Les deux assassins quittèrent la place qu'ils occupaient près de la
fenêtre, et vinrent s'asseoir l'un près de l'autre sur un divan.
--Vous n'avez pas répondu à la question que je vous ai adressée, lorsque
je suis entré ici, dit Salvador après avoir serré les deux mains de
Silvia entre les siennes.
--Vous m'avez demandé, je crois, pourquoi j'avais quitté l'hôtel des
Princes, pour venir habiter cette maison?
Salvador fit un signe affirmatif.
Silvia, après s'être recueillie quelques instants, raconta à son amant
que quelques paroles échangées entre lui et celui qui venait d'être tué,
paroles qu'elle avait saisies au passage, lui avaient appris que le bon
H. Lebrun qui prenait sans façon de l'argent dans la caisse de son
maître, n'était pas un intendant ordinaire; que le vicomte de Lussan lui
ayant appris, il y avait déjà quelque temps, que Lebrun jouait et
perdait des sommes considérables, elle s'était empressée de prévenir le
marquis de Pourrières, mais que la réponse qu'elle avait reçue à la
lettre qu'elle lui avait adressée, ne l'avait pas satisfaite, et que
bien certaine que l'argent que perdait Lebrun, avec tant de laisser
aller, n'était pas le produit d'une affaire, elle avait voulu savoir ce
qu'il faisait, afin d'écrire encore à son amant, s'il se présentait
quelques faits nouveaux. Pour arriver au but qu'elle voulait atteindre,
elle n'avait pas trouvé de meilleur moyen que celui de venir se loger
près de l'hôtel de Pourrières; elle n'avait pas pour cela abandonné son
logement de l'hôtel des Princes, qu'elle occupait toujours; son logement
de la rue de Courcelle, n'était qu'un observatoire, en venant s'y
installer suivant sa coutume de tous les jours, elle avait reconnu
Salvador, malgré tous les soins qu'il avait pris pour se rendre
méconnaissable; elle s'était de suite doutée qu'il ne se tenait ainsi
caché, que parce qu'il avait en tête quelques projets dont le bon M.
Lebrun devait être la victime. Charmée de voir enfin son amant prendre
une détermination énergique, elle était venue pleine de joie se mettre à
sa fenêtre d'où elle avait vu, sans être aperçue, tout ce qui s'était
passé, cachée qu'elle était par les volets seulement entr'ouverts.
Le marquis de Pourrières savait le reste.
--Vous êtes, dit Salvador lorsque Silvia eut achevé le récit dont nous
venons de donner la substance à nos lecteurs, une bien rusée créature;
et je suis maintenant persuadé qu'il est beaucoup plus avantageux de
vous avoir avec soi, que contre soi.
--Je suis heureuse de ce que vous voulez bien penser ainsi, répondit
Silvia; c'est me donner la certitude que nous ne nous séparerons jamais.
Du bruit dans la rue, éveilla de nouveau l'attention de Salvador et de
Silvia; ils voulaient voir ce qui allait se passer, après avoir éteint
la lumière qui les éclairait, ils s'approchèrent de la fenêtre.
Le commissaire de police venait d'arriver.
Cet estimable fonctionnaire paraissait très-contrarié de ce que son
premier sommeil avait été si brusquement interrompu, et plus pressé
d'aller rejoindre sa couche nuptiale que de verbaliser.
Il se pencha cependant sur le cadavre de Roman, qu'il examina à la lueur
d'un falot, porté par un des soldats de la patrouille.
--Cet homme, qui paraît appartenir aux classes distinguées de la
société, a été dépouillé de son argent et de ses bijoux, dit-il; les
assassins n'ont pas laissé sur lui un seul papier qui puisse servir à le
faire connaître, il faut le porter à la Morgue.
Les soldats formèrent avec leurs fusils une sorte de brancard, sur
lequel ils placèrent le cadavre du misérable Roman, et suivirent le
commissaire de police.
Bientôt le bruit cadencé de leurs pas se perdit dans le lointain.
--Bon voyage, M. Lebrun, dit Silvia; j'espère bien ne jamais vous
revoir, pas même dans l'autre monde, ajouta-t-elle; car j'aime à croire
que notre mort est le dernier acte d'un drame qui n'a pas d'épilogue.
--Possible, répondit Salvador, très-possible, chère amie; mais le
contraire aussi est possible et s'il en est ainsi, nous aurons, vous et
moi, lorsque nous paraîtrons devant lui, un fameux compte à rendre au
_mec des mecs_[584]... mais je tombe de sommeil.
