porter à son adresse, et elle cherchait dans un petit coffret, dans
lequel elle avait l'habitude de serrer sa correspondance, une lettre
reçue depuis longtemps et à laquelle elle voulait répondre lorsque celle
qui lui avait été écrite par le docteur Mathéo, et qu'elle avait
totalement oubliée, lui tomba sous la main.
Une révolution soudaine s'opéra dans les idées de Lucie, à la vue de
cette lettre.
--Mon Dieu! mon Dieu! se dit-elle, si les révélations qu'il veut me
faire allaient rendre cette union impossible! oh! ce serait un
effroyable malheur et auquel certainement je ne survivrais pas.
Et comme il y avait déjà longtemps que le docteur était absent, et que,
quelque éloigné que fût le lieu choisi pour sa résidence, la lettre
qu'il avait promise devait avoir eu le temps d'en arriver, Lucie envoya
de suite à la poste demander s'il ne s'y trouvait pas une lettre portant
pour suscription les initiales C. D. N.
Le domestique revint avec une réponse négative. Lucie le renvoya à des
intervalles plus ou moins rapprochés, et toujours la réponse fut la
même. Cette lettre à laquelle elle attachait une grande importance,
précisément peut-être parce qu'elle ignorait ce qu'elle devait contenir,
cette lettre qui devait lui faire connaître l'homme qu'elle n'était pas
éloignée de choisir pour époux, cette lettre, elle n'arrivait pas. Le
docteur était-il mort? l'avait-il oubliée, ou sa lettre n'avait-elle été
écrite que pour l'engager à fuir un homme qu'elle était disposée à
aimer? De ces trois suppositions, la dernière était celle que Lucie
admettait le plus volontiers, bien que le caractère grave du docteur la
rendît peu probable; mais elle aimait le marquis de Pourrières, et il y
a déjà longtemps que l'on a dit pour la première fois, et avec raison
que lorsque l'on aime on ne raisonne pas.
L'acquisition de la propriété près de la petite ville de Lagny, que
Lucie et Laure étaient allées visiter et qui avait paru charmante à
cette dernière, ainsi que celle d'un hôtel voisin de celui occupé par la
comtesse de Neuville, avaient nécessité une infinité de démarches; de
sorte, qu'à son grand regret, Paul Féval n'avait pu faire que de rares
apparitions chez la comtesse; mais il se consolait en pensant que
bientôt il allait vivre sous le même toit que Laure et qu'alors il
pourrait la voir et lui parler à tous les instants du jour. Est-ce à
dire que déjà il aimait cette jeune fille et qu'il songeait à s'en faire
aimer? vraiment non; il obéissait seulement à ce sentiment si naturel
qui n'est pas encore de l'amour, mais qui lui ressemble beaucoup et qui
fait que sans but, sans espérance (la position de Paul Féval près de sir
Lambton et ses fatals antécédents, lui défendaient d'oser seulement
penser à celle qu'il avait aimée lorsqu'elle n'était encore qu'une
enfant), on aime à se rapprocher d'une femme aimable et jolie.
Paul Féval, qui tenait à s'acquitter consciencieusement des diverses
missions qui lui avaient été confiées par sir Lambton, avait déployé
tant de zèle, il avait si utilement employé son temps, que l'hôtel était
meublé, les domestiques à leur poste, les chevaux à l'écurie et les
voitures sous les remises, lorsqu'il reçut de son généreux protecteur
une lettre qui l'invitait à venir au-devant de lui jusqu'à Vernon où il
s'était arrêté chez un de ses vieux serviteurs, attendu, disait-il,
qu'il ne voulait pas faire son entrée à Paris sans avoir près de lui son
plus fidèle ami.
Paul Féval, après avoir été porter à Laure une lettre, incluse dans la
sienne, se mit immédiatement en route. Il portait avec lui une somme
assez forte en or que sir Lambton l'avait chargé de prendre chez son
banquier et de lui apporter; et pour aller plus vite, il avait fait
atteler le plus vigoureux cheval des écuries à un léger cabriolet qu'il
conduisait lui-même, n'ayant pas voulu pour une route qu'il comptait
faire tout d'un trait s'embarrasser d'un domestique.
Sa visite à l'hôtel de Neuville, où il avait été invité à dîner, l'avait
retenu assez longtemps, de sorte qu'il était déjà tard lorsqu'il se mit
en route. Cependant il arriva à bon port et beaucoup plus tôt qu'il ne
l'avait espéré, bien qu'accompagné d'une assez forte pluie.
