s'intéressait à elle, et elle s'était endormie heureuse de savoir que
bientôt elle serait mise en liberté, lorsque vers le milieu de la nuit,
elle fut réveillée par les cris de ses compagnes de captivité, et les
exclamations des employés de la prison qui couraient à travers les cours
et les corridors de la prison; une fumée épaisse remplissait sa cellule,
et à travers les barreaux de sa fenêtre, elle put voir les flammes
dévorer la partie du bâtiment où était renfermé le bois.
Encore quelques minutes, et ces flammes allaient l'atteindre, et
personne ne venait à son secours; les gardiens, occupés à contenir les
prisonnières qu'ils avaient été forcés de faire sortir de leurs dortoirs
et qui poussaient des cris effroyables, bien qu'elles fussent à l'abri
de tout danger, paraissaient l'avoir tout à fait oubliée. Sa frayeur fut
si vive, qu'une révolution subite s'opéra dans tout son être et qu'elle
pût pousser des cris perçants, suivis bientôt de cette exclamation: Au
secours! au secours!...
Elle avait recouvré la parole!
Les cris de Silvia ne furent pas, heureusement pour elle, entendus des
employés de la prison, qui se trouvaient dans la cour; mais ils
attirèrent l'attention d'un pompier, qui, debout, la hache à la main,
sur une solive embrasée, travaillait avec ardeur à isoler l'incendie; ce
brave militaire, sans penser aux nombreux dangers qu'il allait
affronter, s'élance sur le toit du bâtiment dont faisait partie la
cellule habitée par Silvia; les flammes, la fumée, rien ne l'arrête, il
arrive près de la cellule; Silvia, presque étouffée par la fumée, était
tombée évanouie sur sa modeste couchette. Le brave pompier, qui voit
derrière lui l'incendie faire de rapides progrès, n'hésite pas: il
frappe à coups redoublés sur les barreaux qui garnissent la fenêtre de
la cellule; il en descelle un, puis deux; enfin, il parvient à entrer
dans la cellule de la malheureuse prisonnière, qu'il prend entre ses
bras, et malgré les flammes et la fumée, qui ont redoublé d'intensité
pendant les quelques minutes qui viennent de s'écouler, il reprend le
chemin qu'il vient de parcourir, et à l'aide d'une échelle que lui
tendent ses camarades, il arrive enfin dans la cour, où il dépose la
femme qu'il vient de sauver au moment où le toit du bâtiment incendié
s'affaisse et tombe.
Tout cela avait demandé pour se passer, moins de temps qu'il ne nous en
a fallu pour le raconter. Le pompier avait déposé Silvia dans un coin
isolé de la cour, et pressé de retourner où son devoir l'appelait, il
l'avait quittée sans plus s'occuper d'elle, de sorte qu'elle était seule
lorsqu'elle reprit l'usage de ses sens.
Nous laissons à nos lecteurs le soin d'apprécier combien fut grande la
joie qu'elle éprouva lorsqu'elle fut tout à fait revenue à elle! elle
venait d'échapper à un effroyable danger, à la mort la plus cruelle, et
elle avait recouvré l'usage de la parole!
Mais qu'allait-elle faire de cette précieuse faculté? devait-elle s'en
servir ou la cacher avec soin? Après avoir réfléchi quelques instants,
elle prit ce dernier parti, et c'était en effet le plus sage; on avait
perdu l'espoir d'en obtenir quelque chose, puisque l'on était presque
décidé à lui rendre la liberté, et quelque confiance qu'elle eût dans la
finesse de son esprit, elle n'était pas bien certaine de répondre d'une
manière satisfaisante aux nouvelles questions qu'on ne manquerait pas de
lui adresser, si l'on venait à apprendre qu'elle n'était plus muette.
Mais, tout à coup, elle se rappela qu'avant de tomber évanouie sur le
lit, elle avait poussé des cris perçants et demandé du secours; ou ces
cris avaient été entendus, puisque l'on était venu l'arracher à la mort
ou elle ne devait sa délivrance qu'au hasard, qui avait rappelé à l'un
des employés de la prison qu'il y avait dans une cellule isolée une
malheureuse prisonnière qu'il ne fallait pas laisser périr. Dans le
premier cas, elle devait parler avant même que l'on songeât à
l'interroger, afin de ne point laisser soupçonner qu'elle avait intérêt
à cacher quelque chose; dans le second, son intérêt bien entendu,
exigeait qu'elle continuât de garder le silence, sa perplexité était
grande, et elle ne savait à quoi se résoudre; mais le hasard vint à son
secours.
