Dans ces circonstances, il se décida à vendre ses propriétés. Toutefois,

avant d'en venir là, il proposa à Servigny de lui laisser la suite de

ses affaires. Touché jusqu'aux larmes, d'un si généreux procédé,

Servigny le remercia en ces termes:

--J'étais profondément malheureux. Une circonstance, que je ne veux

point rappeler, vous a déterminé à m'accorder votre confiance; plus

tard, vous m'avez comblé de vos bienfaits. Que pourrais-je désirer autre

chose que de rester toute ma vie près de vous, à moins cependant que

vous n'ayez quelque motif d'agir autrement! Dans le cas contraire,

permettez-moi de continuer à vous consacrer ce qui me reste de jeunesse

et de forces pour m'acquitter de la reconnaissance que je vous dois, et

qui durera autant que ma vie.

Sir Lambton ne put résister à cette dernière preuve d'attachement: Il se

précipita dans les bras de Servigny, le tint longtemps pressé sur son

coeur, et, à compter de ce moment, il fut convenu qu'on ne se quitterait

plus, et que le retour en France ne séparerait pas les deux amis.

Servigny ne voulut pas quitter le pays sans revoir la bonne vieille que

nous connaissons déjà et qu'il avait trouvée si secourable à une autre

époque; il voulait lui laisser un dernier gage de souvenir et de

reconnaissance.

Un matin qu'il s'y était rendu dans ce dessein, il la trouva l'air

triste et fatigué; il lui en demanda la cause. Mais, au lieu de lui

répondre, elle posa mystérieusement le doigt sur la bouche, tout en lui

indiquant d'un geste sa chambre à coucher.

--Que voulez-vous dire? lui dit-il à voix basse.

--Une femme, une Française, encore jeune et belle, lui répondu la

vieille, repose dans cet appartement; chut!

Puis, l'attirant au dehors de la maison et l'ayant invité à s'asseoir

sur un banc qui était près de la porte; elle lui raconta en ces termes

les circonstances qui avaient amené l'inconnue chez elle:

--«Avant-hier, vers la brune, dit-elle, je revenais de chez ce vieil

Anglais que vous connaissez. Je traversais le petit bois qui domine la

montagne, lorsque parvenue à l'extrémité la plus rapprochée de la ville,

je crus entendre des gémissements partir de l'épaisseur du fourré. Je

m'arrête, j'écoute: le silence le plus absolu régnait autour de moi. Je

crus d'abord m'être trompée; mais à peine avais-je fait quelques pas que

le même bruit frappe de nouveau mes oreilles. M'étant arrêtée une

seconde fois, une voix plaintive se fit entendre distinctement à

quelques pas de moi. Je m'approche: Qui que vous soyez, m'écriai-je à

haute voix, indiquez-moi où vous êtes, je vous porterai secours.» Point

de réponse. Je renouvelle mon interpellation, je prête l'oreille, je ne

tarde pas à acquérir la preuve qu'une créature humaine gisait près de

moi, et que l'état de souffrance où elle se trouvait, lui avait seul

fait pousser les gémissements que j'avais entendus.

»La nuit devenait fort obscure. Malgré cela, je cherche, j'appelle. Je

ne reçois aucune réponse, aucun mouvement n'indique la direction dans

laquelle je dois m'engager pour arriver à l'infortunée qui déjà

m'inspire tant d'intérêt. Pour surcroît de tourment, le ciel couvert

d'épais nuages, l'air absorbant de l'atmosphère, menacent d'un violent

orage. N'entendant plus rien, j'allais abandonner mes recherches et

continuer mon chemin, lorsque tout à coup les éclairs sillonnent la nue,

le tonnerre gronde avec furie, la pluie tombe à torrents. Je m'arrête de

nouveau, dominée par l'idée de secourir, s'il est possible, l'être

malheureux qui gît à quelques pas de moi; mais je n'entends rien,

absolument rien. Forcée alors par le mauvais temps, et aussi peut-être

un peu par la crainte, je quitte cette scène d'horreur pour rentrer chez

moi. Il était minuit lorsque j'y arrivai, fatiguée, harassée, trempée

jusqu'aux os. Je me jetai à la hâte sur mon lit; mais impossible de

fermer l'oeil, tant j'étais agitée! Il me semblait encore entendre les

accents plaintifs de cette voix vibrant à peine à travers le feuillage,

le vent et la pluie. Que de reproches ne m'adressai-je pas sur ma

pusillanimité, mon peu de persévérance? Je l'aurais sauvé, me disais-je!

