--Le docteur Mathéo, dit-il, je me rappelle parfaitement cette

circonstance, j'ai même été assez étonné de ce que vous aviez chargé un

pareil homme d'une mission aussi délicate.

Lucie regarda Salvador, sa physionomie était calme, il ne paraissait pas

redouter les suites d'un entretien dont le commencement aurait dû

l'inquiéter s'il avait eu quelque chose à redouter, elle continua:

--Quelques jours après la visite qu'il vous rendit afin de m'obliger, le

docteur Mathéo quittait la France, abandonnant une belle clientèle, la

position presque brillante qu'il avait acquise et voici la lettre qu'il

m'écrivait avant de se mettre en route.

Lucie remit à Salvador la lettre du docteur Mathéo, que le lecteur

connaît déjà et elle l'invita à la lire.

Il fit ce que désirait la comtesse et celle-ci, qui l'examinait

très-attentivement, ne remarqua pas sur son visage la plus légère trace

d'émotion.

--Je ne vous aurais jamais parlé de cette lettre, dit Lucie lorsque

Salvador en eut achevé la lecture, si le docteur Mathéo m'avait adressé

celle qu'il me promettait lorsqu'il m'écrivait celle-ci et qui

probablement aurait renfermé, s'il y a lieu, l'énonciation de quelques

faits précis; mais il n'en a pas été ainsi, de sorte qu'aujourd'hui je

me trouve, à moins que je ne me détermine à rompre avec vous, forcée de

vous demander une explication que vous devez, si je ne me trompe, être

impatient de me donner.

--Vous ne vous trompez pas, madame la comtesse, je ne dois ni ne veux,

lorsque je sollicite l'insigne bonheur de vous nommer mon épouse et que

vous voulez bien me laisser concevoir l'espérance que mes voeux seront

exaucés, laisser subsister le moindre nuage dans votre esprit. Je vais

donc vous donner de cette lettre une explication qui, je le crois, ne

vous laissera rien à désirer.

--Parlez, M. le marquis, je désire bien sincèrement qu'il en soit ainsi,

et je suis prête à vous écouter avec la plus sérieuse attention.

--Je ne veux pas chercher à vous le dissimuler, dit Salvador après

s'être recueilli quelques instants, je connais depuis longtemps le

docteur Mathéo et je ne suis pas étonné de ce qu'il vous a adressé une

lettre semblable à celle-ci; mais il est un fait, madame la comtesse,

qui n'aurait pas manqué de vous frapper, si vous aviez bien voulu

prendre la peine de réfléchir quelques instants.

--Et lequel?

--La fuite précipitée du docteur, dès que par suite d'un événement

qu'il ne pouvait prévoir, je me suis trouvé instruit de son séjour à

Paris, ce fait seul ne devait-il pas vous prouver que cet homme avait

des raisons pour me craindre et qu'il pouvait être intéressé à me nuire

et de cette réflexion, à la pensée qu'on ne doit pas accorder une grande

confiance à des calomnies intéressées, il n'y a pas loin.