Les pompiers, aidés des employés de la prison, étaient enfin parvenus à
se rendre maîtres du feu, qu'ils avaient complètement isolé, et ils se
disposaient à faire jouer les pompes afin d'éteindre le foyer de
l'incendie. Le pompier qui avait sauvé Silvia vint par hasard dans le
coin isolé de la cour où il l'avait déposée, et dont elle n'avait pas
songé à bouger, à la pâle lueur de l'incendie, il remarqua l'extrême
beauté de la femme qui lui devait la vie.
Il fut intérieurement flatté d'avoir sauvé une aussi belle créature, et
il s'arrêta près d'elle.
--Vous devez, lui dit-il, une fameuse chandelle au bon Dieu, qui a bien
voulu permettre à vos cris d'arriver jusqu'à moi; si je ne m'étais pas
trouvé par hasard à quelques pas de la fenêtre de votre donjon, à
l'heure qu'il est, vous ne seriez plus de ce monde; car, du diable si
tous ceux qui se trouvaient dans la cour vous auraient entendus.
Silvia promena ses regards autour d'elle, et ne se détermina à répondre
à son libérateur qu'après avoir acquis la certitude que personne ne
pouvait l'entendre, et que tout le monde était trop occupé pour que l'on
songeât à la remarquer.
--Comment; lui dit-elle, vous avez été le seul à m'entendre! mes cris ne
sont arrivés qu'à vous!
--Oh! mon Dieu oui, répondit le pompier, et j'en suis maintenant bien
aise; je suis charmé, en vérité, de n'avoir eu besoin de personne pour
sauver une femme aussi jolie que vous.
--Je regrette de ne pouvoir vous témoigner ma reconnaissance autrement
que par des remercîments.
--Mais c'est tout ce qu'il faut, s'écria le brave pompier; sauver les
gens qui se brûlent, mais c'est une des obligations de l'état.
--Noble état que celui qui oblige ceux qui l'exercent à sacrifier à
chaque instant leur vie pour sauver celle de leur semblable.
Il y avait tant de dignité dans la voix et dans l'aspect de Silvia,
lorsqu'elle prononça ces quelques paroles, que le brave pompier demeura
tout interdit devant elle.
--Excusez, madame, dit-il enfin... excusez, je ne savais pas... Mais je
reste là à causer avec vous et l'ouvrage n'est pas terminé.
--Allez, répondit Silvia, allez où le devoir vous appelle, je ne vous
oublierai pas.
Le soldat alla se réunir aux travailleurs. Silvia, du coin où elle était
blottie, le vit manoeuvrer une pompe avec ardeur, et se retirer avec ses
camarades lorsque l'incendie fut éteint.
Il n'avait parlé à aucun des employés de la prison, personne ne savait
donc ce qui lui était arrivé.
Il lui fallait bien du courage pour jouer le rôle qu'elle venait de
s'imposer; ce courage, elle l'eut: continuellement sur ses gardes, elle
ne laissa pas soupçonner un seul instant qu'elle pouvait à l'heure
qu'il était répondre, si elle le voulait, aux questions que quelquefois
on lui adressait.
Sa persévérance fut enfin récompensée, les démarches du bon
ecclésiastique furent couronnées de succès, et un beau matin les portes
de la prison furent ouvertes devant Silvia. Le bon prêtre lui avait
remis une petite somme qu'il avait recueillie pour elle parmi plusieurs
personnes charitables, et qui était destinée à subvenir aux frais du
long voyage qu'elle allait soi-disant entreprendre, car elle avait fait
comprendre que son intention était de retourner à Livourne, et le
directeur de la prison, voulant contribuer à la bonne action de
l'aumônier, lui avait fait présent du pauvre costume qu'elle portait
lorsque nous l'avons vu apparaître dans l'église Notre-Dame de Lorette.
Elle aurait pu, si elle l'avait voulu, se procurer un costume un peu
moins pauvre, car la somme que lui avait remise le digne aumônier de la
prison, sans être considérable, était suffisante; mais elle avait
préféré garder celui-ci, qui la rendait presque méconnaissable.
