protégé. «Quels que soient les motifs qui puissent me servir d'excuse,
me disait-il dans la première des lettres que vous venez de lire, je ne
puis accuser les hommes de m'avoir injustement condamné, je dois donc,
autant pour être à même de leur prouver, le cas échéant, que je ne suis
pas tout à fait indigne d'indulgence, que pour remercier Dieu de la
bienveillante protection qu'il a bien voulu m'accorder, consacrer à de
bonnes oeuvres, la plus grande partie de ce que je possède. Qui sait ce
que je serais devenu, à quelles fâcheuses extrémités le désespoir et la
misère m'auraient poussé, si vous ne m'aviez tendu une main secourable,
fourni les moyens de passer dans l'Inde et si, plus tard, je n'avais pas
rencontré le généreux sir Lambton! Employez-donc, mon digne ami, la
somme que je vous envoie et toutes celles que par la suite j'espère
pouvoir vous faire parvenir, à secourir des infortunes analogues à la
mienne; ce que vous avez fait pour moi, m'est un sûr garant que vous
comprendrez mes intentions, que je n'ai pas besoin de vous expliquer
davantage.»
--Je me suis, je le crois, continua l'abbé Reuzet, dignement acquitté de
la mission dont mon ami a bien voulu me charger. Je n'ai pas toujours
attendu pour le servir, que les infortunés, qu'il voulait secourir,
s'adressassent à moi; souvent je les ai cherchés, et aujourd'hui s'il ne
possède par les biens de ce monde, il est riche de ses bonnes actions
dont, quoi qu'il arrive, Dieu lui tiendra compte. Grâce à lui, des
infortunés que la misère avait poussés au désespoir, se sont arrêtés sur
la route qui les conduisait à leur perte; des larmes amères, que
l'injustice ou l'erreur des hommes faisaient couler, ont été séchées.
Ah! sir Lambton, malgré les observations que je vous faisais il n'y a
qu'un instant, vous n'avez pas cru devoir renoncer à vos projets; c'est
Dieu, sans doute, qui, touché des prières qui lui sont journellement
adressées par tant d'infortunés, en faveur d'un bienfaiteur inconnu,
vous a affermi dans votre résolution.
--Je veux, monsieur l'abbé Reuzet, m'associer aux bonnes oeuvres de notre
ami; c'est vous dire qu'il sera toujours de ma famille.
Sir Lambton se leva; et après avoir recommandé à l'abbé Reuzet de voir
sa nièce ce jour même, ainsi du reste que cela avait été convenu, il
prit congé du digne prêtre qu'il considérait déjà comme un ami, bien
qu'il ne le connût que depuis quelques instants; mais avant de le
quitter, il remarqua Silvain qui marchait devant lui afin de lui ouvrir
la porte. «C'est sans doute, dit-il à l'abbé Reuzet, le bon serviteur
dont vous venez de me parler, et auquel notre ami Féval a fait une si
furieuse peur lorsqu'il se présenta chez vous en si pitoyable état.»
L'abbé ayant fait un signe affirmatif: «Permettez-moi, ajouta-t-il, de
lui offrir une gratification que sans doute il voudra bien accepter.»
Et, sans attendre une réponse, sir Lambton glissa, dans la main du bon
domestique, plusieurs pièces d'or en lui disant d'aller boire à sa
santé.
L'abbé Reuzet, fidèle à la promesse qu'il avait faite à sir Lambton, se
présenta, dans l'après-dînée de ce même jour, à l'hôtel du riche
gentilhomme Anglais, et fit demander mademoiselle Laure de Beaumont,
qu'il voulait, disait-il, entretenir en particulier. La jeune fille
était seule avec son oncle lorsqu'on lui annonça cette visite.
--Je ne connais pas cet ecclésiastique, lui dit-elle, et je ne sais si
je dois?...
--Je crois que tu peux recevoir ce digne prêtre, lui répondit sir
Lambton; je vais, du reste, vous laisser le champ libre, j'ai quelques
lettres à écrire. Si après l'entretien que tu vas avoir avec monsieur
l'abbé Reuzet, tu veux me parler, tu me trouveras dans mon cabinet.
Sir Lambton quitta le salon et quelques minutes après l'abbé y entra.
Nous ne rapporterons pas l'entretien de Laure de Beaumont et de l'abbé
Reuzet, qui fut à peu près semblable à celui qui avait eu lieu quelques
heures auparavant chez le digne serviteur de Dieu dont nos lecteurs
doivent apprécier le noble caractère.