Il se laissa tomber sur le divan...
VII.--Complications.
Le lendemain vers les dix heures du matin, la servante de Silvia sortit
de sa chambre à la voix de sa maîtresse, et alla chercher une voiture de
place dans laquelle Salvador, débarrassé de son ample manteau, monta,
accompagné de Silvia qu'il conduisit à l'hôtel des Princes, il se fit
ensuite mener à l'embarcadère du chemin de fer d'Orléans, qui le
conduisit à Corbeil, d'où il lui fut facile de gagner Melun à l'aide des
correspondances.
Il reprit dans cette dernière ville, la chaise de poste laissée à
l'hôtel de la Galère et revint de suite à Paris.
Ses domestiques, savaient déjà que l'on avait relevé pendant la nuit,
dans la rue de Courcelle, le cadavre d'un homme assassiné, mais aucun
d'eux ne se doutait que ce cadavre était celui de l'intendant de leur
maître.
--M. Lebrun est-il ici, demanda Salvador à celui qui l'avait accompagné
dans sa chambre à coucher.
Pris ainsi à l'improviste, le domestique hésita quelques instants.
--Voulez-vous me répondre? ajouta Salvador.
--M. Lebrun est sorti avant hier au soir à dix heures, et il n'est pas
encore rentré à l'hôtel, répondit le domestique.
--C'est bien, vous pouvez vous retirer, donnez au cocher l'ordre de
faire mettre les chevaux au landau.
Resté seul, Salvador changea de costume, et lorsqu'il supposa que
l'ordre qu'il venait de donner avait été exécuté, il descendit, et se
fit conduire rue Saint-Dominique d'Enfer.
Il se rendait chez Juste.
L'usurier accabla le marquis de Pourrières d'une fonte de politesses.
--J'étais bien sûr, s'écria-t-il, que M. le marquis ne voudrait pas me
voir victime de la confiance que j'ai témoigné à son intendant.
Salvador coupa court à ces démonstrations exagérées, dont il n'était pas
la dupe.
--Je suis venu ici, dit-il à l'usurier, pour tâcher de m'entendre avec
vous, relativement au payement de ces malheureuses lettres de change, et
non pour écouter vos doléances, parlons donc d'affaires si vous le
voulez bien.
--Que votre volonté soit faite, M. le marquis.
--Vous avez escompté à Lebrun, cent mille francs de fausses lettres de
change, combien faut-il vous compter pour rentrer en possession de ces
titres?
--Mais pas plus de cent mille francs.
--Vous plaisantez sans doute?
--Je ne plaisante jamais lorsqu'il s'agit d'argent; je n'ai d'ailleurs
retenu à M. Lebrun, qu'un très-léger intérêt, je ne puis donc quelle que
soit mon envie de vous obliger, faire le plus léger sacrifice.
--Vous risquez alors de perdre tout; je laisserai Lebrun subir les
conséquences de sa faute.
--Vous en êtes le maître, M. le marquis, vous en êtes le maître.
--Voyons, M. Juste, montrez-vous digne du nom que vous portez; soixante
mille francs?
--Impossible!
--Soixante et dix?
--Impossible!
--Quatre-vingt?
--Impossible!... Je vous diminuerai dix mille francs seulement, mais je
ne consens à cette concession, qu'à la condition que vous me ferez la
promesse de ne vous adresser qu'à moi, lorsque vous désirerez vendre
quelques objets de grande valeur.
Salvador avait affaire à un homme aussi tenace qu'il l'était lui-même,
et il était en quelque sorte sous sa dépendance, il fut donc forcé de
subir sa loi.
--Je me résigne, dit-il à Juste, mais comme vous devez savoir que,
quelque considérable que soit la fortune que l'on possède, on n'a pas
toujours quatre-vingt-dix mille francs à sa disposition, j'espère que
vous voudrez bien me donner le temps de rassembler cette somme?
--Tout le temps que vous voudrez, M. le marquis, tout le temps que vous
voudrez, quinze jours, un mois même; seulement, vous me souscrirez
pareille somme de lettres de change et vous me consentirez une
hypothèque sur vos biens.
--Je ferai tout ce que vous voudrez, M. Juste.
--Je suis charmé, M. le marquis, de ce que vous voulez bien vous montrer
raisonnable, je vous remettrai demain chez votre notaire, les lettres de
change souscrites par votre intendant.
