Une certaine communauté d'intérêts, peut donc bien, pendant un laps de

temps, plus au moins attacher l'un à l'autre, des individus doués, ainsi

que l'étaient Salvador et Roman, d'une intelligence à peu près égale;

mais lorsque ces intérêts cessent d'être semblables, il y a lutte

aussitôt, et cette lutte n'est ordinairement terminée que par la perte

totale de l'un des deux, quelquefois même par celle des deux à la fois.

Dans la lutte qui venait de s'engager entre Salvador et Roman, ce

dernier, entièrement dominé par la passion du jeu, aveuglé par

l'insouciance ordinaire de son caractère et auquel l'âge et les liqueurs

fortes dont, pour se consoler de ses pertes journalières, il faisait un

usage immodéré, devait nécessairement succomber.

Salvador n'avait pas de plan arrêté, lorsqu'il avait engagé son complice

à retourner à Paris; il ne voulait qu'éloigner du château la victime

qu'il était bien déterminé à sacrifier à sa tranquillité; il pensait,

avec raison, qu'il trouverait là, plus facilement que partout ailleurs,

l'occasion de commettre avec sécurité, et de couvrir d'un voile épais,

le nouveau crime qu'il méditait.

Nous ne voulons certes pas justifier Salvador, dont l'odieux caractère

n'est que trop connu de nos lecteurs, nous devons cependant dire que ce

n'était qu'après s'être livré de nombreux combats et avoir hésité

longtemps, qu'il s'était déterminé à sacrifier son complice, nous

ajouterons même (car cela prouvera qu'une fois que dans la carrière du

crime on a dépassé certaines limites, il n'est plus possible de

s'arrêter), qu'il ne se résolvait à commettre un nouveau crime, que

parce qu'il avait acquis la certitude que tant que son complice serait

près de lui il serait forcé de marcher en avant sur la route qu'il avait

suivie jusqu'à ce jour et qu'il voulait absolument quitter.

Disons encore que le mariage qu'il venait de faire avait exalté son

orgueil, et que les manières sans façon de Roman, qu'il avait pris

l'habitude de ne considérer que comme le premier de ses serviteurs, le

blessaient horriblement.

Roman n'avait accepté avec empressement la proposition de quitter le

château de Pourrières que parce que la vie que l'on y menait l'ennuyait

passablement, car blessé plus qu'il ne le laissait paraître, par les

manières hautaines et la morgue de son complice, il ne lui aurait pas

fait cette concession, si sa volonté avait le moins du monde contrarié

ses désirs: quoiqu'il en soit, il partit ainsi qu'il l'avait dit, le

jour même, et grâce à la merveilleuse célérité des chaises de

l'administration des postes, cinq jours après l'entretien que nous

venons de rapporter, il était installé à l'hôtel de Pourrières.

Le jour même où Roman arrivait à Paris, Salvador recevait au château de

Pourrières la lettre suivante:

«Monsieur le marquis de Pourrières,

»Si jamais je vous trompe, m'avez-vous dit un jour à la suite d'une

assez violente querelle, durant laquelle j'avais manifesté le désir

de vous quitter, désir auquel vous avez cru devoir vous opposer, si

jamais je vous trompe, vous aurez acquis le droit de vous venger!

Je ne sais encore si vous m'avez trompé, mais je sais fort bien que

vous venez d'épouser madame la comtesse Lucie de Neuville, que vous

aimez beaucoup à ce qu'on assure: que vous ayez épousé cette femme

pour donner à votre position dans le monde un nouveau relief, pour

que sa dot vînt augmenter votre fortune, je le conçois facilement,

et je ne songe pas à m'en plaindre; mais que vous l'aimiez lorsque

je suis là, lorsque je n'ai pas cessé de vous aimer, lorsque c'est

en quelque sorte à cause de vous que j'ai supporté pendant plus

d'une année des souffrances sous le poids desquelles une femme

moins forte que je ne le suis, aurait cent fois succombé, voilà ce

que je ne souffrirais pas, voilà ce que je regarderais comme une

tromperie, c'est de cela croyez-moi bien que je me vengerai; je

sais fort bien que votre perte entraînerait la mienne, mais je

crois que vous avez assez de perspicacité, et que par conséquent

vous connaissez trop bien mon caractère, pour ne pas croire que

cette considération pourrait me faire hésiter seulement une minute.

