Servigny, après avoir de nouveau donné à l'abbé Reuzet l'assurance qu'il

s'acquitterait de la mission qui lui avait été confiée par Jazetta, lui

demanda ce qu'il devait faire, relativement à ce qui lui était arrivé à

l'auberge isolée du Bienvenu.

--Je voudrais, dit-il, faire connaître à l'autorité ce qui se passe dans

cette infâme maison et quels sont les gens qui la tiennent; mais le

puis-je sans me compromettre? L'un des hommes que j'ai vus, et qui

serait infailliblement arrêté par suite de sa dénonciation, était en

même temps que moi au bagne de Toulon et il ne manquerait pas de me

dénoncer; et vous devinez quelles seraient les conséquences de cette

reconnaissance?

--Vous ne pouvez cependant, mon ami, laisser subsister ce repaire

d'assassins; ce n'est pas sans dessein que la Providence, qui vous y a

conduite, a permis que vous puissiez vous en échapper: il faut

absolument que l'autorité en soit avertie et de suite, car chaque jour

de retard, coûte peut-être la vie à un infortuné voyageur. Mais,

cependant, il faut éviter que vous puissiez devenir la victime de la

bonne action que vous allez faire.

--Quels moyens employer pour qu'il en soit ainsi? Je serais

nécessairement mis en présence de tous les individus qui fréquentent

l'auberge du Bienvenu; eh bien! n'est-il pas possible que parmi eux, il

s'en trouve quelques-uns qui aient été mes compagnons pendant mon séjour

au bagne de Toulon, et que mes traits soient restés gravés dans leur

mémoire.

--Il me semble, dit l'abbé Reuzet après avoir réfléchi quelques

instants, qu'une dénonciation anonyme, bien détaillée, adressée à la

préfecture de police, remplirait suffisamment notre but, car elle

amènerait nécessairement une visite dans cette auberge, dans laquelle il

est impossible que l'on ne trouve pas quelque chose qui puisse fixer les

doutes de la justice. Mais non, nous ne pouvons même pas employer ce

moyen; votre cabriolet et votre cheval, qui sont restés à l'auberge du

Bienvenu, pourraient servir à vous faire reconnaître, s'ils tombaient

entre les mains de la police.

--Oh! je ne crains pas cela, le cabriolet n'est pas de fabrique

française et le cheval a été acheté avec plusieurs autres; ces objets ne

peuvent donc mettre sur mes traces; aussi, vais-je de suite suivre votre

conseil et adresser à l'autorité une dénonciation, dans laquelle je

donnerai des détails si précis, qu'il faudra bien que l'on y ajoute

foi.

--Il faut maintenant, ajouta Servigny, que vous me serviez de guide dans

une circonstance grave et dont dépend le bonheur de ma vie; voici ce

dont il s'agit.

Servigny alors, raconta à l'abbé Reuzet tout ce qui venait de se passer

entre lui et sir Lambton et l'offre que celui-ci venait de lui faire, de

la main de sa nièce.

--Et sans doute, dit le bon prêtre, vous aimez cette jeune fille?

--Oh! oui, répondit Servigny, je l'aime; et cet amour, daignez en être

convaincu, ne ressemble pas à la passion qu'avait su m'inspirer cette

cantatrice du théâtre de Marseille dont je vous ai parlé, passion dont

les suites ont été si fatales. J'ai voué à mademoiselle de Beaumont, une

affection aussi pure qu'elle est désintéressée, je sens qu'il me sera

facile de la rendre heureuse si elle devient mon épouse; mais cependant,

si vous me dites que je ne dois pas associer ma vie à la vie si pure de

cette charmante enfant, je serai assez fort pour renoncer à l'avenir

heureux qui m'est offert et que j'ai mérité. Je ne crains pas de vous

dire cela, mon digne ami, car vous connaissez toute ma vie, vous savez

tout ce qu'il m'a fallu d'efforts pour conquérir la position que je

possède aujourd'hui.

--Ecoutez, mon ami, dit l'abbé Reuzet, vous êtes bien déterminé,

n'est-ce pas, à ne point vous arrêter dans la route que vous avez

choisie? Vous voulez, quoi qu'il puisse arriver, conserver l'estime de

l'homme généreux qui veut vous confier le soin d'assurer le bonheur de

sa nièce?

