»J'aurai bientôt, ma chère Lucie, le plaisir de te presser sur mon

coeur. Genève est la dernière ville où nous devions nous arrêter

avant de rentrer en France, et il est probable que dans une

quinzaine de jours nous serons à Paris, où tu viendras nous voir,

je l'espère.

»A revoir et tout à toi,

»Ton amie, LAURE FÉVAL.»

Le lendemain du jour où Lucie reçut cette lettre, Salvador reçut de

Paris celle qui suit:

_Juste, banquier, à Paris, à monsieur le marquis de Pourrières;_

Paris.

«Monsieur le marquis,

»Je ne prendrais pas la liberté de vous écrire, si je ne

connaissais l'amitié que vous portez à votre intendant, monsieur

Lebrun; car je sais fort bien que je n'ai pas le droit de vous

réclamer la moindre chose; mais des personnes estimables qui

connaissent l'extrême bonté de votre coeur, et notamment monsieur le

vicomte de Lussan, m'ayant donné l'assurance que vous feriez tout

ce qu'il est possible de faire pour tirer monsieur Lebrun de la

position fâcheuse dans laquelle il se trouve par sa faute, je me

suis déterminé à vous adresser cette lettre.

»J'ai donc, monsieur le marquis, l'honneur de vous prévenir, que si

d'ici à dix jours, (je vous laisse, vous le voyez, tout le temps de

vous rendre à Paris) je n'ai pas reçu votre visite, je me verrai

forcé de déposer au parquet de monsieur le procureur du roi, une

plainte en faux contre monsieur Lebrun, à laquelle plainte seront

jointes quatre lettres de change montant ensemble à la somme de

cent mille francs que je n'ai escomptées que parce qu'elles

portaient une signature faussement attribuée par monsieur Lebrun, à

monsieur le marquis de Pourrières.

»J'ai l'espérance que vous voudrez bien épargner à votre intendant

les funestes résultats d'une plainte en faux, et prendre en

considération la position d'un malheureux capitaliste qui ne se

trouve aujourd'hui victime, que parce qu'il a cru pouvoir accorder

toute sa confiance à un homme que vous honoriez de la vôtre.

»J'ai l'honneur d'être, avec le plus profond respect,

»Monsieur le marquis,

»Votre très-humble et très-obéissant serviteur,

»JUSTE.»

--Le sort en est jeté, s'écria Salvador après avoir froissé entre ses

mains la lettre de Juste, il faut que tout cela finisse, et de suite; ce

misérable Roman a déjà trop vécu.

Salvador, après avoir donné l'ordre à ses gens d'atteler les chevaux à

la voiture qui devait le conduire jusqu'à Aix, où il comptait prendre la

poste, alla trouver sa femme afin de lui annoncer son départ.

Lucie, qui venait d'achever la lecture de la lettre de Laure que nous

avons plus haut mise sous les yeux de nos lecteurs, était un peu triste.

Elle se leva cependant de la chaise longue sur laquelle elle était

assise, afin d'aller au-devant de son mari.

Salvador l'embrassa sur le front.

--Je viens, lui dit-il, de recevoir une lettre qui m'apprend que je suis

en danger de perdre une somme assez considérable; ma présence sur les

lieux où mes intérêts sont compromis, pourra peut-être conjurer le

malheur qui me menace; je viens donc vous prier de vouloir bien me

permettre de vous laisser seule ici quelques jours.

--Partez, lui répondit Lucie, je vais prier Dieu de favoriser votre

entreprise.

--Je suis, puisque telle est votre intention, certain de réussir, reprit

Salvador. Les prières d'un ange tel que vous ne peuvent manquer d'être

exaucées.

Quelques heures après, les vigoureux chevaux de l'administration des

postes, emportaient Salvador sur la route de Paris.

VI.--Le crime puni par le crime.

Nous devons à nos lecteurs le récit des événements qui précédèrent

l'envoi par Juste, à Salvador, de la dernière lettre que nous venons de

mettre sous leurs yeux.

Roman, bien convaincu après avoir lu la lettre de Salvador, que son ami

ne lui enverrait pas d'argent de suite, chercha les moyens de s'en

procurer; le misérable, semblable du reste à tous ceux qui se laissent

dominer par la funeste passion du jeu, était malade tout le jour,

lorsqu'il n'avait pas l'espoir de passer sa soirée devant un tapis vert

qu'il pourrait couvrir d'or.