Ce ne fut pas sans éprouver une certaine émotion qu'il passa devant
l'auberge du Bienvenu, où sa vie, peu de jours auparavant, avait couru
un aussi grand danger.
La petite maison, faiblement éclairée à l'intérieur, était calme et
silencieuse.
--Qui sait, se dit Paul Féval, si dans ce moment ils n'assassinent pas,
pour le dépouiller, quelque malheureux voyageur.
--Le mauvais temps ne vous à donc pas empêché de vous mettre en route,
dit sir Lambton lorsqu'il vit entrer Paul Féval dans le modeste
appartement qu'il occupait chez l'habitant de Vernon; c'est bien,
j'aime, morbleu! que l'on soit exact. M'avez-vous apporté ce que je vous
ai demandé?
--J'ai, ainsi que vous me l'avez ordonné, renfermé dans une boîte
élégante cinq cents napoléons tout neufs que je vous apporte.
Sir Lambton ouvrit la petite caisse que Paul Féval venait de lui
remettre, et dans laquelle les napoléons étaient renfermés dans un
double fond recouvert par un nécessaire de femme, garni de toutes ses
pièces; c'est bien cela, dit-il après s'être assuré que Paul Féval
s'était rigoureusement conformé à ses instructions, c'est bien cela.
J'ai voulu, ajouta-t-il, m'arrêter quelques jours ici avant de me fixer
à Paris, où je savais qu'habitait un homme qui a trouvé l'occasion, il y
a longtemps, de me rendre un important service, et je suis vraiment
arrivé à propos: ce brave homme, qui n'a pas été assez heureux pour
faire fortune, marie sa fille, à laquelle il ne peut donner de dot; j'ai
voulu, moi, doter la demoiselle; c'est une manière comme une autre de
reconnaître les services que m'a rendus le père, qui, tout pauvre qu'il
est, est fier comme un hidalgo espagnol et qui n'a jamais rien voulu
accepter; mais il va être bien attrapé. Je donne devant lui, et
seulement quelques minutes avant de monter en voiture, ma petite boîte à
la demoiselle qui sera charmée de recevoir un aussi beau nécessaire,
lorsqu'ils découvriront la cachette du double fond, je serai loin; et
s'ils viennent m'en parler, je leur dirai que je ne sais ce qu'ils
veulent me dire.
Sir Lambton, on le voit, était un de ces hommes rares, qui font le bien
seulement pour le plaisir qu'ils éprouvent à le faire, et qui se
soucient fort peu des éloges et des remercîments que peuvent leur valoir
leurs bonnes actions; ajoutons cependant, afin que l'on ne nous accuse
pas d'avoir mis en scène un de ces enrichis du nouveau monde, usés
jusqu'à la corde, comme il s'en rencontre dans une infinité de
vaudevilles et de mélodrames, qu'il n'avait pas l'habitude de jeter des
bourses pleines d'or au nez de tous ceux qu'il rencontrait, et que s'il
donnait dix mille francs à la fille de son hôte pour lui servir de dot,
c'est que le service que le père lui avait rendu pouvait justifier une
pareille générosité. Si maintenant l'on vient nous dire qu'il n'y a pas
grand mérite à reconnaître un service, et que beaucoup d'autres à la
place de sir Lambton auraient fait ce qu'il venait de faire, nous
répondrons que c'est possible, mais que nous n'en croyons rien; la
reconnaissance étant, suivant nous, la plus rare de toutes les vertus;
au reste, nous ne voulons pas ici énumérer toutes les qualités de sir
Lambton, que les événements qui vont suivre feront suffisamment
connaître, et après avoir dit que le cadeau qu'il destinait à la fille
de son hôte fut accepté comme une de ces brillantes bagatelles qu'il est
d'usage d'offrir aux jeunes mariés. Nous nous placerons près de lui sur
la banquette du cabriolet qui l'amène à Paris, et après avoir écouté sa
conversation avec Paul Féval, nous la rapporterons à nos lecteurs.
--Eh bien! mon ami, dit-il, lorsque le cabriolet eut dépassé les
dernières maisons de Vernon et qu'il roula sur la belle route de
Normandie, vous avez vu ma chère petite nièce. Est-elle vraiment aussi
jolie que me l'a écrit plusieurs fois ce pauvre comte de Neuville?
--Quels que soient les éloges que vous ait faite monsieur le comte de
Neuville des charmes de mademoiselle de Beaumont, répondit Paul Féval,
il sera, j'en suis certain, resté au-dessous de la vérité; il est
impossible de peindre une aussi charmante créature.
