s'acquitterait de la mission qui lui avait été confiée par Jazetta, lui
demanda ce qu'il devait faire, relativement à ce qui lui était arrivé à
l'auberge isolée du Bienvenu.
--Je voudrais, dit-il, faire connaître à l'autorité ce qui se passe dans
cette infâme maison et quels sont les gens qui la tiennent; mais le
puis-je sans me compromettre? L'un des hommes que j'ai vus, et qui
serait infailliblement arrêté par suite de sa dénonciation, était en
même temps que moi au bagne de Toulon et il ne manquerait pas de me
dénoncer; et vous devinez quelles seraient les conséquences de cette
reconnaissance?
--Vous ne pouvez cependant, mon ami, laisser subsister ce repaire
d'assassins; ce n'est pas sans dessein que la Providence, qui vous y a
conduite, a permis que vous puissiez vous en échapper: il faut
absolument que l'autorité en soit avertie et de suite, car chaque jour
de retard, coûte peut-être la vie à un infortuné voyageur. Mais,
cependant, il faut éviter que vous puissiez devenir la victime de la
bonne action que vous allez faire.
--Quels moyens employer pour qu'il en soit ainsi? Je serais
nécessairement mis en présence de tous les individus qui fréquentent
l'auberge du Bienvenu; eh bien! n'est-il pas possible que parmi eux, il
s'en trouve quelques-uns qui aient été mes compagnons pendant mon séjour
au bagne de Toulon, et que mes traits soient restés gravés dans leur
mémoire.
--Il me semble, dit l'abbé Reuzet après avoir réfléchi quelques
instants, qu'une dénonciation anonyme, bien détaillée, adressée à la
préfecture de police, remplirait suffisamment notre but, car elle
amènerait nécessairement une visite dans cette auberge, dans laquelle il
est impossible que l'on ne trouve pas quelque chose qui puisse fixer les
doutes de la justice. Mais non, nous ne pouvons même pas employer ce
moyen; votre cabriolet et votre cheval, qui sont restés à l'auberge du
Bienvenu, pourraient servir à vous faire reconnaître, s'ils tombaient
entre les mains de la police.
--Oh! je ne crains pas cela, le cabriolet n'est pas de fabrique
française et le cheval a été acheté avec plusieurs autres; ces objets ne
peuvent donc mettre sur mes traces; aussi, vais-je de suite suivre votre
conseil et adresser à l'autorité une dénonciation, dans laquelle je
donnerai des détails si précis, qu'il faudra bien que l'on y ajoute
foi.
--Il faut maintenant, ajouta Servigny, que vous me serviez de guide dans
une circonstance grave et dont dépend le bonheur de ma vie; voici ce
dont il s'agit.
Servigny alors, raconta à l'abbé Reuzet tout ce qui venait de se passer
entre lui et sir Lambton et l'offre que celui-ci venait de lui faire, de
la main de sa nièce.
--Et sans doute, dit le bon prêtre, vous aimez cette jeune fille?
--Oh! oui, répondit Servigny, je l'aime; et cet amour, daignez en être
convaincu, ne ressemble pas à la passion qu'avait su m'inspirer cette
cantatrice du théâtre de Marseille dont je vous ai parlé, passion dont
les suites ont été si fatales. J'ai voué à mademoiselle de Beaumont, une
affection aussi pure qu'elle est désintéressée, je sens qu'il me sera
facile de la rendre heureuse si elle devient mon épouse; mais cependant,
si vous me dites que je ne dois pas associer ma vie à la vie si pure de
cette charmante enfant, je serai assez fort pour renoncer à l'avenir
heureux qui m'est offert et que j'ai mérité. Je ne crains pas de vous
dire cela, mon digne ami, car vous connaissez toute ma vie, vous savez
tout ce qu'il m'a fallu d'efforts pour conquérir la position que je
possède aujourd'hui.
--Ecoutez, mon ami, dit l'abbé Reuzet, vous êtes bien déterminé,
n'est-ce pas, à ne point vous arrêter dans la route que vous avez
choisie? Vous voulez, quoi qu'il puisse arriver, conserver l'estime de
l'homme généreux qui veut vous confier le soin d'assurer le bonheur de
sa nièce?
