--Oui, sir Lambton, voilà ce que faisait, ce que fait encore votre

protégé. «Quels que soient les motifs qui puissent me servir d'excuse,

me disait-il dans la première des lettres que vous venez de lire, je ne

puis accuser les hommes de m'avoir injustement condamné, je dois donc,

autant pour être à même de leur prouver, le cas échéant, que je ne suis

pas tout à fait indigne d'indulgence, que pour remercier Dieu de la

bienveillante protection qu'il a bien voulu m'accorder, consacrer à de

bonnes oeuvres, la plus grande partie de ce que je possède. Qui sait ce

que je serais devenu, à quelles fâcheuses extrémités le désespoir et la

misère m'auraient poussé, si vous ne m'aviez tendu une main secourable,

fourni les moyens de passer dans l'Inde et si, plus tard, je n'avais pas

rencontré le généreux sir Lambton! Employez-donc, mon digne ami, la

somme que je vous envoie et toutes celles que par la suite j'espère

pouvoir vous faire parvenir, à secourir des infortunes analogues à la

mienne; ce que vous avez fait pour moi, m'est un sûr garant que vous

comprendrez mes intentions, que je n'ai pas besoin de vous expliquer

davantage.»

--Je me suis, je le crois, continua l'abbé Reuzet, dignement acquitté de

la mission dont mon ami a bien voulu me charger. Je n'ai pas toujours

attendu pour le servir, que les infortunés, qu'il voulait secourir,

s'adressassent à moi; souvent je les ai cherchés, et aujourd'hui s'il ne

possède par les biens de ce monde, il est riche de ses bonnes actions

dont, quoi qu'il arrive, Dieu lui tiendra compte. Grâce à lui, des

infortunés que la misère avait poussés au désespoir, se sont arrêtés sur

la route qui les conduisait à leur perte; des larmes amères, que

l'injustice ou l'erreur des hommes faisaient couler, ont été séchées.

Ah! sir Lambton, malgré les observations que je vous faisais il n'y a

qu'un instant, vous n'avez pas cru devoir renoncer à vos projets; c'est

Dieu, sans doute, qui, touché des prières qui lui sont journellement

adressées par tant d'infortunés, en faveur d'un bienfaiteur inconnu,

vous a affermi dans votre résolution.

--Je veux, monsieur l'abbé Reuzet, m'associer aux bonnes oeuvres de notre

ami; c'est vous dire qu'il sera toujours de ma famille.

Sir Lambton se leva; et après avoir recommandé à l'abbé Reuzet de voir

sa nièce ce jour même, ainsi du reste que cela avait été convenu, il

prit congé du digne prêtre qu'il considérait déjà comme un ami, bien

qu'il ne le connût que depuis quelques instants; mais avant de le

quitter, il remarqua Silvain qui marchait devant lui afin de lui ouvrir

la porte. «C'est sans doute, dit-il à l'abbé Reuzet, le bon serviteur

dont vous venez de me parler, et auquel notre ami Féval a fait une si

furieuse peur lorsqu'il se présenta chez vous en si pitoyable état.»

L'abbé ayant fait un signe affirmatif: «Permettez-moi, ajouta-t-il, de

lui offrir une gratification que sans doute il voudra bien accepter.»

Et, sans attendre une réponse, sir Lambton glissa, dans la main du bon

domestique, plusieurs pièces d'or en lui disant d'aller boire à sa

santé.

L'abbé Reuzet, fidèle à la promesse qu'il avait faite à sir Lambton, se

présenta, dans l'après-dînée de ce même jour, à l'hôtel du riche

gentilhomme Anglais, et fit demander mademoiselle Laure de Beaumont,

qu'il voulait, disait-il, entretenir en particulier. La jeune fille

était seule avec son oncle lorsqu'on lui annonça cette visite.

--Je ne connais pas cet ecclésiastique, lui dit-elle, et je ne sais si

je dois?...

--Je crois que tu peux recevoir ce digne prêtre, lui répondit sir

Lambton; je vais, du reste, vous laisser le champ libre, j'ai quelques

lettres à écrire. Si après l'entretien que tu vas avoir avec monsieur

l'abbé Reuzet, tu veux me parler, tu me trouveras dans mon cabinet.

Sir Lambton quitta le salon et quelques minutes après l'abbé y entra.

