suis, vous devez le croire, excessivement sensible à votre extrême
politesse et je suis charmé de ce que le hasard me fournit l'occasion de
vous prouver ma reconnaissance.»
Servigny raconte ici la rencontre qu'il a faite dans l'Inde de Jazetta,
et les circonstances qui ont accompagné la mort de cette malheureuse
femme.
«Je vous envoie, M. le marquis, les objets qu'elle me confia au moment
de rendre son âme à Dieu, afin que je vous les remisse, si par hasard
je vous rencontrais; vous recevrez, j'en suis convaincu, avec une
douloureuse satisfaction, ces objets qui vous rappelleront une femme
dont vous avez eu bien à vous plaindre; mais dont les longues
souffrances ont racheté les fautes et qui est morte pleine de repentir
et de résignation.
»Cette infortunée, M. le marquis, est morte avec la crainte que ses
fautes ne vous aient déterminé à abandonner son fils; elle se trompait,
sans doute, et je suis persuadé que vous avez toujours été, pour le
jeune Fortuné, un père aussi tendre qu'indulgent.
»Si vous voulez bien me le permettre M. le marquis, et dans le cas où
votre fils serait encore dans cette ville, je verrai, en passant à
Genève, cet enfant qui doit être maintenant presque un homme; j'ai
promis à sa mère mourante de lui porter ses dernières paroles, et je
voudrais qu'il me fût permis d'accomplir ce dernier voeu d'une femme
coupable, il est vrai, mais bien malheureuse.
»Les liens qui vous attachent à la meilleure amie de ma femme, me
donnent l'espoir, M. le marquis, que vous voudrez bien m'accorder votre
estime d'abord, et plus tard votre amitié; je tâcherai, du reste, de me
montrer digne de l'une et de l'autre.
»Daignez agréer, M. le marquis, l'assurance de la parfaite considération
avec laquelle j'ai l'honneur d'être,
»Votre très-humble et très-obéissant
»serviteur,
»PAUL FÉVAL.»
La situation se complique, dit Salvador après avoir lu cette lettre. Du
diable, si je croyais jamais entendre parler de Jazetta et de son fils
infortuné; il est du reste fort heureux pour moi que la mère soit morte
et que le fils qui, peut-être, est encore de ce monde, ignore le nom
qu'il a le droit de porter[583]. Montrons-nous donc à la fois, puisque
cela ne me coûtera rien et ne peut me compromettre, homme sensible et
excellent père.
Je crois vraiment que ce M. Paul Féval qui me paraît un très-brave homme
aurait ramené en France la pauvre Jazetta, si elle n'était pas morte si
à propos.
Après ce petit monologue, Salvador écrivit la lettre servante qu'il
envoya de suite à Servigny.
_Le marquis de Pourrières à M. Paul Féval._
Du château de Pourrières.
«Monsieur,
»J'ai reçu votre aimable lettre et les précieuses reliques qui
l'accompagnaient. J'ai baigné de mes larmes le médaillon et la
boucle de cheveux bruns qui m'ont rappelé une femme que j'ai tant
aimée et que je regretterais peut-être encore malgré son
ingratitude, si l'ange qui a bien voulu m'accorder sa main ne me
l'avait fait oublier.
»Ce que je viens de vous dire, vous a surabondamment prouvé,
monsieur, qu'il ne reste de place dans mon coeur que pour la pitié
que doivent inspirer à toutes les âmes sensibles des infortunes
aussi grandes que celles qui ont accablées la malheureuse Jazetta,
qu'elles soient ou non méritées.
»Vous me dites que Jazetta est morte avec la crainte que les torts
que je pouvais lui reprocher ne m'eussent déterminé à abandonner
notre enfant; cela m'étonne, monsieur, et il faut, puisque après
tout cela est, que les malheurs qu'elle a éprouvés avant de mourir,
aient donné à son esprit une bien fâcheuse opinion des hommes en
général, pour que, me connaissant comme elle me connaissait, elle
m'ait pu croire un seul instant capable d'une aussi mauvaise
action.
»Si Dieu l'avait permis, monsieur, je n'aurais jamais cessé d'être
pour le malheureux Fortuné le père le plus tendre et le plus
dévoué, malheureusement il n'en a pas été ainsi.»