Après avoir longtemps et inutilement cherché, il entendit un jour,

pendant qu'il se promenait sur le boulevard des Italiens, prononcer près

de lui, le nom de Juste, par deux jeunes gens qui se plaignaient d'avoir

été volés par cet usurier.

--Il y a bien de l'or chez ce vieil arabe, se dit Roman, bien des

billets de banque, bien des bijoux, est-il donc impossible de lui

enlever tout ou du moins une bonne partie de ses richesses?

Et il continue son chemin en réfléchissant; tout à coup il s'arrêta, et

se frappa le front après avoir jeté dans l'air une joyeuse exclamation.

--Je suis, parbleu! bien sot, s'écria-t-il, de n'avoir pas plus tôt

pensé à cela; ah! ah! mons Salvador, vous ne voulez pas me donner de

bonne volonté quelques misérables billets de mille francs, eh bien, cher

ami, vous m'en donnerez de force une grande quantité, et ceux-là, je le

crois, vous coûteront cher; c'est cela morbleu! c'est cela, il y a vingt

à parier contre un que je réussirai; du reste qui ne risque rien, n'a

rien, et puisque je veux avoir quelque chose, il faut que je risque

beaucoup.

Roman après s'être dit ce que nous venons de rapporter, monta dans un

cabriolet de régie, et se fit conduire rue Saint-Dominique d'Enfer.

Rien n'était changé ni à l'extérieur ni à l'intérieur de la demeure du

vieil usurier. Le Terre-Neuve était toujours dans la cour de

l'habitation, aussi vigoureux, aussi hargneux que par le passé,

paraissant n'attendre qu'un signe de son maître pour se jeter sur ceux

que l'usurier voudrait faire dévorer.

Juste introduisit Roman dans la pièce qui lui servait de cabinet, et

après l'avoir invité à s'asseoir et s'être retranché dans son fort, il

se mit sans plus de façons à achever son déjeuner, composé, comme de

coutume d'une jatte de lait et d'un morceau de pain bis.

--Vous ne me reconnaissez pas, dit Roman qui ne savait trop de quelle

manière il devait commencer la conversation.

--Je vous demande bien pardon, monsieur, lui répondit Juste, sans

seulement prendre la peine de lever ses petits yeux vert de mer, je vous

ai parfaitement reconnu, vous étiez ainsi que moi, un des convives du

banquet donné chez Lemardelay, par M. de Courtivon.

--Vous êtes, M. Juste, doué à ce qu'il paraît d'une excellente mémoire.

--On le dit; mais pardon, vous êtes sans doute venu chez moi, afin de me

proposer une affaire?

--Vous l'avez dit, je suis venu chez vous afin de vous proposer une

affaire, une excellente affaire.

--Vrai! eh bien, s'il en est ainsi, nous pourrons facilement nous

entendre, je saisis avec empressement toutes les occasions de gagner

quelques sous qui se présentent à moi; parlez, monsieur, je suis prêt à

vous accorder toute l'attention dont je suis capable.

--Vous connaissez madame la marquise de Roselly?

Juste prit sur un des rayons du petit bureau de bois noir devant lequel

il était assis, un assez gros registre couvert de parchemin, et dont

tous les feuillets étaient noircis de bizarres hiéroglyphes, classés par

ordre alphabétiques, il l'ouvrit à la lettre _R_.

--Je ne connais pas la dame dont vous venez de me parler, dit-il, après

avoir parcouru plusieurs feuillets.

--C'est singulier, vous lui avez cependant acheté une assez grande

quantité de pierreries, celles du comte Colorédo.

Juste regarda Roman, il voulait lire dans ses yeux le but des questions

qu'il lui adressait, le visage de Roman était impassible.

--Je ne connais pas cette dame, répéta-t-il.

--Connaissez-vous alors M. le marquis de Pourrières?

--M. le marquis de Pourrières, dit-il, après avoir ouvert le registre

couvert de parchemin à la lettre _P_; je le connais beaucoup de

réputation, il a fait quelques affaires avec un de mes confrères, qui

tient sur le boulevard, un magasin de jouets d'enfants, ce confrère est

très-content de lui; du reste, M. le marquis de Pourrières est

très-riche par lui-même et sa fortune est augmentée depuis son mariage;

on peut sans se compromettre, lui escompter deux ou trois cents mille

francs.

--Ainsi, vous donneriez deux cents mille francs contre des lettres de

change du marquis de Pourrières?