L'abbé Reuzet raconta à la jeune fille tout ce qu'il avait raconté à sir
Lambton, il lui cacha cependant le motif qui avait fait commettre à
Servigny la faute si sévèrement punie, il crut qu'il était au moins
inutile d'apprendre à cette jeune fille que le coeur de celui qui
peut-être serait son époux, avait jadis battu pour une autre femme;
personne, nous le croyons, ne songera à blâmer le bon abbé de cette
petite restriction qu'il ne se permettait du reste que dans une
excellente intention, et parce qu'il savait, quelque peu expert qu'il
fût en ces matières, que les femmes, lorsqu'elles aiment, sont jalouses,
même du passé de celui auquel elles ont donné leur coeur.
--Monsieur l'abbé, dit Laure lorsque le prêtre eut achevé la confidence
qu'il était venu lui faire, je dois rapporter à mon oncle tout ce que
vous venez de me dire.
Et sans attendre une réponse, elle sortit du salon pour aller retrouver
sir Lambton, qui, ainsi qu'il le lui avait promis, l'attendait dans son
cabinet.
Elle se jeta dans les bras de son oncle, et ses larmes, qu'elle avait
contenues à grand'peine tant qu'avait duré le récit qu'elle venait
d'entendre, se frayèrent un passage et coulèrent avec abondance.
--Calme-toi, lui dit sir Lambton, calme-toi chère enfant, je ne veux
pas, sois en convaincue, te contraindre à épouser mon protégé.
L'abbé Reuzet, afin de laisser à la jeune fille son libre arbitre, ne
lui avait pas dit que la démarche qu'il faisait près d'elle était
autorisée par sir Lambton.
Laure laissa tomber sur son oncle des regards étonnés, et un sourire
semblable à ces rayons de soleil qui brillent quelquefois au milieu de
l'orage, vint éclairer sa physionomie.
--Mais mon oncle, répondit-elle, je ne pleurais que parce que je croyais
qu'après ce que je venais d'apprendre, mon mariage avec monsieur Paul
Féval était devenu impossible.
--Dieu soit loué, il n'en est rien, s'écria sir Lambton qui embrassa sa
nièce avec effusion, Servigny, malgré les malheurs de sa vie, est digne
de moi, digne de toi; tu l'épouseras puisque tu ne crains pas d'associer
ta vie à la sienne, et si Dieu est juste, nous serons tous heureux, car
nous aurons tous fait notre devoir. Essuie tes yeux maintenant, et
allons retrouver au salon le bon abbé Reuzet que tu as, je crois, quitté
bien brusquement.
Tandis que Laure était dans le cabinet de son oncle, Servigny, absent
depuis le matin, était entré dans le salon; en y trouvant son ami, il
avait de suite deviné qu'en ce moment on s'occupait de sa destinée.
L'air soucieux du bon abbé, quelque peu étonné de la brusque disparition
de Laure, ne lui présageait rien de bon.
--Eh bien? dit-il à son ami.
--Ils savent tout, répondit l'abbé Reuzet, sir Lambton a accueilli,
aussi bien qu'il était possible de l'espérer, la confidence que je lui
ai faite...
--Et Laure, s'écria Servigny, vous ne me parlez pas de Laure?...
--Mon ami, rassemblez tout votre courage, je crois, sans cependant en
être sûr, que vous allez en avoir besoin.
Une affreuse pâleur couvrit tout à coup le visage de Servigny, cependant
il répondit d'une voix calme:
--Cela devait être, elle devait me repousser. Oh! je souhaite que celui
qui sera son époux la rende aussi heureuse que j'aurais pu le faire.
L'entrée dans le salon de sir Lambton et de sa nièce, l'empêcha d'en
dire davantage; le gentilhomme alla vers lui et lui prit la main.
--Je sais tout, lui dit-il..... Servigny, embrassez votre femme, ma
nièce veut bien vous accorder sa main.
Servigny croyait rêver, il fallut, pour qu'il se déterminât à embrasser
les joues fraîches et rosées de celle qu'il aimait, que sir Lambton le
poussât vers elle.
Il voulut ensuite se jeter aux genoux de son généreux protecteur et de
la jeune fille, qu'à partir de ce moment il pouvait considérer comme sa
fiancée; mais sir Lambton ne lui en laissa pas le temps:
--Sur mon coeur! sur mon coeur, lui dit-il.