Si je reste, c'en est fait, je serai cause de sa mort!...

»Cependant l'orage avait cessé; mais le jour ne venait pas au gré de mon

impatience. Enfin, exténué de fatigue, l'impérieuse nature l'emporte, je

cède au sommeil. Mais un songe affreux ne tarde pas à m'éveiller en

sursaut, haletante et couverte de sueur. J'avais vu, dans ce songe

d'énormes serpents dévorer un corps humain, dont les cris déchirants

faisaient tressaillir mon âme! Je me lève à la hâte décidée à retourner

sur les lieux, espérant cette fois parvenir, s'il en était temps encore,

à sauver le malheureux que je me reprochais d'avoir si lâchement

abandonné.

»Toutefois, pour ne manquer le but de cette nouvelle excursion, je crus

devoir éveiller mon voisin, le père William, en le priant de

m'accompagner jusqu'à l'endroit où gisait la malheureuse victime que je

voulais à tout prix secourir. Il s'y prêta de bonne grâce. Arrivés au

bosquet, nous nous mîmes en recherches pendant assez longtemps, lorsque

tout à coup le père William s'écria d'une voix altérée:

--»Par ici, venez, venez vite!

»Je cours de son côté: quel triste spectacle s'offre alors à mes yeux!

Une femme, jeune encore, d'une figure belle, mais pâle comme la mort,

gisait sans mouvement au fond d'un trou assez profond.

--»Elle est morte! m'écriai-je.

--»Je ne le crains que trop, répond le père William; mais nous ne

pouvons pas à nous deux la sortir de là. Je vais chercher du monde et je

reviens.

»A peine un quart d'heure s'était-il écoulé que William reparut avec

quelques hommes de bonne volonté, qui avaient bien voulu l'aider dans

cette bonne oeuvre; d'autres étaient allés chercher un médecin qui ne

tarda pas à arriver sur les lieux.

»On descend dans le trou, et on en tire avec soin et précaution la

malheureuse jeune femme qui paraissait exister encore. On la dépose sur

un brancard de branches d'arbres fait à la hâte; le médecin l'examina

avec la plus scrupuleuse attention; elle était glacée!... Il ordonna de

faire du feu et de la réchauffer; mais elle était toujours dans le même

état. C'est à peine si quelques rares et lentes pulsations la

distinguaient d'un cadavre! Le docteur paraissait même croire que tout

secours était inutile. Mais je le suppliai de redoubler d'attention et

de soins; il me semblait que les parties inférieures était moins

rigides, moins froides; il ne tarda pas à être de mon avis. Il ordonna

alors de la porter de suite chez moi, où elle fut placée dans mon lit,

réchauffée par degrés, puis enfin saignée. Ces premiers soins une fois

remplis, il lui administra deux cuillerées d'une potion qui parut la

ranimer. Enfin, elle ouvre les yeux; mais trop faible pour soutenir,

l'éclat de la lumière, elle les referme aussitôt. Le docteur prescrivit

alors de la tenir chaudement, et de redoubler le cordial dont l'emploi

avait déjà produit de si heureux résultats; puis il se retira en

promettant de venir la revoir dans le jour.

»Elle a passé la journée et la nuit dans mon lit. Pendant ce temps-là le

docteur est venu la voir cinq ou six fois. A ses dernières visites il me

donna l'espoir de la sauver; mais jusqu'ici, elle n'a ni ouvert les

yeux, ni poussé la moindre plainte: elle est entièrement immobile.

Cependant, une douce chaleur parcourt son corps, son sang est rappelé à

la circulation; enfin, la vie matérielle lui est rendue, et tout annonce

que les prévisions du docteur se réaliseront. Voici ses habits, je les

ai fait sécher, et quoiqu'en mauvais état, la finesse des tissus, celle

de son linge, tout en elle semble annoncer une personne qui a connu des

jours plus heureux.»

Lorsque la bonne vieille eut terminé son récit, dans lequel il semblait

qu'elle voulût atténuer tout ce qui la concernait, Servigny lui adressa

les plus vives félicitations sur sa belle conduite; il prit une bourse

remplie de guinées, l'offrit à la bonne vieille, et la força de

l'accepter afin de subvenir aux soins et aux dépenses que sa généreuse

sensibilité lui avaient imposés. Après quoi, il se retira, promettant de

ne pas partir sans la revoir et lui dire un dernier adieu.