--Diable! diable! reprit en riant sir Lambton, vous m'inquiétez, mon
cher Féval; il faut de bien belles cages pour garder un aussi bel
oiseau. Celles que vous avez choisies sont-elles bien convenables.
--Je me suis conformé à vos ordres; je n'ai rien fait sans avoir
préalablement consulté mademoiselle de Beaumont; et comme elle est,
ainsi que son amie qui a bien voulu m'aider de ses conseils, douée du
goût le plus sûr et du tact le plus délicat, je pense que vous serez
content.
--Ainsi, notre hôtel à Paris?
--Est charmant et délicieusement meublé.
--Notre maison des champs?
--Est un joli petit château, situé à quelques lieues de Paris, tout près
de Lagny, jolie petite ville du département de Seine-et-Marne, où
mademoiselle de Beaumont a été élevée.
--Mais, si je ne me trompe, vous êtes aussi de Lagny?
--Il est vrai, et le hasard a voulu que je retrouvasse en mademoiselle
de Beaumont une jeune fille que j'ai connue lorsqu'elle n'était encore
qu'une enfant et moi un très-jeune homme.
--Vraiment, et vous vous êtes reconnus de suite?
--La maison habitée à Lagny par mademoiselle de Beaumont était voisine
de celle de ma mère, et son nom était resté dans ma mémoire; ce n'est
que ce souvenir qui m'a aidé à reconnaître votre nièce car les années
ont fait de la gracieuse enfant une si admirable jeune fille...
--Que je prévois qu'il faudra bientôt que je me résolve à m'en séparer,
répondit sir Lambton en regardant attentivement Paul Féval; les
épouseurs, j'en suis certain, vont se présenter en foule à l'hôtel
Lambton; et comme je n'ai pas l'intention de condamner ma nièce à
conserver le feu sacré, il faudra bien que j'accorde sa main à
quelqu'un.
Paul Féval ne put entendre ces mots sans éprouver une certaine émotion,
il pût cependant répondre de l'air le plus naturel du monde, qu'il était
certain que mademoiselle de Beaumont ferait un choix digne d'elle, et
qui assurerait son bonheur.
Sir Lambton, ainsi que le lecteur sans doute l'a déjà deviné, mûrissait
des projets auxquels il n'aurait pas facilement renoncé, et ne
s'attendait pas à une réponse aussi naturelle que celle qui venait de
lui être faite; nous devons dire qu'il avait espéré voir poindre
quelques sombres nuages sur le front de Paul Féval. Ayant été, grâce à
la fermeté du pauvre jeune homme, déçu dans ses espérances, il fut
pendant quelques minutes d'assez mauvaise humeur, et ce fut assez
brusquement qu'il dit à son compagnon de voyage, lorsqu'il voulut bien
renouer la conversation:
--Vous ne seriez donc pas fâché de danser à la noce de ma nièce.
L'intention qui avait dicté cette question eût été saisie par une
intelligence bien inférieure à celle dont était doué celui auquel elle
était adressée; elle n'échappa donc pas à Paul Féval. Tout son sang
reflua vers son coeur, lorsqu'il vit à quel brillant avenir il lui était
permis de prétendre; la main d'une femme jeune, aimable, jolie et riche,
lui était pour ainsi dire offerte, à lui, pauvre paria, qui ne possédait
rien au monde; et cette femme, il l'aimait, il venait à l'instant même
d'en acquérir la certitude, les paroles de sir Lambton venaient de lui
révéler l'état de son coeur; c'était trop de bonheur où plutôt c'était
trop de malheur; car, après avoir jeté un coup d'oeil sur les événements
de sa vie passée, il se dit que cette femme qu'il aimait, dont, il était
certain, il serait parvenu à se faire aimer; que cette femme, dont si
généreusement son digne protecteur venait de lui permettre d'espérer la
main, ne pouvait être à lui, car il ne pouvait pas même lui donner ce
que possèdent les plus pauvres, un nom pur et sans tache. Devait-il,
pour récompenser la généreuse confiance de sir Lambton, associer à sa
destinée si incertaine, dont le plus petit événement pouvait rompre si
violemment le cours, celle d'une jeune fille devant laquelle s'ouvrait
le plus brillant avenir et dont tous les jours devaient être filés d'or
et de soie? Oh! non, l'honneur lui imposait des devoirs dont il saurait
se montrer digne; mais comment refouler sans cesse au fond de son coeur
les sentiments qui venaient d'y prendre naissance.