(Salvador racontait ici tout ce que nos lecteurs connaissent déjà
des aventures du jeune Fortuné, et il terminait ce récit en faisant
observer que quand bien même il aurait voulu abandonner cet enfant,
cela ne lui aurait pas été possible, attendu qu'il lui avait donné
son nom que tôt ou tard, il l'espérait, un décret de la Providence
viendrait lui rendre.)
«Je vous aurais permis de grand coeur d'aller embrasser mon fils
(continue-t-il, après ce passage de sa lettre), cependant, puisque
vous avez l'intention de passer par Genève avant de rentrer en
France, je vous prierai de voir dans cette ville toutes les
personnes qui pourraient vous donner quelques renseignements de
nature à nous mettre sur les traces de mon infortuné fils; je suis
d'avance convaincu que toutes les démarches que vous pourrez faire
seront inutiles, car j'ai déjà fait, je crois, tout ce qu'il était
possible de faire en semblable occurrence, mais Dieu est si bon et
le hasard est si grand.
»J'espère, M. Féval que vous voudrez bien, lors de votre retour en
France, honorer de votre présence le vieux manoir de Pourrières,
nous tâcherions, ma femme et moi, de vous en rendre le séjour
agréable, nous avons ici une société agréable, de beaux sites, de
belles ruines, et si vous aimez la chasse, je puis vous promettre
une ample moisson de gibier.
»Veuillez, je vous prie, me rappeler au souvenir de madame Féval,
et prier sir Lambton de vouloir bien vous accompagner à Pourrières.
»Daignez agréer, monsieur, l'assurance des sentiments affectueux
avec lesquels, je suis,
»Votre très-humble et très-obéissant
»serviteur,
»A. DE POURRIÈRES.»
_Roman à Salvador._
Paris.
«Mon cher ami,
»Le malheur ne se lasse pas de me poursuivre; j'ai perdu les trois
billets de mille francs que tu m'as remis lorsque je suis parti de
Pourrières, et quelques autres que j'ai empruntés à ce bon vicomte
de Lussan qui vient de faire, j'en suis certain, une excellente
affaire, car il a renouvelé son mobilier, changé ses chevaux et ses
équipages.
»Je suis donc absolument sans le sou; tu comprends que je ne puis
rester dans une pareille pénurie, et je suis convaincu que tu vas
de suite m'envoyer une bonne petite somme.
»Ton ami,
»ROMAN.»
_Salvador à Roman._
Du château de Pourrières.
«Tu t'es grossièrement trompé, mon cher ami, je ne t'enverrai pas
la bonne petite somme que tu me demandes, et cela par la raison
toute simple que je suis absolument dans la même position que toi,
c'est-à-dire sans argent, et que pour t'en envoyer il faudrait que
j'en empruntasse, ce que je ne puis faire dans ce moment.
»Il faut que la passion du jeu et l'ivrognerie t'aient rendu
stupide, puisque, m'écrivant pour me demander de l'argent, que tu
iras porter sur le tapis vert de quelque tripot clandestin,
aussitôt que tu l'auras reçu, tu ne saisis pas cette occasion de me
parler d'une foule de choses qui m'intéressent infiniment, tu le
sais bien; tu as vu la marquise de Roselly, que fait-elle? que
dit-elle? as-tu vu les hommes de là-bas? as-tu quelque chose en
vue? il faut absolument que tu trouves un moyen quelconque de
remplir notre coffre-fort, puisque tu sais si bien le mettre à sec;
je viens, je crois, de faire une assez belle affaire, signale-toi à
ton tour; j'ai maintenant le droit de te retourner les reproches
que tu me faisais lorsque le chagrin que me causait la disparition
de Silvia m'avait rendu tout à fait incapable de travailler.
Cependant sois prudent, très-prudent, excessivement prudent, ne
fais rien surtout avant de m'avoir consulté, ne vas pas oublier
que, grâce aux deux funestes passions qui te dominent, tu n'as plus
maintenant ce coup d'oeil exercé et cette rare intrépidité, qui
faisaient autrefois de toi un homme précieux.
»Maintenant, parlons raisonnablement, comme je ne veux pas te
laisser absolument dépourvu d'argent, je t'envoie cinq cents
francs, à la fin de chaque mois je t'enverrai ou je te remettrai
une pareille somme; six mille francs par an, c'est je crois un
revenu fort honnête, surtout pour un homme qui a fait la sottise de
perdre au jeu plus de quatre cent mille francs, en quelques années,
et je pense que si tu veux bien le rappeler que tu as perdu au delà
de ce qui te revenait dans la succession d'Alexis, et de ce que
nous ont rapporté les diverses affaires que nous avons faites, tu
seras assez raisonnable pour ne pas exiger davantage.
