traité[581] destiné à rendre facile aux gens du monde l'exercice de
toutes les pratiques de la religion; s'il revenait ici-bas et qu'on le
conduisit dans l'église Notre-Dame de Lorette, il pourrait facilement
croire, en voyant un semblable temple, que les maximes de son livre sont
généralement adoptées. Nous ne sommes, pour notre part, jamais entré
dans une de nos vieilles basiliques sans nous sentir disposé à élever
notre âme vers notre Créateur; nous ne restons pas froids dans les
modestes temples de nos villages; mois lorsque nous nous trouvons à
Notre-Dame de Lorette, ce qui nous arrive toutes les fois qu'Alexis
Dupont veut bien quitter l'Académie royale de musique pour venir y faire
entendre sa belle voix aux fidèles, nous écoutons très-volontiers le
prédicateur à la mode, nous applaudissons chaleureusement l'artiste
distingué qui chante si bien les hymnes sacrés; mais nous avons beau
nous battre les flancs pour rallumer dans notre coeur quelques étincelles
de ferveur religieuse, cela nous est impossible; c'est qu'en effet,
l'église Notre-Dame de Lorette ressemble plus aux boudoirs des jolies
pécheresses qui habitent le quartier dans lequel elle est située, qu'à
un temple consacré au culte de celui qui est mort sur la croix pour nous
sauver. Rien de mieux peint que cette jolie bonbonnière; mais rien
assurément de moins grandiose, de moins mystérieux, qui parle moins au
coeur et à l'imagination de la grandeur et des mérites du Créateur.
C'est sans doute pour cela que les diverses personnes que la cérémonie
qu'on allait y célébrer y avait attirées, s'abordaient, se saluaient et
causaient avec autant d'abandon que si elles s'étaient rencontrées dans
un salon.
--Eh! bonjour donc, mon cher de Lussan, je suis vraiment charmé de vous
rencontrer.
--Croyez, mon cher de Préval, que j'ai infiniment de plaisir à vous
voir.
Et le vicomte serra affectueusement la main parfaitement gantée que lui
tendit de Préval.
--Je veux bien vous croire, cher vicomte, permettez-moi cependant de
vous faire observer que vous devenez excessivement rare.
--Que voulez-vous, je me range, j'ai envie de faire une fin, d'imiter
mon ami de Pourrières; de me marier.
--Vraiment! eh mais! si vous trouviez ainsi que lui chaussure à votre
pied, vous n'auriez peut-être pas tort.
--J'avais jeté les yeux sur l'aimable amie de la jolie comtesse de
Neuville, et il est probable que je serais parvenu à m'en faire aimer,
si son oncle n'avait pas amené avec lui, des Indes orientales, je ne
sais quel aventurier qui m'a coupé l'herbe sous le pied.
--Voilà qui est fâcheux,
--Oh! je suis, je vous l'assure, parfaitement consolé; une occasion
perdue peut facilement se retrouver.
--Surtout, lorsque comme vous, on possède une foule d'aimables qualités,
une grande fortune et un nom illustre.
--Flatteur, vous savez bien que je ne possède de plus que vous qu'une
seule chose, le nom que m'ont transmis mes aïeux.
--C'est peu de chose.
--Quel blasphème, M. de Préval; mais si vous prisez si peu la noblesse,
pourquoi donc avez-vous accolé au vôtre une particule nobiliaire?
--Eh! que sais-je; pour jeter de la poudre aux yeux des sots.
--Brisons, je vous prie.
--Vous n'avez pas cru, cher vicomte, que je voulais vous offenser?
Le vicomte, visiblement contrarié, fit quelques pas dans l'église avant
de répondre à Préval, qui marchait à ses côtés et qui paraissait désolé
d'avoir pu déplaire à celui qu'il avait pris l'habitude de considérer
comme son maître.
--Les nouveaux mariés se font bien attendre, dit timidement de Préval,
pour donner un autre tour à la conversation.
Le vicomte de Lussan, touché du repentir manifesté par l'humble
contenance de Préval, voulut bien lui répondre:
--C'est bon genre, dit-il, il n'y a que les rois et les porteurs d'eau
qui arrivent à l'heure.
--Il paraît que monsieur le marquis de Pourrières a tout à fait oublié
la jolie marquise de Roselly?
--Je n'en répondrais pas; Silvia est une de ces femmes qui ne s'oublient
pas facilement, n'est-il pas vrai, monsieur de Préval?