Nous ne rapporterons pas l'entretien de Laure de Beaumont et de l'abbé

Reuzet, qui fut à peu près semblable à celui qui avait eu lieu quelques

heures auparavant chez le digne serviteur de Dieu dont nos lecteurs

doivent apprécier le noble caractère.

L'abbé Reuzet raconta à la jeune fille tout ce qu'il avait raconté à sir

Lambton, il lui cacha cependant le motif qui avait fait commettre à

Servigny la faute si sévèrement punie, il crut qu'il était au moins

inutile d'apprendre à cette jeune fille que le coeur de celui qui

peut-être serait son époux, avait jadis battu pour une autre femme;

personne, nous le croyons, ne songera à blâmer le bon abbé de cette

petite restriction qu'il ne se permettait du reste que dans une

excellente intention, et parce qu'il savait, quelque peu expert qu'il

fût en ces matières, que les femmes, lorsqu'elles aiment, sont jalouses,

même du passé de celui auquel elles ont donné leur coeur.

--Monsieur l'abbé, dit Laure lorsque le prêtre eut achevé la confidence

qu'il était venu lui faire, je dois rapporter à mon oncle tout ce que

vous venez de me dire.

Et sans attendre une réponse, elle sortit du salon pour aller retrouver

sir Lambton, qui, ainsi qu'il le lui avait promis, l'attendait dans son

cabinet.

Elle se jeta dans les bras de son oncle, et ses larmes, qu'elle avait

contenues à grand'peine tant qu'avait duré le récit qu'elle venait

d'entendre, se frayèrent un passage et coulèrent avec abondance.

--Calme-toi, lui dit sir Lambton, calme-toi chère enfant, je ne veux

pas, sois en convaincue, te contraindre à épouser mon protégé.

L'abbé Reuzet, afin de laisser à la jeune fille son libre arbitre, ne

lui avait pas dit que la démarche qu'il faisait près d'elle était

autorisée par sir Lambton.

Laure laissa tomber sur son oncle des regards étonnés, et un sourire

semblable à ces rayons de soleil qui brillent quelquefois au milieu de

l'orage, vint éclairer sa physionomie.

--Mais mon oncle, répondit-elle, je ne pleurais que parce que je croyais

qu'après ce que je venais d'apprendre, mon mariage avec monsieur Paul

Féval était devenu impossible.

--Dieu soit loué, il n'en est rien, s'écria sir Lambton qui embrassa sa

nièce avec effusion, Servigny, malgré les malheurs de sa vie, est digne

de moi, digne de toi; tu l'épouseras puisque tu ne crains pas d'associer

ta vie à la sienne, et si Dieu est juste, nous serons tous heureux, car

nous aurons tous fait notre devoir. Essuie tes yeux maintenant, et

allons retrouver au salon le bon abbé Reuzet que tu as, je crois, quitté

bien brusquement.

Tandis que Laure était dans le cabinet de son oncle, Servigny, absent

depuis le matin, était entré dans le salon; en y trouvant son ami, il

avait de suite deviné qu'en ce moment on s'occupait de sa destinée.

L'air soucieux du bon abbé, quelque peu étonné de la brusque disparition

de Laure, ne lui présageait rien de bon.

--Eh bien? dit-il à son ami.

--Ils savent tout, répondit l'abbé Reuzet, sir Lambton a accueilli,

aussi bien qu'il était possible de l'espérer, la confidence que je lui

ai faite...

--Et Laure, s'écria Servigny, vous ne me parlez pas de Laure?...

--Mon ami, rassemblez tout votre courage, je crois, sans cependant en

être sûr, que vous allez en avoir besoin.

Une affreuse pâleur couvrit tout à coup le visage de Servigny, cependant

il répondit d'une voix calme:

--Cela devait être, elle devait me repousser. Oh! je souhaite que celui

qui sera son époux la rende aussi heureuse que j'aurais pu le faire.

L'entrée dans le salon de sir Lambton et de sa nièce, l'empêcha d'en

dire davantage; le gentilhomme alla vers lui et lui prit la main.

--Je sais tout, lui dit-il..... Servigny, embrassez votre femme, ma

nièce veut bien vous accorder sa main.

Servigny croyait rêver, il fallut, pour qu'il se déterminât à embrasser

les joues fraîches et rosées de celle qu'il aimait, que sir Lambton le

poussât vers elle.

Il voulut ensuite se jeter aux genoux de son généreux protecteur et de

la jeune fille, qu'à partir de ce moment il pouvait considérer comme sa

fiancée; mais sir Lambton ne lui en laissa pas le temps:

--Sur mon coeur! sur mon coeur, lui dit-il.