»Adieu, mon cher Roman, sois raisonnable, c'est ce que je te
souhaite.
»Ton ami,
»SALVADOR.»
Tous les mots qui composaient cette lettre, avaient été tracés entre les
lignes d'une lettre insignifiante, avec de l'encre sympathique et ne
devaient apparaître qu'après avoir été approchés du feu; Salvador et
Roman, dans la crainte que leurs lettres ne s'égarassent à la poste, ou
qu'elles ne fussent perdues, ne négligeaient jamais cette précaution,
assez commune du reste, chez les gens de leur trempe.
_Roman à Salvador._
Paris.
«Monsieur le marquis,
»Je viens de perdre les cinq cents francs que vous aviez bien voulu
m'envoyer, et j'ai été si confus, si désespéré d'avoir commis cette
nouvelle faute, que je suis de suite rentré chez moi afin de cacher
à tous les yeux mon triste visage et que pour me consoler j'ai
avalé sans coup férir une bouteille entière de votre excellent
rhum.
»La divine liqueur de la Jamaïque a opéré dans mon esprit une telle
révolution, que je ne me trouve plus maintenant aussi coupable que
je me le paraissais tout à l'heure, que dis-je, je me trouve même
tellement Innocent, que je suis presque étonné que tu ne m'aies pas
envoyé, au lieu de morale, dont je ne me soucie guère, la robe
blanche, symbole d'innocence que revêtaient les jeunes lévites
avant de procéder aux sacrifices.
»Ah ça! mon cher ami, je crois vraiment que tu te moques de moi,
j'ai, dis-tu, perdu tout ce qui me revenait dans l'héritage
d'Alexis de Pourrières, et ma part dans les diverses affaires que
nous avons faites, tu as peut-être raison, je n'ai point pris la
peine de calculer, mais tu es, je le crois, possesseur d'une
fortune assez considérable, et de cette fortune la moitié
m'appartient, tu n'avais peut-être pas pensé à cela.
»Aie donc l'extrême bonté de m'envoyer de l'argent chaque fois que
t'en demanderai, si tu veux que je ne cesse pas d'être,
»Ton meilleur ami,
»ROMAN.» #/
_Salvador à Roman._
Du château de Pourrières.
«La fortune à laquelle tu fais allusion est celle de ma femme et
non la mienne, je ne puis, ni ne veux en faire le sacrifice, pour
te mettre à même de satisfaire ta folle passion.
»Je t'enverrai cinq cents francs, et pas plus.
»SALVADOR.»
_Roman à Salvador._
Paris.
«A ton aise, garde ton argent, puisque tu ne veux pas en sacrifier
une petite partie pour obliger ton ami, je n'en ai d'ailleurs pas
besoin, j'ai trouvé le moyen de m'en procurer beaucoup sans me
compromettre, tant pis pour celui aux dépens de qui l'affaire sera
faite.
»Tout à toi,
»ROMAN.»
_La marquise de Roselly au marquis de Pourrières._
Paris.
«Mon cher Alexis, savez-vous bien que le bon M. Lebrun joue en ce
moment un jeu d'enfer, et qu'il perd chaque soir des sommes
énormes, le vicomte de Lussan me disait il n'y a qu'un instant,
qu'hier il avait perdu au moins cinquante mille francs.
»Si le bon M. Lebrun avait fait seul une affaire qui lui eût
procuré des sommes aussi considérables que celles dont il dispose
maintenant, nous le saurions, car les journaux qui sont depuis
quelque temps d'une monotonie désespérante, nous en auraient parlé,
l'argent qu'il joue et perd ne peut donc être qu'à vous, peut-être
le lui avez-vous confié pour un emploi quelconque, peut-être vous
l'a-t-il dérobé; du reste, maintenant que vous êtes averti, vous
vous conduirez comme vous le jugerez convenable.
»Je désire bien vous revoir, mon cher Alexis, hâtez donc votre
retour à Paris.
»SILVIA.»
_Le marquis de Pourrières à la marquise de Roselly._
Du château de Pourrières.
«Je vous remercie bien, ma chère Silvia, de l'avis que vous avez
bien voulu me donner, quoiqu'il me soit parfaitement inutile,
l'argent que M. Lebrun joue et perd en ce moment ne m'appartient
pas, il se l'est procuré, je ne sais comment, mais ce n'est pas
dans ma caisse qu'il l'a pris.