--Je vous donne ma parole, que je n'y pense que pour me rappeler que
c'est une femme très-dangereuse.
--Je vous crois. Il paraît que le gaillard qu'elle avait choisi pour se
débarrasser de vous, n'y allait pas de main morte; j'ai raconté cette
histoire au marquis de Pourrières, elle l'a fait beaucoup rire.
--Je suis charmé d'avoir prêté à rire à ce noble personnage; je ne
souhaite pas cependant qu'il retrouve _Céleste Comtois_.
--Eh! pourquoi donc?
--Parce que je suis persuadé que cette femme doit être funeste à tous
ceux qui se trouvent en relations avec elle.
--Vous pourriez bien avoir raison; le père Juste m'a raconté certaine
histoire dont je la suppose l'héroïne!...
--Quelle est donc cette histoire?...
--Vous êtes beaucoup trop curieux, mon cher; allez, si vous désirez la
connaître, prier le père Juste de vous la raconter, peut-être qu'il
voudra bien vous faire ce plaisir.
Le vicomte de Lussan et de Préval, furent à ce moment abordés par un
assez laid vieillard qui portait à sa boutonnière le ruban de la Légion
d'honneur.
--Eh! bonjour, M. de Préval, dit-il au compagnon du vicomte de Lussan,
vous allez, puisque je vous rencontre ici, me dire de qui l'on va
célébrer l'union.
--Quel est ce monsieur? dit à voix basse le vicomte de Lussan à M. de
Préval.
--Monsieur le chevalier Fontaine, le père nominal de la belle marquise
de Roselly, lui répondit son ami.
Et comme le chevalier Fontaine attendait une réponse à la question qu'il
venait de lui adresser:
--Ne savez-vous pas, continua-t-il, que monsieur le marquis de
Pourrières épouse la veuve du général comte de Neuville?
--Une union bien assortie, répondit le chevalier Fontaine, les deux
conjoints sont riches.
Les personnes invitées à la cérémonie, arrivaient à la suite les unes
des autres, de sorte que lorsque les époux et leur amis arrivèrent à
leur tour, l'église était déjà remplie. Le vieux chevalier de
Saint-Louis que nous avons vu déjà chez madame de Villerbanne, donnait
la main à Lucie.
La physionomie de Salvador était resplendissante d'orgueil; il adressa
au vicomte de Lussan, en passant devant lui, un léger signe de tête
protecteur, qui pouvait se traduire ainsi: Vous voyez, mon cher ami, que
je sais surmonter tous les obstacles, et que ce que je veux je
l'obtiens.
--Ouais! se dit le vicomte, est-ce que par hasard mon excellent ami
oublierait déjà que c'est presque à moi qu'il doit ce qu'il obtient
aujourd'hui! Il faudra voir, morbleu! il faudra voir...
Lucie n'était pas triste; et cependant une certaine appréhension pouvait
se lire sur sa jolie figure. Mais, lorsqu'elle jetait ses regards sur
son mari, elle croyait lire tant d'amour dans ses yeux, que les légers
nuages qui couvraient son front se dissipaient aussitôt.
Nous ne rapporterons pas tous les détails de la cérémonie qui consacra
devant Dieu une union déjà contractée devant les hommes. Nos lecteurs
savent ce qu'est une messe de mariage; nous leur dirons seulement que,
comme le marquis de Pourrières avait remis une somme assez considérable
à la fabrique, l'église avait revêtu pour lui ses plus beaux atours;
elle avait étalé au grand jour tous les trésors de la sacristie: les
carreaux de velours à franges d'or, le poêle de satin à franges
d'argent, les chandeliers les plus lourds et les mieux ciselés; elle
avait paré ses chantres de leurs plus belles chapes, son suisse de son
uniforme le plus resplendissant, débarbouillé ses enfants de choeur et
convié le meilleur de ses organistes.
Après la cérémonie, les amis de Lucie et du marquis de Pourrières, parmi
lesquels on pouvait remarquer une foule de personnages distingués,
vinrent adresser leurs félicitations aux jeunes époux et les prier
d'agréer les voeux qu'ils faisaient pour leur bonheur, voeux stériles,
hélas! et qui ne devaient pas être exaucés.
Salvador se conformant à la mode anglaise, adoptée maintenant par
presque tous les gens de bonne compagnie, avait manifesté à sa femme le
désir d'aller aussitôt après son mariage, passer la belle saison dans
ses terres. Lucie n'avait pas cru devoir s'opposer à ce désir qu'elle
avait trouvé tout naturel; de sorte qu'il avait été convenu qu'aussitôt
après la cérémonie religieuse, on partirait pour le château de
Pourrières, où on passerait la lune de miel.