Après ce petit préambule, qui ne laissa pas de faire sur l'esprit de

Lucie une certaine impression, Salvador, après lui avoir fait observer

que le docteur était si bien convaincu d'avance du peu de confiance que

l'on devait accorder à ses allégations, qu'il avait cru devoir lui

promettre, pour leur donner plus de poids, une lettre qui devait,

suivant lui, les corroborer, lettre qu'elle n'avait pas reçue et qu'elle

ne recevrait point, par la raison toute simple que le docteur Mathéo

savait fort bien que lui, le marquis de Pourrières pourrait facilement

réduire à néant toutes les calomnies qu'il lui plaisait d'inventer, et

qu'il aimait mieux la laisser sous le coup de vagues imputations qui

permettaient à son imagination de lui prêter tous les crimes

imaginables, lui raconta une histoire dans laquelle il eut le soin de se

réserver le plus beau rôle qu'il soit possible d'imaginer, et de

présenter le docteur Mathéo sous les couleurs les plus odieuses, le

hasard, lui dit-il, l'avait rendu le témoin d'un crime commis par ce

dernier à l'étranger plusieurs années auparavant, et dont il avait dû

provoquer la punition; mais le docteur avait su échapper par la fuite au

châtiment qui lui était réservé et il n'avait pas entendu parler de lui

jusqu'au moment où il s'était présenté à son hôtel chargé de la mission

qui lui avait été confiée par la comtesse de Neuville. Je dois vous

dire, madame la comtesse, ajouta Salvador, qu'à l'époque dont je vous

parle, voulant cacher à ma famille, avec laquelle quelques escapades de

jeunesse que j'ai cruellement expiées, puisque mon pauvre père est mort

sans que je sois auprès de lui pour recevoir ses derniers embrassements

(ici Salvador, pour donner plus de force à son discours, fit une courte

pause durant laquelle il porta son mouchoir à ses yeux); les divers

lieux que j'habitais, je voyageais sous un nom qui n'était pas le mien,

vous comprendriez difficilement sans cela que le docteur se fût présenté

à l'hôtel du marquis de Pourrières, sachant que c'était moi qu'il devait

y rencontrer.

Lorsque cet homme, qui ne me reconnut pas d'abord, m'eut apprit l'objet

de sa visite, je fus, ainsi que je viens de vous le dire énormément

étonné de ce qu'il paraissait posséder toute la confiance d'une femme

dont tout le monde parlait dans les termes les plus favorables; mais mon

étonnement cessa lorsque je me rappelai que ce sont les plus scélérats

qui savent le mieux conserver toutes les apparences de la plus austère

vertu. Alors, madame, je l'avoue, je tremblai pour vous; et, comme déjà

vous m'inspiriez le plus vif intérêt, je me fis connaître à Mathéo qui,

grâce à l'obscurité de la pièce où je l'avais reçu ou à tout autre

cause, ne m'avait pas encore reconnu, et je lui dis que s'il ne cessait

à l'instant même toutes relations avec vous si même il ne quittait

promptement la France, je le ferais connaître à l'autorité: ce misérable

alors me dit qu'il avait expié par ses remords le crime qu'il avait

commis, et il me supplia à genoux de ne point le perdre; je fus assez

faible pour lui promettre de ne rien dire, et j'aurais tenu cette

promesse si je ne m'étais trouvé aujourd'hui forcé de rompre le silence

afin de me défendre.

Le docteur Mathéo, jugeant sans doute les autres d'après lui-même, a cru

que je lui manquerais de parole, et c'est à cette crainte qu'il faut

attribuer sa fuite, qui ressemble assez à celle des Parthes, car c'est

en fuyant qu'il a cherché à faire à son ennemi une blessure, qui grâce à

Dieu, n'est pas très-dangereuse.

Salvador avait débité tout ce qui précède d'un ton si naturel, d'une

voix si calme, il avait su donner tant de vraisemblance à l'histoire

qu'il avait fabriquée pour justifier ses relations antérieures avec le

docteur Mathéo, et puis d'ailleurs nous sommes tous, hommes ou femmes,

si disposés à croire les paroles qui sortent des lèvres de ceux que nous

aimons, qu'après l'avoir écouté, il ne resta plus à la comtesse de

Neuville, qui lui avait accordé la plus bienveillante attention, le

moindre doute dans l'esprit; elle était seulement affligée de ce qu'elle

avait pendant assez longtemps accordé toute sa confiance à un homme qui

en était aussi peu digne que le docteur Mathéo.

--Eh, mon Dieu! madame la comtesse, lui répondit Salvador à qui elle

venait de faire part de ce qu'elle pensait, après lui avoir donné

l'assurance qu'elle ne conservait pas contre lui la moindre prévention,

je vous l'ai déjà dit et je vous le répète, personne ne sait mieux que

les plus profonds scélérats conserver toutes les apparences de la vertu;

celui dont la conscience est pure ne calcule pas ordinairement la portée

de ses actions, il ne croit pas, ce qui cependant arrive quelquefois,

qu'il soit possible d'interpréter défavorablement les démarches en

réalité les plus innocentes; croyez-vous par hasard que si j'avais

deviné (ce que n'aurait pas manqué de faire un homme de la trempe de

celui dont nous parlons) toutes les suppositions fâcheuses auxquelles

pouvait donner naissance le désir de satisfaire une vaine curiosité,

vous m'auriez rencontré dans le bouge infâme de la rue de la Tannerie?

--Oh! ne me parlez pas de cela, je vous prie, dit Lucie: je crois encore

vous voir couvert de cet ignoble costume qui, je vous l'assure, ne vous

allait pas aussi bien que celui que vous portez habituellement; je crois

encore entendre les affreuses paroles que vous avez prononcées lorsque

vous vous êtes approché de moi.