Servigny fit un signe affirmatif, et l'abbé continua en ces termes:

--Eh bien! mon ami, il faut lui faire connaître tous les événements de

votre vie, que vous lui avez cachés jusqu'à ce jour; si après que vous

lui aurez fait cette confidence, il ne renonce pas à ses desseins, et il

n'est pas impossible qu'il en soit ainsi; car, si le châtiment que les

hommes vous ont infligé était sévère, la faute que vous avez commise

n'est en réalité qu'une étourderie de jeunesse; vous pourrez alors

accepter sans crainte la main de la femme que vous aimez, après,

toutefois, que vous lui aurez fait la même confidence que vous aurez

faite à son oncle.

--A elle! mon ami, il faudra que je lui dise que j'ai traîné et porté

l'ignoble livrée du bagne?

--Il le faudra! Croyez-moi, si vous devez devenir l'époux de cette jeune

fille, ne laissez pas à un hasard, qui probablement ne se présentera

pas, mais qui cependant est possible, le soin de lui apprendre un fait

qui lui paraîtra beaucoup moins énorme, si c'est par vous qu'elle

l'apprend.

--Oh! jamais, jamais je ne pourrais me résoudre à donner à Laure le

droit de me mépriser; j'aime mieux fuir sans rien dire, lui laisser

ignorer, ainsi qu'à sir Lambton, ce que je serai devenu.

--Vous ne devez pas vous conduire ainsi, et vous ne le ferez pas; car

vous vous rappelez que sir Lambton vous est attaché et que votre fuite,

en l'affligeant, pourrait lui permettre de croire que vous êtes un

ingrat.

Servigny concevait bien que dans la position singulière où il se

trouvait placé, il n'avait d'autre parti à prendre que celui qui lui

était indiqué par l'abbé Reuzet; il ne pouvait cependant se résoudre à

l'adopter; il voulait bien, ainsi que nous l'avons déjà dit, renoncer à

Laure, fuir loin, d'elle, s'il le fallait il voulait bien instruire sir

Lambton, non pas seulement parce que quelque chose lui disait qu'il

trouverait en lui un juge indulgent, mais encore, parce que l'honneur

lui faisait un devoir de cette nécessité; mais c'était tout ce qu'il se

sentait capable de faire, à moins d'efforts surhumains. Il le dit à

l'abbé Reuzet.

--Eh bien! lui dit le prêtre, ces efforts surhumains, il faut les faire,

et croyez-moi, vous en serez récompensé; on gagne toujours quelque chose

à faire son devoir. Que pourriez-vous dire à votre femme, si le hasard

venant à lui apprendre ce que vous lui auriez caché, elle vous

reprochait de l'avoir trompée? Auriez-vous le droit de vous plaindre si,

s'autorisant de votre exemple, elle vous trompait à son tour? Dites-moi,

votre bonheur ne serait-il pas beaucoup plus grand si, après avoir

écouté la confidence que vous allez lui faire, Laure vous tendait la

main et vous disait que malgré vos malheurs, elle consent à devenir

votre épouse?

--Oh! certes, car ce serait là une véritable preuve d'amour et de

dévouement, que je saurais reconnaître en la rendant aussi heureuse

qu'il est possible de l'être ici-bas; mais cela ne peut arriver; cette

pure jeune fille ne consentira jamais à unir sa destinée à celle d'un

forçat évadé.

--Les femmes sont capables, lorsqu'elles aiment, de tous les

dévouements. Ne désespérez donc pas de votre destinée; Dieu, qui jusqu'à

ce jour vous a si manifestement protégé, ne vous abandonnera pas tant

que vous marcherez dans ses voies. _Fais ce que tu dois, avienne que

pourra_; vous devez, mon ami, puisque vous voulez faire oublier la faute

que vous avez commise, avoir sans cesse cette maxime présente à la

mémoire.