La cérémonie religieuse était terminée et les nouveaux époux allaient
bientôt sortir de la sacristie, lorsqu'une femme d'une beauté
remarquable, mais affreusement pâle et plus que pauvrement vêtue, entra
dans l'église; elle se plaça au premier rang, en ayant soin de se tenir
parmi les personnes qui attendaient, rangées en haie, le long des deux
côtés de la nef, la sortie des nouveaux époux qu'elles voulaient voir
monter en voiture. Lorsque Salvador, qui donnait la main à Lucie, passa
triomphalement près d'elle; elle poussa un léger cri qui lui fit tourner
la tête de son côté, de sorte que ses regards, qui brillaient d'un feu
sombre, rencontrèrent les siens.
Les traits du marquis, lorsqu'il eût vu cette femme, se couvrirent d'une
mortelle pâleur, et vraiment il y avait bien de quoi; elle lui
apparaissait comme le spectre de Banco au _Festin de Macbeth_; et son
trouble fut si évident que Lucie le remarqua et lui demanda ce qu'il
avait? il attribua son trouble et sa pâleur à une indisposition subite
causée par l'émotion et la chaleur, et que le grand air suffirait pour
dissiper; et il se hâta de regagner sa voiture répondant à peine aux
compliments et aux félicitations des nombreux amis qui se pressaient
autour de lui; seulement, lorsque le vicomte de Lussan s'approcha à son
tour, il lui dit quelques mots à voix basse.
Le vicomte de Lussan parut très-étonné, il salua la comtesse et rentra
dans l'église.
Il avait à peine fait quelques pas lorsqu'il fut abordé par de Préval.
--Devinez qui je viens de rencontrer ici? lui dit son ami.
--Eh! le sais-je, répondit le vicomte.
--Eh bien! je viens de me trouver face à face avec la belle Céleste
Comtois, Silvia, marquise de Roselly, comme vous voudrez l'appeler. Oh!
je l'ai bien reconnue, malgré l'extrême pâleur qui couvre son visage et
qui semble annoncer qu'elle vient de supporter une longue maladie, et
les pauvres vêtements dont elle est couverte.
--Où est-elle? dit le vicomte, il faut que je lui parle, il le faut
absolument.
--Ma foi, mon cher ami, je ne puis vous satisfaire, je me suis sauvé
aussitôt que je l'ai vue. Je me suis imaginé qu'elle n'était ici que
pour jouer un mauvais tour à quelqu'un comme ce quelqu'un pourrait être
moi aussi bien qu'un autre, ma foi!... Je puis cependant vous assurer
qu'elle est encore dans l'église.
Le vicomte de Lussan, outré de la poltronnerie de son ami de Préval, le
quitta sans lui répondre, et se mit à explorer l'église en tous sens.
L'église de Notre-Dame de Lorette n'est pas bien grande, et l'oeil peut
sans peine en embrasser toutes les parties; il n'eut donc pas beaucoup
de peine à trouver celle qu'il cherchait.
--Comme je ne me souciais pas de m'exposer à rencontrer quelqu'un dans
ce misérable équipage, lui dit Silvia, je suis restée dans ce coin où je
savais bien que vous finiriez par me découvrir.
--Mais par quel fâcheux hasard, madame la marquise, vous trouvez-vous en
un si pitoyable état, et qu'êtes-vous devenue depuis plus d'une année?
--Oh! c'est toute une histoire qu'il serait beaucoup trop long pour vous
raconter ici; il vous a sans doute prié de vous occuper un peu de moi.
--Sans nul doute; ah! que n'êtes-vous venue quelques jours plus tôt...
--Je suis venue aussitôt que je l'ai pu: ainsi le marquis de Pourrières
est marié?
--Il vous croyait morte, madame la marquise.
--Et il était impatient de se consoler; c'est très-bien, c'est très-bien
en vérité, la femme qu'il vient d'épouser est véritablement fort jolie?
--Eh! madame, si vous aviez été là, il est probable qu'il aurait refusé
Vénus en personne.
--Le croyez-vous?
--J'en suis persuadé; mais vous connaissez le vieux proverbe: les
absents ont tort.
--Le proverbe dit vrai, mais les absents reviennent quelquefois et alors
ils ont raison.
--Je ne vous comprends pas, mais je suis à vos ordres, venez-vous?