--Si M. le marquis m'offrait un intérêt raisonnable et une première

hypothèque sur ses propriétés, nous pourrions nous entendre; mais est-ce

une affaire ordinaire, que vous voulez me proposer?

--Non, répondit Roman, c'est au contraire une affaire

très-extraordinaire.

--Expliquez-vous, mon cher monsieur, je ne déteste pas les affaires

extraordinaires.

--Vous êtes discret?

--Question inutile, vous ne seriez pas venu, si d'avance vous n'aviez

pas été persuadé de mon extrême discrétion.

--Voici de quoi il s'agit: Je suis l'intendant, l'ami ou plutôt le

complice de M. le marquis de Pourrières; je sais tant de choses, que je

suis persuadé que mon maître, mon ami, mon complice, comme vous voudrez

l'appeler, donnerait sans hésiter toute sa fortune, pour éviter de me

voir comparaître devant une cour d'assises; car il sait qu'il n'y a

personne au monde qui soit plus bavard qu'un accusé. Eh bien! si vous

voulez me compter seulement soixante-dix mille francs, je vous signerai

du nom du marquis de Pourrières, cent mille francs de lettres de change;

cela vous va-t-il?

Juste réfléchit quelques instants.

--Je ne puis, dit-il, vous donner aujourd'hui une réponse positive,

revenez me voir demain, nous causerons et je crois que l'affaire pourra

s'arranger.

Roman quitta Juste beaucoup plus joyeux qu'il ne l'était lorsqu'il était

entré dans la tanière de l'usurier, outre le plaisir qu'il éprouvait en

pensant que le lendemain il pourrait satisfaire sa passion favorite, il

était charmé de faire pièce à Salvador.

Le lendemain matin l'usurier Juste endossa l'habit que nous lui

connaissons, se coiffa de son classique tricorne, et après avoir lâché

son Terre-Neuve dans la cour de son habitation dont il ferma

soigneusement la porte, il se rendit chez le vicomte de Lussan.

--Quel bon vent vous amène, lui dit le noble gentilhomme breton;

venez-vous me demander à déjeuner.

--Nous déjeunerons, puisque vous voulez bien m'inviter, répondit Juste,

puis ensuite vous me donnerez quelques conseils que je vous payerai

cinq mille francs s'ils me conviennent.

Le vicomte de Lussan sonna, et donna l'ordre à son valet de chambre

d'apporter dans sa chambre à coucher tout ce qu'il fallait pour déjeuner

confortablement.

--Je vous écoute, M. Juste, dit-il à l'usurier lorsqu'ils furent tous

deux placés devant un guéridon de bois d'acajou, sur lequel se

trouvaient une poularde du Mans, un pâté de Chartres, quelques fruits

magnifiques et plusieurs bouteilles d'excellent vin.

Juste raconta au vicomte de Lussan ce qui lui était arrivé la veille, et

lui demanda s'il devait accepter la proposition de Lebrun.

--Si vous ne m'aviez pas promis cinq mille francs, je vous dirais de ne

point faire cette affaire dont, en définitive, mon ami de Pourrières

sera la seule victime, mais comme vous vous êtes montré généreux, je

veux être vrai: vous pouvez sans crainte, si la solvabilité du marquis

de Pourrières vous paraît suffisante, escompter les lettres de change

que vous propose Lebrun.

Le vicomte, afin de prouver à l'usurier qu'il pouvait en toute sûreté

suivre le conseil qu'il venait de lui donner, et sans doute aussi afin

de gagner les cinq mille francs promis, lui raconta tout ce qu'il savait

de Salvador et de Roman.

--C'est charmant, s'écria le bon M. Juste, c'est charmant; comment ce

sont ces messieurs qui ont envoyé dans l'autre monde mon confrère Josué?

la mort de ce juif m'a été trop avantageuse pour que je ne m'empresse

pas d'obliger un de ceux auxquels je la dois. Adieu, M. le vicomte, vous

aurez les cinq mille francs, je vous, le promets.

Juste, après avoir pris congé du vicomte de Lussan retourna de suite

chez lui; il venait seulement de rentrer lorsque Roman sonna à sa porte.

Pour l'introduire dans son cabinet, l'usurier, auquel les confidences du

vicomte avaient appris ce dont il était capable, prit encore plus de

précautions que la veille.

--Je veux bien, lui dit-il, faire ce que vous me demandez, mais comme

l'opération que vous m'avez proposée est purement aléatoire, je vous

donnerai seulement cinquante mille francs. Cela vous convient-il?

