Silvia avait reçu le matin la visite du bon ecclésiastique qui

s'intéressait à elle, et elle s'était endormie heureuse de savoir que

bientôt elle serait mise en liberté, lorsque vers le milieu de la nuit,

elle fut réveillée par les cris de ses compagnes de captivité, et les

exclamations des employés de la prison qui couraient à travers les cours

et les corridors de la prison; une fumée épaisse remplissait sa cellule,

et à travers les barreaux de sa fenêtre, elle put voir les flammes

dévorer la partie du bâtiment où était renfermé le bois.

Encore quelques minutes, et ces flammes allaient l'atteindre, et

personne ne venait à son secours; les gardiens, occupés à contenir les

prisonnières qu'ils avaient été forcés de faire sortir de leurs dortoirs

et qui poussaient des cris effroyables, bien qu'elles fussent à l'abri

de tout danger, paraissaient l'avoir tout à fait oubliée. Sa frayeur fut

si vive, qu'une révolution subite s'opéra dans tout son être et qu'elle

pût pousser des cris perçants, suivis bientôt de cette exclamation: Au

secours! au secours!...

Elle avait recouvré la parole!

Les cris de Silvia ne furent pas, heureusement pour elle, entendus des

employés de la prison, qui se trouvaient dans la cour; mais ils

attirèrent l'attention d'un pompier, qui, debout, la hache à la main,

sur une solive embrasée, travaillait avec ardeur à isoler l'incendie; ce

brave militaire, sans penser aux nombreux dangers qu'il allait

affronter, s'élance sur le toit du bâtiment dont faisait partie la

cellule habitée par Silvia; les flammes, la fumée, rien ne l'arrête, il

arrive près de la cellule; Silvia, presque étouffée par la fumée, était

tombée évanouie sur sa modeste couchette. Le brave pompier, qui voit

derrière lui l'incendie faire de rapides progrès, n'hésite pas: il

frappe à coups redoublés sur les barreaux qui garnissent la fenêtre de

la cellule; il en descelle un, puis deux; enfin, il parvient à entrer

dans la cellule de la malheureuse prisonnière, qu'il prend entre ses

bras, et malgré les flammes et la fumée, qui ont redoublé d'intensité

pendant les quelques minutes qui viennent de s'écouler, il reprend le

chemin qu'il vient de parcourir, et à l'aide d'une échelle que lui

tendent ses camarades, il arrive enfin dans la cour, où il dépose la

femme qu'il vient de sauver au moment où le toit du bâtiment incendié

s'affaisse et tombe.

Tout cela avait demandé pour se passer, moins de temps qu'il ne nous en

a fallu pour le raconter. Le pompier avait déposé Silvia dans un coin

isolé de la cour, et pressé de retourner où son devoir l'appelait, il

l'avait quittée sans plus s'occuper d'elle, de sorte qu'elle était seule

lorsqu'elle reprit l'usage de ses sens.

Nous laissons à nos lecteurs le soin d'apprécier combien fut grande la

joie qu'elle éprouva lorsqu'elle fut tout à fait revenue à elle! elle

venait d'échapper à un effroyable danger, à la mort la plus cruelle, et

elle avait recouvré l'usage de la parole!

Mais qu'allait-elle faire de cette précieuse faculté? devait-elle s'en

servir ou la cacher avec soin? Après avoir réfléchi quelques instants,

elle prit ce dernier parti, et c'était en effet le plus sage; on avait

perdu l'espoir d'en obtenir quelque chose, puisque l'on était presque

décidé à lui rendre la liberté, et quelque confiance qu'elle eût dans la

finesse de son esprit, elle n'était pas bien certaine de répondre d'une

manière satisfaisante aux nouvelles questions qu'on ne manquerait pas de

lui adresser, si l'on venait à apprendre qu'elle n'était plus muette.

Mais, tout à coup, elle se rappela qu'avant de tomber évanouie sur le

lit, elle avait poussé des cris perçants et demandé du secours; ou ces

cris avaient été entendus, puisque l'on était venu l'arracher à la mort

ou elle ne devait sa délivrance qu'au hasard, qui avait rappelé à l'un

des employés de la prison qu'il y avait dans une cellule isolée une

malheureuse prisonnière qu'il ne fallait pas laisser périr. Dans le

premier cas, elle devait parler avant même que l'on songeât à

l'interroger, afin de ne point laisser soupçonner qu'elle avait intérêt

à cacher quelque chose; dans le second, son intérêt bien entendu,

exigeait qu'elle continuât de garder le silence, sa perplexité était

grande, et elle ne savait à quoi se résoudre; mais le hasard vint à son

secours.