Et comme Servigny ouvrait la bouche pour lui témoigner sa

reconnaissance:

--Le passé est un songe que nous devons tous oublier, continua-t-il, et

le parti le plus sage que nous puissions prendre pour qu'il en soit

ainsi, c'est de ne jamais en parler, entendez-vous, monsieur Paul Féval?

Sir Lambton, ainsi du reste que l'on a pu s'en apercevoir, aimait assez

que ses projets fussent exécutés aussitôt que conçus; aussi dès le

lendemain du jour où se passèrent les événements que nous venons de

rapporter, il fallut que Servigny s'occupât de se procurer toutes les

pièces sans lesquelles il ne pouvait se marier, ce qui ne lui fut pas

très-difficile, malgré l'extrême réserve qu'en raison de sa position il

était forcé de s'imposer.

Des renseignements pris préalablement à Lagny par un homme adroit, et

sur la fidélité duquel il était permis de compter, lui ayant appris que

le bruit de sa condamnation, qui du reste n'avait pas eu de

retentissement, malgré les circonstances assez singulières qui l'avaient

accompagnée, n'était pas venu jusqu'à sa ville natale; il prit son

courage à deux mains et se transporta à Lagny, et après qu'il se fut

fait reconnaître, il obtint sans difficulté toutes les pièces qui lui

étaient nécessaires, c'est-à-dire son acte de naissance, ceux de ses

père et mère, etc., etc.

Dès que Servigny se fut procuré ces diverses pièces, sir Lambton,

Servigny et Laure allèrent à....., où ils devaient rester jusqu'à la

conclusion du mariage.

Sir Lambton avait voulu que le mariage se fît à la campagne, afin

d'éviter les commentaires de la société parisienne, promptement,

secrètement, sans prévenir personne, et ce n'avait été qu'à force

d'instances que Laure avait obtenu la permission de prévenir son amie,

qui lui répondit qu'elle faisait les voeux les plus ardents pour son

bonheur, et qu'elle espérait, de son côté, lui apprendre sous peu de

temps une nouvelle qui l'étonnerait beaucoup.

Laure se doutait bien de ce que serait la nouvelle que son amie comptait

lui apprendre plus tard; elle avait plusieurs fois rencontré chez elle

le marquis de Pourrières, et déjà l'on disait dans le monde que la

comtesse de Neuville attendait avec une certaine impatience la fin de

l'année consacrée. Pressée qu'elle était de serrer de nouveau les liens

de l'hyménée, cela du reste n'étonnait personne, on trouvait tout

naturel que Lucie, mariée fort jeune à un homme beaucoup plus âgé

qu'elle, et auquel elle n'avait pu par conséquent accorder qu'une

affection en quelque sorte filiale, épousât, puisque le sort avait voulu

qu'elle redevînt libre, un homme qu'elle pourrait aimer d'amour, et qui,

du reste, paraissait à tout le monde tout à fait digne de la posséder.

Laure était la seule qui ne partageât pas l'avis de tout le monde; elle

n'avait pu vaincre l'antipathie que lui inspirait le marquis de

Pourrières; c'était en vain qu'elle se disait que cet homme, très-joli

cavalier du reste, possédait, en réalité, toutes les qualités qui

pouvaient assurer le bonheur de la femme qui le choisissait pour époux;

elle ne voyait pas, sans éprouver un vif sentiment de peine, son amie

déterminée à lui accorder sa main; elle était gênée, contrainte,

lorsqu'elle se trouvait près de lui, aussi n'allait-elle chez Lucie que

beaucoup moins souvent qu'elle ne l'aurait fait si elle n'avait pas eu

la crainte de l'y rencontrer.

Aucuns événements qui méritent la peine d'être rapportés ne précédèrent

le mariage de Laure et de Servigny, qui, ainsi que nous l'avons vu, fut

célébré à....., et consacré par le bon abbé Reuzet, qui avait voulu

donner aux jeunes époux cette preuve de la vive amitié qu'il leur

portait. Personne n'avait été invité à assister à la cérémonie

religieuse, on s'était borné à envoyer la veille des lettres de faire

part.