--Soit, à demain dix heures, chez maître Chardon, notaire.
Juste reconduisit le marquis jusqu'à la porte de son habitation.
Lorsque Salvador fut dans la rue et qu'il eût fermé sur lui sa porte,
Juste ouvrit le guichet grillé qui y était pratiqué, il colla derrière
sa face ridée et parcheminée.
--M. de Pourrières, M. le marquis, s'écria-t-il.
Salvador qui allait monter en voiture se retourna.
--N'oubliez pas, je vous prie, lui dit le vieil usurier, de présenter
mes hommages à madame la marquise de Roselly.
Salvador voulait demander à l'usurier l'explication de ces dernières
paroles, mais Juste, sans plus de façons, lui ferma le guichet sur le
nez.
--Je ne m'étais pas trompé, se dit Salvador, ce misérable usurier n'a
donné de l'argent à Roman que parce que celui-ci lui a fait quelques
confidences, ces deux misérables se sont entendus pour me dépouiller.
Au détour de la rue Saint-Dominique-d'Enfer, le tilbury du vicomte de
Lussan croisa le landau de Salvador; le noble gentilhomme, qui avait
dicté à Juste la lettre que celui-ci avait adressée au marquis de
Pourrières, étant bien persuadé que son ami ne voudrait laisser à
personne le droit d'outrager la mémoire du malheureux intendant, allait
toucher les cinq mille francs qui lui avaient été promis.
--Voulez-vous, dit-il à Salvador, m'attendre quelques minutes; je vais
emprunter de l'argent au vieil arabe qui demeure dans cette rue, comme
j'ai de bons gages à lui laisser entre les mains, il me remettra de
suite ce qu'il me faut; nous renverrons nos équipages et nous irons
faire un tour dans le jardin du Luxembourg avant de déjeuner; j'ai à
vous apprendre une nouvelle qui vous étonnera beaucoup.
--Allez, répondit Salvador, vous me retrouverez dans l'allée de
l'Ouest.
Salvador renvoya sa voiture et alla attendre le vicomte de Lussan au
lieu indiqué; celui-ci, ainsi qu'il l'avait promis, ne fut absent que
quelques minutes.
--Vous voilà donc de retour à Paris? dit-il à son ami, j'en suis
vraiment charmé, votre absence commençait à me faire faute; vous n'allez
pas, je l'espère, retourner à Pourrières.
--Je resterai à Paris, puisque j'y suis; je vais aujourd'hui même écrire
à ma femme de venir m'y retrouver.
--Ce cher marquis, je suis, croyez-le bien, très-heureux de votre
bonheur.
Salvador, après avoir répondu comme il le devait à ces témoignages
d'amitié, rappela au vicomte de Lussan qu'il venait de lui faire la
promesse de lui apprendre une nouvelle qui devait, avait-il dit,
beaucoup l'étonner.
--Ce pauvre Roman, dit le vicomte d'un ton affligé que démentait
l'expression sardonique de son visage, quelle triste fin!
--Qu'est-il donc arrivé à Roman? répondit Salvador; je ne suis arrivé
que ce matin et je ne l'ai pas encore vu, il n'avait pas passé la nuit à
l'hôtel.
--Ne savez-vous pas qu'un homme a été assassiné cette nuit dans la rue
de Courcelle?
--Si fait; mais qu'y a-t-il de commun, je vous prie, entre cet homme
assassiné et Roman, est-ce que par hasard Roman?...
--Oh! non, heureusement; Roman est au contraire l'homme assassiné.
--Vous plaisantez?
--Du tout. Ayant lu ce matin dans un de mes journaux le récit de cet
événement et le signalement de la victime, et ces détails ayant piqué
ma curiosité, je suis allé de suite à la Morgue et j'ai parfaitement
reconnu le cadavre du pauvre Roman.
--Je vais alors faire ma déclaration à la police, et donner des ordres
afin que le corps de mon pauvre ami soit réclamé et que les honneurs
funèbres lui soient rendus.
--C'est bien, mon ami, c'est bien.
--Allons déjeuner, dit Salvador; la promenade que nous venons de faire
m'a donné de l'appétit, et je crois que nous ne rendrons pas la vie à
Roman en nous condamnant à mourir d'inanition.
--Parfaitement raisonné, cher marquis, parfaitement raisonné.
Salvador et le vicomte de Lussan se rendirent chez Desmares, où ils se
firent servir un excellent déjeuner.