Elle alla directement de la prison à l'avenue Châteaubriand, où, comme
nous le savons, était situé le petit hôtel qu'elle habitait lorsqu'elle
avait été enlevée par Beppo; elle voulait savoir, en prenant des
renseignements chez les voisins, ce qu'étaient devenus sa maison, ses
gens. Hâtons-nous de dire qu'elle ne craignait pas d'être reconnue,
attendu que pendant le temps de sa prospérité, elle ne sortait que
rarement à pied, et que les souffrances physiques et les peines morales
qu'elle venait d'éprouver avaient notablement changé sa physionomie.
Les personnes auxquelles elle s'adressa, sous le prétexte d'obtenir
l'adresse de la marquise de Roselly, lui apprirent ce que nos lecteurs
savent déjà, qu'après l'avoir attendu plusieurs jours, ses gens avaient
été prévenir la police de cette bizarre disparition, qu'on l'avait
activement cherchée, mais que toutes les recherches ayant été inutiles,
les scellés avaient été mis sur tout ce qu'elle possédait, et qu'après
un certain temps, ses meubles, chevaux, équipages avaient été vendus par
les soins de l'administration, et que le produit de la vente avait été
déposé à la caisse des consignations pour lui être remis, dans le cas
peu probable où elle viendrait le réclamer; du reste, on croyait
généralement qu'elle avait été assassinée, et on ne savait ce qu'étaient
devenus ses gens, qui s'étaient dispersés peu de temps après sa
disparition.
--Je n'ai rien à craindre de ce côté, se dit Silvia après avoir quitté
la bavarde épicière qui venait de lui donner ces renseignements qu'elle
avait, du reste, accompagnés de commentaires assez peu bienveillants
pour la marquise de Roselly, qu'elle détestait, par la raison toute
simple que ce n'était pas chez elle que se fournissait cette dame; je
n'ai absolument rien à craindre. Allons maintenant chez le marquis de
Pourrières.
La demeure de Salvador n'était pas éloignée de l'hôtel naguère habité
par Silvia; aussi, malgré sa faiblesse, il ne lui fallait que peu de
temps pour s'y rendre, il était alors environ onze heure du matin.
La porte cochère de l'hôtel était ouverte à deux battants et la cour
était remplie de brillants équipages. Silvia, tenant son mouchoir devant
sa figure, dans la crainte d'être reconnue par quelques-uns des gens du
marquis, s'approcha de la cour; elle remarqua alors devant le péristyle
une voiture toute neuve, attelée de deux superbes chevaux blancs. Les
armes qui ornaient les panneaux de cette voiture lui apprirent qu'elle
appartenait au marquis de Pourrières, le cocher, le chasseur et les
laquais avaient revêtu des livrées toutes neuves; ils avaient des gants
blancs et d'énormes bouquets à leurs boutonnières.
--C'est singulier, se dit Silvia; est-ce que par hasard il se marie?
Elle demeura quelques instants ensevelie dans de profondes et tristes
réflexions, qui toutes se terminaient ainsi: Comment faire et quels
moyens employer pour empêcher ce mariage?
Elle fut arrachée à ses réflexions, par des cris de gare! vingt fois
répétés, et elle fut obligée de se ranger précipitamment contre la
muraille, pour éviter d'être renversée par la voiture du marquis de
Pourrières qui passa rapide devant elle, suivie de toutes celles qui,
deux minutes auparavant, emplissaient la cour de l'hôtel.
Silvia, après avoir essuyé son front sur lequel roulaient de grosses
gouttes de sueur, s'approcha du suisse de l'hôtel, nouveau serviteur
qu'elle ne connaissait pas, occupé en ce moment à fermer la porte
cochère.
--Votre maître va donc se marier? lui dit-elle de sa plus douce voix,
car elle craignait que cet important personnage fier de sa livrée toute
neuve et resplendissante d'or, ne voulut pas condescendre à causer
quelques instants avec une femme jolie, à la vérité, mais plus que
pauvrement vêtue.
Le nouveau suisse du marquis de Pourrières, soit parce qu'il était un
peu moins brutal que ses confrères, soit parce qu'il se laissa
attendrir par l'éclat des beaux yeux de la femme qui venait de lui
adresser la parole, voulut bien lui répondre:
--Oh! le mariage est déjà fait, dit-il d'une voix presque douce. M. le
maire, pour faire honneur aux nouveaux époux, a bien voulu se déranger
pour eux...