--Je ferai ce que vous me dites de faire, dit Servigny après quelques

instants de réflexion,

--J'étais sûr, s'écria le bon abbé Reuzet, que vous possédiez toutes les

vertus d'un galant homme, mais puisque maintenant vous êtes bien décidé,

je veux vous rendre moins rude que vous ne la supposez, la tâche qui

vous est imposée; il est de ces aveux, je le sais, qui sont pénibles à

faire, et ceux que vous devez à sir Lambton sont de cette nature; je

crois que l'indulgence de cet excellent homme, vous les rendra aussi

faciles que possible; je ne veux pas cependant que vous soyez le témoin

de l'étonnement que nécessairement il manifestera lorsqu'il apprendra ce

que, jusqu'à ce jour, il a ignoré. Voici donc quelle sera votre

conduite: demain matin sir Lambton, qui me paraît passablement

impatient, ne manquera pas de vous demander une réponse, vous lui

répondrez que l'offre qu'il a faite comble tous vos voeux, mais que vous

ne pouvez l'accepter avant qu'il ne m'ait vu et vous le prierez de venir

de suite chez moi; si, comme je le présume, ce que je lui apprendrai ne

le fait pas changer de résolution, je lui demanderai la permission de

voir mademoiselle de Beaumont, qui, j'en suis convaincu, vous conservera

son estime, si après m'avoir entendu, elle vous enlève son amour.

Croyez-vous mon ami que nous puissions mieux faire? et veuillez me

charger du soin d'être votre interprète.

Servigny prit la main de l'abbé Reuzet et la serra avec force entre les

siennes.

--Vous êtes un digne serviteur de Dieu, lui dit-il, j'approuve d'avance

ce que vous ferez, et si je dois renoncer à l'amitié de sir Lambton et à

l'amour de Laure c'est près de vous, mon digne ami, que je viendrai

chercher des consolations que vous ne me refuserez pas.

La conversation entre l'abbé Reuzet et Servigny se serait sans doute

prolongée beaucoup plus longtemps, si le vieux Silvain, après avoir

discrètement frappé à la porte du salon, n'était pas entré afin de

prévenir son maître que M. le vicomte de Lussan désirait lui parler.

--Je suis forcé, dit l'abbé, de vous congédier pour recevoir ce

gentilhomme, au revoir, mon cher Servigny, ayez bon espoir, je vous le

répète, Dieu n'abandonne pas ceux qui marchent dans ses voies.

--Que sa volonté soit faite, répondit Servigny, acceptez ceci pour vos

pauvres, ajouta-t-il en glissant un billet de banque dans la main de

l'abbé Reuzet, je regrette beaucoup de ne pouvoir faire plus en ce

moment, mais l'envoi que je viens de faire au procureur du roi d'Aix,

pour indemniser le juif Josué de l'argent qu'involontairement je lui ai

fait perdre, m'a tout à fait mis à sec, une autre fois je serai plus

généreux.

--Merci, mon ami, merci pour moi, à qui vous procurez le plaisir de

faire un peu de bien, et merci pour mes pauvres, dont les prières vous

porteront bonheur.

--A propos, j'ai remis à votre bon Silvain une légère marque de ma

reconnaissance qu'il n'a voulu accepter qu'à la condition que vous lui

permettriez de la conserver.

L'abbé Reuzet donna un petit soufflet sur la joue du vieux domestique

qui attendait près de la porte du salon l'ordre de faire entrer le

vicomte de Lussan.

--Vous le voyez, mon ami, lui dit-il, un bienfait n'est jamais perdu,

puisque vous recevez aujourd'hui la récompense des soins que vous avez

donnés il y a déjà longtemps, à un pauvre blessé, gardez cet argent et

faites-en bon usage... Faites entrer maintenant M. le vicomte de Lussan.

Silvain s'empressa d'obéir.

--Veuillez prendre un siége, M. le comte, dit l'abbé Reuzet, qui voulut

absolument conduire Servigny jusqu'à la porte de son modeste logement,

je suis à vous à l'instant même.

--Ne vous gênez pas, M. l'abbé répondit le vicomte, ne vous gênez pas,

rien ne me presse.

--Que diable peut venir faire ici, se dit-il, lorsqu'il fut seul dans le

salon, cet homme que j'ai vu causer ce matin avec le digne intendant de

mon noble ami, le marquis de Pourrières.

II.--Deux unions.

Si nos lecteurs ne sont pas las de nous suivre, nous les prierons

d'entrer avec nous dans la petite église de Guermantes, petit village du

département de Seine-et-Marne, situé à quelques portées de fusil de

Lagny, et remarquable seulement par les belles maisons de campagne, dont

les jardins ont été, pour la plupart, dessinés par Lenôtre.