»Je veux donc (entendez-vous bien, je veux) que vous me disiez

quelles sont les raisons qui vous ont déterminé à épouser la

comtesse de Neuville, je veux que vous me donniez l'assurance que

je n'ai pas perdu la place que je dois occuper éternellement dans

votre coeur, je veux que vos actions me prouvent la sincérité de vos

paroles.

»Je sais que je vous dois le récit de ce qui m'est arrivé depuis

que nous avons été séparés; ce récit je vous le ferai lorsque vous

aurez répondu à cette lettre, et il vous prouvera, je l'espère, que

j'ai le droit de vous parler comme je le fais maintenant.

»Répondez-moi de suite à l'hôtel des Princes, où je suis logée

maintenant; grâce à votre ami, le vicomte de Lussan, dont je suis

très-contente; de suite entendez-vous, car je suis très-peu

patiente, vous le savez, et quelquefois l'impatience fait commettre

une foule d'imprudences dont on se repent lorsqu'il n'est plus

temps de les réparer.

»Toute à vous,

»SILVIA.»

Salvador s'attendait à recevoir de Silvia une lettre à peu près

semblable à celle que nous venons de mettre sous les yeux de nos

lecteurs, celle-ci ne l'étonna donc pas, mais comme il savait sa

maîtresse très-capable de mettre à exécution les menaces qu'elle ne

craignait pas de lui faire, il crut qu'il devait lui écrire de suite et

de manière à la contenter.

Voici donc ce qu'il lui répondit:

«Votre lettre m'a beaucoup étonné; comment c'est vous qui me faites

des menaces, c'est vous qui osez me demander compte de mes actions;

cependant comme j'aime à croire que le récit que vous me promettez,

me prouvera que vous avez le droit de me parler comme vous le

faites, je veux bien vous répondre.

»Roman qui est en ce moment à Paris, vous dira quelles sont les

raisons qui m'ont déterminé à prendre pour femme la comtesse de

Neuville, que je n'ai épousée, vous croyant morte ou du moins

infidèle, (et pouvais-je croire autre chose?) que pour donner un

nouveau relief à ma position dans le monde et pour augmenter ma

fortune de sa dot; je ne veux pas dire, que si vous n'étiez pas

revenue, je ne me serai pas laissé séduire par les aimables

qualités qu'elle possède, vous ne me croiriez pas et vous auriez

raison; mais il est une femme qui me paraîtra toujours préférable à

toutes les créatures de son sexe, et cette femme-là, c'est vous!

vous le savez bien.

»Mais je veux, (entendez-vous bien, je _veux_), qu'elle me dise

quels sont les événements qui l'ont retenue loin de moi pendant

plus d'une année, et il faut pour que je lui reconnaisse les droits

qu'elle s'arroge, peut-être un peu trop prématurément, que les

explications qu'elle doit me donner, soient assez claires et assez

catégoriques, pour ne me laisser aucun doute dans l'esprit.

»Je crois, Silvia, que vous avez assez de perspicacité pour bien

connaître mon caractère, et que par conséquent vous ne devez pas

croire que les menaces que vous me faites, puissent m'épouvanter;

je suis, vous le savez, l'homme du monde qui accepte avec le plus

de résignation, les faits accomplis, je ne vous recommanderai donc,

ni la patience, ni la prudence, vous êtes parfaitement libre d'agir

de la manière qui vous paraîtra la plus convenable.

»Tout à vous,

»A. DE POURRIÈRES.»

Salvador n'envoya cette lettre à Silvia, qu'après en avoir adressée une

autre à Roman, dans laquelle il lui traçait la conduite qu'il devait

tenir vis-à-vis de sa maîtresse; il savait que son complice, aussi

intéressé que lui à ne point mécontenter la marquise de Roselly, qu'il

craignait malgré le ton assuré qu'il affectait dans sa lettre, le

servirait fidèlement malgré les germes de mécontentement qui existaient

entre eux.

Comme nous ne voulons pas faire voyager nos lecteurs, de Paris, où se

trouvent en ce moment Silvia et Roman, au château de Pourrières, où nous

avons laissés Lucie et Salvador, pour de là, les conduire dans la

capitale du grand duché de Toscane, où se sont rendus aussitôt après

leur mariage Laure et Servigny, accompagnés de sir Lambton, nous

mettrons sous leurs yeux leur correspondance, qui leur apprendra tous

les événements qui doivent se passer jusqu'au moment où nous les

retrouverons tous à Paris.

