coin les assiettes d'étain et les
cuivres, ornements brillants d'un vaste dressoir placé vis-à-vis de la
cheminée; cette servante et Vernier les bas bleus sont seuls dans la
salle, les autres habitants de l'auberge se sont assis sur les deux
bancs de pierre placés devant la porte afin de respirer l'air frais de
la soirée.
Lorsque la grosse servante cesse un instant, afin de reprendre haleine,
de frotter vigoureusement les plats et les casseroles qu'elle s'est
chargée de faire reluire, elle jette des regards d'intérêt sur Vernier
les bas bleus, qui alors se rapproche du feu et laisse de sourds
gémissements s'échapper de sa poitrine.
Nous n'avons pas encore dit à nos lecteurs que Vernier les bas bleus est
un très-bel homme qu'il est doué d'une physionomie pleine et colorée,
ornée d'une magnifique paire de favoris noirs, bien capable de tourner
la tête d'une servante d'auberge.
Un gémissement plus fort et mieux accentué que tous ceux qui l'avaient
précédé, fit brusquement lever la tête à la grosse fille; elle laissa
tomber à terre le chiffon imprégné de sablon et le plat d'étain qu'en ce
moment elle tenait entre ses mains.
--Ça ne va donc pas mieux? dit-elle à Vernier les bas bleus.
--Ça va plus mal, au contraire, ma bonne demoiselle, répondit le
bandit.
--Voulez-vous queuque chose? reprit la servante, intérieurement flattée
de s'entendre appeler mademoiselle.
--Je vous remercie bien, ça se calme.
--Pourquoi qu'vous avez voulu vous lever? lorsqu'on est malade il faut
rester au lit.
--J'avais froid, et j'ai pensé qu'un air de feu me ferait un peu de
bien.
--Faut convenir que vous n'avez guère de chance tout d'même, être comme
ça forcé de vous arrêter en route au retour de vot'premier voyage; les
rubans que vous avez mis à vot'chapeau ne vous ont pas porté bonheur.
--Ah! bah! le malheur n'est pas grand; puisque j'ai pu mener mes
marchandises à bon port et que j'suis à vide à c'te heure. Et puis! vous
me croirez si vous voulez, continua Vernier les bas bleus en regardant
tendrement la grosse servante, vrai, je ne suis pas fâché d'être comme
ça subitement tombé malade dans vot'auberge, puisque ça m'a procuré le
plaisir de faire vot'connaissance.
--Vous êtes bien honnête tout d'même, monsieur... Comment donc qu'on
vous appelle?
--Jérôme Carré; pour vous servir si j'en étais capable, ma belle
demoiselle.
--Allons, v'là que vous faites le galant à c'te heure; ça va donc mieux?
--Beaucoup mieux, le feu m'a fait du bien, et j'crois que je pourrai me
mettre en route cette nuit ou demain dans la journée.
--Ça ne serait peut-être pas prudent.
--Ah! bah! au petit bonheur, je n'ai pas envie de rester garçon, et pour
me marier il faut que je m'amasse des gros sous. J'ai t'y tort?
--Je ne dis pas cela, monsieur Jérôme, mais faut avant tout conserver
vot'santé.
--Vous êtes une bonne fille, mademoiselle Madeleine, et si vous
vouliez...
--Nous parlerons de cela plus tard, enjoleux, dit la grosse servante,
pourpre de satisfaction.
L'arrivée devant la porte de l'auberge d'un cabriolet, d'où descendirent
deux élégants personnages, autour desquels s'empressaient tous les
habitants de l'auberge, mit fin à la conversation de Vernier les bas
bleus, et de la servante.
Les deux nouveaux venus échangèrent un rapide regard avec Vernier les
bas bleus, qui reprit sous le manteau de la cheminée la place qu'il
venait de quitter pour se rapprocher de la servante.
Nos lecteurs ont deviné, et ils ne sont pas trompés, que les nouveaux
personnages qui viennent d'entrer dans l'auberge où nous avons rencontré
Vernier les bas bleus, ne sont autres que Salvador et le vicomte de
Lussan, et que ce n'est pas le hasard qui vient de faire rencontrer ces
trois bandits.