Les pompiers, aidés des employés de la prison, étaient enfin parvenus à

se rendre maîtres du feu, qu'ils avaient complètement isolé, et ils se

disposaient à faire jouer les pompes afin d'éteindre le foyer de

l'incendie. Le pompier qui avait sauvé Silvia vint par hasard dans le

coin isolé de la cour où il l'avait déposée, et dont elle n'avait pas

songé à bouger, à la pâle lueur de l'incendie, il remarqua l'extrême

beauté de la femme qui lui devait la vie.

Il fut intérieurement flatté d'avoir sauvé une aussi belle créature, et

il s'arrêta près d'elle.

--Vous devez, lui dit-il, une fameuse chandelle au bon Dieu, qui a bien

voulu permettre à vos cris d'arriver jusqu'à moi; si je ne m'étais pas

trouvé par hasard à quelques pas de la fenêtre de votre donjon, à

l'heure qu'il est, vous ne seriez plus de ce monde; car, du diable si

tous ceux qui se trouvaient dans la cour vous auraient entendus.

Silvia promena ses regards autour d'elle, et ne se détermina à répondre

à son libérateur qu'après avoir acquis la certitude que personne ne

pouvait l'entendre, et que tout le monde était trop occupé pour que l'on

songeât à la remarquer.

--Comment; lui dit-elle, vous avez été le seul à m'entendre! mes cris ne

sont arrivés qu'à vous!

--Oh! mon Dieu oui, répondit le pompier, et j'en suis maintenant bien

aise; je suis charmé, en vérité, de n'avoir eu besoin de personne pour

sauver une femme aussi jolie que vous.

--Je regrette de ne pouvoir vous témoigner ma reconnaissance autrement

que par des remercîments.

--Mais c'est tout ce qu'il faut, s'écria le brave pompier; sauver les

gens qui se brûlent, mais c'est une des obligations de l'état.

--Noble état que celui qui oblige ceux qui l'exercent à sacrifier à

chaque instant leur vie pour sauver celle de leur semblable.

Il y avait tant de dignité dans la voix et dans l'aspect de Silvia,

lorsqu'elle prononça ces quelques paroles, que le brave pompier demeura

tout interdit devant elle.

--Excusez, madame, dit-il enfin... excusez, je ne savais pas... Mais je

reste là à causer avec vous et l'ouvrage n'est pas terminé.

--Allez, répondit Silvia, allez où le devoir vous appelle, je ne vous

oublierai pas.

Le soldat alla se réunir aux travailleurs. Silvia, du coin où elle était

blottie, le vit manoeuvrer une pompe avec ardeur, et se retirer avec ses

camarades lorsque l'incendie fut éteint.

Il n'avait parlé à aucun des employés de la prison, personne ne savait

donc ce qui lui était arrivé.

Il lui fallait bien du courage pour jouer le rôle qu'elle venait de

s'imposer; ce courage, elle l'eut: continuellement sur ses gardes, elle

ne laissa pas soupçonner un seul instant qu'elle pouvait à l'heure

qu'il était répondre, si elle le voulait, aux questions que quelquefois

on lui adressait.

Sa persévérance fut enfin récompensée, les démarches du bon

ecclésiastique furent couronnées de succès, et un beau matin les portes

de la prison furent ouvertes devant Silvia. Le bon prêtre lui avait

remis une petite somme qu'il avait recueillie pour elle parmi plusieurs

personnes charitables, et qui était destinée à subvenir aux frais du

long voyage qu'elle allait soi-disant entreprendre, car elle avait fait

comprendre que son intention était de retourner à Livourne, et le

directeur de la prison, voulant contribuer à la bonne action de

l'aumônier, lui avait fait présent du pauvre costume qu'elle portait

lorsque nous l'avons vu apparaître dans l'église Notre-Dame de Lorette.

Elle aurait pu, si elle l'avait voulu, se procurer un costume un peu

moins pauvre, car la somme que lui avait remise le digne aumônier de la

prison, sans être considérable, était suffisante; mais elle avait

préféré garder celui-ci, qui la rendait presque méconnaissable.