Une nuage passa devant les yeux de Silvia.
--A quoi bon se désoler, se dit-elle après un instant de silence, c'est
un fait accompli; mais je me vengerai.
--Dites donc, dit avec un accent provençal très-prononcé, le suisse, qui
avait remarqué le trouble subit de Silvia; on dirait vraiment que vous
êtes fâchée de ce que vous venez d'apprendre?
--Moi! répondit Silvia qui avait recouvré tout son sang-froid, je suis
au contraire charmée de ce que M. le marquis de Pourrières, qui à ce que
l'on dit est un très-charitable gentilhomme, épouse aujourd'hui une
aussi aimable et aussi jolie femme que... Tiens j'ai oublié le nom de
son épouse.
--Madame la comtesse de Neuville, la veuve du fameux général; rien que
ça, dit le suisse en se frottant les mains d'un air de profonde
satisfaction.
--Et savez-vous où doit se faire la cérémonie religieuse?
--A Notre-Dame de Lorette. Oh! ce sera superbe; et si je n'étais pas
forcé de garder l'hôtel où il n'y a personne, j'irais voir cela.
--Eh bien! je vais aller à Notre-Dame de Lorette, et si vous voulez me
promettre de donner à M. Lebrun aussitôt qu'il sera rentré, une lettre
que j'écrirai après la cérémonie, je viendrai vous raconter tout ce qui
se sera passé à l'église.
--Je vous verrais revenir avec infiniment de plaisir ma jolie dame; mais
je ne pourrais, malgré l'envie que j'ai de vous être agréable, vous
rendre le petit service que vous me demandez. M. Lebrun est parti depuis
plus de huit jours pour la terre de M. le marquis, où les nouveaux
mariés doivent aller passer la belle saison; ils partiront aussitôt
après la cérémonie, sans même rentrer à l'hôtel; une mode anglaise.
Silvia ayant obtenu du suisse tout ce qu'elle désirait en obtenir, le
quitta après lui avoir promis de revenir. Le brave homme rentra dans son
logement en se frottant les mains, croyant que l'éclat de sa livrée
neuve avait séduit la jolie femme avec laquelle il venait de
s'entretenir.
A quelques pas de l'hôtel de Pourrières, Silvia monta dans un cabriolet
de place qui la mena à l'église Notre-Dame de Lorette.
--Je tâcherai, se dit-elle plus d'une fois durant le trajet, de faire
une lune rousse de leur lune de miel; et s'il plaît au diable, je
réussirai.
Nos lecteurs savent le reste.
IV.--Le château de Pourrières.
Le soleil vient de se lever, la rosée brille encore en perles
étincelantes sur les feuilles des arbres séculaires du parc de
Pourrières. Roman se promène en sifflotant le long de la barrière
naturelle, que forme au parc du château de Pourrières le ravin dans
lequel le malheureux Ambroise a trouvé la mort.
Roman n'a plus cette physionomie pleine et colorée que nous lui
connaissons. Les lignes jadis pures de son visage, sont tourmentées; ses
joues pendantes, sont pâles; de nombreuses rides sillonnent son front;
ce ne sont pas les remords qui ont causé de tels ravages; mais bien le
jeu et l'ivrognerie; car ses yeux ont conservé leur expression ordinaire
d'insouciance, et ses lèvres, qui se relèvent un peu à chaque
commissure, n'ont pas perdu leur expression sardonique.
Roman se promenait depuis quelques minutes seulement, lorsqu'il vit
Salvador s'avancer vers lui.
Leur conversation nous apprendra quel motif les réunissait de si grand
matin dans cette partie reculée du parc.
Roman fit quelques pas au-devant de son ami, il lui présenta sa main que
Salvador refusa de serrer dans les siennes.
--A ton aise, dit-il, à ton aise.
Et il recommença sa promenade.
Les yeux bleus de Salvador lançaient des éclairs, sa démarche était
brusque et saccadée; il était facile de voir qu'il était en proie à une
violente colère, colère longtemps contenue et qui allait enfin éclater.
--Voyons, lui dit Roman, est-ce seulement pour me faire assister au
lever de l'aurore, spectacle chéri de tous les hommes vertueux, s'il
faut en croire la chanson de défunt M. Bouilly, que tu m'as prié de me
trouver ce matin dans cette partie isolée du parc?