Et comme Servigny ouvrait la bouche pour lui témoigner sa
reconnaissance:
--Le passé est un songe que nous devons tous oublier, continua-t-il, et
le parti le plus sage que nous puissions prendre pour qu'il en soit
ainsi, c'est de ne jamais en parler, entendez-vous, monsieur Paul Féval?
Sir Lambton, ainsi du reste que l'on a pu s'en apercevoir, aimait assez
que ses projets fussent exécutés aussitôt que conçus; aussi dès le
lendemain du jour où se passèrent les événements que nous venons de
rapporter, il fallut que Servigny s'occupât de se procurer toutes les
pièces sans lesquelles il ne pouvait se marier, ce qui ne lui fut pas
très-difficile, malgré l'extrême réserve qu'en raison de sa position il
était forcé de s'imposer.
Des renseignements pris préalablement à Lagny par un homme adroit, et
sur la fidélité duquel il était permis de compter, lui ayant appris que
le bruit de sa condamnation, qui du reste n'avait pas eu de
retentissement, malgré les circonstances assez singulières qui l'avaient
accompagnée, n'était pas venu jusqu'à sa ville natale; il prit son
courage à deux mains et se transporta à Lagny, et après qu'il se fut
fait reconnaître, il obtint sans difficulté toutes les pièces qui lui
étaient nécessaires, c'est-à-dire son acte de naissance, ceux de ses
père et mère, etc., etc.
Dès que Servigny se fut procuré ces diverses pièces, sir Lambton,
Servigny et Laure allèrent à....., où ils devaient rester jusqu'à la
conclusion du mariage.
Sir Lambton avait voulu que le mariage se fît à la campagne, afin
d'éviter les commentaires de la société parisienne, promptement,
secrètement, sans prévenir personne, et ce n'avait été qu'à force
d'instances que Laure avait obtenu la permission de prévenir son amie,
qui lui répondit qu'elle faisait les voeux les plus ardents pour son
bonheur, et qu'elle espérait, de son côté, lui apprendre sous peu de
temps une nouvelle qui l'étonnerait beaucoup.
Laure se doutait bien de ce que serait la nouvelle que son amie comptait
lui apprendre plus tard; elle avait plusieurs fois rencontré chez elle
le marquis de Pourrières, et déjà l'on disait dans le monde que la
comtesse de Neuville attendait avec une certaine impatience la fin de
l'année consacrée. Pressée qu'elle était de serrer de nouveau les liens
de l'hyménée, cela du reste n'étonnait personne, on trouvait tout
naturel que Lucie, mariée fort jeune à un homme beaucoup plus âgé
qu'elle, et auquel elle n'avait pu par conséquent accorder qu'une
affection en quelque sorte filiale, épousât, puisque le sort avait voulu
qu'elle redevînt libre, un homme qu'elle pourrait aimer d'amour, et qui,
du reste, paraissait à tout le monde tout à fait digne de la posséder.
Laure était la seule qui ne partageât pas l'avis de tout le monde; elle
n'avait pu vaincre l'antipathie que lui inspirait le marquis de
Pourrières; c'était en vain qu'elle se disait que cet homme, très-joli
cavalier du reste, possédait, en réalité, toutes les qualités qui
pouvaient assurer le bonheur de la femme qui le choisissait pour époux;
elle ne voyait pas, sans éprouver un vif sentiment de peine, son amie
déterminée à lui accorder sa main; elle était gênée, contrainte,
lorsqu'elle se trouvait près de lui, aussi n'allait-elle chez Lucie que
beaucoup moins souvent qu'elle ne l'aurait fait si elle n'avait pas eu
la crainte de l'y rencontrer.
Aucuns événements qui méritent la peine d'être rapportés ne précédèrent
le mariage de Laure et de Servigny, qui, ainsi que nous l'avons vu, fut
célébré à....., et consacré par le bon abbé Reuzet, qui avait voulu
donner aux jeunes époux cette preuve de la vive amitié qu'il leur
portait. Personne n'avait été invité à assister à la cérémonie
religieuse, on s'était borné à envoyer la veille des lettres de faire
part.