Servigny fit un signe affirmatif, et l'abbé continua en ces termes:
--Eh bien! mon ami, il faut lui faire connaître tous les événements de
votre vie, que vous lui avez cachés jusqu'à ce jour; si après que vous
lui aurez fait cette confidence, il ne renonce pas à ses desseins, et il
n'est pas impossible qu'il en soit ainsi; car, si le châtiment que les
hommes vous ont infligé était sévère, la faute que vous avez commise
n'est en réalité qu'une étourderie de jeunesse; vous pourrez alors
accepter sans crainte la main de la femme que vous aimez, après,
toutefois, que vous lui aurez fait la même confidence que vous aurez
faite à son oncle.
--A elle! mon ami, il faudra que je lui dise que j'ai traîné et porté
l'ignoble livrée du bagne?
--Il le faudra! Croyez-moi, si vous devez devenir l'époux de cette jeune
fille, ne laissez pas à un hasard, qui probablement ne se présentera
pas, mais qui cependant est possible, le soin de lui apprendre un fait
qui lui paraîtra beaucoup moins énorme, si c'est par vous qu'elle
l'apprend.
--Oh! jamais, jamais je ne pourrais me résoudre à donner à Laure le
droit de me mépriser; j'aime mieux fuir sans rien dire, lui laisser
ignorer, ainsi qu'à sir Lambton, ce que je serai devenu.
--Vous ne devez pas vous conduire ainsi, et vous ne le ferez pas; car
vous vous rappelez que sir Lambton vous est attaché et que votre fuite,
en l'affligeant, pourrait lui permettre de croire que vous êtes un
ingrat.
Servigny concevait bien que dans la position singulière où il se
trouvait placé, il n'avait d'autre parti à prendre que celui qui lui
était indiqué par l'abbé Reuzet; il ne pouvait cependant se résoudre à
l'adopter; il voulait bien, ainsi que nous l'avons déjà dit, renoncer à
Laure, fuir loin, d'elle, s'il le fallait il voulait bien instruire sir
Lambton, non pas seulement parce que quelque chose lui disait qu'il
trouverait en lui un juge indulgent, mais encore, parce que l'honneur
lui faisait un devoir de cette nécessité; mais c'était tout ce qu'il se
sentait capable de faire, à moins d'efforts surhumains. Il le dit à
l'abbé Reuzet.
--Eh bien! lui dit le prêtre, ces efforts surhumains, il faut les faire,
et croyez-moi, vous en serez récompensé; on gagne toujours quelque chose
à faire son devoir. Que pourriez-vous dire à votre femme, si le hasard
venant à lui apprendre ce que vous lui auriez caché, elle vous
reprochait de l'avoir trompée? Auriez-vous le droit de vous plaindre si,
s'autorisant de votre exemple, elle vous trompait à son tour? Dites-moi,
votre bonheur ne serait-il pas beaucoup plus grand si, après avoir
écouté la confidence que vous allez lui faire, Laure vous tendait la
main et vous disait que malgré vos malheurs, elle consent à devenir
votre épouse?
--Oh! certes, car ce serait là une véritable preuve d'amour et de
dévouement, que je saurais reconnaître en la rendant aussi heureuse
qu'il est possible de l'être ici-bas; mais cela ne peut arriver; cette
pure jeune fille ne consentira jamais à unir sa destinée à celle d'un
forçat évadé.
--Les femmes sont capables, lorsqu'elles aiment, de tous les
dévouements. Ne désespérez donc pas de votre destinée; Dieu, qui jusqu'à
ce jour vous a si manifestement protégé, ne vous abandonnera pas tant
que vous marcherez dans ses voies. _Fais ce que tu dois, avienne que
pourra_; vous devez, mon ami, puisque vous voulez faire oublier la faute
que vous avez commise, avoir sans cesse cette maxime présente à la
mémoire.
--Je ferai ce que vous me dites de faire, dit Servigny après quelques
instants de réflexion,
--J'étais sûr, s'écria le bon abbé Reuzet, que vous possédiez toutes les
vertus d'un galant homme, mais puisque maintenant vous êtes bien décidé,
je veux vous rendre moins rude que vous ne la supposez, la tâche qui
vous est imposée; il est de ces aveux, je le sais, qui sont pénibles à
faire, et ceux que vous devez à sir Lambton sont de cette nature; je
crois que l'indulgence de cet excellent homme, vous les rendra aussi
faciles que possible; je ne veux pas cependant que vous soyez le témoin
de l'étonnement que nécessairement il manifestera lorsqu'il apprendra ce
que, jusqu'à ce jour, il a ignoré. Voici donc quelle sera votre
conduite: demain matin sir Lambton, qui me paraît passablement
impatient, ne manquera pas de vous demander une réponse, vous lui
répondrez que l'offre qu'il a faite comble tous vos voeux, mais que vous
ne pouvez l'accepter avant qu'il ne m'ait vu et vous le prierez de venir
de suite chez moi; si, comme je le présume, ce que je lui apprendrai ne
le fait pas changer de résolution, je lui demanderai la permission de
voir mademoiselle de Beaumont, qui, j'en suis convaincu, vous conservera
son estime, si après m'avoir entendu, elle vous enlève son amour.
