--Ecoute, Salvador, décidément je veux me corriger; si je n'avais pas

d'argent, je ne jouerais pas; et je ne bois, ainsi que tu viens de me le

dire, qu'afin de m'étourdir. Eh bien! ne me donne plus rien lorsque tu

toucheras nos revenus.

--Mais, malheureux, si je ne te donne pas d'argent, tu m'en voleras? Ah!

quelle plaie, quelle plaie, qu'un homme comme toi. Roman, il faut

absolument que nous nous séparions?

--Jamais! nous avons vécu ensemble, c'est ensemble que nous avons commis

les crimes qui nous ont fait ce que nous sommes; nous mourrons ensemble,

à moins cependant que l'un de nous deux ne soit, avant l'autre, emporté

par une bonne maladie.

--Que le diable t'en envoie une, qui me débarrasse de toi! pensa

Salvador, qui répondit assez brusquement à son ami, qu'il faudrait

cependant bien qu'ils se séparassent, s'il ne voulait pas changer de

conduite.

Roman et Salvador, tout en causant, étaient arrivés sur le boulevard. Ce

dernier qui voulait, dans le cas on le vicomte de Lussan n'aurait pu

obtenir de l'usurier Juste ce qu'il était allé lui demander, être en

mesure de lui remettre la somme qu'il lui avait promise, entra chez un

marchand de jouets d'enfants, qui avait joint au commerce des poupées et

toupies d'Allemagne, les professions beaucoup plus lucratives,

d'escompteur et d'usurier. C'est à ce marchand de jouets d'enfants que

l'on attribue le trait suivant:

Ce digne industriel venait de prêter mille francs à un jeune homme de

famille, qui ne devait les lui rendre que dans deux ans; il s'était

montré assez raisonnable, c'est-à-dire qu'il s'était contenté de

l'intérêt qu'il prenait ordinairement à ses meilleures pratiques,

vingt-cinq pour cent par an, l'intérêt en dedans suivant la coutume de

ces messieurs, et qu'il avait bien voulu ne point forcer le malheureux

jeune homme à faire l'acquisition de quelques douzaines de poupées et de

polichinelles.

Il venait donc de remettre au jeune homme qui était parti charmé d'avoir

rencontré un aussi honnête homme, cinq belles piles d'écus composée

chacune de vingt pièces de cinq francs toutes neuves, lorsque sa femme,

qui avait été témoin de la négociation qu'il venait de terminer, lui dit

de sa voix la plus douce:

--Tu viens de faire, je crois, une assez bonne affaire?

--Mais oui, mais oui, répondit le marchand de jouets, le jeune homme est

bon, malheureusement le billet sera payé à échéance, de sorte qu'il n'y

aura rien à gagner sur les frais; mais c'est égal, c'est de l'argent

bien placé.

--Il me semble pourtant, reprit la femme, que si tu l'avais voulu, cette

affaire aurait pu te rapporter davantage.

--Mais en prêtant ces mille francs pour quatre ans au lieu de les prêter

pour deux; comme tu retiens l'intérêt, tu n'aurais eu rien à donner.

Le marchand de jouets prit sa femme entre ses bras et la tint longtemps

serrée contre son coeur.

Touchante union de deux coeurs faits pour s'entendre.

Salvador obtint sans peine ce qu'il désirait de ce vertueux industriel,

qui savait très-bien que le marquis de Pourrières était un des plus

riches propriétaires du département du Var et que ce n'était que parce

qu'il ne voulait pas prendre la peine de chercher ailleurs ce dont il

avait besoin, qu'il s'adressait à lui. Hâtons-nous de dire, pour rendre

hommage à sa probité, qu'il accordait à ce noble client des conditions

toutes spéciales, il ne lui prenait que six pour cent... par trimestre!

Lorsque Salvador sortit de chez le marchand de jouets, vainement il

chercha Roman sur le boulevard; celui-ci, qui avait retrouvé dans la

poche de son gilet quelques pièces d'or qu'il croyait avoir perdues la

veille, avait suivi dans un tripot le comte palatin du saint-empire

romain, qu'il venait de rencontrer par hasard.

--Puisse-t-il ne jamais revenir, se disait Salvador en traversant le

boulevard pour se rendre au café Anglais, il faut absolument que je

trouve un moyen de me débarrasser de cet homme qui me ruinera si je n'y

prends garde, il le faut absolument.