Il n'est pas encore huit heures du matin, les pâles rayons du soleil

d'hiver ne sont pas encore parvenus à percer les nuages épais qui

chargent l'atmosphère; le froid est vif, la neige couvre les champs

d'alentour et les rameaux dépouillés des quelques vieux arbres plantés

devant le portail de l'église, qui cependant est ouverte et ornée comme

pour un jour de fête. Nous saurons, si nous voulons bien prendre la

peine d'écouter les paroles qu'échangent entre eux les quelques paysans

rassemblés devant le maître-autel, pour quelle cérémonie la petite

église de Guermantes déploie à une heure aussi inusitée toutes les

richesses de sa sacristie.

--En v'là une drôle d'idée, dit à sa voisine une grosse villageoise à la

physionomie réjouie, qui s'est levée à la pointe du jour afin d'arriver

la première à l'église, choisir pour se marier une méchante église de

rien de tout, lorsque l'on pourrait sans se gêner, avoir le maître-autel

de c'te église de Paris, que j'sommes allés voir avec mon homme, une

église superbe, ma chère, toute dorée, avec des peintures presque aussi

belles que celles du jardin Turc, et ousque ça sent bon comme tout.

--C'est une nouvelle mode, les bourgeois venions comme ça se marier dans

les églises des villages, soit disant pour échapper aux _opportunités_,

mais j' crois pas que c'est pour ça moi, c'est ben plutôt parce que ça

leur zy coûte meilleur marché, c'est si cancres ces riches.

Le nez pointu, les lèvres minces et les yeux de chauve-souris de la

femme qui venait de s'exprimer ainsi, annonçaient un de ces êtres

malheureusement organisés dont le plus vif plaisir est celui de médire

de leur prochain. Ceux de nos lecteurs qui sont assez naïfs pour croire

que les villageois sont tels que les a peints ce bon capitaine de

dragons, qui se nommait M. de Florian, lorsque nous leur aurons appris

que ceux qui avaient choisi pour se marier la petite église du village

de Guermantes avaient remis au maire du susdit village une somme assez

forte pour les pauvres de la commune, croiront sans doute que les

méchancetés de la femme aux yeux de chauve-souris, vont être

désapprouvées par ses auditeurs: erreur! profonde erreur; elles seront

au contraire accueillies par un murmure approbateur qui l'engagera à ne

pas s'arrêter en aussi beau chemin; et cependant les plus médisants

seront les premiers à se rendre sous le porche lorsque les jeunes mariés

sortiront de l'église, afin de les saluer et d'attrapper une _étrenne_,

c'est-à-dire une pièce de monnaie quelconque. Il est bon d'apprendre à

ceux de nos lecteurs qui ne le savent pas, que des villageois,

quelquefois fort à leur aise, reçoivent sans scrupule une aumône

lorsqu'on veut bien la leur donner.

Ainsi que nous venons de le dire, l'auditoire de la femme aux yeux de

chauve-souris était disposé à bien accueillir toutes les méchancetés

qu'elle voudrait bien débiter.

--Après, continua-t-elle, charmée de la bienveillante attention que ses

auditeurs voulaient bien lui accorder, vous me direz que l'on a

quelquefois des raisons pour ne point vouloir se marier au vu et au su

de ses pareils; par exemple, quand une demoiselle a eu des malheurs, et

que le mari ne l'épouse que pour sa dot.

--A-t-elle de l'esprit cette mère Pitroux, dit un gros joufflu, le coq

du village, en riant bêtement, elle sait tout ce qui se passe, que

j'vous dis.

--Un peu que j'sais ben des choses, et que si j'voulions parler

j'pourrions vous en apprendre de belles sur le compte de c'te belle

mariée, de son épouseur et d'ce rougeau d'Anglais, qu'est soi-disant son

oncle; mais je m'tais, j'n'ai pas oublié qu'à son dernier prône

monsieur le curé nous a dit qu'il ne fallait pas médire de son prochain.

La vieille sorcière ne se taisait que parce qu'elle ne savait absolument

rien, et que son instinct de méchante femme lui disait qu'elle en avait

assez dit pour donner matière à toutes les conjectures.

--M'est avis, dit le gros joufflu, que l'Anglais n'est pas plus l'oncle

de la mariée que je n'suis le neveu de M. le curé, et que c'est pour se

débarrasser d'elle qu'il la repasse avec une bonne dot au jeune homme

qui va l'épouser.

--Un bel homme tout d'même, répondit la femme qui avait parlé la

première, et qui, comparée aux autres villageoises, était une excellente

femme; et qui va épouser un beau brin de jeune fille! On peut dire d'eux

tout ce qu'on voudra, ça ne les empêchera pas de faire un joli couple.