--Ce jour, dont vous voulez effacer le souvenir de votre mémoire, sera

cependant, madame la comtesse, le plus beau jour de ma vie, si vous

voulez bien ne pas m'enlever l'espoir que vous m'avez permis de

concevoir?

--Je ne veux rien vous promettre, dit Lucie en accompagnant ces paroles

du plus gracieux sourire, mais si cela peut vous faire plaisir, je vous

répéterai ce que j'ai eu ce matin l'honneur de vous écrire, je ne vous

défends pas d'espérer.

En achevant ces mots, elle tendit à Salvador sa jolie petite main que le

bandit porta à ses lèvres.

--Je ne veux pas, madame la comtesse, dit-il, en prolongeant

indéfiniment cette visite abuser de la faveur que vous avez bien voulu

m'accorder, je vais donc me retirer; mais ne me sera-t-il pas permis de

venir quelquefois vous présenter mes hommages?

--M. le marquis, vous faites en ce moment de la diplomatie, et vraiment

cela n'est pas bien.

--Je ne comprends pas, madame la comtesse.

--Dites que vous ne voulez pas comprendre et je vous croirai: n'êtes

vous pas venu hier me faire une visite que j'ai reçue avec infiniment de

plaisir?

Salvador embrassa, avec plus d'ardeur encore qu'il venait de le faire,

la main de Lucie, car la réponse qu'elle venait de lui faire équivalait

à une autorisation expresse de se présenter quand il le jugerait

convenable à l'hôtel de Neuville.

VI.--Un digne prêtre.

Salvador, lorsqu'il rentra à son hôtel, y trouva le vicomte de Lussan

qui venait d'engager avec Roman une discussion qui, sans être orageuse,

paraissait cependant très-animée.

--Vous arrivez fort à propos, lui dit le vicomte, pour m'accorder ce que

me refuse absolument notre digne ami, que je ne croyais pas capable d'un

pareil procédé à mon égard.

--Mais qu'est-ce donc, répondit Salvador, qui avait cru remarquer sur le

visage de Roman la trace d'un certain embarras dont il était bien aise

d'avoir l'explication.

--Voici le fait, cher marquis, ajouta de Lussan: J'ai absolument besoin

de cinq mille francs, et comme ma caisse est malheureusement veuve de

mon dernier écu, je suis venu tout naturellement vous prier de me prêter

cette bagatelle; ne vous trouvant pas, je me suis adressé à notre ami,

eh bien! le croiriez-vous? il m'a refusé.

--Mais je vous dis, morbleu! que je n'ai plus d'argent, s'écria Roman.

--Est-ce que vraiment, dit Salvador, tu aurais déjà perdu tout ce que

t'ont rapporté les dernières affaires que nous avons faites?

--Eh! qu'y a-t-il donc là de si étonnant? monsieur de Lussan, qui a

touché presque autant que moi, se trouve bien aujourd'hui sans le sou;

ses chevaux, ses chiens et sa danseuse lui ont enlevé une somme au moins

égale à celle que j'ai perdue, grâce aux refaits de trente et un et aux

zéros rouges et noirs; chacun prend son plaisir où il le trouve.

--Triste plaisir, dit Salvador, que celui qui ne laisse pas à l'insensé

qui veut absolument se le procurer, la satisfaction d'obliger un ami;

mais ne vous mettez pas en peine, monsieur le vicomte, je vais vous

remettre la petite somme dont vous avez besoin.

Roman, qui depuis quelques instants se promenait dans l'appartement en

sifflant l'air devenu populaire: _Tu n'auras pas ma rose_, sortit de

l'appartement.

Salvador prit dans sa poche une petite clé et ouvrit le tiroir d'un

meuble dans lequel il avait l'habitude de renfermer son argent.

Le tiroir était vide.

Nous n'essayerons pas de décrire la stupéfaction qui se peignit sur sa

physionomie.

--Volé! dit-il, volé! moi!

Le vicomte, voyant le marquis rester immobile devant le tiroir dont ses

yeux interrogeaient machinalement la profondeur, s'approcha de lui:

--Mais qu'avez-vous donc, cher marquis? lui dit-il, car l'exclamation de

Salvador n'était pas arrivée jusqu'à lui.

Personne n'est plus sensible à un vol qu'un voleur; on en a vu plus

d'une fois ne pas craindre de se faire arrêter, afin de se procurer la

douce satisfaction de faire punir judiciairement celui de leurs

complices qui s'était rendu coupable à leur égard d'une soustraction

frauduleuse. Nous prions donc nos lecteurs de ne pas être étonnés de

l'indignation à laquelle va se livrer le malheureux Salvador.