Croyez-vous mon ami que nous puissions mieux faire? et veuillez me
charger du soin d'être votre interprète.
Servigny prit la main de l'abbé Reuzet et la serra avec force entre les
siennes.
--Vous êtes un digne serviteur de Dieu, lui dit-il, j'approuve d'avance
ce que vous ferez, et si je dois renoncer à l'amitié de sir Lambton et à
l'amour de Laure c'est près de vous, mon digne ami, que je viendrai
chercher des consolations que vous ne me refuserez pas.
La conversation entre l'abbé Reuzet et Servigny se serait sans doute
prolongée beaucoup plus longtemps, si le vieux Silvain, après avoir
discrètement frappé à la porte du salon, n'était pas entré afin de
prévenir son maître que M. le vicomte de Lussan désirait lui parler.
--Je suis forcé, dit l'abbé, de vous congédier pour recevoir ce
gentilhomme, au revoir, mon cher Servigny, ayez bon espoir, je vous le
répète, Dieu n'abandonne pas ceux qui marchent dans ses voies.
--Que sa volonté soit faite, répondit Servigny, acceptez ceci pour vos
pauvres, ajouta-t-il en glissant un billet de banque dans la main de
l'abbé Reuzet, je regrette beaucoup de ne pouvoir faire plus en ce
moment, mais l'envoi que je viens de faire au procureur du roi d'Aix,
pour indemniser le juif Josué de l'argent qu'involontairement je lui ai
fait perdre, m'a tout à fait mis à sec, une autre fois je serai plus
généreux.
--Merci, mon ami, merci pour moi, à qui vous procurez le plaisir de
faire un peu de bien, et merci pour mes pauvres, dont les prières vous
porteront bonheur.
--A propos, j'ai remis à votre bon Silvain une légère marque de ma
reconnaissance qu'il n'a voulu accepter qu'à la condition que vous lui
permettriez de la conserver.
L'abbé Reuzet donna un petit soufflet sur la joue du vieux domestique
qui attendait près de la porte du salon l'ordre de faire entrer le
vicomte de Lussan.
--Vous le voyez, mon ami, lui dit-il, un bienfait n'est jamais perdu,
puisque vous recevez aujourd'hui la récompense des soins que vous avez
donnés il y a déjà longtemps, à un pauvre blessé, gardez cet argent et
faites-en bon usage... Faites entrer maintenant M. le vicomte de Lussan.
Silvain s'empressa d'obéir.
--Veuillez prendre un siége, M. le comte, dit l'abbé Reuzet, qui voulut
absolument conduire Servigny jusqu'à la porte de son modeste logement,
je suis à vous à l'instant même.
--Ne vous gênez pas, M. l'abbé répondit le vicomte, ne vous gênez pas,
rien ne me presse.
--Que diable peut venir faire ici, se dit-il, lorsqu'il fut seul dans le
salon, cet homme que j'ai vu causer ce matin avec le digne intendant de
mon noble ami, le marquis de Pourrières.
II.--Deux unions.
Si nos lecteurs ne sont pas las de nous suivre, nous les prierons
d'entrer avec nous dans la petite église de Guermantes, petit village du
département de Seine-et-Marne, situé à quelques portées de fusil de
Lagny, et remarquable seulement par les belles maisons de campagne, dont
les jardins ont été, pour la plupart, dessinés par Lenôtre.
Il n'est pas encore huit heures du matin, les pâles rayons du soleil
d'hiver ne sont pas encore parvenus à percer les nuages épais qui
chargent l'atmosphère; le froid est vif, la neige couvre les champs
d'alentour et les rameaux dépouillés des quelques vieux arbres plantés
devant le portail de l'église, qui cependant est ouverte et ornée comme
pour un jour de fête. Nous saurons, si nous voulons bien prendre la
peine d'écouter les paroles qu'échangent entre eux les quelques paysans
rassemblés devant le maître-autel, pour quelle cérémonie la petite
église de Guermantes déploie à une heure aussi inusitée toutes les
richesses de sa sacristie.