S'il est vrai, ainsi que l'a dit Buffon, que le style est tout l'homme,

cette correspondance qui vient à l'instant même d'être remise entre nos

mains et qui formera la matière du chapitre suivant, fera connaître le

caractère des principaux personnages de cette histoire.

Nous répétons avant d'aller plus loin, ce que nous avons déjà dit

plusieurs fois, cette histoire est vraie, vraie dans son ensemble et

dans tous ses détails, tous les personnages qui y jouent un rôle, sont

réels, plusieurs même vivent encore; nous avons seulement changé les

noms de quelques-uns d'entre eux, (il était inutile de prendre cette

précaution vis-à-vis de ceux dont le nom était en quelque sorte devenu

historique, et Salvador et Roman étaient de ceux-là), et pour être

convaincu de la vérité de ce que nous avançons ici, il ne s'agit que de

consulter les annales de la préfecture de police et des tribunaux

criminels.

Nous n'insistons sur ce fait, que parce que nous savons que les lecteurs

sont généralement peu disposés à croire les auteurs, lorsque ces

derniers affirment la vérité des faits qu'ils racontent, et que nous

tenons à ce que l'on ne nous conteste pas le seul mérite que possède

peut-être ce livre: celui d'être vrai.

V.--Correspondance.

_Lucie de Pourrières à madame Féval._

Du château de Pourrières.

«J'ai épousé, ma chère Laure, cet homme dont je m'étais fait

d'abord une sorte de croque-mitaine, et que toi-même beaucoup plus

raisonnable que moi, (je me plais à le reconnaître), tu ne pouvais

pas souffrir; je ne t'apprends pas quelque chose de nouveau, tu as

reçu sans doute à Florence, où je crois que vous voulez vous fixer,

puisque vous n'annoncez pas l'intention de revenir en France, la

lettre que je t'ai écrite pour te faire part de la résolution que

je venais de prendre, après avoir consulté tous mes amis, et

notamment M. de Kerandec, ce bon chevalier de Saint-Louis, que tu

as rencontré plusieurs fois chez madame de Villerbanne; tous m'ont

fait l'éloge du marquis de Pourrières, tous m'ont dit que je ne

pouvais faire un meilleur choix, et ma foi je me suis décidée.

»Eh bien! ma chère Laure, je suis aujourd'hui on ne peut plus

satisfaite de n'avoir pas imposé silence au penchant qui

m'entraînait vers celui qui est devenu mon époux; M. de Pourrières

est doué du meilleur coeur et du plus noble caractère qu'il soit

possible d'imaginer; il m'aime autant que je l'aime, il ne s'occupe

que de moi et il ne laisse échapper aucune occasion de me donner de

nouvelles preuves de l'affection qu'il m'a vouée.

»Il m'a dernièrement sacrifié, sans hésiter un seul instant, un

vieux serviteur de sa famille, qui m'avait manqué de respect, j'ai

voulu intercéder en faveur de ce malheureux, qui ne s'était rendu

coupable que parce qu'il était ivre, mais mon mari ne me l'a pas

permis: Si Lebrun m'avait manqué, m'a-t-il répondu, lorsque je lui

demandai la grâce de cet homme, je pardonnerais peut-être en faveur

de ses anciens et bons services, mais je ne puis tolérer une

offense qui vous est faite; il faut que nos gens sachent que je ne

suis pas d'humeur à les laisser s'écarter une seule minute du

respect qu'ils vous doivent; tout ce que je puis faire en faveur de

Lebrun, c'est de le garder à mon service, mais il habitera Paris

lorsque nous serons ici, et il viendra à Pourrières lorsque nous

retournerons à Paris, c'est du reste un honnête serviteur, et qui

sera aussi utile à l'avenir qu'il l'a été jusqu'à présent.

»J'ai dû ne plus m'occuper de cette sotte affaire, et le soir même,

l'intendant de M. de Pourrières, bien morigéné, je le suppose, est

parti pour Paris, où il restera jusqu'à ce que nous y retournions.

»Je ne te rapporte ce petit événement, ma chère Laure, que pour

donner la mesure des égards que M. de Pourrières me témoigne et des

soins dont il m'entoure, et pour te prouver en même temps qu'il est

tout à fait digne de l'amitié que tu lui accorderas, si tu n'es pas

une ingrate, car bien qu'il te connaisse à peine, il t'aime

infiniment, et chaque fois que je lui parle de toi, il manifeste le

désir de te voir bientôt revenir en France. Il veut, dit-il, faire

de ton mari son plus intime ami, ce sera, à ce qu'il assure, le

meilleur moyen de te posséder souvent chez nous; se trompe-t-il?...