Nous laisserons, si nos lecteurs veulent bien nous le permettre,

Salvador et le vicomte de Lussan fêter au café Anglais des filets de

perdrix rouges sautés aux truffes, arrosés d'excellent vin de Chambertin

et nous irons retrouver Paul Féval ou plutôt Servigny qui se promène

dans la plus sombre allée du jardin des Tuileries.

La rencontre qu'il vient de faire, l'a sans doute vivement impressionné,

car sa physionomie est triste, il se promène à grands pas, il laisse

s'échapper de sa poitrine de sourdes exclamations et quelquefois il

s'arrête et paraît réfléchir profondément.

--Que faire, grand Dieu! se dit-il, et comment sortir de l'impasse dans

laquelle je suis engagé, dois-je laisser ignorer à mon généreux

protecteur les événements de ma vie passée et associer à mon sort une

femme que ses attraits, sa fortune appellent à la plus heureuse

destinée. Oh! non, la rencontre que je viens de faire est un

avertissement du ciel, qui a voulu me prouver que le plus léger souffle

pouvait renverser un édifice bâti sur le sable. Puis il recommence sa

promenade à pas précipités, puis il s'arrête pour réfléchir de nouveau.

Tout à coup il se frappe le front, et les nuages qui le couvraient se

dissipent.

--Ah! c'est le ciel qui m'inspire, dit-il presque à haute voix, je vais

aller trouver l'homme généreux qui m'a tendu la main lorsque j'étais

plongé dans un abîme dont je n'espérais plus sortir, le digne pasteur

qui pratique si bien les maximes de son divin maître, il me dira ce que

je dois faire; quels que soient les conseils qu'il me donne, je les

suivrai, quelque soient les sacrifices qu'il m'impose, je les

accomplirai, j'en prends Dieu à témoin.

Cette résolution une fois prise, Servigny beaucoup plus calme qu'il ne

l'était quelques instants auparavant, sortit du jardin des Tuileries et

franchit rapidement l'espace qui sépare le palais de nos rois de la rue

de la Sourdière, où il entra dans une maison de modeste, mais d'honnête

apparence.

Voici quels étaient les événements qui amenaient Servigny chez le

vénérable ecclésiastique qui habitait cette petite maison.

Après avoir employé toute la matinée de ce jour à visiter en détail sa

nouvelle habitation, et lorsque Laure fut sortie pour se rendre chez

madame de Neuville, (si nos lecteurs veulent bien se rappeler que sir

Lambton était Anglais, et que les moeurs de son pays laissent aux jeunes

filles la faculté de sortir seules quand elles le désirent, il ne seront

pas étonnés de ce que le digne gentilhomme, qui voulait du reste ne rien

laisser désirer à sa nièce, n'avait pas attendu pour l'inviter à aller

chez son amie, qu'elle lui en demandât la permission), sir Lambton avait

invité Servigny à le suivre dans son cabinet, il voulait lui dit-il, lui

parler de choses très importantes.

Servigny prit un siége et se disposa à écouter son protecteur, qui,

après s'être recueilli quelques instants, commença ainsi:

--Vous m'avez, mon cher Féval, rendu une multitude de services; après

m'avoir sauvé la vie au péril de la vôtre, vous m'avez consacré

plusieurs des belles années de votre jeunesse durant lesquelles, grâce à

votre activité, à votre intelligence, à votre probité surtout, ma

fortune s'est considérablement augmentée; vous voudriez, sans doute me

répondre, car je sais combien vous êtes désintéressé, que je vous ai

généreusement payé et que par conséquent je ne vous dois rien, vous

seriez dans l'erreur; il est de ces choses que tous les trésors de

l'Inde ne suffiraient pas à payer, d'abord parce qu'elles sont d'un prix

inappréciable, et ensuite parce qu'elles se donnent et ne se vendent

pas, c'est l'amitié, le dévouement et vous m'avez donné des preuves de

l'un et de l'autre, puisque vous avez refusé pour me suivre,

l'établissement que je voulais vous donner, qui constituait à lui seul

une fortune déjà considérable, qu'il vous eût été très-facile,

d'augmenter encore en peu de temps.

--Je veux vous récompenser cependant, que dois-je donc faire pour cela?

--Vous ne me devez aucune récompense, sir Lambton, répondit Servigny, et

rien je vous assure ne manque à mon bonheur. J'ai trouvé près de vous

une position honorable et qui suffit à me voeux, mon seul désir est de

m'en montrer toujours digne et de la conserver.