Trois mois plus tard, celui de Lucie de Neuville et du marquis de
Pourrières fut, ainsi que nous le savons déjà, célébré avec pompe à
l'église Notre-Dame de Lorette. Toute l'élite de la société parisienne
avait été conviée à cette cérémonie. Lucie, qui regrettait beaucoup que
son amie, en ce moment à Florence, ne fût pas près d'elle à cet instant
solennel, fut conduite à l'autel par le vieux chevalier de Saint-Louis,
que nous avons rencontré chez la marquise de Villerbanne; ce digne
homme, qui pendant l'émigration avait été l'ami intime du vieux marquis
de Pourrières, voyait avec plaisir son fils épouser une femme à
laquelle, parce qu'il savait apprécier les brillantes qualités de son
coeur et de son esprit, il avait voué une affection vraiment paternelle.
III.--Un coup d'oeil en arrière.
--Où me conduisez-vous, dit Silvia lorsque le cheval eut fait quelques
pas.
--Oh! parbleu, chez moi, répondit le vicomte de Lussan, où vous resterez
jusqu'à ce que je vous aie trouvé un logement convenable.
Silvia ne répondit pas de suite, ce ne fut qu'après avoir réfléchi
quelques instants, qu'elle dit au vicomte qu'elle préférait être menée
dans un hôtel garni.
--Mais vous ne pouvez vous présenter nulle part faite comme vous l'êtes
en ce moment, s'écria de Lussan.
--Je le sais bien, dit Silvia, mais il y a moyen de s'arranger; vous
allez d'abord me conduire dans un hôtel garni modeste, où vous arrêterez
et payerez pour moi une petite chambre, un cabinet même, cela sera plus
conforme à l'état présent de ma toilette, vous irez ensuite m'acheter
tout ce qui m'est nécessaire et lorsque je serai convenablement vêtue,
vous me conduirez soit à l'hôtel de Londres, soit à celui des Princes,
où je resterai jusqu'à ce que ma maison soit remontée.
Le vicomte de Lussan se conforma aux désirs de Silvia; et comme à Paris
il est facile de se procurer tout ce qu'on désire lorsque l'on ne ménage
pas l'argent, quelques jours après, la marquise de Roselly, complétement
équipée, était installée dans un des plus luxueux appartements de
l'hôtel des Princes et recevait les hommages des princes russes, des
lords anglais et des barons allemands, locataires ordinaires de cet
hôtel.
Le lendemain matin, le vicomte de Lussan vint rendre visite à la
marquise de Roselly, Silvia pria l'ami de Salvador de déjeuner avec
elle, mais elle eut l'air de ne pas comprendre les questions détournées
du vicomte de Lussan qui, nous devons le dire, aurait été bien aise de
savoir ce qui lui était arrivé depuis sa disparition et qui cependant
fut forcé de se retirer aussi ignorant qu'il l'était lorsqu'il était
venu.
Quelques lignes nous suffiront pour apprendre à nos lecteurs ce qui
était arrivé à Silvia du moment où elle fut frappée par Beppo sur le
pont au Change, jusqu'à celui où nous sommes arrivés.
La blessure qui lui avait été faite, était excessivement grave, et après
l'avoir examinée, les médecins entre les mains desquels elle fut d'abord
remise, déclarèrent qu'elle était mortelle et que rien ne pouvait la
sauver; mais le docteur Mathéo chef du service dans lequel elle avait
été placée, et qui l'examina à son tour le lendemain matin, ne fut pas
de cet avis, et ne craignit pas d'assurer qu'il était encore possible de
la guérir; il prescrivit en conséquence tout ce que suivant lui il y
avait à faire, et comme tous ceux qui étaient placés sous ses ordres
respectaient autant sa science que son caractère, ses prescriptions
furent si ponctuellement exécutées, qu'au bout de quelques jours l'état
de la malade s'était sensiblement amélioré et qu'enfin il fut notoire
pour tout le monde qu'elle ne perdrait pas la vie.
Mais si Silvia ne devait pas perdre la vie, elle était menacée de
conserver jusqu'à la fin de ses jours une infirmité qui devait la lui
rendre bien cruelle. La frayeur qu'elle avait éprouvée au moment où elle
avait rencontré Beppo, les souffrances qu'elle venait de supporter, la
cruelle incertitude dans laquelle elle se trouvait plongée, toutes ces
causes réunies avaient si fortement agi sur son système nerveux,
tellement ébranlé son organisme qu'elle avait perdu l'usage de la
parole.
De semblables phénomènes, quelque extraordinaires qu'ils puissent
paraître, sont beaucoup moins rares qu'on ne le pense généralement dans
des cas pareils, et malheureusement la science est encore forcée de se
borner à les constater, impuissante qu'elle est à y apporter quelque
remède; on a seulement remarqué que des causes ayant quelque analogie
avec celles qui les avaient fait naître, pouvaient les faire
disparaître.