Elle alla directement de la prison à l'avenue Châteaubriand, où, comme

nous le savons, était situé le petit hôtel qu'elle habitait lorsqu'elle

avait été enlevée par Beppo; elle voulait savoir, en prenant des

renseignements chez les voisins, ce qu'étaient devenus sa maison, ses

gens. Hâtons-nous de dire qu'elle ne craignait pas d'être reconnue,

attendu que pendant le temps de sa prospérité, elle ne sortait que

rarement à pied, et que les souffrances physiques et les peines morales

qu'elle venait d'éprouver avaient notablement changé sa physionomie.

Les personnes auxquelles elle s'adressa, sous le prétexte d'obtenir

l'adresse de la marquise de Roselly, lui apprirent ce que nos lecteurs

savent déjà, qu'après l'avoir attendu plusieurs jours, ses gens avaient

été prévenir la police de cette bizarre disparition, qu'on l'avait

activement cherchée, mais que toutes les recherches ayant été inutiles,

les scellés avaient été mis sur tout ce qu'elle possédait, et qu'après

un certain temps, ses meubles, chevaux, équipages avaient été vendus par

les soins de l'administration, et que le produit de la vente avait été

déposé à la caisse des consignations pour lui être remis, dans le cas

peu probable où elle viendrait le réclamer; du reste, on croyait

généralement qu'elle avait été assassinée, et on ne savait ce qu'étaient

devenus ses gens, qui s'étaient dispersés peu de temps après sa

disparition.

--Je n'ai rien à craindre de ce côté, se dit Silvia après avoir quitté

la bavarde épicière qui venait de lui donner ces renseignements qu'elle

avait, du reste, accompagnés de commentaires assez peu bienveillants

pour la marquise de Roselly, qu'elle détestait, par la raison toute

simple que ce n'était pas chez elle que se fournissait cette dame; je

n'ai absolument rien à craindre. Allons maintenant chez le marquis de

Pourrières.

La demeure de Salvador n'était pas éloignée de l'hôtel naguère habité

par Silvia; aussi, malgré sa faiblesse, il ne lui fallait que peu de

temps pour s'y rendre, il était alors environ onze heure du matin.

La porte cochère de l'hôtel était ouverte à deux battants et la cour

était remplie de brillants équipages. Silvia, tenant son mouchoir devant

sa figure, dans la crainte d'être reconnue par quelques-uns des gens du

marquis, s'approcha de la cour; elle remarqua alors devant le péristyle

une voiture toute neuve, attelée de deux superbes chevaux blancs. Les

armes qui ornaient les panneaux de cette voiture lui apprirent qu'elle

appartenait au marquis de Pourrières, le cocher, le chasseur et les

laquais avaient revêtu des livrées toutes neuves; ils avaient des gants

blancs et d'énormes bouquets à leurs boutonnières.

--C'est singulier, se dit Silvia; est-ce que par hasard il se marie?

Elle demeura quelques instants ensevelie dans de profondes et tristes

réflexions, qui toutes se terminaient ainsi: Comment faire et quels

moyens employer pour empêcher ce mariage?

Elle fut arrachée à ses réflexions, par des cris de gare! vingt fois

répétés, et elle fut obligée de se ranger précipitamment contre la

muraille, pour éviter d'être renversée par la voiture du marquis de

Pourrières qui passa rapide devant elle, suivie de toutes celles qui,

deux minutes auparavant, emplissaient la cour de l'hôtel.

Silvia, après avoir essuyé son front sur lequel roulaient de grosses

gouttes de sueur, s'approcha du suisse de l'hôtel, nouveau serviteur

qu'elle ne connaissait pas, occupé en ce moment à fermer la porte

cochère.

--Votre maître va donc se marier? lui dit-elle de sa plus douce voix,

car elle craignait que cet important personnage fier de sa livrée toute

neuve et resplendissante d'or, ne voulut pas condescendre à causer

quelques instants avec une femme jolie, à la vérité, mais plus que

pauvrement vêtue.

Le nouveau suisse du marquis de Pourrières, soit parce qu'il était un

peu moins brutal que ses confrères, soit parce qu'il se laissa

attendrir par l'éclat des beaux yeux de la femme qui venait de lui

adresser la parole, voulut bien lui répondre:

--Oh! le mariage est déjà fait, dit-il d'une voix presque douce. M. le

maire, pour faire honneur aux nouveaux époux, a bien voulu se déranger

pour eux...