»Amusez-vous bien, et croyez que si vous avez hâte de me revoir, je
ne suis pas moins impatient de pouvoir vous serrer dans mes bras,
mais les devoirs conjugaux...
»Je quitterai Pourrières à la fin du mois prochain, peut-être
avant.
_M. Paul Féval à M. le marquis de Pourrières._
Genève.
«M. le marquis,
«Aussitôt notre arrivée à Genève je me suis occupé de chercher
toutes les personnes en état de me donner quelques renseignements
de nature à me mettre sur les traces de votre malheureux fils; j'ai
vu le successeur du bon père Humbert, à l'hôtel de l'Ecu, messieurs
Fazy Pasteur et Piachaut, ainsi que l'ancien bourgmestre de la
ville et les divers membres du tribunal devant lequel le pauvre
Fortuné, faussement accusé d'avoir assassiné celui qui avait pris
soin de ses jeunes années, a été forcé de comparaître, et j'ai
aujourd'hui la douleur de vous annoncer que toutes mes démarches
ont été inutiles, toutes ces personnes ne m'ont appris que ce que
je savais déjà.
»Excité par le désir de vous être agréable, et jaloux de
m'acquitter dignement de la mission qui m'a été confiée par la
malheureuse Jazetta, j'ai fait publier par toute la ville que je
donnerais une bonne récompense à tous ceux qui pourraient me
procurer quelques renseignements sur le jeune Fortuné. Comme le
crime dont ce malheureux jeune homme a été accusé, avait eu
beaucoup de retentissement, j'espérais que peut-être quelques
personnes l'auraient rencontré lorsqu'il était sorti de la ville
pour n'y plus revenir, et que alléchées par l'espoir d'obtenir la
récompense promise, elles viendraient me dire de quel côté il avait
porté ses pas.
»Mon espérance n'a pas été déçue, peu de jours après la publication
de l'avis que j'avais fait insérer dans les journaux, un paysan des
environs est venu me trouver et m'apprit que le jeune Fortuné,
avait été recueilli lors de son départ pour Genève, par une famille
de saltimbanques, dont le chef se nomme de Riberpré: cet homme que
la curiosité avait engagé à assister au jugement de votre fils l'a
parfaitement reconnu, et c'est de lui-même qu'il a appris que ne
sachant plus que faire, puisque tous les habitants de la ville dans
laquelle il avait été élevé le repoussaient durement, malgré son
innocence, il s'était déterminé à courir le monde avec ces
saltimbanques.
»Les renseignements que j'ai immédiatement fait prendre m'ont donné
la certitude que les faits avancés par cet homme pouvaient être
vrais, il y avait effectivement à Genève lors du jugement de
Fortuné, une famille de saltimbanques dont le chef se nommait de
Riberpré. Nous possédons donc, M. le marquis, un premier jalon, et
peut-être que si nous parvenons à découvrir la famille de Riberpré,
ce qui ne me paraît pas impossible, il nous sera facile de savoir
ce qu'est devenu votre fils, dans le cas probable où il ne serait
pas avec elle.
»J'aurais très-volontiers continué ces recherches, mais le
malheureux Fortuné dont tous les habitants de Genève qui ont
conservé son souvenir, se plaisent (maintenant que son innocence a
été démontrée d'une manière éclatante), à louer l'extrême douceur
et l'intelligence, a un père auquel je n'ai pas voulu enlever la
satisfaction de tenter lui-même tout ce qu'il était humainement
possible de faire pour qu'il soit rendu à sa tendresse.
»Je désire bien sincèrement, M. le marquis, que les démarches que
vous allez faire soient couronnées de succès, il me serait doux
d'apprendre qu'un malheureux jeune homme auquel je m'intéresse,
bien que je ne le connaisse pas, a enfin recouvré le nom et la
position qui lui appartiennent.
»Je ne puis accepter l'offre gracieuse que vous me faites, d'aller
passer un certain temps au château de Pourrières: lorsque nous
avons quitté la France, mon estimable oncle, sir Lambton, a invité
deux de ses compatriotes, à venir passer le reste de la belle
saison à sa terre, et il faut qu'il s'y trouve, ainsi que ma femme,
à l'époque indiquée, afin de les dignement recevoir; quant à moi,
diverses affaires d'intérêt m'obligeront à faire, avant de rentrer
en France, où selon toute probabilité je ne serai qu'au
commencement de l'hiver, un voyage en Angleterre; croyez cependant,
M. le marquis, que je ne renonce pas à l'avantage de faire avec
vous plus ample connaissance. L'hiver nous retrouvera tous à Paris,
et j'ai l'espérance que j'aurai alors souvent le plaisir de vous
rencontrer.