--Nous attendrons si vous voulez bien le permettre, quelques instants,
je vois encore dans l'église beaucoup de personnes que je connais.
Le ton sec et tranchant de Silvia avait légèrement indisposé le vicomte
de Lussan; cependant il lui obéit et resta près d'elle, bravant les
regards des curieux qui ne pouvaient concevoir qu'un aussi élégant
personnage se tint ainsi en public avec une femme si misérablement
vêtue, il subissait sans s'en douter l'influence que cette singulière
femme exerçait sur tous ceux qui la connaissaient, cependant il ne lui
parlait pas.
--Vous ne me dites rien, M. le vicomte, dit Silvia après quelques
instants d'un silence qui paraissait l'ennuyer infiniment.
--Je n'ai rien à vous dire, madame, répondit le vicomte, si ce n'est que
maintenant l'église est presque déserte et que nous ferions bien de
profiter de ce moment pour nous retirer.
--Partons donc, M. le vicomte, je suis prête à vous suivre.
Silvia passa son bras sous celui du vicomte qui rougit jusqu'aux yeux,
mais qui n'osa la refuser. Puis il la fit monter dans son cabriolet, se
plaça à côté d'elle et fouetta vigoureusement son cheval, impatient
d'échapper aux regards des quelques curieux retardataires rassemblés à
l'entrée de l'église.
Nous profiterons du temps que doivent passer à Florence Servigny, Laure
et sir Lambton, et à Pourrières, Salvador et Lucie, à laquelle, à notre
regret, il ne nous est plus permis de donner le nom de comtesse de
Neuville, pour apprendre à nos lecteurs les événements qui avaient
précédé les deux unions qu'ils viennent de voir se conclure.
Servigny après avoir quitté l'abbé Reuzet, rentra à l'hôtel de sir
Lambton beaucoup plus calme qu'il ne l'était lorsqu'il en était sorti,
la résolution qu'il venait de prendre avait mis fin à la cruelle
perplexité à laquelle il était en proie, et comme, ainsi qu'il a été
facile de s'en apercevoir par le récit des événements qui précèdent, il
était doué d'une force de caractère remarquable, il en attendait le
résultat avec calme, bien déterminé du reste à l'accepter quel qu'il
fût.
Le lendemain matin après le déjeuner, sir Lambton, ainsi qu'il s'y
attendait, le pria de le suivre dans son cabinet, et lorsqu'ils y furent
seuls, il lui demanda une réponse à la proposition qu'il lui avait faite
la veille.
--Vous avez dû penser, mon généreux protecteur, lui répondit Servigny,
après s'être recueilli quelques instants, que si je n'avais pas accepté
de suite, et avec le plus vif empressement, une proposition aussi
honorable que celle que vous avez bien voulu me faire, mon hésitation
était provoquée par de bien puissants motifs; car je n'ai pas cherché à
vous dissimuler que j'aimais votre nièce de toutes les puissances de mon
âme, et je crois vous avoir donné assez de preuves de l'attachement que
je vous ai voué, pour que vous ne puissiez douter du prix infini que je
dois mettre à votre alliance.
--Mais ces motifs, mon cher Féval, vous devez, si vous avez en moi
quelque confiance, me les faire connaître.
--Je le sais, sir Lambton, mais j'ai pensé que vous voudriez bien
m'épargner la triste nécessité de vous faire des aveux qui vont
peut-être me faire perdre, sinon votre amitié, du moins votre estime. Un
vénérable ecclésiastique attaché à l'église Saint-Roch, M. l'abbé
Reuzet, connaît tous les secrets de ma vie, allez le trouver, mon digne
protecteur, il vous dira tout ce que je regrette de ne pas avoir la
force de vous dire moi-même, et si, ce que je n'ose espérer, après
l'avoir écouté vous daignez seulement me conserver auprès de vous, je
m'estimerai encore trop heureux.
--Je vais aller voir cet ecclésiastique, répondit sir Lambton, que l'air
profondément ému de Servigny avait touché autant qu'il est possible de
l'être, je ne sais ce qu'il va m'apprendre, peut-être attachez-vous
beaucoup trop d'importance à un événement en réalité insignifiant. Le
secret qu'il va me confier est-il donc de nature à empêcher la
réalisation d'un projet auquel j'attache un prix infini? quoi qu'il en
soit, mon cher Féval, soyez persuadé que je n'oublierai jamais les
services importants que vous m'avez rendus.