»Réponds-moi, ma chère Laure, dis-moi beaucoup de choses; tout ce

qui t'intéresse, m'intéresse, il ne faut pas que nos nouvelles

positions nous fassent oublier l'amitié que nous avons l'une pour

l'autre. Il y a dans mon coeur de la place pour l'amour et pour

l'amitié. Es-tu comme moi? si je n'avais pas la crainte de

t'affliger, je dirais que non, car tu n'as pas encore répondu à la

première lettre que je t'ai écrite.

»J'ai reçu des nouvelles d'Eugénie de Mirbel ou plutôt de madame de

Bourgerel, son mari et aussi un noble coeur, sa fille devient tous

les jours plus jolie, madame de Saint-Preuil se porte bien, elle

est heureuse.

»Mon mari, à qui je ne veux pas laisser lire cette lettre,

n'insiste pas, mais il veut absolument y joindre quelque chose, je

ne crois pas devoir m'opposer à ce désir.

»Adieu, ma bonne Laure, ou plutôt à bientôt, crois à l'amitié

constante de

»LUCIE DE POURRIÈRES.»

Au bas de la dernière page de cette lettre, Salvador a écrit ces

quelques mots:

«Je n'ai eu que rarement, madame, le bonheur de vous voir, je n'ai

cependant oublié ni vos grâces, ni votre esprit, je n'ose vous

prier de vouloir bien m'accorder une petite part de l'amitié que

vous avez vouée tout entière à ma femme, mais j'ai l'espérance que

vous voudrez bien quelquefois me permettre de l'accompagner,

lorsqu'elle ira vous visiter. Je suis impatient de connaître M.

Féval, persuadé que je suis que l'homme auquel vous avez bien voulu

accorder votre main, est tout à fait digne de l'amitié de tous les

honnêtes gens, veuillez, je vous prie, lui présenter mes hommages.

»Daignez agréer, madame, l'assurance du profond respect, avec

lequel je suis,

»Votre très-humble et très-obéissant serviteur,

»A. DE POURRIÈRES.»

_Silvia au marquis de Pourrières._

Paris.

«J'ai vu Lebrun.» Nos lecteurs savent que Silvia appelait ainsi

Roman; le vicomte de Lussan, l'ayant entendu nommer au festin donné

chez Lemardelay par Alexis de Pourrières, était le seul des amis de

Salvador qui connût son véritable nom. «Et je suis à peu près

satisfaite de ce qu'il m'a dit, vous avez, m'a-t-il dit, été

très-affligé de ma perte, et ce n'est qu'après m'avoir longtemps

cherchée et fait chercher, que vous vous êtes déterminé à épouser

la comtesse de Neuville.

»Je vous le répète, ce n'est point de votre mariage, qui, je le

crois sans peine, pouvait seul réparer les brèches faites à votre

fortune par l'inconduite de votre intendant, que je songerai à me

plaindre, s'il ne me fait pas perdre votre affection.

»Est-ce que vous ne pouvez pas vous débarrasser du bon M. Lebrun,

est-il absolument nécessaire que vous gardiez près de vous cet

homme, qui, si je dois croire ce que m'en a dit le vicomte de

Lussan, perd tous les jours au jeu des sommes considérables, qu'il

ne peut prendre que dans votre caisse.

»Je sais bien qu'il connaît une foule de choses et que c'est

probablement pour cela que vous lui laissez faire à peu près tout

ce qu'il veut, mais il me semble qu'il existe des remèdes pour

guérir tous les maux, et que dans la position ou vous vous trouvez,

l'emploi même des plus énergiques ne doit pas vous épouvanter.

»Si par hasard vous aviez l'intention de vous guérir, vous pourriez

compter sur moi, je serais heureuse de trouver l'occasion de vous

donner une nouvelle preuve de dévouement.

»Le vicomte de Lussan m'a dit que vous étiez parti avec le dessein

de passer toute la belle saison au château de Pourrières, comme

sans doute vous avez annoncé ce dessein à votre femme, et qu'un

changement subit de détermination pourrait lui paraître

extraordinaire et lui faire croire que ses charmes ont perdu le

pouvoir de vous retenir près d'elle, ne changez rien à vos projets;

j'attendrai pour vous servir que vous soyez de retour à Paris; vous

voyez que je suis de composition facile. Aussi j'ai l'espérance que

vous me tiendrez compte plus tard de mon extrême mansuétude.