--En v'là une drôle d'idée, dit à sa voisine une grosse villageoise à la
physionomie réjouie, qui s'est levée à la pointe du jour afin d'arriver
la première à l'église, choisir pour se marier une méchante église de
rien de tout, lorsque l'on pourrait sans se gêner, avoir le maître-autel
de c'te église de Paris, que j'sommes allés voir avec mon homme, une
église superbe, ma chère, toute dorée, avec des peintures presque aussi
belles que celles du jardin Turc, et ousque ça sent bon comme tout.
--C'est une nouvelle mode, les bourgeois venions comme ça se marier dans
les églises des villages, soit disant pour échapper aux _opportunités_,
mais j' crois pas que c'est pour ça moi, c'est ben plutôt parce que ça
leur zy coûte meilleur marché, c'est si cancres ces riches.
Le nez pointu, les lèvres minces et les yeux de chauve-souris de la
femme qui venait de s'exprimer ainsi, annonçaient un de ces êtres
malheureusement organisés dont le plus vif plaisir est celui de médire
de leur prochain. Ceux de nos lecteurs qui sont assez naïfs pour croire
que les villageois sont tels que les a peints ce bon capitaine de
dragons, qui se nommait M. de Florian, lorsque nous leur aurons appris
que ceux qui avaient choisi pour se marier la petite église du village
de Guermantes avaient remis au maire du susdit village une somme assez
forte pour les pauvres de la commune, croiront sans doute que les
méchancetés de la femme aux yeux de chauve-souris, vont être
désapprouvées par ses auditeurs: erreur! profonde erreur; elles seront
au contraire accueillies par un murmure approbateur qui l'engagera à ne
pas s'arrêter en aussi beau chemin; et cependant les plus médisants
seront les premiers à se rendre sous le porche lorsque les jeunes mariés
sortiront de l'église, afin de les saluer et d'attrapper une _étrenne_,
c'est-à-dire une pièce de monnaie quelconque. Il est bon d'apprendre à
ceux de nos lecteurs qui ne le savent pas, que des villageois,
quelquefois fort à leur aise, reçoivent sans scrupule une aumône
lorsqu'on veut bien la leur donner.
Ainsi que nous venons de le dire, l'auditoire de la femme aux yeux de
chauve-souris était disposé à bien accueillir toutes les méchancetés
qu'elle voudrait bien débiter.
--Après, continua-t-elle, charmée de la bienveillante attention que ses
auditeurs voulaient bien lui accorder, vous me direz que l'on a
quelquefois des raisons pour ne point vouloir se marier au vu et au su
de ses pareils; par exemple, quand une demoiselle a eu des malheurs, et
que le mari ne l'épouse que pour sa dot.
--A-t-elle de l'esprit cette mère Pitroux, dit un gros joufflu, le coq
du village, en riant bêtement, elle sait tout ce qui se passe, que
j'vous dis.
--Un peu que j'sais ben des choses, et que si j'voulions parler
j'pourrions vous en apprendre de belles sur le compte de c'te belle
mariée, de son épouseur et d'ce rougeau d'Anglais, qu'est soi-disant son
oncle; mais je m'tais, j'n'ai pas oublié qu'à son dernier prône
monsieur le curé nous a dit qu'il ne fallait pas médire de son prochain.
La vieille sorcière ne se taisait que parce qu'elle ne savait absolument
rien, et que son instinct de méchante femme lui disait qu'elle en avait
assez dit pour donner matière à toutes les conjectures.
--M'est avis, dit le gros joufflu, que l'Anglais n'est pas plus l'oncle
de la mariée que je n'suis le neveu de M. le curé, et que c'est pour se
débarrasser d'elle qu'il la repasse avec une bonne dot au jeune homme
qui va l'épouser.
--Un bel homme tout d'même, répondit la femme qui avait parlé la
première, et qui, comparée aux autres villageoises, était une excellente
femme; et qui va épouser un beau brin de jeune fille! On peut dire d'eux
tout ce qu'on voudra, ça ne les empêchera pas de faire un joli couple.