--Voulez-vous, dit au dessert le vicomte de Lussan, que je vous parle
avec franchise?
--Vous m'obligerez, lui répondit Salvador.
--Eh bien, je crois que vous connaissiez avant moi la mort de notre ami.
--Que voulez-vous dire?
--Vous m'avez parfaitement compris; si du reste ce que je pense est
vrai, je vous approuve, il y a déjà longtemps que vous auriez dû vous
débarrasser d'un homme dont les détestables habitudes vous auraient tôt
ou tard compromis et qui se servait de votre fortune comme si elle eût
été à lui.
--Ce cher vicomte, il a toujours le petit mot pour rire, dit Salvador en
quittant la table.
Les deux amis se séparèrent en sortant de chez Desmares, et Salvador
rentra de suite chez lui.
Il s'enferma dans son cabinet et s'assit devant son bureau, sur lequel
il plaça plusieurs liasses de papier qu'il examina successivement avec
beaucoup d'attention; ce travail l'occupa plusieurs heures.
--Il ne me restera, lorsque j'aurai payé l'usurier Juste, dit-il après
l'avoir achevé, que dix mille francs de rente et le bien de ma femme qui
peut rapporter vingt-cinq mille francs environ; trente-cinq mille francs
par année, c'est bien peu...
Je ne puis décidément, continua-t-il après quelques instants de
réflexion, me contenter d'un aussi mince revenu; le train du vicomte de
Lussan, qui ne possède même pas la vieille tour ruinée qui servait
d'habitation à ses nobles aïeux, est presque aussi considérable que le
mien... Je ne puis donc encore cesser de _travailler_; j'ai des charges,
des charges lourdes et nombreuses; ma maison à soutenir, celle de Silvia
à monter de nouveau; je ne puis, sans compromettre l'honneur du nom que
je porte, retrancher la moindre chose de mon train...
Le monologue de Salvador vient d'apprendre à nos lecteurs que cet homme,
bien loin de renoncer à sa criminelle industrie, méditait au contraire
de nouveaux crimes; il devait du reste en être ainsi, l'impunité dont il
avait toujours joui l'avait enhardi à ce point qu'il ne pouvait croire
qu'il arriverait un jour où la société lui demanderait un compte sévère
de tous les crimes qu'il avait commis.
Il se replaça devant son bureau, qu'il avait quitté pour se promener
dans son cabinet et écrivit à Lucie la lettre suivante:
_Le marquis de Pourrières à la marquise de Pourrières._
Paris.
«Ma chère Lucie,
»J'ai terminé aussi heureusement que cela était possible la
malheureuse affaire qui m'a obligé de quitter Pourrières bien avant
l'époque que nous avions fixée d'un commun accord; mais ce n'est
pas tout, d'autres affaires me sont survenues à l'improviste, de
sorte qu'il m'est maintenant impossible d'aller vous retrouver; je
ne puis cependant supporter plus longtemps votre absence, et comme
je vous sais aussi bonne que vous êtes belle, j'ai l'espérance que
vous voudrez bien, aussitôt que vous aurez reçu cette lettre (qui,
je l'espère, vous trouvera fort ennuyée), vous mettre en route pour
Paris, où je vous attends avec la plus vive impatience.
»Je vous prie d'observer, ma chère Lucie, que ce n'est pas un
ordre, mais une prière que je vous adresse; si la campagne avait de
tels charmes à vos yeux, que vous ne puissiez vous résoudre à là
quitter encore, je vous laisse entièrement libre de ne faire que
votre volonté.
»Mille baisers, et croyez à l'amour éternel de votre heureux époux,
»A. DE POURRIÈRES.»
_Laure Féval à Lucie de Pourrières._
Guermantes, près Lagny.
«Nous avons achevé, ma chère Lucie, nos pérégrinations à travers
l'Italie et la Suisse, et je suis, à l'heure qu'il est, installée
avec mon bon oncle, dans le joli petit château que nous possédons à
Guermantes, près Lagny.
»Je m'empresse de t'annoncer cette bonne nouvelle.
»Mon mari est toujours en Angleterre, il vient de nous écrire que
les affaires qui ont nécessité sa présence dans ce pays, l'y
retiendront encore au moins un mois, ne viendras-tu pas consoler un
peu une pauvre veuve? mon bon oncle me charge de te dire qu'il ira
te chercher si tu ne viens pas promptement, et comme il est
très-capable de faire tout ce qu'il dit, j'ai l'espérance que tu
voudras bien lui épargner la peine de faire un voyage de plus de
deux cents lieues.