»Je dois, maintenant que la paix est à peu près faite entre nous,

vous raconter tout ce qui vient de m'arriver, vous allez lire une

bien singulière histoire, et que peut-être vous ne voudriez pas

croire si elle n'était pour ainsi dire de notoriété publique[582].»

Silvia raconte ici à Salvador des événements que nos lecteurs

connaissent déjà, c'est-à-dire tout ce qui lui est arrivé depuis

son enlèvement par Beppo, au moment où elle sortait de chez elle

pour aller chez la devineresse de la rue des Vignes à Chaillot,

jusqu'au moment où elle lui apparut dans l'église Notre-Dame de

Lorette.

«Si maintenant, continue-t-elle après avoir achevé ce récit, vous

me demandez ce que c'est que ce Beppo, qui m'a si audacieusement

enlevée en plein jour, à deux pas de mon domicile, je vous

répondrai que cet homme est celui que j'avais chargé de punir

l'outrecuidance de M. de Préval, ceci demande peut-être une

explication que je vous donnerai lorsque nous serons réunis.

»Le récit que je viens de vous faire vous a prouvé, je l'espère,

que je n'avais absolument rien à me reprocher, et que j'avais le

droit de vous parler comme je l'ai fait dans ma première lettre.

»Adieu, mon ami, écrivez-moi souvent, vos lettres me consoleront de

votre absence.

»Tout à vous,

»SILVIA.»

_P. S._ «Vous avez déjà deviné que ma bourse est dans le plus

piteux état qu'il soit possible d'imaginer, ayez donc la bonté de

m'envoyer de suite quelques billets de mille francs, je resterai à

l'hôtel des Princes jusqu'à ce que vous soyez à Paris, nous ne

songerons à remonter ma maison que lorsque vous serez de retour.»

_Le marquis de Pourrières à la marquise de Roselly._

Du château de Pourrières.

«Je viens de recevoir votre lettre, ma chère Silvia, et

l'empressement que je mets à vous répondre vous donnera la mesure

du plaisir qu'elle m'a fait éprouver.

»Je suis aussi satisfait qu'il est possible de l'être, des

explications que vous avez bien voulu me donner, et je reconnais

sans peine que vous n'avez absolument rien à vous reprocher et que

vous aviez le droit de me parler comme vous l'avez fait.

»Je resterai, puisque vous voulez bien me le permettre, jusqu'à la

fin de l'été au château de Pourrières.

»Nous parlerons lorsque je serai de retour à Paris, du _bon_ M.

Lebrun; ce que vous me dites de cet excellent serviteur me prouve

que nous nous entendons parfaitement sans avoir besoin de nous

adresser de longs discours, et que les souffrances que vous venez

d'éprouver ne vous ont pas fait perdre une seule de vos brillantes

qualités.

»Je vous envoie dix mille francs en un mandat sur M. Mathieu

Durand, banquier à Paris, ne ménagez pas l'argent, je puis, Dieu

merci, sans me gêner, subvenir largement à tous vos besoins, et si

je puis me guérir de la maladie dont je suis attaqué, je pense

qu'il en sera toujours de même.

»Votre maison sera remontée lors de mon retour à Paris, et avec

plus de luxe qu'elle ne l'était, vous savez sans doute qu'une somme

assez considérable, produite par la vente de tous les objets vous

appartenant, qui garnissaient votre hôtel de l'avenue

Châteaubriand, est déposée à la caisse des consignations, il est

peut-être possible de recouvrer cette somme, nous y aviserons.

»N'y aurait-il pas moyen de se débarrasser de ce Beppo, qui me

paraît un homme fort dangereux?

»Adieu, ma chère Silvia, comptez toujours sur l'affection et

l'entier dévouement de votre fidèle amant.

»A. DE POURRIÈRES.»

--Ainsi, se dit Salvador après avoir cacheté cette lettre, il faudra,

lorsque je me serai débarrassé de Roman, que je satisfasse tous les

caprices de cette femme dont maintenant je n'ai que faire. Il n'en sera

pas ainsi, madame la marquise de Roselly; je me servirai de vous,

puisque vous m'offrez votre concours; et ma foi, après... Mais de

combien de victimes se composera la sanglante hécatombe que je dois

sacrifier à ma sûreté?

Salvador demeura quelques instants la tête cachée entre ses mains; puis

il sonna, et ordonna au domestique qui se présenta, d'aller mettre à la

poste la lettre qu'il venait d'écrire.