Une nuage passa devant les yeux de Silvia.

--A quoi bon se désoler, se dit-elle après un instant de silence, c'est

un fait accompli; mais je me vengerai.

--Dites donc, dit avec un accent provençal très-prononcé, le suisse, qui

avait remarqué le trouble subit de Silvia; on dirait vraiment que vous

êtes fâchée de ce que vous venez d'apprendre?

--Moi! répondit Silvia qui avait recouvré tout son sang-froid, je suis

au contraire charmée de ce que M. le marquis de Pourrières, qui à ce que

l'on dit est un très-charitable gentilhomme, épouse aujourd'hui une

aussi aimable et aussi jolie femme que... Tiens j'ai oublié le nom de

son épouse.

--Madame la comtesse de Neuville, la veuve du fameux général; rien que

ça, dit le suisse en se frottant les mains d'un air de profonde

satisfaction.

--Et savez-vous où doit se faire la cérémonie religieuse?

--A Notre-Dame de Lorette. Oh! ce sera superbe; et si je n'étais pas

forcé de garder l'hôtel où il n'y a personne, j'irais voir cela.

--Eh bien! je vais aller à Notre-Dame de Lorette, et si vous voulez me

promettre de donner à M. Lebrun aussitôt qu'il sera rentré, une lettre

que j'écrirai après la cérémonie, je viendrai vous raconter tout ce qui

se sera passé à l'église.

--Je vous verrais revenir avec infiniment de plaisir ma jolie dame; mais

je ne pourrais, malgré l'envie que j'ai de vous être agréable, vous

rendre le petit service que vous me demandez. M. Lebrun est parti depuis

plus de huit jours pour la terre de M. le marquis, où les nouveaux

mariés doivent aller passer la belle saison; ils partiront aussitôt

après la cérémonie, sans même rentrer à l'hôtel; une mode anglaise.

Silvia ayant obtenu du suisse tout ce qu'elle désirait en obtenir, le

quitta après lui avoir promis de revenir. Le brave homme rentra dans son

logement en se frottant les mains, croyant que l'éclat de sa livrée

neuve avait séduit la jolie femme avec laquelle il venait de

s'entretenir.

A quelques pas de l'hôtel de Pourrières, Silvia monta dans un cabriolet

de place qui la mena à l'église Notre-Dame de Lorette.

--Je tâcherai, se dit-elle plus d'une fois durant le trajet, de faire

une lune rousse de leur lune de miel; et s'il plaît au diable, je

réussirai.

Nos lecteurs savent le reste.

IV.--Le château de Pourrières.

Le soleil vient de se lever, la rosée brille encore en perles

étincelantes sur les feuilles des arbres séculaires du parc de

Pourrières. Roman se promène en sifflotant le long de la barrière

naturelle, que forme au parc du château de Pourrières le ravin dans

lequel le malheureux Ambroise a trouvé la mort.

Roman n'a plus cette physionomie pleine et colorée que nous lui

connaissons. Les lignes jadis pures de son visage, sont tourmentées; ses

joues pendantes, sont pâles; de nombreuses rides sillonnent son front;

ce ne sont pas les remords qui ont causé de tels ravages; mais bien le

jeu et l'ivrognerie; car ses yeux ont conservé leur expression ordinaire

d'insouciance, et ses lèvres, qui se relèvent un peu à chaque

commissure, n'ont pas perdu leur expression sardonique.

Roman se promenait depuis quelques minutes seulement, lorsqu'il vit

Salvador s'avancer vers lui.

Leur conversation nous apprendra quel motif les réunissait de si grand

matin dans cette partie reculée du parc.

Roman fit quelques pas au-devant de son ami, il lui présenta sa main que

Salvador refusa de serrer dans les siennes.

--A ton aise, dit-il, à ton aise.

Et il recommença sa promenade.

Les yeux bleus de Salvador lançaient des éclairs, sa démarche était

brusque et saccadée; il était facile de voir qu'il était en proie à une

violente colère, colère longtemps contenue et qui allait enfin éclater.

--Voyons, lui dit Roman, est-ce seulement pour me faire assister au

lever de l'aurore, spectacle chéri de tous les hommes vertueux, s'il

faut en croire la chanson de défunt M. Bouilly, que tu m'as prié de me

trouver ce matin dans cette partie isolée du parc?