--C'est-à-dire, reprit le gros joufflu, très-vexé sans doute de ce

qu'une femme se permettait de trouver bien un autre homme que lui,

l'homme n'est pas déjà si bien, il est trop grand.

--Tu dis ça parce que tu es petit, mon garçon.

--On est ce qu'on est, mame Catois, ça n'empêche pas qu'on ne changerait

pas de figure avec tous ces farauds de Paris, qui ne viennent dans nos

villages que pour nous humilier.

--Vous me faites suer avec toutes vos médisances, s'écria la bonne

madame Catois; tenez, puisqu'il faut que j'vous le dise, vous n'avez pas

plus de reconnaissance que des _crocodrilles_. Lorsqu'il n'y avait

personne au château, vous disiez tous les jours: Ah! y faudrait pour le

bien du village que c'te propriété fusse habitée par des gens riches. Eh

ben! il est venu des riches, et des bons, qui ont fait du bien à tous

les pauvres de la commune, et qui viennent encore, à l'occasion de leur

mariage, de remettre pour eux, à not' maire, une bonne grosse somme; eh

ben! parce qu'ils veulent se marier ici, v'là que vous vous mettez à les

déchirer ni pu ni moins que s'il vous devaient queque chose. Fi! fi,

vous devriez être honteux.

Nous devons, historien fidèle, dire à nos lecteurs que la verte

admonition de madame Catois fut beaucoup moins bien accueillie que les

médisances de la mère Pitroux, et qu'elle eût été probablement forcée de

changer de place pour se soustraire aux bourrades si l'entrée dans

l'église des jeunes mariés et de leurs amis n'était venu distraire

l'attention générale.

--Est-ce que je me trompais, dit la Pitroux, c'est-y pas un mariage

secret, pisqu'i n'ont invité personne à la cérémonie et qui n'ont avec

eux que leurs témoins, ces deux Anglais qui viennent on ne sait d'où, le

père Robertin, le notaire de Lagny, et son gendre, l'huissier, qui ont

l'air tout fiers de ce que le rougeaud a bien voulu les choisir pour

répondre de sa nièce; et ce curé de Paris, qui doit officier à la place

de not' bon pasteur, qui n'ont probablement pas trouvé assez bon pour

eux.

On a sans doute déjà deviné que le mariage qui mettait ainsi en émoi

toutes les mauvaises langues de Guermantes, était celui de notre héros,

qui épousait la charmante Laure de Beaumont. Après la cérémonie, que le

digne abbé Reuzet avait voulu célébrer lui-même, les deux jeunes époux,

accompagnés de sir Lambton, devaient monter dans une chaise de poste qui

les attendait à la porte de l'église, et aller passer à Florence, sous

le beau ciel du grand-duché de Toscane, le restant de l'hiver avant de

se fixer définitivement à Paris.

--Adieu, mes enfants, dit l'abbé Reuzet à Servigny et à Laure, au moment

où ils allaient monter en voiture, adieu! vous serez heureux, car vous

avez fait chacun votre devoir; mais si quelques malheurs imprévus

venaient vous frapper, si Dieu voulait encore vous éprouver, priez avec

confiance notre divin Rédempteur, vous puiserez dans la prière des

forces pour surmonter les obstacles, et de la résignation pour supporter

les maux que vous ne pourriez éviter.

Tandis que l'abbé Reuzet parlait ainsi aux deux jeunes gens qui lui

prêtaient toute l'attention que méritait son noble caractère, sir

Lambton, entouré d'un cercle infranchissable, vidait sa bourse entre les

mains du bedeau, du sacristain, des enfants de choeur et des pauvres de

la commune. Lorsqu'il n'eut plus rien à leur donner, tous ces

solliciteurs s'écartèrent, et il rejoignit la voiture dans laquelle

Servigny et Laure avaient déjà pris place.

--Nous nous verrons, monsieur, dit-il à l'abbé Reuzet en lui secouant la

main d'une manière qui fit faire une légère grimace au bon prêtre, je ne

suis pas de votre religion, mais cela, vous l'avez pu voir, ne m'empêche

pas d'être un assez bon diable, et je suis prêt à reconnaître que c'est

une excellente religion que celle qui est prêchée par des ministres tels

que vous. Adieu, monsieur l'abbé, venez souvent à notre hôtel lorsque

nous serons de retour à Paris, tout le monde y gagnera, nous d'abord et

les pauvres ensuite, car à chacune de vos visites je vous remettrai de

quoi continuer l'oeuvre si généreusement commencée par ce brave

garçon-là.