_Laure Féval, à la marquise de Pourrières._

Florence.

«Tes deux lettres, ma chère Lucie, viennent de m'être remises à la

fois; elles étaient arrivées avant nous à Florence, car nous nous

sommes arrêtés dans plusieurs villes d'Italie: à Gênes, à Milan, à

Venise, avant d'arriver à Florence; mais comme nous avions écrit

dans cette dernière ville pour retenir nos logements, on les a

conservées pour me les remettre.

»Je t'ai un peu négligée, j'en conviens; je suis certaine,

cependant, que tu n'as pas cru un seul instant que je t'avais

oubliée.

»Ainsi, te voilà mariée; tu as épousé cet homme qui te faisait tant

peur; je n'avais donc pas tort, lorsque je te disais que tu

t'occupais trop de lui pour qu'il te fût indifférent.

»Je suis charmée de ce que tu es heureuse; cela, du reste, ne

m'étonne pas; tu es si belle, si bonne, si aimable, que quand bien

même M. le marquis de Pourrières ne posséderait pas une seule des

qualités que tout le monde lui accorde, il lui serait impossible de

ne pas t'aimer; et je crois qu'il est impossible de rendre

malheureux ceux que l'on aime. J'ai souvent entendu dire, il est

vrai, qu'il existait des gens si malheureusement organisés, qu'ils

ne pouvaient aimer personne; mais je ne crois pas cela, et quand

bien même cela serait, M. le marquis de Pourrières n'est pas de ces

gens-là.

»Je suis aussi heureuse que toi, ma chère Lucie; et tous les jours

je bénis le ciel de ce qu'il a bien voulu associer ma destinée à

celle de l'homme estimable qui est devenu mon époux. Mon mari a été

bien malheureux, ma chère Lucie; un jour, peut-être, il me sera

permis de te raconter son histoire, et je suis d'avance persuadée,

que tu me diras que ma constante étude doit être celle de chercher

à lui faire oublier les peines de ses premières années.

»Tu as tort de me rappeler ce que je te disais autrefois de M. le

marquis de Pourrières; c'étaient des folies de jeune fille que rien

ne justifiait et auxquelles tu as eu le bon esprit de ne pas

attacher plus d'importance qu'elles n'en méritaient. J'accorderais

bien volontiers, à l'homme qui fait le bonheur de ma plus chère

amie, une bonne part dans mon estime et dans mon amitié; mais si

par hasard il changeait de conduite, oh! alors, ce serait entre

nous une guerre acharnée, et je serais brave, s'il s'agissait de te

défendre.

»Je ne te parlerai pas des villes de l'Italie, que nous avons déjà

visitées; les livres de nos touristes t'ont appris beaucoup plus de

belles choses que je ne suis capable de t'en écrire; et puis,

quoique je trouve très-beau tout ce que nous avons déjà vu, tout

cela, vois-tu, ne vaut pas notre bonne vieille France que l'on

regrette dès qu'on l'a perdue de vue, et que l'on revoit toujours

avec plaisir; si cependant il nous arrive quelques aventures, avant

notre retour à Paris, je n'oublierai pas de te les raconter.

»Nous devons visiter Rome et sa campagne, la Savoie, la Suisse;

nous arrêter quelques jours à Genève, et puis rentrer en France;

toutes ces courses ne nous prendront pas plus de deux mois, de

sorte que nous serons à Paris vers la fin de l'été; nous resterons

là jusque vers le milieu de l'automne, j'espère bien que tu

viendras nous y voir.

»Mon bon oncle me charge de déposer deux gros baisers sur chacune

de tes deux joues, et je m'acquitte de la commission, sans en

demander la permission à M. le marquis de Pourrières qui, je

l'espère bien, ne s'avisera pas d'être jaloux.

»Mon mari écrit, par le même courrier, à M. le marquis de

Pourrières; sans doute pour le remercier des choses aimables qu'il

a bien voulu lui adresser.

»J'ai écrit à madame de Bourgerel; je n'ai pas besoin de te dire

que je suis aussi contente que toi de la savoir heureuse.

»A bientôt, ma chère Lucie, je suis impatiente de te presser sur

mon coeur.

»Ton amie,

»LAURE FÉVAL.»

_M. Paul Féval à M. le marquis de Pourrières._

Florence.

«M. le marquis,

Les vrais mystères de Paris · 第 70 / 99 段