Trois mois plus tard, celui de Lucie de Neuville et du marquis de

Pourrières fut, ainsi que nous le savons déjà, célébré avec pompe à

l'église Notre-Dame de Lorette. Toute l'élite de la société parisienne

avait été conviée à cette cérémonie. Lucie, qui regrettait beaucoup que

son amie, en ce moment à Florence, ne fût pas près d'elle à cet instant

solennel, fut conduite à l'autel par le vieux chevalier de Saint-Louis,

que nous avons rencontré chez la marquise de Villerbanne; ce digne

homme, qui pendant l'émigration avait été l'ami intime du vieux marquis

de Pourrières, voyait avec plaisir son fils épouser une femme à

laquelle, parce qu'il savait apprécier les brillantes qualités de son

coeur et de son esprit, il avait voué une affection vraiment paternelle.

III.--Un coup d'oeil en arrière.

--Où me conduisez-vous, dit Silvia lorsque le cheval eut fait quelques

pas.

--Oh! parbleu, chez moi, répondit le vicomte de Lussan, où vous resterez

jusqu'à ce que je vous aie trouvé un logement convenable.

Silvia ne répondit pas de suite, ce ne fut qu'après avoir réfléchi

quelques instants, qu'elle dit au vicomte qu'elle préférait être menée

dans un hôtel garni.

--Mais vous ne pouvez vous présenter nulle part faite comme vous l'êtes

en ce moment, s'écria de Lussan.

--Je le sais bien, dit Silvia, mais il y a moyen de s'arranger; vous

allez d'abord me conduire dans un hôtel garni modeste, où vous arrêterez

et payerez pour moi une petite chambre, un cabinet même, cela sera plus

conforme à l'état présent de ma toilette, vous irez ensuite m'acheter

tout ce qui m'est nécessaire et lorsque je serai convenablement vêtue,

vous me conduirez soit à l'hôtel de Londres, soit à celui des Princes,

où je resterai jusqu'à ce que ma maison soit remontée.

Le vicomte de Lussan se conforma aux désirs de Silvia; et comme à Paris

il est facile de se procurer tout ce qu'on désire lorsque l'on ne ménage

pas l'argent, quelques jours après, la marquise de Roselly, complétement

équipée, était installée dans un des plus luxueux appartements de

l'hôtel des Princes et recevait les hommages des princes russes, des

lords anglais et des barons allemands, locataires ordinaires de cet

hôtel.

Le lendemain matin, le vicomte de Lussan vint rendre visite à la

marquise de Roselly, Silvia pria l'ami de Salvador de déjeuner avec

elle, mais elle eut l'air de ne pas comprendre les questions détournées

du vicomte de Lussan qui, nous devons le dire, aurait été bien aise de

savoir ce qui lui était arrivé depuis sa disparition et qui cependant

fut forcé de se retirer aussi ignorant qu'il l'était lorsqu'il était

venu.

Quelques lignes nous suffiront pour apprendre à nos lecteurs ce qui

était arrivé à Silvia du moment où elle fut frappée par Beppo sur le

pont au Change, jusqu'à celui où nous sommes arrivés.

La blessure qui lui avait été faite, était excessivement grave, et après

l'avoir examinée, les médecins entre les mains desquels elle fut d'abord

remise, déclarèrent qu'elle était mortelle et que rien ne pouvait la

sauver; mais le docteur Mathéo chef du service dans lequel elle avait

été placée, et qui l'examina à son tour le lendemain matin, ne fut pas

de cet avis, et ne craignit pas d'assurer qu'il était encore possible de

la guérir; il prescrivit en conséquence tout ce que suivant lui il y

avait à faire, et comme tous ceux qui étaient placés sous ses ordres

respectaient autant sa science que son caractère, ses prescriptions

furent si ponctuellement exécutées, qu'au bout de quelques jours l'état

de la malade s'était sensiblement amélioré et qu'enfin il fut notoire

pour tout le monde qu'elle ne perdrait pas la vie.

Mais si Silvia ne devait pas perdre la vie, elle était menacée de

conserver jusqu'à la fin de ses jours une infirmité qui devait la lui

rendre bien cruelle. La frayeur qu'elle avait éprouvée au moment où elle

avait rencontré Beppo, les souffrances qu'elle venait de supporter, la

cruelle incertitude dans laquelle elle se trouvait plongée, toutes ces

causes réunies avaient si fortement agi sur son système nerveux,

tellement ébranlé son organisme qu'elle avait perdu l'usage de la

parole.

De semblables phénomènes, quelque extraordinaires qu'ils puissent

paraître, sont beaucoup moins rares qu'on ne le pense généralement dans

des cas pareils, et malheureusement la science est encore forcée de se

borner à les constater, impuissante qu'elle est à y apporter quelque

remède; on a seulement remarqué que des causes ayant quelque analogie

avec celles qui les avaient fait naître, pouvaient les faire

disparaître.