Silvia avait donc perdu l'usage de la parole, et les médecins qu'elle ne
pouvait interroger que par signes, et que sa merveilleuse beauté
intéressait vivement, ne pouvaient que l'engager à se résigner.
Elle avait été pendant près de trois mois entre la vie et la mort, dans
un état complet de prostration, en un mot tout à fait hors d'état de
répondre aux nombreuses questions qu'on lui avait adressées. Voyant
qu'il était impossible de lui arracher des renseignements de nature à
mettre sur les traces de son assassin, qui, jusqu'à ce moment avait su
échapper à toutes les recherches; la police, forcée d'obéir à la
médecine, avait consenti d'abord à la laisser en repos; mais lorsqu'elle
fut convalescente, elle revint s'installer à son chevet et recommença
ses interrogations.
La médecine avait prévenu la police que celle qu'elle voulait interroger
était muette; mais cela ne découragea pas la noble dame, qui demanda à
Silvia si elle savait écrire.
Celle-ci qui s'était tracé une règle de conduite dont elle ne voulait
pas se départir, répondit par signes qu'elle ne comprenait pas.
--Vous ne comprenez pas le français? lui dit l'espèce de magistrat
chargé de l'interroger, de quel pays êtes-vous?
Silvia regarda celui qui parlait ainsi, puis elle lui tourna le dos.
Elle regretta beaucoup en ce moment de ne pouvoir dire à ce brave homme
qu'elle le priait de faire venir un interprète, attendu qu'elle était
muette et qu'elle ne comprenait que l'italien, ce que probablement il
aurait fait sans y entendre malice.
L'irrévérence de Silvia le choqua, bien qu'il ne sût à quoi l'attribuer.
Cependant après s'être gratté le front pendant quelques minutes, il se
dit que c'était peut-être parce qu'elle ne comprenait point le français
qu'elle ne lui répondait pas, et comme il était le plus fort polyglotte
de la rue de Jérusalem, il lui adressa la parole en allemand.
Silvia ne fit pas le plus léger mouvement.
En anglais.
En espagnol.
En patois flamand.
Même silence.
Le pauvre homme était au bout de son rouleau, il se rappela heureusement
quelques mots italiens, qu'il se hâta de prononcer.
Silvia se retourna et lui fit entendre par signes qu'elle comprenait
parfaitement.
--Elle parle italien! s'écria le brave homme enthousiasmé, elle parle
italien! J'étais bien sûr que nous finirions par nous comprendre,
continua-t-il en s'adressant à ceux qui entouraient le lit de la malade.
--Vous voulez dire, lui fit observer un de ses estafiers, qu'elle
comprend l'italien? Vous n'avez sans doute pas oublié qu'elle est
muette?
--C'est vrai, elle est muette, je l'avais oublié. Mais c'est égal, il y
a encore moyen de s'entendre. Savez-vous écrire? dit-il à Silvia.
La malade fit un signe négatif.
--Elle ne sait pas écrire; c'est désagréable. Connaissez-vous l'homme
qui vous a frappé?
Nouveau signe négatif.
--Ah!...
--Si signora Italiana?
Signe affirmatif.
--Di Roma?
Signe négatif.
--Di Firenze?
Signe négatif.
--Di Livorno?
Signe affirmatif.
--Savez-vous lire?
Signe négatif.
--Elle ne sait ni lire ni écrire, et elle est muette! s'écrie le
magistrat d'un air à la fois désespéré et découragé, nous ne pourrons
jamais savoir ni son nom, ni ce qu'elle était venue faire en France, ni
pourquoi elle était vêtue d'un costume d'homme... C'est à en perdre la
tête!
Le magistrat aurait peut-être prolongé plus longtemps cet interrogatoire
qui ne lui apprenait rien de ce qu'il voulait savoir; mais le médecin
lui ayant fait observer que la malade paraissait très-fatiguée, il
voulut bien se retirer.
Des scènes à peu près semblables à celle que nous venons de rapporter se
renouvelèrent à divers intervalles. Silvia continua d'affirmer qu'elle
était de Livourne, qu'elle ne connaissait pas l'homme qui l'avait
frappée. Ce furent du reste les seules choses qu'il fut possible de lui
arracher à toutes les demandes conjecturales qu'on lui adressait sur les
causes de son voyage en France et de son déguisement en homme; elle se
bornait à répondre par des signes négatifs, qui désespéraient ses
interrogateurs.