--Je suis volé, répondit-il à la question du vicomte de Lussan, volé

comme dans un bois. J'avais dans ce tiroir dix-sept mille francs en

billets de banque et cinquante napoléons doubles; eh bien! ils ne m'ont

rien laissé, les brigands!...

--Et vous pouvez ajouter que le vol a été commis par des gens qui s'y

connaissaient, s'écria le vicomte de Lussan, qui avait enlevé la serrure

et l'avait examinée avec l'oeil exercé d'un connaisseur. Les fausses clés

dont on s'est servi ont été fabriquées de main de maître, car elles

n'ont laissé sur les garnitures que des traces à peine visibles.

--Mais c'est une infamie! s'écria Salvador lorsqu'il fut enfin sorti de

l'état de torpeur dans lequel il avait été plongé par la découverte du

vol dont il venait d'être la victime; c'est une véritable infamie! mais

je vais de suite aller déposer ma plainte chez le commissaire de police

de mon quartier, et, s'il plaît à Dieu, les audacieux auteurs de ce

crime seront punis comme ils le méritent.

--Mais qui accuserez-vous? my dear, dit le vicomte de Lussan, que la

déconvenue de Salvador amusait singulièrement.

--Mais si je savais qui je dois accuser, croyez-vous par hasard que

j'aurais besoin, pour punir le coupable, d'aller mettre la police dans

la confidence de mes affaires?

--Est-ce que vraiment vous avez l'intention de vous plaindre?

--Mais, sans doute.

--Allons donc, vous êtes fou, cher marquis.

--Je suis fou! je suis fou! parce que je ne veux pas me laisser voler

sans me plaindre.

--Mais, cher marquis, il ne vous arrive aujourd'hui que ce qui, grâce à

vous, est arrivé déjà à plusieurs autres.

--Oh! c'est bien différent.

--Je ne savais pas cela; mais puisque vous êtes bien décidé à faire

arrêter le coupable, je vais de suite aller prévenir Roman de se sauver.

--Comment? que voulez-vous dire? est-ce que vous supposez que Roman?...

--Sans doute, c'est lui et non pas un autre qui a fait le coup.

M'avez-vous pas remarqué son air embarrassé et sa disparition subite

lorsque vous avez déclaré vouloir me prêter la somme dont j'avais

besoin?

--Le misérable! voyez, cher vicomte, quelles actions coupables peut nous

faire commettre une passion aussi impérieuse que celle du jeu, voler un

camarade!

--Un complice, c'est vraiment abominable! mais puisque le fait est

accompli, il faut en prendre votre parti.

--Oh! je ne lui pardonnerai jamais cela! voler un ami!

--Un complice! est-ce que l'on a des amis lorsque l'on exerce une

profession semblable à la nôtre? mais laissons cela et parlons d'autre

chose. Comment vont vos affaires avec madame de Neuville?

Cette question fit oublier à Salvador le malheur qui venait de lui

arriver.

--Au fait, se dit-il, je puis bien supporter sans me plaindre une perte

qui, en réalité, n'est rien pour moi, puisque je suis certain d'épouser

une femme que j'aime et dont la fortune est considérable.

Mais se rappelant ce que venait de lui dire le vicomte de Lussan, il lui

répondit qu'il n'était guère plus heureux près de madame de Neuville,

que lui-même ne l'avait été près de Laure de Beaumont.

--Ah! répondit le vicomte de l'air le plus indifférent, je ne vous

adressais cette question que parce que je vous ai vu sortir hier de

l'hôtel de cette dame.

--Il paraît, pensa Salvador, que ce diable d'homme est partout; mais que

m'importe, ce n'est pas lui qui pourra empêcher la réussite de mes

projets; il n'a du reste aucun intérêt à me nuire.

--Je vais aller demander de l'argent au père Juste, dit le vicomte, il

faudra bien que ce vieil Arabe consente à m'obliger. Venez-vous avec

moi, marquis?

--Je le veux bien; si vous pouvez me faire prêter quelques billets de

mille francs par cet usurier, vous m'aurez rendu un véritable service.

Je vais écrire à mon notaire de Pourrières de m'envoyer de l'argent;

mais il faut attendre qu'il arrive, et je suis littéralement sans le

sou, ce misérable Roman m'a enlevé tout ce que je possédais.