Silvia avait donc perdu l'usage de la parole, et les médecins qu'elle ne

pouvait interroger que par signes, et que sa merveilleuse beauté

intéressait vivement, ne pouvaient que l'engager à se résigner.

Elle avait été pendant près de trois mois entre la vie et la mort, dans

un état complet de prostration, en un mot tout à fait hors d'état de

répondre aux nombreuses questions qu'on lui avait adressées. Voyant

qu'il était impossible de lui arracher des renseignements de nature à

mettre sur les traces de son assassin, qui, jusqu'à ce moment avait su

échapper à toutes les recherches; la police, forcée d'obéir à la

médecine, avait consenti d'abord à la laisser en repos; mais lorsqu'elle

fut convalescente, elle revint s'installer à son chevet et recommença

ses interrogations.

La médecine avait prévenu la police que celle qu'elle voulait interroger

était muette; mais cela ne découragea pas la noble dame, qui demanda à

Silvia si elle savait écrire.

Celle-ci qui s'était tracé une règle de conduite dont elle ne voulait

pas se départir, répondit par signes qu'elle ne comprenait pas.

--Vous ne comprenez pas le français? lui dit l'espèce de magistrat

chargé de l'interroger, de quel pays êtes-vous?

Silvia regarda celui qui parlait ainsi, puis elle lui tourna le dos.

Elle regretta beaucoup en ce moment de ne pouvoir dire à ce brave homme

qu'elle le priait de faire venir un interprète, attendu qu'elle était

muette et qu'elle ne comprenait que l'italien, ce que probablement il

aurait fait sans y entendre malice.

L'irrévérence de Silvia le choqua, bien qu'il ne sût à quoi l'attribuer.

Cependant après s'être gratté le front pendant quelques minutes, il se

dit que c'était peut-être parce qu'elle ne comprenait point le français

qu'elle ne lui répondait pas, et comme il était le plus fort polyglotte

de la rue de Jérusalem, il lui adressa la parole en allemand.

Silvia ne fit pas le plus léger mouvement.

En anglais.

En espagnol.

En patois flamand.

Même silence.

Le pauvre homme était au bout de son rouleau, il se rappela heureusement

quelques mots italiens, qu'il se hâta de prononcer.

Silvia se retourna et lui fit entendre par signes qu'elle comprenait

parfaitement.

--Elle parle italien! s'écria le brave homme enthousiasmé, elle parle

italien! J'étais bien sûr que nous finirions par nous comprendre,

continua-t-il en s'adressant à ceux qui entouraient le lit de la malade.

--Vous voulez dire, lui fit observer un de ses estafiers, qu'elle

comprend l'italien? Vous n'avez sans doute pas oublié qu'elle est

muette?

--C'est vrai, elle est muette, je l'avais oublié. Mais c'est égal, il y

a encore moyen de s'entendre. Savez-vous écrire? dit-il à Silvia.

La malade fit un signe négatif.

--Elle ne sait pas écrire; c'est désagréable. Connaissez-vous l'homme

qui vous a frappé?

Nouveau signe négatif.

--Ah!...

--Si signora Italiana?

Signe affirmatif.

--Di Roma?

Signe négatif.

--Di Firenze?

Signe négatif.

--Di Livorno?

Signe affirmatif.

--Savez-vous lire?

Signe négatif.

--Elle ne sait ni lire ni écrire, et elle est muette! s'écrie le

magistrat d'un air à la fois désespéré et découragé, nous ne pourrons

jamais savoir ni son nom, ni ce qu'elle était venue faire en France, ni

pourquoi elle était vêtue d'un costume d'homme... C'est à en perdre la

tête!

Le magistrat aurait peut-être prolongé plus longtemps cet interrogatoire

qui ne lui apprenait rien de ce qu'il voulait savoir; mais le médecin

lui ayant fait observer que la malade paraissait très-fatiguée, il

voulut bien se retirer.

Des scènes à peu près semblables à celle que nous venons de rapporter se

renouvelèrent à divers intervalles. Silvia continua d'affirmer qu'elle

était de Livourne, qu'elle ne connaissait pas l'homme qui l'avait

frappée. Ce furent du reste les seules choses qu'il fut possible de lui

arracher à toutes les demandes conjecturales qu'on lui adressait sur les

causes de son voyage en France et de son déguisement en homme; elle se

bornait à répondre par des signes négatifs, qui désespéraient ses

interrogateurs.