»Nous serions flattés, je n'ai pas besoin de te le dire, de
recevoir avec toi M. le marquis de Pourrières.
»A bientôt, ma bonne Lucie, à bientôt, n'est-ce pas? Ne prends pas
seulement le temps de me répondre, accours, j'ai hâte de serrer sur
mon coeur ma plus ancienne et ma meilleure amie.
»LAURE FÉVAL.»
Cette dernière lettre fut remise à Lucie en même temps que celle qui
précède. La jolie marquise de Pourrières, bien certaine que son mari ne
lui refuserait pas la permission d'aller passer le restant de la belle
saison près de son amie, qu'elle était impatiente de revoir, se
détermina sans éprouver de bien vifs regrets à quitter le vieux château
de Pourrières; elle écrivit donc à son mari, que conformément à son
désir elle allait de suite se mettre en route et qu'elle serait à Paris
presque en même temps que sa lettre.
Salvador pour la recevoir avait entièrement renouvelé son ameublement et
ses équipages, et fait décorer son hôtel avec plus de luxe qu'il ne
l'était auparavant.
--La demeure que vous allez habiter vous paraît-elle convenable? dit-il
à sa femme après lui avoir fait admirer les mille recherches luxueuses
rassemblées dans son hôtel.
Lucie ne remercia pas son mari, mais elle posa sa jolie tête sur son
sein et lui serra affectueusement la main.
Salvador déposa un baiser sur le front de sa femme.
Elle ne me refusera pas ce que je veux lui demander, se dit-il.
Les deux époux étaient à ce moment dans la chambre à coucher destinée à
Lucie, près d'une petite porte devant laquelle Salvador s'était arrêté à
dessein.
--Je vous ai ménagé une dernière surprise, dit-il.
--Qu'est-ce donc, répondit Lucie en souriant; je ne puis, après ce que
je viens d'admirer, être étonnée de quelque chose.
Salvador tira de sa poche une clé avec laquelle il ouvrit la mystérieuse
petite porte, et il introduisit Lucie dans une pièce absolument
semblable à celle qui lui servait de boudoir à l'hôtel de Neuville,
c'était la même tenture, fond lilas semé de fleurs et d'oiseaux
fantastiques, les mêmes passements verts attachés par des rosaces
argentées, les mêmes stores adaptés à des fenêtres disposées de la même
manière, les mêmes meubles, rien ne manquait.
--Ah! c'est charmant, s'écria Lucie.
--N'attachez pas plus de prix qu'elle n'en mérite, à cette légère
prévenance, répondit Salvador, croyez seulement que je suis heureux
d'avoir pu faire une chose qui vous est agréable.
Salvador consacra les premiers jours qui suivirent l'arrivée de Lucie à
Paris, à visiter celles des personnes qui avaient assisté à la
célébration de son mariage, qui n'avaient pas quitté la capitale, puis
ensuite il mena sa femme au bois, aux concerts qui venaient de
commencer, partout enfin, où son extrême beauté, la grâce parfaite de
ses manières, devaient être remarquées, peut-être n'aimait-il pas Lucie,
mais les nombreux hommages qu'on lui adressait, flattaient son
amour-propre; il était glorieux de pouvoir se dire: cette femme si
belle, si gracieuse, si pure, cette femme que vous accablez d'hommages,
dont vous mendiez tous un sourire, un regard, elle est à moi, à moi que
vous livreriez à vos bourreaux si vous connaissiez les événements de ma
vie; elle m'aime, cette femme, tandis que moi je ne suis attiré vers
elle que parce qu'elle est belle.
Salvador, tout entier au plaisir que lui procurait la satisfaction de
son orgueil, avait presque oublié Silvia lorsqu'il reçut la lettre
suivante:
_La marquise de Roselly au marquis de Pourrières._
Paris.
«Cher marquis,
»Je ne veux pas vous ordonner de rendre votre femme malheureuse, je
ne veux même pas vous prier de l'aimer un peu moins que vous ne le
faites, ce serait peut-être vous demander l'impossible, madame de
Pourrières, que j'ai eu l'honneur de rencontrer plusieurs fois au
bois, est très-belle, plus belle que moi, et je conçois qu'il
serait difficile de ne pas rendre à ses attraits la justice qui
leur est due; mais si je veux bien, quant à présent, borner mes
désirs à n'occuper dans votre coeur que la seconde place, vous
seriez, cher marquis, le plus injuste des hommes, si vous ne veniez
pas quelquefois me prouver que vous ne m'avez pas tout à fait
oubliée.