Rentré chez sir Lambton, il continua de régler toutes les affaires; et

quand enfin tout fut prêt pour le voyage de France, il se rendit près de

la bonne vieille, ainsi qu'il le lui avait promis quinze jours

auparavant. Il la trouva occupée de quelques travaux domestiques; près

d'elle était assise une jeune femme d'une pâleur extrême que faisait

encore ressortir ses longs cheveux noirs et ses beaux yeux de la même

couleur. Elle paraissait avoir été d'une beauté remarquable; mais elle

était si faible, si abattue, qu'à peine pouvait-elle se soutenir sur le

siége où elle était assise, contrairement aux ordres du docteur qui

avait prescrit de la laisser couchée sur une chaise longue. Après

l'avoir saluée, Servigny continua de converser avec la vieille

Irlandaise, à laquelle lui aussi devait la vie. Celle-ci le questionna

sur le pays où il allait habiter. Il lui répondit que le bâtiment sur

lequel il allait s'embarquer avec sir Lambton et sa suite devait les

ramener en France, et les débarquer au Havre; que de là il irait à

Marseille...

--Marseille! s'écria la malade: Marseille, c'est ma patrie! puis elle

retomba accablée sur sa chaise.

Lorsqu'elle eut repris l'usage de ses sens, elle s'écria de nouveau:

--Marseille! Marseille, c'est mon pays! c'est dans cette ville que doit

être ma famille, si elle existe encore, malgré tous les tourments que je

lui ai causés; de grâce, monsieur, si vous allez dans la ville qui m'a

va naître, soyez assez bon pour voir ma famille et lui dire la position

où je me trouve en ce moment, c'est-à-dire bourrelée de remords et un

pied dans la tombe!... Je mourrai heureuse si vous me promettez de voir

mes parents et de remettre cet anneau au marquis de Pourrières, dont ma

famille vous donnera l'adresse. Attendez! voici quelque chose de plus

précieux encore:

Elle tira alors de son sein une petite boîte en écaille garnie en or, en

disant:

--C'est tout ce qui me reste de ma prospérité passée! Cette

boîteccontient l'acte de naissance de mon fils. Hélas! je l'ai lâchement

abandonné ainsi que son malheureux père!...

En ce moment un torrent de larmes inondait son visage, elle ne put

continuer, tant ces souvenirs lui causaient d'émotion.

Servigny et la vieille dame la voyant près de défaillir, s'empressèrent

par leurs soins et leurs consolations à la calmer, à la ranimer.

Servigny lui assura qu'il verrait sa famille, ainsi que son fils et le

père de cet enfant; qu'elle pouvait compter sur lui pour ce dont elle le

chargerait. Elle parut se remettre un peu et remercia ses deux

bienfaiteurs du tendre intérêt qu'ils lui portaient. Elle ajouta que

trop fatiguée en ce moment, elle priait Servigny de revenir plus tard,

qu'elle préparait pour le jour de son départ les notes qu'elle lui

destinait.

A quelques jours de là, Servigny retourna voir cette infortunée: il la

trouva un peu mieux. Elle lui remit toutes les notes dont il pouvait

avoir besoin pour faire les démarches qu'elle avait réclamées de lui, et

le pria instamment de vouloir bien l'instruire de tout ce qu'il

apprendrait dans ses intérêts:

--J'aurai la force de vivre, ajouta-t-elle, jusqu'à ce que je sache si

j'ai encore des parents, des amis, et surtout si mon fils existe encore.

Cette certitude me ferait oublier tous mes malheurs, toutes mes

souffrances.

Servigny lui assura de nouveau qu'elle pouvait compter sur lui, et, au

risque d'être indiscret, il se permit de l'interroger sur son sort, sur

les circonstances qui l'avaient réduit à l'état de dénûment dans lequel

elle se trouvait.

Ces questions lui firent répandre un torrent de larmes.

--Hélas! dit-elle à Servigny, quand vous connaîtrez mes aventures, je

serai l'objet de votre mépris, ainsi que de cette bonne dame dont le

généreux dévouement m'a sauvé la vie. Mais je n'ai rien à vous refuser.

Alors elle raconta ce que nous savons déjà de son histoire; sa fuite

avec un Anglais qui, à son tour, l'avait abandonnée presque sans

ressources après l'avoir amenée dans l'Inde.