--Mais cela ne se peut, quels que soient les égards que je vous

témoigne, le monde que je vais être forcé de fréquenter, car je ne veux

pas condamner ma nièce à la vie d'une recluse, ne voudra jamais voir en

vous que mon secrétaire, et cela ne peut ni ne doit me convenir; l'homme

qui m'a sauvé la vie, qui, par son travail a augmenté ma fortune, aux

yeux de tout le monde comme aux miens, doit être mon égal, mon ami.

--Vous vous exagérez beaucoup, sir Lambton, la valeur des services que

j'ai été assez heureux pour vous rendre; en vous sauvant la vie,

lorsqu'au surplus la mienne était aussi bien exposée que la votre, et

qu'en combattant pour vous je combattais pour moi, je n'ai fait que ce

que vous auriez fait vous même à ma place; si j'ai pu pendant le temps

que j'ai été placé à la tête de vos établissements contribuer à la

prospérité, je ne faisais que m'acquitter du devoir qui m'était imposé

par la nature du contrat qui me liait à vous; vous m'aviez pris sans me

connaître, lorsque mon état d'extrême misère devait vous inspirer des

soupçons que personne n'aurait jamais songé à blâmer, pas même moi qui

en aurais été la victime, car il est malheureusement dans la vie de ces

positions qu'il faut avoir traversées pour les concevoir. Je devais

donc, autant par reconnaissance que pour ne pas vous dégoûter de

l'envie d'obliger, m'appliquer à vous prouver que vous aviez eu raison

de me bien juger.

--Féval, vous êtes un noble jeune homme, et ce que vous venez de me

dire, me prouve que j'ai raison de vouloir vous attacher à moi par des

liens indissolubles.

--Ah! sir Lambton, s'écria Servigny d'une voix brisée par l'émotion, ne

me laissez pas entrevoir un bonheur auquel je ne puis prétendre; en vous

vouant toute mon amitié, en vous servant avec zèle, je n'ai fait que mon

devoir, vous ne me devez rien, rien absolument, laissez-moi donc comme

je suis, ou plutôt laissez-moi partir.

--Vous êtes fou, mon cher ami, répondit sir Lambton en souriant, car il

croyait que Servigny ne manifestait le désir de retourner dans l'Inde,

qu'afin d'aller y acquérir une fortune, qui lui permît, au retour,

d'aspirer à la main de Laure; vous êtes fou, on n'acquiert pas en

quelques années une fortune semblable à celle que vous souhaitez en ce

moment, mais on peut fort bien s'en passer, lorsqu'un brave gentilhomme

comme moi, vous dit en vous serrant la main: vous voulez n'avoir fait

que votre devoir, eh bien! soit, mais les hommes qui s'acquittent ainsi

que vous, de tous les devoirs qui leur sont imposés, sont si rares à

l'époque où nous vivons, qu'il est de toute justice qu'en attendant la

récompense que le ciel leur réserve, ils aient un peu de bonheur

ici-bas. Pour qu'il en soit ainsi, j'ai une nièce, jeune, aimable, jolie

et assez riche pour que vous n'ayez pas besoin de l'être, que vous aimez

j'en suis sûr, que vous rendrez heureuse, car vous possédez toutes les

qualités qu'il faut pour cela, et dont, si je ne me trompe, il ne vous

sera pas difficile de vous faire aimer; eh bien! je vous offre la main

de cette aimable enfant.

Sir Lambton s'arrêta afin d'attendre la réponse de Servigny; celui-ci

était si troublé, qu'il ne sut d'abord que répondre à son généreux

protecteur, un nuage couvrait ses yeux, son coeur battait à rompre sa

poitrine, il parvint cependant à rassembler ses idées.

--Sir Lambton, dit-il après avoir porté à ses lèvres la main du bon

gentilhomme, mon généreux protecteur, je ne veux pas chercher à vous le

dissimuler, j'aime mademoiselle de Beaumont; mais dois-je accepter une

proposition qui ne vous est inspirée que par un sentiment de

reconnaissance exagérée. Mademoiselle de Beaumont est riche, je suis

pauvre, je ne possède au monde que l'amitié que vous voulez bien me

témoigner, elle est noble, je ne puis lui offrir qu'un nom obscur.