--Faites boire notre cheval et donnez-lui de l'avoine, dit Salvador.
L'aubergiste et son garçon d'écurie sortirent.
--J'ai une soif de tous les diables, dit le Vicomte à la maîtresse de
l'auberge. Voulez-vous, madame, avoir l'extrême complaisance de nous
servir une bouteille de votre meilleur vin.
La femme de l'aubergiste alluma une chandelle et descendit à la cave.
Il ne restait plus dans la salle que la grosse servante qui s'était
remis à sa besogne et qui ne pouvait se lasser de regarder les nouveaux
venus.
La pauvre fille n'avait jamais vu chez ses maîtres d'aussi beaux
messieurs.
--Mademoiselle Madeleine, dit Vernier les bas bleus d'une voix piteuse,
voulez-vous avoir la complaisance d'aller prendre dans la poche de ma
veste qui est restée sur mon lit, un petit paquet que vous m'apporterez.
La grosse fille, charmée de pouvoir faire quelque chose pour monsieur
Jérôme Carré, quitta précipitamment sa besogne et grimpa aussi lestement
que le lui permettait la rotondité plus que raisonnable de sa personne,
les quelques marches d'une échelle de meunier qui conduisait à l'étage
supérieur.
--C'est bien, dit le vicomte de Lussan à Vernier les bas bleus
lorsqu'ils se trouvèrent seuls tous trois dans la salle, vous êtes à
votre poste.
--Et je puis y rester sans donner naissance au plus léger soupçon
jusqu'à la nuit prochaine si cela est nécessaire, tâchez cependant que
l'affaire se fasse cette nuit.
--Il n'y faut pas penser, ce sera pour demain.
--A votre aise, j'en serai quitte pour me chauffer un jour de plus, je
ne crains rien, mes papiers sont en règle, le brigadier de gendarmerie
qui les a examinés doit m'apporter ce soir la recette d'un remède propre
à guérir la fièvre que je me suis donnée, et je fais la cour à la
servante, qui me cacherait sous ses jupons, s'il devait m'arriver
quelque chose de désagréable.
--Très-bien, ainsi c'est convenu, vous serez à l'endroit indiqué avec
votre chariot, dans la nuit de demain à après demain, à deux heures
précises du matin.
--C'est convenu, je serais exact.
--Et de notre côté nous serons exacts à vous payer ce qui vous a été
promis; dix mille francs si nous réussissons, mille francs que voilà en
cas de non-succès.
--Merci, vous pouvez compter sur moi.
--A demain, deux heures du matin.
--A demain, deux heures du matin.
L'aubergiste, sa femme, son garçon et Madeleine, rentrèrent à la fois
dans la salle.
--Voilà du vin, messieurs, dit la femme de l'aubergiste, et du bon, je
m'en vante.
--Nous n'en doutons pas, madame, répondit le vicomte de Lussan, mais
nous en serons beaucoup plus sûrs après l'avoir goûté.
Et sans faire plus de façons, il se plaça avec Salvador à l'un des coins
de la grande table, meuble principal de la salle dans laquelle ils se
trouvaient.
La servante n'avait pas trouvé dans la poche de Vernier les bas bleus le
petit paquet qu'il l'avait envoyé y chercher.
--C'est que je l'aurai égaré, répondit le bandit, pour mettre fin à ses
doléances.
Lorsque le cheval attelé au cabriolet qui avait amené Salvador et Lussan
fut suffisamment repu, les deux amis prirent congé; après qu'ils eurent
échangé avec Vernier les bas bleus un imperceptible coup d'oeil, Salvador
tira de sa poche deux pièces de cinq francs qu'il jeta sur la table.
--Le reste, s'il y en a, sera pour cette bonne grosse mère, dit-il en
frappant légèrement le visage rouge et joufflu de Madeleine.
--Voilà des bourgeois bien dangereux, dit Vernier les bas bleus lorsque
Salvador et le vicomte de Lussan furent partis.
--C'est si riche, répondit l'aubergiste.