»Si vous saviez, cher Alexis, combien je m'ennuie, combien je suis
malheureuse, lorsque plusieurs jours se sont passés sans qu'il
m'ait été permis de vous voir, vous auriez pitié de la pauvre
Silvia, et vous ne la négligeriez pas autant que vous le faites.
Avez-vous oublié qu'il y a dans un coin de ce Paris que vous
parcourez tous les jours, accompagné de votre heureuse épouse, une
pauvre femme qui vous aime, à laquelle votre abandon cause
d'horribles souffrances, et qui mourra bientôt si vous ne venez la
consoler un peu?
»Je ne puis le croire.
»Venez, mon cher Alexis, venez; ne me laissez pas plus longtemps en
proie au sombre désespoir qui m'agite, et qui peut-être me
déterminerait à prendre un parti extrême?
»J'ai l'espérance, cher Alexis, que je recevrai votre visite, soit
aujourd'hui, soit demain au plus tard, c'est pour cela que je
signe.
»Votre dévouée et fidèle amie,
»SILVIA.»
Silvia se moque de moi, se dit Salvador, après avoir lu cette lettre,
dont le style ressemblait plus à celui d'une simple et naïve jeune
fille, qu'à celui ordinairement employé par la marquise de Roselly, elle
se moque de moi, c'est sûr; mais les derniers paragraphes de sa lettre
renferment une menace qu'elle serait peut-être assez folle pour
réaliser; allons donc chez elle, puisque je ne puis faire autrement. Ah!
que ne suis-je débarrassé de cette femme.
Que les dernières paroles de Salvador n'étonnent pas trop nos lecteurs,
la présence de Lucie avait quelque peu ébranlé les fondements d'un
empire dont, du reste, l'artificieuse Silvia devait facilement ressaisir
le sceptre.
Silvia, placée devant son piano, chantait en s'accompagnant, un air de
bravoure emprunté au nouvel opéra italien, lorsque Salvador entra chez
elle; elle jetait au vent les gammes les plus fabuleuses, les fioritures
les plus merveilleuses, sans paraître plus s'en soucier que des couacs
criards que laisse échapper la clarinette d'un aveugle.
Elle avait recouvré les brillantes couleurs de son visage, et la
toilette qu'elle avait choisie donnait à ses attraits un tel relief, que
Winkelmann lui-même aurait été embarrassé, s'il avait été forcé de dire
laquelle de Lucie ou de Silvia était la plus belle.
--Il y a encore une fortune dans ce larynx, dit-elle en posant son doigt
sur son cou admirablement modelé et plus blanc que l'albâtre.
--Pourquoi alors ne vous remettez-vous pas au théâtre, répondit
Salvador.
--Le voulez-vous, s'écria Silvia, en lançant à son amant un regard de
vipère, le voulez-vous? Je crois, en effet, que c'est le parti le plus
sage que je puisse prendre, je trouverais facilement, si je remonte sur
les planches, des gens qui m'aimeront plus que vous ne m'aimez, et qui
ne me laisseront pas dans un hôtel garni, si leur fortune leur permet de
me donner une autre habitation.
Ce que venait de dire l'ex-cantatrice avait laissé entrevoir à Salvador
la possibilité de perdre une femme qu'il aimait, non-seulement parce
qu'elle était aussi belle qu'il est possible de l'être, mais encore,
parce qu'elle le connaissait, et que devant elle il n'était pas obligé
de se contraindre. Quelques minutes auparavant, il s'était plaint de ce
qu'il ne pouvait s'en débarrasser, et si, au moment où nous sommes
arrivés, quelqu'un avait voulu la lui enlever, il ne l'aurait cédée que
s'il n'avait pu faire autrement, le genre humain est plein de ces
bizarres contradictions. Les destinées de Salvador et de Silvia étaient
unies ensemble par des liens indissolubles, Salvador pouvait, il est
vrai, tuer un jour sa maîtresse, mais il était certain qu'il la
regretterait le lendemain. Silvia, douée d'une perspicacité rare, savait
cela, et c'était peut-être parce qu'il en était ainsi, qu'elle
conservait un amant contre lequel elle était, en quelque sorte, forcée
de défendre sa vie.