N'y a-t-il pas dans la vie de ces instants durant lesquels on n'est plus
le maître de sa volonté? et ne devait-il pas les redouter, lui, que sa
destinée appelait à vivre près de Laure! Que devait-il donc faire?
partir, quitter son bienfaiteur, abandonner la position qu'il s'était
faite près de sir Lambton, au risque même de passer pour un ingrat. Le
sacrifice était grand sans doute; mais Dieu, qui lui avait donné la
force de supporter les cruelles épreuves de sa vie passée lui
accorderait encore celle de l'accomplir.
Telles étaient les pensées de notre héros, tandis que sir Lambton,
charmé d'avoir trouvé le moyen de le mettre pour ainsi dire au pied du
mur, attendait, en se caressant le menton qu'il voulût bien lui
répondre; mais étonné à la fin du mutisme de son compagnon de voyage.
--Vous ne me répondez pas, Féval? lui dit-il; je vous ai demandé si vous
seriez bien aise de danser aux noces de ma nièce.
La résolution de Paul Féval était prise, lorsque pour la deuxième fois,
sir Lambton lui adressa cette question:
--Je crois, répondit-il, que je n'aurai pas ce plaisir; j'ai beaucoup
réfléchi depuis que je suis arrivé en France; je me suis dit que le
repos n'était pas fait pour un homme de mon âge; aussi, j'ai pris la
résolution de vous prier de me laisser retourner dans l'Inde.
--Vous n'avez guère de fixité dans les idées, mon cher Féval, répondit
sir Lambton, je voulais, vous ne l'avez pas oublié, vous abandonner une
de mes plantations, vous avez cependant refusé cette offre pour me
suivre à Paris.
--Je ne pouvais me résoudre à vous abandonner.
--Est-ce à dire, morbleu! que ce que vous ne pouviez faire il y a
quelques mois, vous le feriez aujourd'hui sans peine. Ah! les hommes!
les hommes!
--Sir Lambton, s'écria Paul Féval que le doute que l'exclamation de son
protecteur semblait indiquer, avait plus affligé qu'il n'est possible de
se l'imaginer, vous ne me croyez pas capable d'une pareille
ingratitude?
--Je ne crois rien, répondit sir Lambton; mais comme je ne puis
attribuer un motif raisonnable à cette brusque envie de courir le monde
qui vient de vous prendre, j'ai l'honneur de vous dire que si vous tenez
à conserver mon amitié, vous resterez près de moi, ainsi que cela a été
convenu.
Paul Féval était-il réellement fâché de ce que sir Lambton venait de
repousser si brusquement le désir qu'il venait de manifester? nous ne le
pensons pas; quoi qu'il en soit, il ne crut pas devoir insister.
--Vous le savez, sir Lambton, dit-il, vos moindres désirs sont des
ordres pour moi.
--C'est très-bien, mon jeune ami, c'est très-bien, et pour vous
récompenser de ce que vous voulez bien faire mes volontés, je vous
promets que lorsque ma nièce sera mariée, nous irons tous trois visiter
la Suisse et l'Italie, deux belles contrées bien préférables à l'Inde,
où l'on ne va que pour faire fortune.
Sir Lambton, on le voit, ne voulait pas renoncer au projet qu'il avait
formé.
--Mon Dieu! mon Dieu! se disait Paul Féval, inspirez-moi et que dois-je
faire pour me montrer digne des bontés de cet excellent homme?
--Conseillez-moi, dit sir Lambton, devons-nous nous arrêter chez nous ou
aller de suite chez madame de Neuville? Je penche vers ce dernier parti,
je vous l'avoue, et c'est celui que j'adopterai si vous n'y voyez pas
d'inconvénients. Je crois que la comtesse voudra bien excuser la
modestie de notre costume de voyage en faveur d'une impatience qui, je
le présume, lui paraîtra toute naturelle.
--Madame la comtesse de Neuville est une femme charmante; elle n'est ni
coquette, ni maniérée, et elle trouvera tout naturel que vous ayez été
impatient d'embrasser votre nièce.
--En ce cas, allons chez elle.
Quelques minutes après, le cabriolet entrait dans la cour de l'hôtel de
Neuville, au moment où en sortait un élégant tilbury conduit par un
cavalier de bonne mine, qui portait à sa boutonnière, le ruban de la
Légion d'honneur.