--Cinquante mille francs, répondit Roman, c'est peu.

--Mes chances de perte sont aussi nombreuses, si ce n'est plus, que mes

chances de gain.

--J'accepte les cinquante mille francs, M. Juste.

--Veuillez, en ce cas, me souscrire les lettres de change.

Roman eut bientôt fait ce que désirait Juste; l'usurier prit les lettres

de change et sortit du cabinet, après une absence de quelques minutes,

il rentra, et remit à Roman les cinquante billets de banque que celui-ci

attendait avec la plus vive impatience.

--N'oubliez pas, dit l'usurier à son client lorsque ce dernier fut sur

le point de mettre le pied dans la rue, que ces lettres de change seront

déposées au parquet de M. le procureur du roi, si elles ne sont pas

payées à leur échéance; vous avez deux mois devant vous.

--Je tâcherai de bien employer ces deux mois, répondit Roman; ce sont

peut-être les deux seuls qui me restent.

Le soir même, Roman, jaloux ainsi qu'il l'avait dit, de bien employer

son temps, était installé devant une table de jeu, et le sort, sans

doute pour que sa chute prochaine lui parût plus cruelle, lui faisait

gagner une somme assez considérable.

Les lettres qui forment la matière du chapitre précédent, nous ont

appris que la fortune cessa bientôt de le favoriser. Après des

alternatives de perte et de gain, il survint une dégringolade

irrésistible qui fut couronnée, vers l'époque de l'échéance des lettres

de change, par la perte de trente mille francs, annoncée à Salvador par

Silvia.

Roman, après cette perte, rentra à l'hôtel de Pourrières. Il était

presque fou. Ses yeux, dont le blanc était sillonné de petits filets

sanguinolents, sortaient à moitié de leur orbite; l'expression de ses

traits, empreints d'une pâleur cadavéreuse, était telle que le suisse,

qui avait pris une lampe pour venir lui ouvrir, recula épouvanté, et lui

demanda s'il se trouvait indisposé et s'il avait besoin de quelque

chose.

--Je n'ai besoin de rien, imbécile, lui répondit Roman, qui se retira

dans sa chambre, où, suivant sa coutume, il se fit apporter une

bouteille de rhum qu'il but tout entière avant de se mettre au lit.

Le lendemain il était si faible qu'il fut forcé de rester couché.

Salvador, avant d'arriver à Paris, s'était arrêté à Melun, à l'hôtel de

la Galère, où il avait laissé sa chaise de poste et il avait pris, pour

se rendre à Paris, la voiture publique qui part à quatre heures de cette

ville. Ce n'était que dans deux jours que l'usurier Juste devait

réaliser la menace qu'il lui avait faite, et ces deux jours, Salvador

voulait bien les employer.

--Que dois-je faire? se dit-il lorsqu'il fut seul dans les rues de la

capitale, Roman une fois mort, et il mourra, s'écria-t-il, en grinçant

des dents et en caressant la pointe acérée d'un tire-point renfermé dans

la poche de son habit, je ne puis être forcé de payer les lettres de

change remises à Juste par ce misérable; mais qui me dit que pour

déterminer cet infâme usurier à lui donner de l'argent, Roman, abruti

par l'usage immodéré des liqueurs fortes, aveuglé par son infernale

passion, ne lui a pas fait quelques confidences dont il pourrait se

servir; qui me dit que je ne serai pas inquiété au sujet de la mort de

Roman si je refuse de payer cet usurier qui remuera ciel et terre afin

de trouver les moyens de me compromettre, quel dédale et comment en

sortir!

Je payerai, il le faut, se dit encore Salvador, après quelques minutes

de réflexion, heureux, bien heureux d'en être quitte à aussi bon marché.

Lorsque la nuit fut tout à fait venue, Salvador jeta sur ses épaules le

large manteau que jusqu'à ce moment, il avait porté sous son bras, il

rabaissa sur ses yeux les larges bords du chapeau dont il était coiffé,

et se dirigea vers la rue de Courcelle.

L'atmosphère était lourde et le ciel sombre; Salvador alla se poster à

quelques pas de sa demeure. Caché sous une porte cochère, il pouvait

voir, sans en être vu, tous ceux qui entraient à l'hôtel ou qui

sortaient.