Les motifs qui la faisaient agir ne sont pas difficiles à deviner.

Elle aurait bien voulu pouvoir se venger de Beppo; mais pouvait-elle

sans se compromettre elle-même, dénoncer l'ex-pêcheur? Ne devait-elle

pas craindre que cet homme, dont elle venait d'être mise à même

d'apprécier la sauvage énergie, une fois arrêté, ne cherchât à

l'entraîner avec lui dans l'abîme? ce qui lui serait facile, s'il se

déterminait à raconter aux magistrats ce qu'il savait de sa vie, et puis

une fois que dame justice, excessivement curieuse de sa nature, aurait

mis le nez dans ses affaires, il était presque certain qu'elle

découvrirait une foule de choses qu'elle voulait absolument laisser

ignorer; ainsi, on pouvait savoir que la noble marquise de Roselly,

ex-première chanteuse du grand théâtre de Marseille, n'était autre que

Désirée-Céleste Comtois, élevée sous un faux nom, à l'institution de la

Légion d'honneur; alors il faudrait dire adieu (et c'était le moindre

des malheurs qu'elle devait craindre), à la position qu'elle avait

occupée dans le monde et qu'elle espérait bien reconquérir. On pouvait

savoir qu'elle avait beaucoup connu à Marseille le juif Josué, si

misérablement assassiné à Paris, et de conjectures en conjectures,

d'investigations en investigations, découvrir que c'était en sortant de

chez elle qu'il avait été assassiné; et de cette découverte, à celle de

la vérité, il n'y avait pas loin; tandis qu'avec le système qu'elle

avait adopté, elle n'avait absolument rien à craindre. Lorsque après

l'avoir bien interrogée, on serait enfin convaincu qu'il était

impossible de percer le voile dont le hasard et non sa volonté

paraissait vouloir envelopper sa destinée, comme en définitive on

n'avait rien à lui reprocher, comme on ne pouvait lui faire un crime du

coup de poignard qu'elle avait reçu, il était probable qu'on la

laisserait libre de porter ses pas où elle le désirerait. Il ne

s'agissait donc que de prendre patience, et Silvia était une de ces

créatures qui, bien persuadées que le temps est un grand maître, savent

se dire à propos: que tout vient à point à qui sait attendre et qui

agissent en conséquence.

Ce que nous venons de dire, nous dispense d'expliquer à nos lecteurs les

raisons à peu près semblables qui l'empêchèrent d'écrire à Salvador ce

qui lui était arrivé.

Lorsque Silvia fut tout à fait rétablie, l'autorité, qui n'avait pas

encore perdu l'espoir d'en obtenir quelques curieuses révélations, la

fit enlever de l'hospice où elle avait été consignée et transporter

dans une prison. Comme elle avait compris que le meilleur moyen,

d'intéresser à elle ceux de qui dépendait son sort, était de se

soumettre sans murmurer à toutes leurs volontés; elle se borna,

lorsqu'on lui annonça cette nouvelle, à croiser ses mains sur sa

poitrine et à lever les yeux vers le ciel, en signe de résignation.

Pendant près de cinq mois, qu'elle passa en prison avant d'être rendue à

la liberté, elle ne se démentit pas un seul instant; elle travaillait

avec ardeur et sa douceur était inaltérable. Enfin, elle manoeuvra si

bien, qu'elle intéressa l'aumônier de la prison, qui fit d'actives

démarches afin de lui faire rendre la liberté.

Ces démarches allaient être couronnées de succès et Silvia attendait

chaque jour l'ordre de sa mise en liberté, lorsqu'il lui arriva un

événement heureux pour elle, bien qu'il prolongeât sa captivité de

quelques jours et qu'il mit ses jours en danger.

Elle était à la fois si belle et si douce; il y avait tant de

distinction dans ses manières, que le directeur de la prison n'avait pas

voulu qu'elle fût confondue avec les autres prisonnières. A cet effet,

il lui avait assigné une cellule isolée qui faisait partie d'un petit

bâtiment dans lequel on serrait le bois destiné au chauffage de la

prison; elle était chaque soir enfermée dans cette cellule que l'on

ouvrait le matin afin de lui laisser la faculté de se promener par toute

la maison, tant que durait la journée.

Les vrais mystères de Paris · 第 68 / 99 段