Les yeux de Paul Féval s'étaient par hasard portés sur cet individu, au
moment où il se baissait pour donner quelques ordres à son groom.
--C'est singulier, se dit notre héros, il me semble que j'ai vu cet
individu quelque part?
Et un sombre nuage passa sur son front.
Le bruit avait attiré Lucie et Laure à celles des fenêtres du salon qui
donnaient sur la cour.
--C'est mon oncle, s'était écriée Laure qui avait de suite reconnu Paul
Féval, malgré une casquette dont la visière lui tombait sur les yeux;
c'est mon oncle, je vais au-devant de lui.
--Et la jeune fille s'était de suite mise à courir. Lucie avait suivie
son amie, de sorte que les deux dames étaient sous le péristyle, lorsque
sir Lambton et Paul Féval descendirent de voiture.
Sir Lambton aurait été peut-être bien embarrassé pour deviner laquelle
de ces charmantes créatures était sa nièce, si les vêtements noirs de
Lucie ne lui eussent rendu toute méprise impossible. Il prit la main de
la comtesse qu'il serra affectueusement dans les siennes, puis il ouvrit
ses deux bras à Laure qui se précipita sur son sein.
--Je vous remercie bien, madame la comtesse, dit-il à Lucie d'un ton
pénétré, je vous remercie bien des bons soins et de l'amitié que vous
avez bien voulu accorder à l'enfant de ma pauvre soeur qui, sans vous eût
été forcée de passer les plus belles années de sa jeunesse dans un
triste pensionnat, et j'ai l'espérance que lorsque vous le connaîtrez,
vous voudrez compter Mitchell Lambton au nombre de vos amis.
--Je vous connais déjà, sir Lambton, répondit gracieusement Lucie; un de
nos meilleurs écrivains à dit que le style était tout l'homme, et j'ai
lu avec le plus vif plaisir toutes les lettres que vous avez écrites à
mon amie; aussi, mon amitié vous est-elle acquise depuis longtemps déjà;
mais ne vous contraignez pas; embrassez votre nièce, sir Lambton,
réparez le temps perdu.
--Je profite de votre permission, madame la comtesse.
--Elle ressemble à ma pauvre soeur, dit-il après avoir longtemps tenu
Laure embrassée, ce sont les mêmes traits, le même sourire; mais elle
sera plus heureuse, je l'espère, ajouta-t-il en adressant à Paul Féval
un regard qui pouvait se traduire ainsi: «c'est vous que je charge
d'assurer son bonheur.»
Laure, qui avait suivi les regards de son oncle, rencontra ceux de Paul
Féval et rougit prodigieusement. Avait-elle donc deviné ses pensées?
c'est probable; il est de ces choses que les jeunes filles devinent sans
qu'on ait besoin de les leur dire.
Les dames avaient conduit sir Lambton et Paul Féval dans le salon, et la
conversation s'étant prolongée assez longtemps, il était tard lorsque
nos personnages songèrent à se retirer.
--Je vais vous enlever ma nièce, dit sir Lambton à la comtesse de
Neuville; je veux recevoir dès demain votre visite et il faut bien que
j'aie quelqu'un pour vous faire les honneurs de mon hôtel.
Le désir de sir Lambton était si naturel, que la comtesse de Neuville,
malgré la peine que lui faisait éprouver la nécessité de se séparer de
son amie, n'essaya pas la plus légère objection. Laure, de son côté,
n'osa pas mettre obstacle au premier désir d'un parent auquel elle
devait tout.
--Nous ne nous séparons pas, dit-elle à Lucie avant de la quitter, car
l'espace qu'il nous faudra maintenant franchir pour aller l'une vers
l'autre est trop petit pour être compté pour quelque chose. Ainsi, à
revoir, ma chère Lucie, à demain.
--Au revoir, à demain, répéta la comtesse, qui ne retenait pas sans
peine les larmes qui roulaient sous ses paupières et qui se frayèrent un
libre cours lorsqu'elle se trouva seule dans sa chambre à coucher; à
demain.
Plusieurs heures se passèrent avant qu'elle songeât à se coucher. Seule!
seule! se disait-elle chaque fois qu'un bruit éloigné venait l'arracher
à l'espèce de torpeur dans laquelle elle paraissait plongée! seule! Ah!
l'on a bien raison de dire que ce ne sont pas seulement les richesses
qui constituent le bonheur. Tout à coup elle se leva précipitamment,
elle ouvrit son secrétaire dans lequel elle prit tout ce qu'il fallait
pour écrire.