--Il vous reste de belles et bonnes propriétés; vous avez, comme on dit,

des racines dans le sol. Ah! vous êtes beaucoup plus heureux que moi; je

n'ai qu'une liasse de vieux parchemins, et ce que peut me rapporter une

industrie qui ne trouve que rarement l'occasion de s'exercer.

--Ferai-je mettre les chevaux? dit Salvador.

--Non, répondit le vicomte, le temps est superbe, nous ferons, si vous

le voulez, cette course à pied, et nous irons ensuite dîner au café

Anglais. Le chagrin, je le présume, ne vous a pas enlevé l'appétit?

--Non, certes, je suis au contraire disposé à faire honneur à un

excellent repas.

Salvador et le vicomte de Lussan sortirent ensemble: comme ils

traversaient la place de la Concorde, pour se rendre sur le quai, ils se

trouvèrent en face de Roman, qui causait près la grille de l'obélisque,

avec un individu dont ils ne purent voir la physionomie, attendu qu'il

leur tournait le dos. Le vicomte de Lussan remarqua seulement qu'il

était doué d'une taille au moins égale à la sienne et d'une carrure qui

annonçait une vigueur peu commune.

--Voilà un gaillard solidement bâti, dit-il à Salvador en lui faisant

remarquer le compagnon de Roman, qui à ce moment quittait ce dernier qui

demeurait immobile à la même place, semblable à la femme de Loth,

lorsqu'elle eût été changée en statue de sel.

--Ah! double traître! s'écria Salvador qui avait quitté le bras du

vicomte pour arriver plus vite près de Roman, si tu ne me rends pas mon

argent, je te fais un mauvais parti.

--Allons, allons, répondit Roman sans paraître beaucoup ému de la colère

de Salvador, calme-toi, mon ami, tu me retiendras ces dix-sept mille

francs lorsque nous toucherons notre revenu.

Salvador fit la grimace, la nécessité de partager avec Roman le revenu

des terres de Pourrières, commençait à lui paraître dure; cependant il

ne dit plus rien.

--Débarrasse-toi du vicomte de Lussan! continua Roman, il faut que je te

parle au sujet de la rencontre que je viens de faire de l'homme avec

lequel je causais tout à l'heure.

--Est-ce important?

--Très-important.

Salvador alla vers le vicomte de Lussan qui, par discrétion, s'était

arrêté à quelques pas de distance:

--Roman, lui dit-il, vient de m'expliquer de la manière la plus

satisfaisante, la disparition de mes dix-sept mille francs qu'il va du

reste me remettre à l'instant même. Allez donc sans moi chez le père

Juste, vous me retrouverez au café Anglais; si vous ne faites pas

affaire avec l'usurier, je vous prêterai ce soir la somme dont vous avez

besoin.

Le vicomte continua seul son chemin, et Salvador vint retrouver Roman,

qui était toujours près la grille de l'obélisque.

--Es-ce que tu as l'intention de prendre racine à cette place? lui dit

Salvador.

--Je suis si étonné, que j'en ai presque perdu l'usage de mes jambes.

--Voyons, de quoi s'agit-il? quelle est la cause de ce prodigieux

étonnement?

--Tu n'as pas reconnu l'homme avec lequel je causais tout à l'heure?

--Mais, butor, je n'ai pu voir sa physionomie, puisqu'il me tournait le

dos; j'ai seulement remarqué qu'il était assez bien bâti.

--Eh bien! cet homme est le même qui a donné une si belle _floppée_[571]

au vieux Lartifaille, pendant que nous étions au bagne de Toulon.

--Tu me parles d'un fait dont je n'ai point conservé le moindre

souvenir.

--Mais c'est que celui qui a _rossé_ le vieux Lartifaille, n'est autre

que le compagnon de notre _cavale_.

--Servigny!

--Lui-même; nous nous sommes trouvés nez à nez en traversant la place de

la Concorde.

--Comment diable est-il parvenu à se tirer d'affaire? Si mes souvenirs

sont fidèles, nous l'avons laissé sur la route, à quelques lieues

seulement de Toulon, sans le sou et couvert du costume de forçat.

--C'est ce qu'il n'a pas voulu me dire.

--Il a parbleu bien fait. Lui aurais-tu raconté, s'il t'en avait demandé

le récit, les événements qui ont fait de nous ce que nous sommes

aujourd'hui?

--Non, sans doute, mais je ne l'aurais pas reçu avec autant de rudesse

qu'il m'en a témoignée.