Il était depuis environ une heure au poste qu'il avait choisi, lorsque

Roman sortit; le malheureux marchait en chancelant. Il était ivre. Il

passa près de Salvador sans le remarquer. Celui-ci lui laissa faire

quelques pas, puis il se mit sur ses traces. Roman, dont le grand air

paraissait avoir augmenté l'ivresse, chancelait de plus en plus et se

heurtait à tous les passants; cependant il marchait assez rapidement, il

arriva enfin dans la rue Richelieu, et entra dans une assez belle

maison, voisine du boulevard.

Roman, nos lecteurs l'ont sans doute déjà deviné, avait pris tout ce qui

lui restait, et, malgré son extrême faiblesse, il allait dans le tripot

clandestin où il passait toutes ses soirées, tenter une dernière fois la

fortune.

Salvador ne l'avait pas perdu de vue, enveloppé dans son manteau, et les

yeux cachés par son chapeau à larges bords, il se promenait sur le

trottoir qui fait face à la maison dans laquelle était entré Roman; les

boutiquiers riverains de ce trottoir et les gracieuses phalènes qui s'y

promènent chaque soir, le remarquèrent d'abord; mais lorsque les uns et

les autres se furent dit que cet homme mystérieux attendait sans doute

la venue de sa belle, ils n'y firent plus attention.

Il était plus d'une heure du matin, lorsque Roman sortit de la maison

devant laquelle son complice l'attendait toujours. La lueur projetée par

le bec de gaz placé au-dessus de la porte cochère permit à Salvador de

remarquer que son visage était extrêmement coloré.

Il fit quelques pas sur le boulevard, alors presque désert...

--Faut-il une voiture, là, mon bourgeois? lui dit un cocher de

cabriolet, près duquel il s'était arrêté par hasard.

Salvador tressaillit.

--Il est sauvé s'il prend une voiture! se dit-il.

Roman hésita quelques instants, puis il se remit en route sans répondre

au cocher.

--Enfin! se dit Salvador, Dieu soit loué.

Il agrafa son manteau qu'il jeta derrière ses épaules, afin de laisser à

ses bras la faculté d'agir en liberté, et il prit le tire-point, dans la

poche de côté de son habit.

La lame en était forte et la pointe acérée.

Salvador traversa le boulevard; il ne voulait frapper son complice que

lorsqu'il serait engagé dans une des rues assez désertes qui avoisinent

l'hôtel de Pourrières.

La marche de Roman était brusque et saccadée; il s'arrêtait souvent et

de sourdes exclamations, d'éclatants blasphèmes s'échappaient de sa

poitrine. A la hauteur de la rue Caumartin, il brisa sa canne contre une

des bornes du boulevard.

Salvador suivait tous ses mouvements avec attention.

La rue de Courcelle, où est situé l'hôtel de Pourrières, n'était pas à

l'époque où se passèrent les faits que nous avons voulu raconter,

éclairée par le gaz de la compagnie Anglaise; et les réverbères qui,

suivant leur coutume avaient compté sur la blonde Phoebé, (qui avait

justement choisi cette nuit-là pour aller rendre visite à Endymion),

s'étaient éteints depuis longtemps, lorsque Roman s'y engagea, elle

était donc parfaitement sombre.

Salvador ne laissa à son complice que le temps d'y faire quelques pas.

Semblable à la panthère qui se jette, prompte comme l'éclair, au milieu

d'un troupeau de buffles, choisit une proie dans le flanc de laquelle

elle enfonce ses ongles de fer et qu'elle ne quitte que lorsqu'elle est

étendue privée de vie sur le sable, il se précipita sur Roman qu'il

saisit par le cou afin de ne pas lui laisser la faculté d'appeler à son

secours.

L'abus des liqueurs fortes avait tellement affaibli le misérable, qu'il

ne lui restait plus rien de son ancienne vigueur; il fit cependant, pour

se défendre, quelques efforts; mais Salvador le contint facilement, et

il lui plongea, à trois reprises, son tire-point dans le coeur.

Lorsque Salvador cessa de le tenir, il tomba lourdement sur le pavé.

Il était mort.

--Et d'un, dit Salvador après l'avoir dépouillé de ses bijoux et de son

portefeuille, on croira que ce sont des voleurs qui se sont rendus

coupables de ce meurtre. Qui pourrait dire, dit-il d'une voix sourde,

que c'est le marquis de Pourrières qui a tué cet homme?

--Moi! dit une voix de femme au-dessus de l'assassin.

Salvador leva la tête, et à la fenêtre d'un appartement situé à

l'entre-sol d'une petite maison, devant laquelle était tombé son

complice, il vit se dessiner dans l'ombre les formes d'une femme.