--Mon cher Féval, l'établissement que je voulais vous donner et que vous

avez refusé pour ne point me quitter, vaut douze mille livres sterling;

vous allez de suite, si vous ne voulez pas me laisser croire que

l'orgueil vous domine, accepter cette somme en bons billets de la banque

de France, un homme qui possède un peu plus de dix mille francs de

rente, est assez riche pour prétendre à la main d'une princesse russe ou

de la fille d'un nabab; voilà donc vos objections levées du côté de la

fortune, quant à ce qui regarde la noblesse, vous possédez celle du coeur

et des sentiments, et celle-là vaut bien l'autre.

Et comme Servigny, ne sachant ce qu'il devait répondre aux arguments

serrés de sir Lambton, gardait le silence, sir Lambton se leva et ajouta

après lui avoir serré la main:

--Je vous laisse, mon cher Féval; rappelez-vous qu'en me disant que vous

aimiez ma nièce, et je ne vous aurais pas cru si vous m'aviez dit le

contraire, vous vous êtes enlevé le seul motif raisonnable que vous

pouviez alléguer pour éviter de faire ce que je désire; vous me rendrez

réponse demain et nous nous occuperons de suite des démarches

nécessaires. J'aime que les choses se terminent aussitôt qu'elles ont

été décidées.

Servigny se trouvait dans une position singulière; il fallait ou qu'il

acceptât la proposition de sir Lambton, car il s'était, en convenant de

l'amour qu'il éprouvait pour Laure, enlevé, ainsi du reste que l'avait

fort bien remarqué son protecteur, le seul motif raisonnable de refuser

sa main; ou qu'il se résignât à faire l'aveu de sa position de forçat

évadé, et cet aveu, il est facile de le concevoir, lui coûtait

infiniment; peut-être lui ferait-il perdre l'estime de sir Lambton. Et

Laure, Laure, que penserait-elle de lui? il voulait bien, pour ne pas

associer cette heureuse jeune fille à sa destinée dont l'événement le

plus insignifiant en apparence pouvait brusquement changer le cours,

renoncer à l'espoir de la posséder, il voulait bien la fuir; mais il ne

pouvait se faire à l'idée de devenir pour elle un objet de mépris et de

dégoût; et serait-il autre chose, lorsqu'elle saurait qu'il avait

partagé la couche et le pain de ces êtres hideux? qu'elle devait se

représenter plus dégradés encore qu'ils ne le sont en réalité, qu'il

avait été accouplé à un de ces êtres ignobles; pourrait-elle croire

qu'il ne s'était pas souillé à leur contact, qu'il n'avait pas gagné

quelques-uns de leurs vices?

Pour échapper à la cruelle perplexité à laquelle il était en proie, il

était sorti de l'hôtel de sir Lambton, pour aller se promener dans

l'allée du jardin des Tuileries, où nous l'avons retrouvé.

Comme il traversait la place de la Concorde, il avait rencontré Roman,

(qu'il ne connaissait que sous le nom de Duchemin.) Le lecteur sait

comment il avait reçu son ancien camarade de chaîne; il se serait

peut-être montré un peu moins sévère envers un homme dont il ne

connaissait pas les antécédents et auquel, après tout, il devait

peut-être de la reconnaissance; (car c'était à lui, nos lecteurs sans

doute ne l'ont pas oublié, qu'il devait sa liberté), s'il l'avait

rencontré dans un autre moment; mais tout ce qui pouvait lui rappeler

cette époque fatale de sa vie, devait alors lui être si importun, qu'il

ne faut pas trop s'étonner de la rudesse qu'il témoigna au compagnon de

Salvador.

Un vieux domestique lui avait ouvert la porte de la petite maison, dans

laquelle nous venons de le voir entrer, et l'avait introduit dans une

petite pièce du rez-de-chaussée qui servait à la fois d'antichambre et

de salle à manger.

Cette pièce, plus que simplement meublée, n'était remarquable que par

son extrême propreté.

--Ainsi, dit Servigny après avoir accepté le siége que le vieux

domestique venait de lui offrir, vous êtes certain que M. l'abbé Reuzet

va rentrer dans quelques instants?

--Très-certain, monsieur, M. l'abbé ne dîne jamais en ville et cinq

heures vont sonner dans quelques minutes.

--En ce cas, j'attendrai; j'ai absolument besoin de parler à votre

maître, que je connais depuis longtemps et que je n'ai pas encore eu le

bonheur de rencontrer depuis que je suis à Paris, bien que je sois venu

plusieurs fois.