--«Depuis lors, ajouta-t-elle, j'ai ouvert les yeux sur ma position, mes

fautes, mon infâme conduite. Combien je me repens en ce moment d'avoir

quitté l'homme qui m'aimait, qui m'avait comblée de bienfaits, pour le

trahir par la plus noire ingratitude! Et mon fils, quel remords

n'éprouvé-je point de l'avoir laissé à des mains étrangères, sans m'être

jamais préoccupée de son sort! Tout cela m'avait inspiré un profond

dégoût de la vie, il me semblait qu'une voix puissante, mais intérieure,

me criait sans cesse: «Tu es une mauvaise mère!» A la suite de ces

diverses circonstances, poursuivie par d'affreux pressentiments, mon

courage m'a abandonnée, je suis tombée malade, tout ce que je possédais,

argent, effets, bijoux, tout a été sacrifié au rétablissement de ma

santé. A peine convalescente, les personnes qui m'avaient recueillie

sachant qu'il ne me restait aucune ressource, me signifièrent de choisir

un autre asile; deux jours plus tard elles m'auraient impitoyablement

jetée à la porte.

»En proie au plus violent désespoir, j'avais dirigé mes pas au hasard,

décidée à marcher jusqu'au moment où trahie par mes forces je tomberais

d'inanition. C'est du reste ce qui ne tarda pas à arriver. Je marchai

tant et si loin, que je m'égarai dans le petit bois qui est auprès de la

ville; je ne m'arrêtai qu'à la nuit close, et enfin m'étant assise au

pied d'un arbre je m'y endormis. Mon sommeil fut assez paisible jusqu'au

lendemain, et lorsque je m'éveillai le soleil était déjà assez avancé

dans sa carrière; mais quoique j'eusse passé la nuit tout entière dans

un repos que je n'avais pas goûté depuis longtemps, je n'en étais pas

moins en proie aux plus affreux tourments. La faiblesse où j'étais,

l'absence d'aliments réparateurs, tout contribuait à me plonger dans les

plus sombres idées; il me semblait être poursuivie par ces bizarres

fantômes que crée l'imagination en délire. En un mot, tout contribuait à

me faire persister dans la résolution de mourir.

»Toutefois, l'idée de la mort, l'idée de mettre un terme aux angoisses

du coeur, et à cette foule de plaies et de douleurs, à cette masse de

chair qui est nous, fait de nous tous des poltrons; tout s'arrête et se

décolore devant la pâle lueur de cette pensée[580]. Je me soulevai donc

et retrouvai en moi de nouvelles forces; mais bien décidée à mourir de

faim, si j'envisageai encore la vie, ce fut pour me réjouir de la fin de

mes maux. Enfin parvenue au dernier terme de la faiblesse et du délire,

je sentais, je voyais la nuit approcher; mais indifférente à tout, que

m'importait la nuit quand j'aspirais le néant!... Tout à coup ma

paupière s'appesantit, se ferme, je tombe épuisée sur le gazon!...

»Si j'en juge par l'agitation de mon sommeil, je demeurai longtemps en

cet état, car je fus assaillie par cette foule de songes terribles et

bizarres qu'enfante un cerveau débilité. Tantôt il me semblait tomber

dans d'affreux précipices et rouler au sein d'eaux noires et infectes

qui m'entraînaient au centre de la terre; tantôt que de hideux serpents

me déchiraient de leur dent envenimée!...

»Enfin, que vous dirai-je? depuis ce moment, jusqu'à celui où je me suis

trouvée chez la bonne Irlandaise, je n'ai eu d'autre sentiment de mon

existence que par la perception de tous les tourments de l'enfer!...

C'est à Dieu et à vous, bonne et respectable dame, que je dois la vie;

puissé-je en faire un meilleur usage que par le passé!»

Tenez, dit-elle en s'adressant à Servigny: voici les papiers qui vous

mettront à même d'avoir des nouvelles de mon malheureux fils. Daignez

encore une fois me promettre de vous occuper de lui à votre arrivée en

France et de m'informer du résultat de vos démarches.

--Vous pouvez compter sur moi, répondit Servigny; je vous jure que je

verrai le fils et le père.

--Le père que j'ai si indignement trahi, dit la dame; il aura peut-être

abandonné le fils pour se venger de la perfidie de la mère!

--Cela n'est pas probable, répliqua Servigny; un homme tel que le

marquis de Pourrières ne pourrait commettre une telle injustice.