»Ma femme me charge de vous dire de sa part mille choses aimables,
et c'est avec le plus vif empressement que je m'acquitte de cette
commission.
»J'ai l'honneur d'être, M. le marquis,
»votre tout dévoué serviteur,
«PAUL FÉVAL.»
_Laure Féval à Lucie de Pourrières._
Genève.
«Il vient de m'arriver, ma chère Lucie, une aventure que je ne puis
résister au désir de te raconter, car je suis persuadée qu'elle
l'intéressera.
»Les environs de Genève (les écrits de nos modernes touristes ont
dû t'apprendre cela), sont les plus pittoresques du monde, les plus
riches en beaux sites, en curiosités naturelles. Parmi ces
curiosités il en est une surtout que tous les voyageurs
s'empressent d'aller visiter, autant peut-être parce qu'on raconte
à son sujet une assez bizarre chronique, que parce qu'elle est
véritablement remarquable; c'est une grotte ou plutôt un ermitage
composé de plusieurs pièces dont une sert de chapelle: entièrement
taillé dans le roc vif, cet ermitage est, dit-on, l'ouvrage d'un
seul homme, qui a employé plus de trente années de sa vie à
l'achever; si ce que l'on dit est vrai, et je ne suis pas éloignée
de le croire (car une oeuvre semblable à celle de cet ermitage ne
peut être que le résultat de l'exaltation religieuse ou d'un
caprice inexplicable), ce qu'il a fallu à cet homme de force et de
persévérance, est vraiment inimaginable; car tu ne supposes pas, je
l'espère, que je crois à la chronique dont je parlais tout à
l'heure, qui rapporte que l'édificateur de l'ermitage, voyant qu'il
ne pouvait achever seul son oeuvre, prit en désespoir de cause le
parti de se faire aider par le diable.
»Pour te faire une idée de cet ermitage, ma chère Lucie, il faut
que tu te figures un immense bloc de granit dans lequel on aurait
taillé ton hôtel de la rue Saint-Lazare, par exemple; (j'exagère
peut-être un peu, l'ermitage des environs de Genève est beaucoup
moins grand que ta demeure), en commençant par la baie de porte qui
serait la seule partie visible du dehors, et poursuivant ainsi de
manière à ce que l'édifice, malgré la perfection de ses formes
intérieures, ne fût en définitive qu'un trou artistement fait.
»Curieuse comme je le suis, je ne pouvais manquer d'éprouver le
désir de visiter une aussi singulière chose, et mon bon oncle qui
ne sait rien me refuser, fit demander, aussitôt que je lui en
manifestai le désir, des chevaux et un guide pour nous conduire à
l'ermitage en question. Je ne te parle pas de mon mari, qui vient
d'être envoyé en Angleterre par mon oncle, afin de faire vendre
quelques propriétés que sir Lambton possède dans le comté de
Sussex, propriétés qu'il ne veut pas conserver, attendu qu'il ne
veut plus quitter la France.
»La route, aux approches de l'ermitage, est extrêmement étroite et
tracée entre une suite interminable de ravins et de précipices;
aussi les curieux, lorsqu'ils approchent de cette retraite, ont-ils
l'habitude de descendre de leur monture, afin de faire à pied le
reste du trajet.
»J'allais, conformément à l'usage, quitter mon cheval, lorsque tout
à coup cette maudite bête poussée je ne sais par quel diable,
m'emporta avec la rapidité de l'éclair, sur la partie du chemin
bordée de précipices dont je viens de te parler; j'allais
infailliblement périr, ainsi que mon oncle qui s'était lancé à ma
poursuite au triple galop de son cheval, afin d'arrêter le mien,
lorsqu'un homme sortit tout à coup d'une touffe d'arbres qui
bordaient la route et s'élança à la tête de mon cheval, qu'après
beaucoup d'efforts, il parvint à maîtriser; mon oncle, maître de sa
monture, l'avait arrêtée dès qu'il fut certain que je n'étais plus
en danger.