--Nous avons été passer quelques jours à la campagne, à la suite d'une

maladie assez grave que vient de faire monsieur l'abbé; c'est sans doute

pendant notre absence que monsieur sera venu?

--C'est probable, brave Silvain; mais monsieur l'abbé Reuzet, je

l'espère, est maintenant tout à fait rétabli?

--Oh! oui, monsieur, répondit le domestique d'un air effaré, mon maître

est maintenant tout à fait rétabli; mais je crois que monsieur vient de

prononcer mon nom?

--Eh bien! est-ce que cela vous étonne?

--Mais, sans doute, monsieur, cela m'étonne beaucoup; vous me

connaissez, tandis, que moi je n'ai pas celui de vous connaître.

--Vous n'êtes pas doué, brave Silvain, d'une excellente mémoire.

--Pardonnez-moi, monsieur, je possède une excellente mémoire; mais c'est

en vain que je cherche à me rappeler vos traits...

--Comment! Silvain, vous avez oublié le malheureux voyageur qui, il y a

quelques années, vint blessé, mourant de faim, frapper pendant une nuit

d'orage à la porte du presbytère de Saint-Marsault, et auquel votre

respectable maître prodigua les soins les plus empressés, soins auxquels

vous avez bien voulu joindre les vôtres, ce que le voyageur n'a pas

oublié.

Servigny mit dans la main de Silvain une dizaine de napoléons; le brave

domestique, qui jamais n'avait osé rêver seulement la possession d'une

somme aussi considérable, ne savait quels termes employer pour lui

témoigner sa reconnaissance.

--Ah! monsieur! disait-il, c'est trop, c'est beaucoup trop; je ne sais

si je dois, sans en avoir obtenu la permission de monsieur l'abbé,

accepter une aussi forte somme.

--Ne craignez rien, brave Silvain, acceptez ce petit présent, je

parlerai à votre maître, si cela peut vous faire plaisir, car ce n'est

pas à cette bagatelle que je veux borner les témoignages de ma

reconnaissance.

--Vous êtes trop bon, monsieur, et je suis bien aise de vous revoir

aujourd'hui aussi heureux que vous étiez malheureux lorsque vous êtes

venu chez nous pour la première fois. Mais c'est monsieur l'abbé qui va

être content de vous voir! il ne vous a pas oublié, allez; chaque fois

que vous lui envoyez une somme pour ses pauvres, il nous lisait, à la

bonne Madeleine (elle n'est plus, la pauvre femme!) et à moi, quelques

passages de vos lettres qui venaient de bien loin, à ce qu'il paraît,

car il fallait payer près de cinq francs pour les recevoir; et il nous

disait qu'il ne fallait jamais laisser s'échapper l'occasion d'obliger

son semblable, attendu qu'un bienfait n'est jamais perdu.

Les tintements de la sonnette placée à la porte d'entrée ne laissèrent

pas au vieux domestique le temps d'en dire davantage:

--Voilà monsieur l'abbé, s'écria-t-il.

Et il s'empressa d'aller ouvrir.

C'était en effet l'abbé Reuzet.

Ce digne prêtre était jeune encore, mais l'étude et les méditations

avaient blanchi presque tous ses cheveux, l'austérité de sa physionomie,

du reste remarquablement belle, indiquait un homme qui était sorti

vainqueur des combats qu'il avait livrés à ses passions, mais non sans

avoir reçu quelques blessures; cependant à la placidité de ses regards

qui semblaient caresser tous ceux sur lesquels ils s'arrêtaient, on

devinait que c'était un coeur d'or qui battait dans sa poitrine, et

qu'il saurait, le cas échéant, trouver des paroles pour calmer toutes

les souffrances, du courage pour en donner aux faibles, une marche

assurée pour soutenir les pas chancelants de ceux qui auraient été prêts

à succomber.

Il reconnut de suite Servigny, auquel il tendit une main que notre héros

serra affectueusement dans les siennes.

--Je suis charmé de vous revoir, lui dit-il, vos lettres m'ont appris

que Dieu avait bien voulu accueillir favorablement les prières que je

n'ai cessé de lui adresser pour votre bonheur; recevez donc mes

félicitations en même temps que mes remercîments pour les nombreuses

aumônes que vous avez bien voulu m'adresser, elles ont servi, suivant

votre intention, à soulager des infortunes imméritées.