--Chut! lui dit-elle à voix basse, je vais descendre vous ouvrir.

Salvador avait reconnu la voix de Silvia.

Quelques minutes après, elle ouvrait mystérieusement la porte de sa

maison, dans laquelle elle introduisait Salvador.

La fille de la Sans-Refus, était vêtue seulement d'un élégant peignoir

de mousseline blanche garni de dentelles; ses pieds, petits et mignons,

étaient emprisonnés dans des mules de satin rose, dignes de chausser

Cendrillon; ses longues boucles de cheveux noirs, encadraient son visage

encore un peu pâle.

Silvia et Salvador venaient d'entrer dans la chambre, d'où

l'ex-cantatrice avait vu ce qui venait de se passer dans la rue.

--Par quel hasard vous trouvez-vous ici? lui dit Salvador; je vous

croyais à l'hôtel des Princes?

Silvia, avant de répondre à son amant, ferma les volets de la croisée,

puis elle sonna.

A cet appel, une grande et forte jeune fille se présenta à l'entrée de

la chambre.

--Marie, lui dit Silvia, M. le Marquis de Pourrières va passer ici le

reste de la nuit. Vous allez donc, ma fille, vous enfermer dans votre

chambre, dont vous ne sortirez que demain matin, lorsque je vous

appellerai, lorsque je vous appellerai, entendez-vous, Marie?

--Oui, madame, répondit la servante; je ne sortirai de ma chambre que

lorsque vous m'appellerez, j'ai bien compris.

--C'est bien, mon enfant.

La servante se retira.

--Il faut tout prévoir, dit Silvia en souriant lorsqu'elle fut seule

avec Salvador, si par hasard il vous prenait la fantaisie de me traiter

de la même manière que ce pauvre M. Lebrun, cette fille resterait après

moi!

--Ah! quelle pensée, s'écria Salvador en se mordant les lèvres.

--Osez dire, lui répondit Silvia en le regardant en face, que l'idée de

vous débarrasser de moi ne s'est jamais présentée à votre esprit?... Du

reste, je ne vous en veux pas, continua-t-elle après quelques instants

de silence; la même pensée me serait peut-être venue, si j'avais été à

votre place; vous ne pouvez pas lire dans mon coeur, vous ne pouvez pas

deviner tout ce qu'il renferme, pour vous, de dévouement et de

sentiments affectueux.

Il y avait dans la voix de Silvia, lorsqu'elle prononça ces mots, un tel

accent de tendresse, que Salvador, qui venait de tuer celui que depuis

près de vingt ans il avait pris l'habitude de nommer son ami, fut

presque ému.

--Si je vous gêne, ajouta Silvia, si l'un de nous deux est de trop sur

la terre, ne craignez pas de manifester votre volonté; dites un mot, un

seul mot, j'ai assez de courage pour mourir, pourvu que ce ne soit pas

votre main qui tranche le fil de mes jours.

--Mais je ne veux pas que tu meures! s'écria Salvador; tu es la seule

femme au monde que je puisse aimer.

--N'est-ce pas, répondit Silvia en se précipitant entre les bras de son

amant, qui la serra avec force contre sa poitrine.

L'artificieuse créature venait de reconquérir l'empire, que pendant si

longtemps elle avait exercé sur Salvador.

Le bruit des pas mesurés d'une patrouille, rappela aux deux assassins

(Silvia, témoin impassible du meurtre que venait de commettre son amant,

ne doit-elle pas être considérée comme sa complice)? ce qui venait de se

passer. Ils s'approchèrent tous deux de la fenêtre. Les soldats qui

composaient la patrouille s'étaient arrêtés près du cadavre; les paroles

qu'ils prononçaient arrivaient claires et distinctes aux oreilles de

Salvador et de sa maîtresse.

--Il est mort, dit un des soldats.

--Bien mort, répondit un autre.

--Tout ce qu'il y a de plus mort, ajouta un troisième.

--Le résultat prouve que vous avez frappé d'une main bien assurée, dit

Silvia?

Salvador serra, en souriant, la main de sa maîtresse.

--Ecoutons, lui dit-il.

--Que faut-il faire? dit un des soldats.

--Conscrit! répondit d'une voix brève le caporal, il faut aller chercher

le commissaire de police.

--On va venir lever le cadavre, dit Salvador.

Les vrais mystères de Paris · 第 72 / 99 段