--C'est-à-dire, reprit le gros joufflu, très-vexé sans doute de ce
qu'une femme se permettait de trouver bien un autre homme que lui,
l'homme n'est pas déjà si bien, il est trop grand.
--Tu dis ça parce que tu es petit, mon garçon.
--On est ce qu'on est, mame Catois, ça n'empêche pas qu'on ne changerait
pas de figure avec tous ces farauds de Paris, qui ne viennent dans nos
villages que pour nous humilier.
--Vous me faites suer avec toutes vos médisances, s'écria la bonne
madame Catois; tenez, puisqu'il faut que j'vous le dise, vous n'avez pas
plus de reconnaissance que des _crocodrilles_. Lorsqu'il n'y avait
personne au château, vous disiez tous les jours: Ah! y faudrait pour le
bien du village que c'te propriété fusse habitée par des gens riches. Eh
ben! il est venu des riches, et des bons, qui ont fait du bien à tous
les pauvres de la commune, et qui viennent encore, à l'occasion de leur
mariage, de remettre pour eux, à not' maire, une bonne grosse somme; eh
ben! parce qu'ils veulent se marier ici, v'là que vous vous mettez à les
déchirer ni pu ni moins que s'il vous devaient queque chose. Fi! fi,
vous devriez être honteux.
Nous devons, historien fidèle, dire à nos lecteurs que la verte
admonition de madame Catois fut beaucoup moins bien accueillie que les
médisances de la mère Pitroux, et qu'elle eût été probablement forcée de
changer de place pour se soustraire aux bourrades si l'entrée dans
l'église des jeunes mariés et de leurs amis n'était venu distraire
l'attention générale.
--Est-ce que je me trompais, dit la Pitroux, c'est-y pas un mariage
secret, pisqu'i n'ont invité personne à la cérémonie et qui n'ont avec
eux que leurs témoins, ces deux Anglais qui viennent on ne sait d'où, le
père Robertin, le notaire de Lagny, et son gendre, l'huissier, qui ont
l'air tout fiers de ce que le rougeaud a bien voulu les choisir pour
répondre de sa nièce; et ce curé de Paris, qui doit officier à la place
de not' bon pasteur, qui n'ont probablement pas trouvé assez bon pour
eux.
On a sans doute déjà deviné que le mariage qui mettait ainsi en émoi
toutes les mauvaises langues de Guermantes, était celui de notre héros,
qui épousait la charmante Laure de Beaumont. Après la cérémonie, que le
digne abbé Reuzet avait voulu célébrer lui-même, les deux jeunes époux,
accompagnés de sir Lambton, devaient monter dans une chaise de poste qui
les attendait à la porte de l'église, et aller passer à Florence, sous
le beau ciel du grand-duché de Toscane, le restant de l'hiver avant de
se fixer définitivement à Paris.
--Adieu, mes enfants, dit l'abbé Reuzet à Servigny et à Laure, au moment
où ils allaient monter en voiture, adieu! vous serez heureux, car vous
avez fait chacun votre devoir; mais si quelques malheurs imprévus
venaient vous frapper, si Dieu voulait encore vous éprouver, priez avec
confiance notre divin Rédempteur, vous puiserez dans la prière des
forces pour surmonter les obstacles, et de la résignation pour supporter
les maux que vous ne pourriez éviter.
Tandis que l'abbé Reuzet parlait ainsi aux deux jeunes gens qui lui
prêtaient toute l'attention que méritait son noble caractère, sir
Lambton, entouré d'un cercle infranchissable, vidait sa bourse entre les
mains du bedeau, du sacristain, des enfants de choeur et des pauvres de
la commune. Lorsqu'il n'eut plus rien à leur donner, tous ces
solliciteurs s'écartèrent, et il rejoignit la voiture dans laquelle
Servigny et Laure avaient déjà pris place.
--Nous nous verrons, monsieur, dit-il à l'abbé Reuzet en lui secouant la
main d'une manière qui fit faire une légère grimace au bon prêtre, je ne
suis pas de votre religion, mais cela, vous l'avez pu voir, ne m'empêche
pas d'être un assez bon diable, et je suis prêt à reconnaître que c'est
une excellente religion que celle qui est prêchée par des ministres tels
que vous. Adieu, monsieur l'abbé, venez souvent à notre hôtel lorsque
nous serons de retour à Paris, tout le monde y gagnera, nous d'abord et
les pauvres ensuite, car à chacune de vos visites je vous remettrai de
quoi continuer l'oeuvre si généreusement commencée par ce brave
garçon-là.