Au moment de faire une démarche dont devait dépendre le sort de sa vie
tout entière, elle hésita, mais seulement quelques minutes.
--Le sort en est jeté, dit-elle après quelques instants de réflexion,
que ma destinée s'accomplisse. Je n'ai jamais fait de mal à personne,
Dieu qui m'a mis cet amour dans le coeur, ne voudra pas sans doute que
je sois malheureuse.
Lucie écrivit rapidement quelques mots qu'elle cacheta, puis elle se
coucha, mais ce ne fut qu'à la pointe du jour qu'elle parvint à
s'endormir.
La lettre qu'elle avait écrite, et qu'elle donna l'ordre à sa femme de
chambre de faire de suite porter à son adresse, était destinée à
Salvador et voici ce qu'elle contenait:
«M. le marquis.
»Venez de suite, j'ai besoin de vous parler, et si vous pouvez
répondre d'une manière satisfaisante aux questions que je veux vous
adresser, je ne vous défendrai plus d'espérer. Je vous attends à 10
heures.
»LUCIE DE NEUVILLE.»
--Enfin! se dit Salvador après avoir lu ces quelques mots; enfin ce
n'est pas sans peine qu'elle s'est décidée, mais quelles sont ces
questions qu'elle veut m'adresser et auxquelles il faut que je réponde
d'une manière satisfaisante pour qu'il me soit permis d'espérer? Que le
diable m'emporte si je le sais; mais qu'importe, on tâchera, belle
comtesse, de vous satisfaire.
A l'heure indiquée, Salvador se faisait annoncer chez la comtesse de
Neuville et il était introduit dans le salon on Lucie l'attendait.
--Je me suis empressé, lui dit-il, après l'avoir saluée avec toutes les
marques du plus profond respect, de me rendre à vos ordres.
--Je vous remercie, M. le marquis, répondit la comtesse, veuillez vous
asseoir et daignez m'écouter avec la plus sérieuse attention.
--Nous allons à ce qu'il paraît, entamer une question capitale, pensa
Salvador, que l'air presque solennel de la comtesse de Neuville étonnait
singulièrement: attention, et quoi qu'il arrive, ne laissons pas un seul
des muscles de notre visage trahir les émotions que nous pourrions
éprouver.
--Je vais, M. le marquis, continua Lucie après s'être recueillie
quelques instants, vous parler avec une extrême franchise. Puis-je
espérer et voulez-vous me promettre que vous voudrez bien suivre
l'exemple que je vais vous donner.
Salvador fit à Lucie la promesse qu'elle lui demandait, promesse qu'il
accompagna de toutes les protestations imaginables.
--Je ne veux pas, dit la comtesse, vous rappeler l'événement qui a amené
notre connaissance. J'ai dû croire, après vous avoir rencontré chez
madame la marquise de Villerbanne, à l'explication que vous m'avez
donnée de votre présence dans cette taverne de la rue de la Tannerie,
que j'aurais dénoncée à la police, si je n'avais pas craint d'être
forcée d'y justifier ma présence; je n'avais donc d'autres raisons
lorsque je repoussais l'aveu que vous me fîtes, de vos sentiments, (aveu
que je dois croire sincère, puisque vous le renouvelez aujourd'hui en
l'accompagnant de la demande de ma main), que celles qui m'étaient
dictées par les devoirs qui m'étaient imposés. Ce que je viens de vous
dire, M. le marquis, vous permet de supposer que je ne suis pas éloignée
de vous accorder ce que vous voulez bien considérer comme une faveur.
--Ah! madame la comtesse, s'écria Salvador; (et à ce moment, tout
scélérat qu'il était, il ne jouait pas la comédie; car il est de ces
instants durant lesquels toutes les natures, même les plus perverties,
se laissent amollir) que de bontés dont je ne suis pas digne, et par
quels témoignages d'affection et de reconnaissance pourrai-je
reconnaître la grâce insigne que vous voulez bien m'accorder?
--Je ne vous demande rien autre que ce que vous venez de me promettre.
--Alors il me sera facile de vous satisfaire.
--Je le désire, M. le marquis, je le désire bien sincèrement:--vous vous
rappelez sans doute que désirant savoir quelle était la personne qui
m'avait renvoyé le carnet que j'avais perdu dans la rue de la Tannerie,
j'envoyai chez vous.
Salvador devinant de suite qu'il avait été desservi dans l'esprit de
Lucie par le docteur Mathéo, ne lui laissa pas le temps d'achever la
phrase qu'elle avait commencée.