--Alexis était si jeune, il m'aimait tant, dit la dame, que ma fuite a

dû le désespérer, il aura maudit la mère et l'enfant!

--De grâce, calmez-vous, madame! celui qui se repent de bonne foi est

plus loin du mal que celui qui ne le connut jamais. Du reste, j'ai

meilleure opinion de M. de Pourrières; je me réserve de le voir et de

rallumer dans son âme tous les sentiments d'un père, si contre toute

attente, il avait pu jamais les oublier.

--Que d'obligations je vous aurai, cher monsieur; si je désire vivre

encore c'est pour avoir le temps de vous bénir.

Le moment de se séparer étant venu, Servigny embrassa ces deux dames et

les quitta en promettant de leur écrire. Jamais séparation ne fut plus

touchante; la jeune femme versait des larmes en abondance; quant à la

vieille Irlandaise, il semblait qu'on lui arrachât un fils tendre et

chéri, tant elle était inconsolable de prendre en Servigny un ami, un

protecteur aussi généreux que délicat. Enfin, il fallut se quitter.

Peu de jours après, Servigny apprit que la pauvre femme était morte en

le bénissant.

FIN DU SIXIÈME VOLUME.

LES VRAIS MYSTÈRES DE PARIS.

LES

VRAIS MYSTÈRES

DE PARIS,

PAR VIDOCQ.

TOME SEPTIÈME.

[Illustration: colophon]

BRUXELLES,

ALPH. LEBÈGUE ET SACRÉ FILS,

IMPRIMEURS-ÉDITEURS.

1844

Les Vrais

Mystères de Paris.

I.--Le départ.

Sir Lambton, possesseur de richesses considérables honorablement

acquises, s'embarqua avec Servigny. Pendant la traversée qui fut on ne

peut plus heureuse, il ne cessait de parler de sa nièce, qu'il n'avait

vue que dans son enfance. Les lettres qu'il avait reçues de cette jeune

fille avaient captivé toutes ses affections; il brûlait d'impatience de

la revoir, sans cesse il relisait sa correspondance avec une nouvelle

satisfaction, et il la faisait lire à Servigny qui la trouvait

charmante. La naïveté du style, la pureté des sentiments qui y étaient

exprimés, tout était empreint de ce cachet qui révèle les âmes d'élite.

Enfin après soixante-seize jours d'une navigation qu'aucun accident

n'était venu interrompre, ils débarquèrent heureusement au Havre.

Sir Lambton, qui avait des affaires importantes à régler en ce port et

ensuite dans celui de Marseille, chargea Servigny de se rendre à Paris

pour préparer tout ce qui était nécessaire à son installation. Il lui

laissa carte blanche pour l'achat d'un hôtel dans un quartier élégant et

tranquille, ainsi que d'une jolie maison de campagne dans les environs.

Il devait, en arrivant à Paris, trouver prêt tout ce dont il avait

besoin, et s'en rapportait entièrement au fidèle, à l'intelligent

Servigny, qu'il regardait, avec raison, comme son meilleur ami.

Après avoir reçu les ordres et les diverses commissions de sir Lambton,

et muni de lettres de crédit sur les premiers banquiers de la capitale

pour des sommes considérables, le départ de Servigny fut fixé au

lendemain; toutefois, avant de se rendre à Paris, il demanda à son

protecteur la permission d'aller voir une vieille tante qui habitait

Mantes; c'était la seule parente qui lui restât.

--«Faites comme vous voudrez, lui dit sir Lambton, pourvu que d'ici deux

mois je trouve tout disposé pour me recevoir, je suis content.»

Les choses ainsi arrêtées, Servigny se dirigea sur le village de

Saint-Marsault pour aller se jeter aux pieds du bon curé qui l'avait si

généreusement sauvé, ainsi que nous l'avons vu au commencement de cette

histoire. Là, il apprit que ce digne ecclésiastique était depuis

quelques temps à Paris, vicaire d'une des paroisses de la capitale. Il

alla rendre visite au successeur de l'homme de Dieu et sans lui rien

confier des faits que nous connaissons, il le chargea de dire quelques

messes et de distribuer d'abondantes aumônes aux pauvres du village; il

était heureux de pouvoir faire un peu de bien là où il avait été si

malheureux, puis il se remit en route pour Paris.