--Le moment est mal choisi pour plaisanter, répondit Salvador; ainsi,
fais-moi grâce, je t'en prie, de tes sottes citations, que je ne suis
pas d'humeur à écouter.
--Ah! diable! eh bien! puisqu'il en est ainsi, parlons sérieusement! Que
me veux-tu?
--Je veux que tu me donnes l'explication de la scène scandaleuse qui
s'est passée ici pendant mon absence.
--Et que veux-tu que je te dise! j'avais bu, il faut le croire, quelques
verres de jurançon de trop; je riais dans le salon, avec une des femmes
de ta noble épouse, qui à ce moment est entrée et m'a donné l'ordre de
sortir, d'un ton auquel je n'ai pas été habitué depuis que je suis au
service du marquis de Pourrières. (Roman, pour prononcer ces derniers
mots, donna à sa voix une inflexion sardonique qui n'échappa pas à
Salvador.) Je me suis emporté, et j'ai envoyé madame la marquise à la
promenade, peut-être un peu moins poliment que je ne l'aurais dû, voilà
tout.
--Voilà tout! voilà tout! en vérité je t'admire. Et sais-tu quels sont
les résultats de ta conduite? Ma femme exige, et je vais être forcé de
lui obéir, que je te renvoie à l'instant même.
--Tu diras à ta femme que ce qu'elle exige est impossible; elle criera
peut-être un peu, mais lorsqu'elle sera bien convaincue que ses cris
sont inutiles, elle prendra son parti et ne pensera plus à rien.
Salvador ne répondit pas à ce petit discours que son ami avait prononcé
du ton le plus leste et le plus dégagé qu'il soit possible d'imaginer;
il continua à se promener à grands pas. Roman, que son obésité empêchait
de le suivre, s'était assis sur un tronc d'arbre et attendait patiemment
qu'il voulût bien revenir près de lui.
--Il le faut, se disait Salvador en continuant sa promenade à pas
précipités; il le faut absolument; car, maintenant, il ne changera pas;
mais quels moyens employer!
Il revint près de Roman:
--Ecoute, lui dit-il, tu dois comprendre qu'après ce qui s'est passé, il
faut absolument que tu quittes le château?
--Mais je ne demande pas mieux, répondit Roman; donne-moi un peu
d'argent, et je pars aujourd'hui même pour Paris, où tu me retrouveras,
je te le promets, tout à fait corrigé.
--Je le désire; mais je n'y compte pas, reprit Salvador, qui prit dans
son portefeuille trois billets de mille francs qu'il remit à son ami. Ne
les joue pas, ajouta-t-il; car, je te donne ma parole, que je ne t'en
donnerai pas d'autres, d'ici à trois mois au moins; tu as maintenant
dissipé plus que la moitié de ce qui te revenait; ainsi, tu n'as plus
rien à exiger.
--C'est bon, c'est bon, sermonneur; je sais que tu es un excellent
garçon, incapable de laisser dans l'embarras ton plus cher ami, si par
hasard il s'y trouvait. Je vais de suite te débarrasser de ma présence
qui, je le vois, t'importune en ce moment. Tu es encore sous l'influence
de la lune de miel, mais cela se passera, mon très-cher, cela se
passera.
Roman, après avoir serré la main de Salvador, se dirigea vers l'avenue
du parc qui conduisait au château, en sifflant l'air de la marche des
Tatares, que selon toute apparence, il affectionnait beaucoup.
Nos lecteurs, nous en sommes à peu près certains, ont déjà deviné
quelles étaient les idées qui germaient dans la tête de Salvador, que
Roman vient de laisser seul près le ravin du parc, et qui n'a pas
interrompu l'exercice assez fatigant auquel il se livre depuis déjà
longtemps.
Ils ont deviné que cet homme qui a conquis, grâce à ses crimes et au
hasard qui a toujours favorisé toutes ses entreprises, un nom honorable,
parmi les plus honorables, une position élevée, une fortune
considérable, que cet homme, qui vient d'épouser une femme que les plus
riches et les plus nobles lui envient, veut conserver tout cela; et que,
comme il a vu que s'il laissait vivre auprès de lui un homme dont le jeu
et l'ivrognerie avaient presque annihilé les facultés, cela ne lui était
pas possible; il a pris la résolution de se débarrasser de son complice.