--Je le sais, sir Lambton, je le sais, dit Servigny, mais allez de suite
trouver l'abbé Reuzet. Je suis maintenant impatient de vous savoir
instruit de tout ce qui me regarde.
Sir Lambton serra la main de Servigny sans lui répondre, et sortit à
pied pour se rendre chez l'abbé Reuzet, dont notre héros lui avait
indiqué la demeure.
L'abbé Reuzet, ainsi qu'il l'avait promis la veille à Servigny,
attendait la visite du gentilhomme Anglais, qui fut introduit de suite
près de lui.
Sir Lambton remarqua d'abord l'extrême simplicité et la grande propreté
de l'ameublement du logement occupé par l'abbé Reuzet; cela le prévint
en sa faveur et le disposa à l'écouter favorablement. Il se dit, que si
ce prêtre qui possédait, il le savait, une fortune raisonnable à
laquelle il pouvait joindre les émoluments attribués à ses fonctions et
le produit de plusieurs ouvrages remarquables dont il était l'auteur,
savait se contenter d'un intérieur aussi modeste; c'est qu'il trouvait
plus de plaisir à répandre des bienfaits sur ceux de ses semblables qui,
lorsqu'ils souffraient, venaient s'adresser à lui, qu'à s'entourer des
mille recherches du luxe et du confortable.
L'abbé Reuzet congédia Silvain qui avait introduit sir Lambton dans son
cabinet, et après avoir fait accepter un siége au bon gentilhomme il lui
parla ainsi:
--Je sais, monsieur, quel est le motif qui vous amène près de moi; vous
désirez connaître les raisons qui ont fait, en quelque sorte, refuser
par M. Paul Féval, une offre qui l'eût comblé de joie, s'il lui eût été
permis de l'accepter. Ces motifs, monsieur, sont de telle nature, que ce
jeune homme, plutôt que de vous les faire connaître, voulait vous fuir;
et cependant je dois me hâter d'ajouter, pour ne pas vous laisser plus
longtemps sous le coup d'une impression fâcheuse, que dans mon âme et
conscience, mon ami, je suis fier de pouvoir donner ce titre à M. Paul
Féval, est en réalité plus malheureux que coupable.
--Continuez, M. l'abbé, continuez, je vous en prie, s'écria sir Lambton.
Je suis plus heureux que vous ne pouvez vous l'imaginer, de vous
entendre parler ainsi. Je ne suis pas, ainsi que vous, revêtu d'un
caractère qui m'oblige à l'indulgence; mais je crois que votre coeur et
le mien sont dignes de se comprendre!...
Et sir Lambton, avec une franchise toute britannique, saisit la main de
l'abbé Reuzet qu'il serra avec force dans la sienne.
--La personne dont nous nous entretenons, continua l'abbé, ne se nomme
pas Féval, son véritable nom est celui de Servigny; mais elle pouvait,
sans nuire à personne, prendre celui sous lequel vous l'avez connu
jusqu'à ce jour, car ce nom de Féval, est celui de sa mère qui est morte
depuis longtemps.
Le nom de Servigny, sir Lambton, a été flétri devant les hommes; mais je
ne crains pas de le dire, il a, depuis longtemps, reconquis devant Dieu
sa pureté primitive!...
L'abbé Reuzet, après s'être recueilli quelques instants, raconta à sir
Lambton, tous les événements de la vie de Servigny, que nos lecteurs
connaissent déjà.
Lorsqu'il eût achevé, sir Lambton, qui l'avait écouté avec la plus
sérieuse attention et sans l'interrompre une seule fois, lui serra de
nouveau la main, et lui dit d'une voix émue:
--Si les faits sont tels que vous venez de me les raconter, et je n'en
doute pas, puisque vous en êtes le garant, Servigny est véritablement
plus malheureux que coupable. Il a cependant, un tort grave à mes yeux,
celui de ne pas m'avoir accordé une confiance dont j'étais digne; mais
je lui pardonne bien volontiers, et ce que vous venez de m'apprendre ne
change rien à mes projets.
--C'est bien! monsieur! c'est bien, répondit l'abbé au bon gentilhomme,
je n'en attendais pas moins de votre noble caractère; mais je dois,
autant pour remplir complétement la mission dont je suis chargé que
pour m'acquitter des devoirs que mon caractère m'impose, vous faire
quelques observations que vous voudrez bien, je l'espère, accueillir
avec indulgence.
--Parlez, M. l'abbé, parlez, je suis prêt à vous écouter.