Arrivé à Sens et logé à l'hôtel de l'Ecu, il acheta un excellent

cabriolet et un très-beau cheval que l'on vendait par autorité de

justice; il profita avec empressement de cette occasion, sachant qu'il

aurait très-prochainement besoin de l'un et de l'autre pour faire ses

courses à Paris et dans les environs.

Rendu à Mantes, il descendit à l'hôtel du Cheval blanc, et de suite il

s'informa de sa tante. Il apprit qu'elle était morte depuis quelques

mois seulement, après avoir fait un testament en faveur d'un parent

éloigné. Servigny ne voulut rien changer aux dernières volontés de sa

bonne tante; il quitta Mantes le lendemain, à la pointe du jour, pour

revenir à Paris; il lui tardait de voir son sauveur, l'ancien curé de

Saint-Marsault. Le temps était pluvieux, mais vers midi il fut assez

beau, en sorte qu'il fit cette route assez agréablement, après avoir

dîné à Poissy. En passant à Saint-Germain, il crut devoir s'arrêter

quelques instants chez un notaire, afin de prendre des renseignements

sur les propriétés à vendre dans les environs. On lui en indiqua

plusieurs, mais, informations prises, elles ne pouvaient convenir; alors

il se dirigea sur Nanterre, et il était presque nuit lorsqu'il arriva;

mais de là à Paris, la route n'est pas longue, et il crut pouvoir

prendre son temps. Il fit donc rafraîchir son cheval chez Gillet, et

après avoir donné quelques sous à cet aveugle, qui vient jouer un air

de flûte aux voyageurs, et qui, dit-on, a gagné à ce métier de bons

biens au soleil, il sauta dans son cabriolet, se proposant de monter au

pas la côte qui se trouve en sortant du pays; lorsque tout à coup il

s'aperçoit que le ciel se couvre et que les éclairs sillonnent la nue à

de longs intervalles. Il continue son chemin, espérant que cet orage se

dissipera; mais au même instant le tonnerre gronde avec furie, les

éclairs se croisent et forment mille gerbes dans l'air, les détonations

que répètent et multiplient les échos de la vallée deviennent

effrayantes; malgré cela, Servigny continue intrépidement sa route: il

était même arrivé à mi chemin de Nanterre à Neuilly, lorsqu'un éclair

suivi d'un coup de tonnerre épouvantable, fait cabrer et ruer le cheval;

il s'abat, comme frappé de la foudre, il se relève, mais épouvanté par

la terreur qu'il vient d'éprouver; il recule et se précipite avec le

cabriolet dans une cuvette assez profonde qui borde la route, et d'où il

ne peut sortir!...

Les brancards étaient cassés, le cheval sous le cabriolet, et Servigny,

enseveli sous la capote brisée et aplatie, faisait de vains efforts pour

sortir de cette position!

La lecture du premier chapitre de ce volume a appris à nos lecteurs ce

qui, à partir de ce moment, est arrivé à notre héros.

--Voilà, dit Servigny lorsqu'il eût achevé le récit que l'on vient de

lire, tous les événements de ma vie que je n'avais pu encore vous faire

connaître; je n'ai passé sous silence qu'une seule circonstance dont je

vous parlerai lorsque vous m'aurez dit ce que je dois faire; quant à la

malheureuse femme dont je viens de vous raconter l'histoire, je

m'acquitterai de la mission qu'elle a bien voulu me confier, et, pour

cela, je n'attendrai pas que le hasard m'en fournisse l'occasion.

J'écrirai à Genève, afin de savoir où est maintenant le jeune Fortuné,

et sitôt que je connaîtrai le lieu de sa résidence, je lui porterai les

paroles dernières de son infortunée mère et la boucle de cheveux qu'elle

m'a remise pour lui.

--C'est bien, mon fils, c'est bien, répondit l'abbé Reuzet, je n'en

attendais pas moins de vous; vous devez, en effet, vous acquitter de la

mission qui vous a été confiée par cette malheureuse femme; en

accomplissant le dernier voeu d'une pécheresse qui s'est repenti, à ses

derniers moments, d'une mère qui regrettait de ne s'être pas acquitté de

ses devoirs, vous vous rendrez agréable à Dieu, car le bien que l'on

fait sans espoir de récompense, il le voit, et il s'en rappellera au

jour du jugement, lorsque nos fautes et nos bonnes actions seront pesées

dans une balance.

Les vrais mystères de Paris · 第 65 / 99 段