--Le moment est mal choisi pour plaisanter, répondit Salvador; ainsi,

fais-moi grâce, je t'en prie, de tes sottes citations, que je ne suis

pas d'humeur à écouter.

--Ah! diable! eh bien! puisqu'il en est ainsi, parlons sérieusement! Que

me veux-tu?

--Je veux que tu me donnes l'explication de la scène scandaleuse qui

s'est passée ici pendant mon absence.

--Et que veux-tu que je te dise! j'avais bu, il faut le croire, quelques

verres de jurançon de trop; je riais dans le salon, avec une des femmes

de ta noble épouse, qui à ce moment est entrée et m'a donné l'ordre de

sortir, d'un ton auquel je n'ai pas été habitué depuis que je suis au

service du marquis de Pourrières. (Roman, pour prononcer ces derniers

mots, donna à sa voix une inflexion sardonique qui n'échappa pas à

Salvador.) Je me suis emporté, et j'ai envoyé madame la marquise à la

promenade, peut-être un peu moins poliment que je ne l'aurais dû, voilà

tout.

--Voilà tout! voilà tout! en vérité je t'admire. Et sais-tu quels sont

les résultats de ta conduite? Ma femme exige, et je vais être forcé de

lui obéir, que je te renvoie à l'instant même.

--Tu diras à ta femme que ce qu'elle exige est impossible; elle criera

peut-être un peu, mais lorsqu'elle sera bien convaincue que ses cris

sont inutiles, elle prendra son parti et ne pensera plus à rien.

Salvador ne répondit pas à ce petit discours que son ami avait prononcé

du ton le plus leste et le plus dégagé qu'il soit possible d'imaginer;

il continua à se promener à grands pas. Roman, que son obésité empêchait

de le suivre, s'était assis sur un tronc d'arbre et attendait patiemment

qu'il voulût bien revenir près de lui.

--Il le faut, se disait Salvador en continuant sa promenade à pas

précipités; il le faut absolument; car, maintenant, il ne changera pas;

mais quels moyens employer!

Il revint près de Roman:

--Ecoute, lui dit-il, tu dois comprendre qu'après ce qui s'est passé, il

faut absolument que tu quittes le château?

--Mais je ne demande pas mieux, répondit Roman; donne-moi un peu

d'argent, et je pars aujourd'hui même pour Paris, où tu me retrouveras,

je te le promets, tout à fait corrigé.

--Je le désire; mais je n'y compte pas, reprit Salvador, qui prit dans

son portefeuille trois billets de mille francs qu'il remit à son ami. Ne

les joue pas, ajouta-t-il; car, je te donne ma parole, que je ne t'en

donnerai pas d'autres, d'ici à trois mois au moins; tu as maintenant

dissipé plus que la moitié de ce qui te revenait; ainsi, tu n'as plus

rien à exiger.

--C'est bon, c'est bon, sermonneur; je sais que tu es un excellent

garçon, incapable de laisser dans l'embarras ton plus cher ami, si par

hasard il s'y trouvait. Je vais de suite te débarrasser de ma présence

qui, je le vois, t'importune en ce moment. Tu es encore sous l'influence

de la lune de miel, mais cela se passera, mon très-cher, cela se

passera.

Roman, après avoir serré la main de Salvador, se dirigea vers l'avenue

du parc qui conduisait au château, en sifflant l'air de la marche des

Tatares, que selon toute apparence, il affectionnait beaucoup.

Nos lecteurs, nous en sommes à peu près certains, ont déjà deviné

quelles étaient les idées qui germaient dans la tête de Salvador, que

Roman vient de laisser seul près le ravin du parc, et qui n'a pas

interrompu l'exercice assez fatigant auquel il se livre depuis déjà

longtemps.

Ils ont deviné que cet homme qui a conquis, grâce à ses crimes et au

hasard qui a toujours favorisé toutes ses entreprises, un nom honorable,

parmi les plus honorables, une position élevée, une fortune

considérable, que cet homme, qui vient d'épouser une femme que les plus

riches et les plus nobles lui envient, veut conserver tout cela; et que,

comme il a vu que s'il laissait vivre auprès de lui un homme dont le jeu

et l'ivrognerie avaient presque annihilé les facultés, cela ne lui était

pas possible; il a pris la résolution de se débarrasser de son complice.