Les motifs qui la faisaient agir ne sont pas difficiles à deviner.
Elle aurait bien voulu pouvoir se venger de Beppo; mais pouvait-elle
sans se compromettre elle-même, dénoncer l'ex-pêcheur? Ne devait-elle
pas craindre que cet homme, dont elle venait d'être mise à même
d'apprécier la sauvage énergie, une fois arrêté, ne cherchât à
l'entraîner avec lui dans l'abîme? ce qui lui serait facile, s'il se
déterminait à raconter aux magistrats ce qu'il savait de sa vie, et puis
une fois que dame justice, excessivement curieuse de sa nature, aurait
mis le nez dans ses affaires, il était presque certain qu'elle
découvrirait une foule de choses qu'elle voulait absolument laisser
ignorer; ainsi, on pouvait savoir que la noble marquise de Roselly,
ex-première chanteuse du grand théâtre de Marseille, n'était autre que
Désirée-Céleste Comtois, élevée sous un faux nom, à l'institution de la
Légion d'honneur; alors il faudrait dire adieu (et c'était le moindre
des malheurs qu'elle devait craindre), à la position qu'elle avait
occupée dans le monde et qu'elle espérait bien reconquérir. On pouvait
savoir qu'elle avait beaucoup connu à Marseille le juif Josué, si
misérablement assassiné à Paris, et de conjectures en conjectures,
d'investigations en investigations, découvrir que c'était en sortant de
chez elle qu'il avait été assassiné; et de cette découverte, à celle de
la vérité, il n'y avait pas loin; tandis qu'avec le système qu'elle
avait adopté, elle n'avait absolument rien à craindre. Lorsque après
l'avoir bien interrogée, on serait enfin convaincu qu'il était
impossible de percer le voile dont le hasard et non sa volonté
paraissait vouloir envelopper sa destinée, comme en définitive on
n'avait rien à lui reprocher, comme on ne pouvait lui faire un crime du
coup de poignard qu'elle avait reçu, il était probable qu'on la
laisserait libre de porter ses pas où elle le désirerait. Il ne
s'agissait donc que de prendre patience, et Silvia était une de ces
créatures qui, bien persuadées que le temps est un grand maître, savent
se dire à propos: que tout vient à point à qui sait attendre et qui
agissent en conséquence.
Ce que nous venons de dire, nous dispense d'expliquer à nos lecteurs les
raisons à peu près semblables qui l'empêchèrent d'écrire à Salvador ce
qui lui était arrivé.
Lorsque Silvia fut tout à fait rétablie, l'autorité, qui n'avait pas
encore perdu l'espoir d'en obtenir quelques curieuses révélations, la
fit enlever de l'hospice où elle avait été consignée et transporter
dans une prison. Comme elle avait compris que le meilleur moyen,
d'intéresser à elle ceux de qui dépendait son sort, était de se
soumettre sans murmurer à toutes leurs volontés; elle se borna,
lorsqu'on lui annonça cette nouvelle, à croiser ses mains sur sa
poitrine et à lever les yeux vers le ciel, en signe de résignation.
Pendant près de cinq mois, qu'elle passa en prison avant d'être rendue à
la liberté, elle ne se démentit pas un seul instant; elle travaillait
avec ardeur et sa douceur était inaltérable. Enfin, elle manoeuvra si
bien, qu'elle intéressa l'aumônier de la prison, qui fit d'actives
démarches afin de lui faire rendre la liberté.
Ces démarches allaient être couronnées de succès et Silvia attendait
chaque jour l'ordre de sa mise en liberté, lorsqu'il lui arriva un
événement heureux pour elle, bien qu'il prolongeât sa captivité de
quelques jours et qu'il mit ses jours en danger.
Elle était à la fois si belle et si douce; il y avait tant de
distinction dans ses manières, que le directeur de la prison n'avait pas
voulu qu'elle fût confondue avec les autres prisonnières. A cet effet,
il lui avait assigné une cellule isolée qui faisait partie d'un petit
bâtiment dans lequel on serrait le bois destiné au chauffage de la
prison; elle était chaque soir enfermée dans cette cellule que l'on
ouvrait le matin afin de lui laisser la faculté de se promener par toute
la maison, tant que durait la journée.