Le vicomte de Lussan et Salvador, emportés par un vigoureux cheval,
franchirent en peu de temps l'espace qui sépare de Lagny l'auberge où
nous avons laissé Vernier les bas bleus; arrivés dans cette ville, ils
descendirent à l'hôtel de l'_Ours_.
Partis précipitamment de Paris, et ne s'étant arrêtés en route que pour
dire quelques mots à Vernier les bas bleus, ils étaient en proie à une
faim dévorante; aussi leur premier soin fut de se faire servir un
excellent repas.
--M'expliquerez-vous, cher vicomte, dit Salvador lorsque les premiers
plats furent expédiés, quelle est l'affaire que nous allons faire, et de
quelle manière nous allons procéder.
--Je ne puis, mon ami, vous dire autre chose que ce que vous savez déjà,
répondit le vicomte, mais voici quelqu'un qui pourra vous satisfaire
complétement, ajouta-t-il en désignant un nouveau personnage qui entrait
à ce moment dans la salle où ils s'étaient fait servir.
Ce nouveau personnage était un petit vieillard vêtu d'un habit noisette,
d'une culotte de ratine noire, d'un gilet de piqué blanc, il avait des
bas de coton bleu, de forts souliers à larges boucles d'argent, et était
coiffé d'un tricorne.
--M. Juste, s'écria Salvador.
--Lui-même, répondit le vicomte de Lussan, c'est à ce brave et digne M.
Juste, que nous devons la bonne fortune qui nous arrive aujourd'hui.
L'usurier, en entrant dans la salle avait salué les deux amis comme s'il
ne les connaissait pas, et s'était placé près d'eux afin de se faire
servir à dîner ou plutôt à souper.
Nos lecteurs savent qu'il n'y a dans la salle à manger de la plupart des
hôtelleries de Province, qu'une seule grande table qui sert à tout le
monde; ils savent aussi que nulle part on ne peut causer plus à l'aise
que dans la salle à manger d'un hôtel de petit ville, lorsque les heures
du départ et de l'arrivée des voitures publiques sont passées.
--Vous arrivez à propos, M. Juste, dit le vicomte de Lussan; voilà plus
d'une heure que M. le marquis de Pourrières me tourmente, afin que je
lui apprenne des choses que, jusqu'à présent, vous êtes le seul à
savoir.
--Je vais avoir l'honneur de satisfaire la légitime curiosité de M. le
marquis, M. de Lussan.
Voici les faits, il est bon que vous n'en ignoriez aucun, afin d'agir en
conséquence.
Personne plus que moi n'aime à obliger ses amis. M. le vicomte de
Lussan, à qui j'ai pu rendre quelques légers services, est là pour me
démentir, si ce que j'avance n'est pas vrai. J'aurais pu réclamer, au
besoin, le témoignage du malheureux M. Lebrun, si le fer d'un assassin
n'avait pas prématurément mis fin à ses jours.
--Passons, monsieur Juste, passons, je sais que vous êtes un très-galant
homme, et mon ami de Pourrières veut bien me croire sur parole, n'est-il
pas vrai, marquis?
Salvador fit un signe affirmatif.
--Je vous disais donc, continua Juste, que personne plus que moi
n'aimait à obliger ses amis; cela étant, vous devinez que je saisis avec
empressement toutes les occasions qui se présentent, de leur être
agréable.
Il y a de cela quelques jours, un riche gentilhomme anglais, qui habite
la France depuis peu de temps, se présenta chez moi et me dit qu'il
venait de recevoir, de son correspondant d'Amsterdam, une lettre qui lui
apprenait que la plus grande partie d'un envoi de lingots d'or et
d'argent, qui allait m'être fait par le dit correspondant qui est aussi
le mien, lui était destinée; il venait me prier de lui envoyer ces
lingots, aussitôt qu'ils me seraient parvenus, à sa maison de campagne,
située ici près; je lui promis de faire ce qu'il désirait, et comme la
valeur des objets que je devais lui remettre était fort considérable, je
lui dis que je désirais, pour mettre ma responsabilité à couvert, les
lui porter moi-même au lieu indiqué, afin d'en recevoir une décharge; je
pensais déjà à vous, M. le vicomte.