--Somme toute, devons-nous craindre les résultats de cette rencontre?

--Je n'en sais vraiment rien, voici du reste, comment les choses se sont

passées:--Comme je viens de te le dire, nous nous sommes trouvés nez à

nez en traversant cette place et je crois que nous avons été aussi

prompts l'un que l'autre à nous reconnaître; j'ai cependant été le

premier à lui souhaiter le bonjour, en l'appelant par son nom.

--Tu as eu tort, il était beaucoup plus simple, puisqu'il ne te parlait

pas, de continuer ton chemin.

--Sans doute, mais je me suis rappelé que ce _fagot_[572] n'était qu'un

_homme de lettres_[573], et comme ces _nierts_[574] ne brillent pas par

_l'atout_[575], j'ai voulu me procurer un instant de _rigolade_[576],

j'ai cru qu'en se voyant _reconnobré_[577], il allait avoir le

_traque_[578]; eh bien! pas du tout, je vais te répéter mot à mot le

petit discours qu'il m'a adressé:--Bonjour, monsieur Duchemin, m'a-t-il

dit, je suis charmé de ce que vous n'êtes pas retourné là-bas et j'aime

à croire, qu'ainsi que moi, vous êtes devenu un honnête homme. Si vous

étiez malheureux, je m'empresserais de vous offrir quelques secours;

mais l'élégance de votre costume, les bijoux qui vous couvrent, et plus

que tout cela, l'air de parfait contentement dont est empreinte votre

physionomie, me disent que vous n'avez besoin de rien; je voudrais qu'il

me fût possible de vous voir souvent; vous êtes, je ne l'ai pas oublié,

un homme de très-bonne compagnie et vous avez infiniment d'esprit, mais

vous devez comprendre que votre présence me rappellerait des souvenirs

que je veux absolument effacer de ma mémoire. Ainsi donc, quels que

soient les lieux dans lesquels nous nous rencontrions, à l'avenir, nous

ne devons pas nous connaître. Votre nom ne sortira jamais de ma bouche,

tâchez également de ne jamais prononcer le mien. Si je m'adressais à un

homme moins raisonnable que vous, je lui dirais que je suis déterminé à

tout risquer pour conserver la position que je me suis faite, et que

j'ai, Dieu merci, bec et ongles pour me défendre; mais il est inutile,

avec vous, de se servir d'un pareil langage. Adieu donc, monsieur

Duchemin, je vous souhaite toutes sortes de prospérités.

--En achevant ce petit discours, auquel je dois l'avouer, je ne

m'attendais pas, il m'a quitté sans attendre ma réponse et sans

seulement prendre la peine de me saluer.

--Ce Servigny me paraît un homme résolu et que nous ferons bien de

ménager, si par hasard nous le rencontrons dans le monde, il ne t'a rien

demandé que de raisonnable.

--Ainsi, tu crois que nous n'avons rien à craindre?

--Je le crois.

--C'est qu'il me parlait d'un ton si calme, il paraissait si sûr de lui,

que j'ai cru un instant qu'il était de la _boutique_[579].

--Mon pauvre Roman, je vois avec plus de peine que tu ne peux te

l'imaginer, que tes facultés baissent considérablement. Depuis quelques

temps tu vois partout des agents de police, tu ne rêves que gendarmes,

arrestations, condamnations et exécutions; et lorsque tu es en proie à

ces hallucinations, ta physionomie, autrefois si joyeuse et si placide,

pourrait seule indiquer, à l'observateur le moins exercé, que tu as sur

la conscience plus d'un gros péché; il faut prendre garde à cela, mon

ami.

--Mais tu rêves, je crois?

--Non, je ne rêve pas, malheureusement.

--Ainsi, tu crois que j'ai des remords, moi, Roman?

--Je ne dis pas cela, mais voici ce qui arrive: lorsque tu as perdu, et

tu perds malheureusement plus souvent que tu ne gagnes, tu fais monter

dans ton appartement une bouteille de rhum, que tu bois quelquefois tout

entière afin de t'étourdir; ce n'est jamais impunément que l'on se livre

à de semblables excès, et tu subis aujourd'hui les conséquences de ta

conduite.

--C'est vrai, mille diables, c'est vrai, que faire?

--Il faudrait ne plus jouer et t'abstenir de boire; mais cela ne te sera

plus possible, maintenant l'étoffe a pris son pli.

Les vrais mystères de Paris · 第 63 / 99 段