Mais comment se débarrasserait-il de cet homme, que tant de liens
mystérieux attachaient à lui? Voudrait-il consentir à s'expatrier et, en
supposant même qu'il le voulût, son absence assurerait-elle sa
tranquillité? Ne pouvait-il pas, de loin comme de près lui imposer des
lois auxquelles il serait forcé de se soumettre.
De près, Roman était moins à craindre pour Salvador, que de loin; car,
il y avait entre eux une effroyable solidarité; de la sûreté de l'un,
dépendait celle de l'autre; mais l'éloignement rompait cette solidarité,
seule garantie des scélérats entre eux.
Il ne fallait donc pas que Roman s'éloignât; et cependant, Salvador,
bien convaincu que les vices de son ami ou plutôt de son complice, ne
feraient qu'augmenter avec l'âge, était bien déterminé à ne point en
supporter plus longtemps les conséquences.
Salvador s'était déjà dit tout ce qui précède, lorsque sa femme lui
raconta l'odieuse scène qui avait provoquée l'entrevue dans le parc, à
laquelle nous venons d'assister.
Alors, mais seulement alors, Salvador osa envisager la conclusion
nécessaire des pensées dont nous venons d'analyser la substance.
Il se dit, en termes positifs, que la mort de Roman pouvait seule
assurer son bonheur et sa tranquillité, et la mort de Roman fut à
l'instant résolue.
Il n'était resté dans la partie solitaire du parc, où l'avait laissé
celui dont il venait de jurer la mort, que pour chercher à son aise les
moyens de lui arracher la vie sans courir le risque de se compromettre.
Ainsi, cet homme, qui depuis plus de vingt ans était son compagnon de
tous les instants; cet homme, auquel il venait de serrer la main; cet
homme, en un mot, qui lui avait donné et auquel à son tour il avait
donné de nombreuses preuves de dévouement, il l'allait tuer sans
éprouver plus de pitié que l'on en a pour l'animal immonde que l'on est
forcé d'écraser du pied. Il ne faut pas, cher lecteur, que cela vous
étonne; Salvador se disposait à agir comme aurait agi, ou tout au moins
comme aurait désiré agir, tout autre individu placé dans les mêmes
conditions; comme aurait agi Roman lui-même, s'il se fût trouvé à sa
place; tant il est vrai que les sentiments affectueux ne sont
véritables; n'ont de valeur et de durée qu'autant qu'ils sont basés sur
l'estime réciproque de ceux qui les éprouvent.
Nous savons fort bien que cette opinion, que nous émettons comme un fait
positif, pourrait être démentie par une grande quantité d'exemples, et
qu'il serait facile, à ceux de nos lecteurs qui ont compulsé les annales
judiciaires, de nous citer une foule de criminels qui ont donné à leurs
complices de nombreuses preuves d'amitié, qui ont de même sacrifié leur
vie pour sauver la leur; mais quelque nombreux que soient les faits, ils
le sont beaucoup moins, heureusement (c'est à dessein que nous disons
heureusement), que les faits contraires.
Et puis, si l'on veut bien se donner la peine d'examiner avec attention
le caractère des individus qui ont fourni ou qui fourniront à l'avenir
ces exemples, on sera bientôt convaincu qu'au lieu de combattre
l'opinion que nous venons d'émettre, les faits auxquels nous faisons
allusion ne peuvent servir, au contraire, qu'à lui donner une nouvelle
force.
En effet, ou a vu souvent des criminels sacrifier tout, leur liberté,
leur vie même, à un complice pour lequel ils paraissaient éprouver une
vive amitié; mais on a pu, en même temps, remarquer que les individus
qui donnaient ces preuves de dévouement; étaient presque toujours des
hommes tout à fait dépourvus d'intelligence, n'ayant d'une créature
humaine, que l'enveloppe; tandis qu'au contraire, ceux en faveur
desquels ils se sacrifiaient, se faisaient remarquer, soit par la
finesse, soit par la culture de leur esprit.
Si nos lecteurs veulent bien se rappeler que nous leur avons dit déjà
que les malfaiteurs se laissaient très-facilement dominer par ceux
d'entre eux qui possèdent une certaine dose d'intelligence, ils
n'accorderont plus, sans doute, le nom d'amitié au sentiment qui fait
agir les individus dont nous parlons, sentiment irréfléchi, assez
semblable à celui qu'éprouvent les chiens pour leurs maîtres, les bêtes
féroces pour ceux qui sont parvenus à les dompter.