--Merci, merci, répondit Servigny, mon premier soin en arrivant à Paris

a été de me présenter chez vous, mais vous étiez absent.

--Dieu, pour éprouver son serviteur, lui avait envoyé une maladie

cruelle; mais aujourd'hui je suis parfaitement guéri, je crois même que

je vais, ce qui ne m'est pas arrivé depuis bien longtemps, faire honneur

au modeste repas que le bon Silvain va nous servir à l'instant même, si

vous voulez bien le partager.

Servigny, qui voulait causer longuement avec l'abbé Reuzet, s'empressa

d'accepter la gracieuse invitation qu'il venait de lui faire.

Après le repas, qui, bien que simple, n'était pas cependant celui d'un

père du désert ou d'un trappiste, car le digne abbé Reuzet croyait, et

nous sommes tout disposés à penser qu'il n'avait pas tort, que si Dieu

a couvert la terre d'aliments sains et agréables, c'est pour que ses

serviteurs en fassent usage, et que la mise en pratique de la morale de

son divin Fils lui est infiniment plus agréable que les jeûnes exagérés

et les macérations, l'abbé et son hôte passèrent dans un petit salon

aussi simplement meublé, mais aussi propre que la salle à manger, pour y

prendre le café.

L'abbé Reuzet, qui à quelques mots que lui avait dit Servigny pendant le

dîner, avait deviné que son hôte désirait l'entretenir en particulier

congédia Silvain.

--Les lettres que vous avez reçues, dit Servigny à l'abbé Reuzet, vous

ont appris tout ce qui m'était arrivé jusqu'au moment où sir Lambton,

complètement guéri des blessures reçues en combattant le féroce animal

qui avait mis en danger ses jours et les miens, voulut bien me confier

un poste qui me mît à même de lui être utile et de lui prouver que

j'étais digne de son estime. Si les services imposent des devoirs

d'obligation à ceux qui les reçoivent, ils en exigent de délicatesse

chez ceux qui les ont rendus; aussi, je tâchais de m'acquitter de tous

les devoirs qui m'étaient imposés, de manière à ne point faire regretter

à sir Lambton la confiance qu'il avait bien voulu me témoigner, et il

faut croire que je réussis complètement, puisque, peu de temps après, il

me chargea de la direction de son principal établissement, l'un des plus

considérables de ces riches contrées.

Voici, en substance, ce que Servigny raconta à l'abbé Reuzet, qui

l'écoutait avec une attention soutenue:

Après quelques temps de gestion, sir Lambton remarqua que des économies

considérables avaient été faites, et qu'à l'aide de méthodes

abréviatives, introduites par Servigny, les produits de la fabrique

étaient plus abondants et plus soignés. D'un autre côté, les ouvriers,

mieux guidés dans l'emploi de leur temps, avaient éprouvé une grande

amélioration dans leur position, tant par l'accroissement des salaires,

que par les soins affectueux et vraiment paternels que Servigny avait

pour eux.

Il avait compris, tout d'abord, que les bons maîtres font les bons

ouvriers, et sans autre système, il avait obtenu les plus heureux

résultats. En un mot, il avait su se concilier l'amitié et le bon

vouloir de tous; aussi; était-il chéri du maître, qui se reposait de

tout sur lui, et le considérait comme un autre lui-même.

Le retour de Servigny à une meilleure fortune, ne lui avait pas fait

oublier la pauvre vieille qui lui avait donné asile dans ses jours

d'adversité: Il allait souvent la voir, et ne manquait jamais de lui

porter des consolations et des secours. C'était une malheureuse

Irlandaise, dont le mari avait été massacré et dépouillé dans une

expédition des troupes Anglaises contre les Afghans. Restée seule, sans

fortune, sans appui, elle vivait du faible produit de son travail, dont

une stricte économie lui permettait de consacrer une part au soulagement

des malheureux; conduite pieuse dans laquelle Servigny l'aidait de sa

bourse, autant qu'il pouvait le faire, sans blesser sa délicatesse.

Il y avait déjà longtemps que cet état de choses durait, lorsque sir

Lambton prit la résolution de quitter l'Inde et d'aller en France, vivre

heureux au milieu d'un peuple qu'il n'avait jamais cessé d'aimer, et

dont la gloire, quoique travestie par la haine anglaise, avait fait

souvent battre son coeur!

Les vrais mystères de Paris · 第 64 / 99 段