En achevant ces derniers mots, sir Lambton avait frappé sur l'épaule de
Servigny qui ne put s'empêcher de rougir.
--Ah! ah! mon cher ami, ajouta sir Lambton qui remarqua l'air embarrassé
et la rougeur qui couvrait le visage de notre héros, est-ce que par
hasard vous êtes fâché de ce que monsieur l'abbé Reuzet m'a mis dans la
confidence de vos secrets; cela ne serait pas bien, maintenant que nous
sommes de la même famille, nous ne devons rien avoir de caché l'un pour
l'autre.
--Un secret, dit Laure, je veux le connaître.
--Monsieur votre mari vous le fera sans doute connaître, répondit l'abbé
Reuzet.
--Oui, ma fille, ajouta sir Lambton, tu le connaîtras ce secret, et tu
gronderas fort ton mari de ce qu'il nous l'a caché si longtemps.
Après quelques paroles obligeantes adressées au curé de Guermantes, qui
était venu rejoindre l'abbé Reuzet, sir Lambton, Laure et Servigny
partirent, emportant les bénédictions des deux vénérables
ecclésiastiques auxquels se joignirent les acclamations de tous ceux
entre les mains desquels sir Lambton avait vidé sa bourse.
--C'est d'braves gens tout d'même, dit le gros Joufflu à la Pitroux; ils
ont donné gros à nos pauvres.
--Beau mérite, répondit la vieille, que d'donner queuques écus lorsqu'on
est riche comme des crésus; c'est une frime pour nous jeter de la poudre
aux yeux, pour qu'on s'aperçoive pas de c'qui s'en sauvent comme ça
aussitôt après leux mariage.
--Hé! dites donc la Pitroux, dit une commère en frappant sur l'épaule de
la vieille aux yeux de chauve-souris, v'nez-vous à la maison commune?
on dit comme ça que not'maire va faire le partage de c'qu'ont donné ces
bourgeois qui veniont de se marier, et qui reviendra au moins vingt
francs à chaque nécessiteux.
--V'là que j'y vas, mon enfant, dit la Pitroux, v'là que j'y vas.
Et la vieille sorcière sortit de l'église.
--Eh ben! Claude, qué tu dis d'ça, dit la Catois au paysan joufflu,
crois-tu que c'est brave d'aller prendre l'argent des gens qu'on vient
de déchirer?
--Eh ben! s'ils l'ont donné c'te argent, c'est que ça leur convenait;
faudrait-t'y pas pour avoir le droit d'en prendre sa part, s'priver du
plaisir de rire un tantinet aux dépens de tous ces riches.
O moeurs pures des champs! aimable candeur villageoise, que vous êtes
donc séduisantes dans les idylles, les romans de M. de Florian, et les
opéras-comiques.
Trois mois environ après le mariage de Servigny et de Laure, une
cérémonie semblable rassemblait, dans l'église dorée sur tranche de
Notre-Dame de Lorette, une compagnie beaucoup plus nombreuse que cette
que nous venons de laisser dans la petite église du village de
Guermantes. Cette compagnie habillée de velours et de soie, parfumée de
patchouli et d'eau de Portugal, s'exprimait avec infiniment plus
d'élégance que ceux que nous venons d'entendre parler. Faut-il en
conclure qu'elle valait mieux? Nous n'en savons vraiment rien. Les
villageois de Guermantes assommaient tout simplement ceux dont ils
s'occupaient; les gens comme il faut, rassemblés dans l'église
Notre-Dame de Lorette, pour nous servir d'une expression empruntée au
joyeux curé de Meudon, «_égorgillaient bien doulcettement les gens avec
de gentils petits coustelets_.» Nous laissons à nos lecteurs le soin de
décider quelle est la meilleure de ces deux manières de tuer les gens;
nous les prierons seulement de remarquer que les gens comme il faut se
déchirent les uns les autres, tandis que les villageois ne calomnient
que ceux que le hasard de la naissance ou la fortune a placés au-dessus
d'eux, ce qui tendrait à prouver que les premiers ne médisent que pour
tuer le temps; tandis que les seconds, véritables loups qui ne se
mangent pas entre eux, calomnient parce qu'ils sont grossiers, envieux
et méchants.