En achevant ces derniers mots, sir Lambton avait frappé sur l'épaule de

Servigny qui ne put s'empêcher de rougir.

--Ah! ah! mon cher ami, ajouta sir Lambton qui remarqua l'air embarrassé

et la rougeur qui couvrait le visage de notre héros, est-ce que par

hasard vous êtes fâché de ce que monsieur l'abbé Reuzet m'a mis dans la

confidence de vos secrets; cela ne serait pas bien, maintenant que nous

sommes de la même famille, nous ne devons rien avoir de caché l'un pour

l'autre.

--Un secret, dit Laure, je veux le connaître.

--Monsieur votre mari vous le fera sans doute connaître, répondit l'abbé

Reuzet.

--Oui, ma fille, ajouta sir Lambton, tu le connaîtras ce secret, et tu

gronderas fort ton mari de ce qu'il nous l'a caché si longtemps.

Après quelques paroles obligeantes adressées au curé de Guermantes, qui

était venu rejoindre l'abbé Reuzet, sir Lambton, Laure et Servigny

partirent, emportant les bénédictions des deux vénérables

ecclésiastiques auxquels se joignirent les acclamations de tous ceux

entre les mains desquels sir Lambton avait vidé sa bourse.

--C'est d'braves gens tout d'même, dit le gros Joufflu à la Pitroux; ils

ont donné gros à nos pauvres.

--Beau mérite, répondit la vieille, que d'donner queuques écus lorsqu'on

est riche comme des crésus; c'est une frime pour nous jeter de la poudre

aux yeux, pour qu'on s'aperçoive pas de c'qui s'en sauvent comme ça

aussitôt après leux mariage.

--Hé! dites donc la Pitroux, dit une commère en frappant sur l'épaule de

la vieille aux yeux de chauve-souris, v'nez-vous à la maison commune?

on dit comme ça que not'maire va faire le partage de c'qu'ont donné ces

bourgeois qui veniont de se marier, et qui reviendra au moins vingt

francs à chaque nécessiteux.

--V'là que j'y vas, mon enfant, dit la Pitroux, v'là que j'y vas.

Et la vieille sorcière sortit de l'église.

--Eh ben! Claude, qué tu dis d'ça, dit la Catois au paysan joufflu,

crois-tu que c'est brave d'aller prendre l'argent des gens qu'on vient

de déchirer?

--Eh ben! s'ils l'ont donné c'te argent, c'est que ça leur convenait;

faudrait-t'y pas pour avoir le droit d'en prendre sa part, s'priver du

plaisir de rire un tantinet aux dépens de tous ces riches.

O moeurs pures des champs! aimable candeur villageoise, que vous êtes

donc séduisantes dans les idylles, les romans de M. de Florian, et les

opéras-comiques.

Trois mois environ après le mariage de Servigny et de Laure, une

cérémonie semblable rassemblait, dans l'église dorée sur tranche de

Notre-Dame de Lorette, une compagnie beaucoup plus nombreuse que cette

que nous venons de laisser dans la petite église du village de

Guermantes. Cette compagnie habillée de velours et de soie, parfumée de

patchouli et d'eau de Portugal, s'exprimait avec infiniment plus

d'élégance que ceux que nous venons d'entendre parler. Faut-il en

conclure qu'elle valait mieux? Nous n'en savons vraiment rien. Les

villageois de Guermantes assommaient tout simplement ceux dont ils

s'occupaient; les gens comme il faut, rassemblés dans l'église

Notre-Dame de Lorette, pour nous servir d'une expression empruntée au

joyeux curé de Meudon, «_égorgillaient bien doulcettement les gens avec

de gentils petits coustelets_.» Nous laissons à nos lecteurs le soin de

décider quelle est la meilleure de ces deux manières de tuer les gens;

nous les prierons seulement de remarquer que les gens comme il faut se

déchirent les uns les autres, tandis que les villageois ne calomnient

que ceux que le hasard de la naissance ou la fortune a placés au-dessus

d'eux, ce qui tendrait à prouver que les premiers ne médisent que pour

tuer le temps; tandis que les seconds, véritables loups qui ne se

mangent pas entre eux, calomnient parce qu'ils sont grossiers, envieux

et méchants.

Les vrais mystères de Paris · 第 66 / 99 段