Mais comment se débarrasserait-il de cet homme, que tant de liens

mystérieux attachaient à lui? Voudrait-il consentir à s'expatrier et, en

supposant même qu'il le voulût, son absence assurerait-elle sa

tranquillité? Ne pouvait-il pas, de loin comme de près lui imposer des

lois auxquelles il serait forcé de se soumettre.

De près, Roman était moins à craindre pour Salvador, que de loin; car,

il y avait entre eux une effroyable solidarité; de la sûreté de l'un,

dépendait celle de l'autre; mais l'éloignement rompait cette solidarité,

seule garantie des scélérats entre eux.

Il ne fallait donc pas que Roman s'éloignât; et cependant, Salvador,

bien convaincu que les vices de son ami ou plutôt de son complice, ne

feraient qu'augmenter avec l'âge, était bien déterminé à ne point en

supporter plus longtemps les conséquences.

Salvador s'était déjà dit tout ce qui précède, lorsque sa femme lui

raconta l'odieuse scène qui avait provoquée l'entrevue dans le parc, à

laquelle nous venons d'assister.

Alors, mais seulement alors, Salvador osa envisager la conclusion

nécessaire des pensées dont nous venons d'analyser la substance.

Il se dit, en termes positifs, que la mort de Roman pouvait seule

assurer son bonheur et sa tranquillité, et la mort de Roman fut à

l'instant résolue.

Il n'était resté dans la partie solitaire du parc, où l'avait laissé

celui dont il venait de jurer la mort, que pour chercher à son aise les

moyens de lui arracher la vie sans courir le risque de se compromettre.

Ainsi, cet homme, qui depuis plus de vingt ans était son compagnon de

tous les instants; cet homme, auquel il venait de serrer la main; cet

homme, en un mot, qui lui avait donné et auquel à son tour il avait

donné de nombreuses preuves de dévouement, il l'allait tuer sans

éprouver plus de pitié que l'on en a pour l'animal immonde que l'on est

forcé d'écraser du pied. Il ne faut pas, cher lecteur, que cela vous

étonne; Salvador se disposait à agir comme aurait agi, ou tout au moins

comme aurait désiré agir, tout autre individu placé dans les mêmes

conditions; comme aurait agi Roman lui-même, s'il se fût trouvé à sa

place; tant il est vrai que les sentiments affectueux ne sont

véritables; n'ont de valeur et de durée qu'autant qu'ils sont basés sur

l'estime réciproque de ceux qui les éprouvent.

Nous savons fort bien que cette opinion, que nous émettons comme un fait

positif, pourrait être démentie par une grande quantité d'exemples, et

qu'il serait facile, à ceux de nos lecteurs qui ont compulsé les annales

judiciaires, de nous citer une foule de criminels qui ont donné à leurs

complices de nombreuses preuves d'amitié, qui ont de même sacrifié leur

vie pour sauver la leur; mais quelque nombreux que soient les faits, ils

le sont beaucoup moins, heureusement (c'est à dessein que nous disons

heureusement), que les faits contraires.

Et puis, si l'on veut bien se donner la peine d'examiner avec attention

le caractère des individus qui ont fourni ou qui fourniront à l'avenir

ces exemples, on sera bientôt convaincu qu'au lieu de combattre

l'opinion que nous venons d'émettre, les faits auxquels nous faisons

allusion ne peuvent servir, au contraire, qu'à lui donner une nouvelle

force.

En effet, ou a vu souvent des criminels sacrifier tout, leur liberté,

leur vie même, à un complice pour lequel ils paraissaient éprouver une

vive amitié; mais on a pu, en même temps, remarquer que les individus

qui donnaient ces preuves de dévouement; étaient presque toujours des

hommes tout à fait dépourvus d'intelligence, n'ayant d'une créature

humaine, que l'enveloppe; tandis qu'au contraire, ceux en faveur

desquels ils se sacrifiaient, se faisaient remarquer, soit par la

finesse, soit par la culture de leur esprit.

Si nos lecteurs veulent bien se rappeler que nous leur avons dit déjà

que les malfaiteurs se laissaient très-facilement dominer par ceux

d'entre eux qui possèdent une certaine dose d'intelligence, ils

n'accorderont plus, sans doute, le nom d'amitié au sentiment qui fait

agir les individus dont nous parlons, sentiment irréfléchi, assez

semblable à celui qu'éprouvent les chiens pour leurs maîtres, les bêtes

féroces pour ceux qui sont parvenus à les dompter.

Les vrais mystères de Paris · 第 69 / 99 段