--Vous ne devez pas vous dissimuler, sir Lambton, la position de
Servigny; il n'est, après tout, qu'un évadé du bagne de Toulon, que
l'événement le plus insignifiant en apparence peut trahir, dont la
destinée peut être brisée au premier moment. Irez-vous associer
l'existence de votre nièce à une existence aussi précaire? Et si telle
est, en effet, votre intention, ne croyez-vous pas qu'il est de votre
devoir de lui apprendre les événements de la vie passée de celui que
vous lui destinez pour époux:
Sir Lambton, après avoir réfléchi quelques instants, répondit ainsi?...
--J'apprécie, M. l'abbé, le motif qui vous engage à me faire ces
observations, auxquelles je vais tâcher de vous répondre: Servigny n'a
été conduit au bagne que par suite d'un événement unique dans sa vie; il
est entré sans antécédents, et du reste, il est resté peu de temps; il
n'est donc pas connu des gens dont le métier est de chercher ceux qui se
trouvent dans une position semblable à la sienne; vous me direz qu'il
peut être reconnu par quelques-uns de ses compagnons d'infortune; mais
il n'est pas probable qu'il en rencontre dans le monde où nous allons
vivre. Je pourrais facilement, grâce aux nombreuses influences que je
puis faire agir en sa faveur obtenir sa grâce s'il survenait quelque
fâcheuse aventure; mais jusque là, je crois que nous ferons bien de
rester dans la position où nous sommes, n'êtes-vous pas de mon avis?
--Sans doute; si vos intentions sont toujours les mêmes; il faut mieux
éviter de fournir au monde, qui n'est pas comme vous exempt de préjugés,
l'occasion de juger des faits, que bien certainement, il n'apprécierait
pas à leur juste valeur.
--Je crois, comme vous, que ma nièce doit savoir tout ce qui regarde
celui qui doit être son époux; c'est vous, M. l'abbé, que je charge de
l'instruire. Dites-lui que je verrais avec plaisir son union avec
Servigny, parce que je suis convaincu que ce jeune homme est
très-capable de la rendre heureuse; mais que cependant je la laisse
entièrement libre de ses volontés.
--Je verrai, aujourd'hui même, mademoiselle de Beaumont, dit l'abbé
Reuzet; et maintenant, monsieur, que vous savez à peu près tout ce qui
concerne mon ami, je ne crains pas de vous le dire, je souhaite bien
vivement que votre nièce ne s'oppose pas à l'union que vous projetez;
union qui, je l'espère, sera aussi heureuse que possible.
--Oui, monsieur l'abbé, cette union sera heureuse; c'est parce que j'en
suis persuadé, que je désire qu'elle s'accomplisse.
La conversation, entre l'abbé Reuzet et sir Lambton, se prolongea
longtemps encore. Ce dernier écoutait avec intérêt tout ce que lui
disait le digne prêtre, qui de son côté, éprouvait un vif plaisir à
prouver par des faits, que celui auquel il avait tendu la main au moment
où il était abandonné de tout le monde, s'était montré digne de ses
bienfaits, et que ce n'était que grâce à ses vertus et à son courage,
qu'il était parvenu à reconquérir sa place dans la société.
--Oui, sir Lambton, disait-il au bon gentilhomme; oui, Servigny ou
plutôt Paul Féval, car nous conserverons, si vous le voulez bien, ce
nom à notre ami, est tout à fait digne de ce que vous voulez faire pour
lui, et pour vous en donner une preuve nouvelle, je vais vous apprendre
un secret que sa modestie, sans doute, vous a toujours caché. Vous avez,
depuis qu'il est attaché à votre personne, généreusement rémunéré les
services qu'il a pu vous rendre. Eh bien! savez-vous à quoi il a employé
la plus grande partie des magnifiques appointements que vous lui
accordez?
Sir Lambton ayant fait un signe négatif, l'abbé Reuzet ouvrit un des
tiroirs du bureau devant lequel il était placé pour y prendre un paquet
de lettres, il en tira quelques-unes qu'il remit à sir Lambton.
Ce ne fut pas sans éprouver une bien vive émotion, que le bon
gentilhomme en acheva la lecture.
--Bon jeune homme, dit-il; et quelquefois je me suis demandé, ne le
voyant prendre part à aucune de ces spéculations qui se présentent si
souvent dans les contrées que nous habitons, et grâces auxquelles tant
de gens parviennent à s'enrichir en peu de temps, ce qu'il pouvait faire
de son argent.