»Tu as deviné, ma bonne Lucie, que la frayeur que j'avais éprouvée
à la vue des précipices dans lesquels je pouvais être engloutie à
la moindre déviation de mon cheval, fit que je m'évanouis dès que
je me sentis à peu près hors de danger. Lorsque je recouvrai
l'usage de mes sens, j'étais dans l'ermitage, où j'avais été
transportée par mon oncle aidé de notre guide, et mon sauveur me
prodiguait les soins les plus empressés.
»Mon sauveur, ma chère Lucie, n'était autre, (tu vas être bien
étonnée), que notre bon docteur Mathéo: juge si je fus contente,
j'aurais seulement remercié comme je le devais un inconnu, je ne
pus m'empêcher de sauter au cou et d'embrasser plusieurs fois
l'homme qui venait de me sauver la vie, et comme mon oncle
paraissait étonné de cet excès de reconnaissance:
--»Monsieur, dis-je en lui désignant mon sauveur, n'est point un
inconnu pour moi; et je lui appris que je connaissais depuis
longtemps le docteur Mathéo, qui avait exercé son art à Paris.
»Mon oncle, tu le sais, est très-démonstratif, il serra à plusieurs
reprises la main du docteur, et il voulut absolument qu'il déjeunât
avec nous, le docteur, malgré sa réserve habituelle, ne put se
dispenser d'accepter cette invitation.
»Après avoir visité l'ermitage dans tous ses détails, nous étalâmes
sur le gazon les provisions dont nous avions eu le soin de charger
notre guide, et nous fîmes le repas le plus agréable qu'il soit
possible d'imaginer.
»La chaleur était extrême, et mon oncle, qui a contracté dans
l'Inde l'habitude de faire la _sieste_ après le repas du matin,
s'endormit au pied d'un des vieux arbres plantés devant l'entrée de
l'ermitage. Je profitai de cet instant de liberté pour demander au
docteur quels étaient les motifs qui l'avaient engagé à quitter si
précipitamment notre bonne ville de Paris.
--»Madame la comtesse de Neuville, qui n'a pas de secrets pour
vous, me répondit-il, vous a sans doute montré la lettre que j'ai
eu l'honneur de lui écrire, cette lettre et celle qui l'a suivie,
ont dû vous apprendre ce que vous désirez savoir.
--»Lucie m'a effectivement fait voir la première lettre que vous
lui avez écrite, répondis-je; quant à celle qui devait la suivre
et que vous m'assurez lui avoir adressée, elle l'a vainement
attendue.
--»Cette lettre, alors, se sera égarée à la poste, ajouta le
docteur; j'en serai quitte pour en écrire une seconde à madame la
comtesse de Neuville.
--»Dites à madame la marquise de Pourrières: mon amie s'est
déterminée à épouser l'homme dont vous lui parliez en des termes si
défavorables, sans doute parce que vous ne le connaissiez pas.
--»Est-ce bien possible! s'écria le docteur en se cachant le visage
entre les mains; est-ce bien possible!
»Une de tes dernières lettres, que j'avais par hasard dans ma
poche, me servit à convaincre le docteur de la vérité de ce que je
venais de lui dire.
--»Vous n'aurez pas besoin d'écrire à Lucie, lui dis-je après lui
avoir laissé le temps de lire ta lettre, dites-moi ce que vous
vouliez lui apprendre, et je lui répéterai.
--»La marquise de Pourrières ne doit pas savoir ce que j'aurais pu
apprendre à la comtesse de Neuville; dites seulement à votre amie,
que dans la profonde retraite où je vais m'ensevelir, je ne
cesserai de prier Dieu pour elle.
»Et le docteur se retira après m'avoir fait ses adieux et sans
vouloir me permettre d'éveiller mon oncle; de sorte que je ne sais
ni ce qu'il voulait t'apprendre, ni où il serait possible de le
retrouver.
»Je suis assez disposée à croire que le cerveau de notre bon
docteur est tant soit peu dérangé.
»Je ne t'ai rapporté ce petit événement, ma chère Lucie, qu'afin de
t'enlever une espérance que, j'en sais sûre, tu n'avais pas
abandonnée; et si tu es raisonnable, tu trouveras que je viens de
te rendre un important service. Tu es heureuse; as-tu besoin de
savoir autre chose? Le bonheur est une chose si rare, ici-bas, que
je crois que nous devons l'accepter avec empressement tel qu'il se
présente, et que ce serait folie de nous enquérir des causes qui
nous le procurent et de celles qui peuvent nous le faire perdre.