tort que vous vous alarmez. Sir Lambton, bien qu'il ne vous connaisse
que de réputation, vous aime, madame, presque autant qu'il aime sa
nièce; et lorsque vous connaîtrez ce digne gentilhomme, il ne vous sera
pas possible de lui refuser votre amitié. C'est donc un ami que le ciel
vous envoie pour vous aider à supporter la perte de ceux qui ne sont
plus.
--Que la volonté de Dieu soit faite! j'accepterai, quels qu'ils soient,
ses décrets avec reconnaissance.
Pendant tout le temps que les trois personnes rassemblées dans le salon
de l'hôtel de Neuville, avaient mis à échanger les paroles que nous
venons de rapporter, Paul Féval, chaque fois qu'il le pouvait sans
inconvenance, avait attentivement examiné Laure qui, de son côté,
pendant qu'il causait avec madame de Neuville, l'avait plusieurs fois
regardé en dessous. Ce manège n'avait pas échappé à Lucie.
Presque toutes les femmes possèdent la merveilleuse faculté de se
comprendre entre elles sans avoir besoin de se parler; un geste, un
signe presque imperceptible qu'elles échangent rapidement, leur
apprennent quelquefois ce que nous ne pourrions exprimer qu'à l'aide
d'assez longs discours; ainsi, un simple clignement d'oeil, auquel elle
avait répondu par un léger mouvement d'épaules, avait appris à Lucie que
son amie croyait reconnaître, dans le jeune homme qui était devant
elles, celui dont elle lui avait parlé la veille, qu'elle désirait
savoir si elle ne se trompait pas, mais qu'elle n'osait l'interroger.
Lucie ne savait rien refuser à Laure.
--Votre nom, monsieur, dit-elle à Paul Féval, ne nous est pas inconnu,
et hier, lorsque nous l'avons vu sur la liste des personnes qui se sont
inscrites chez moi, nous comptions recevoir aujourd'hui la visite d'une
personne que mon amie connaissait déjà.
--Mon Dieu! madame, si c'est un hasard, il est bien singulier; car le
nom de mademoiselle m'a rappelé celui d'une compagne de mes jeunes
années, qui doit avoir maintenant l'âge et les traits gracieux de
mademoiselle.
--Plus de doute! s'écria Laure après avoir entendu la réponse de Paul
Féval; vous êtes de Lagny?
--Oui, mademoiselle.
--C'est bien cela; c'est dans cette ville que j'ai passé une bonne
partie de mon enfance. La maison de votre mère était voisine de celle
que j'habitais avec ma tante; c'est vous qui me promeniez dans le jardin
de votre maison; et puis, vous me faisiez des cocotes et de beaux
pantins qui remuaient les yeux et la langue d'une manière si comique,
qu'ils me faisaient mourir de rire; j'étais toute petite alors, mais
j'ai bonne mémoire, voyez-vous.
--Et vous avez tenu tout ce que vous promettiez à cette époque.
--C'est vrai, répondit Laure que le plaisir qu'elle éprouvait, en se
rappelant les souvenirs de ses jeunes années, empêchait de s'apercevoir
qu'elle se faisait un compliment à elle-même. Vous rappelez-vous combien
j'étais folle et rieuse, combien j'étais contente lorsque vous me
faisiez présent d'un nid de chardonnerets ou de linots, qu'au risque de
vous rompre le cou, vous étiez allé chercher pour moi, au faîte d'un des
vieux arbres qui bornent la Marne.
--Vous me rappelez, mademoiselle, l'époque la plus heureuse de ma vie.
Pourquoi, hélas! a-t-elle été suivie de jours si malheureux?
--Puisque mon bon oncle vous a chargé d'acheter pour lui une propriété
où sans doute nous irons souvent, il faut la choisir à Lagny on dans les
environs; je serais vraiment heureuse de revoir les lieux où s'est
passée mon enfance.
Paul Féval, qui avait écouté avec le plus vif plaisir les naïves
réminiscences de la jeune fille, lui répondit qu'en faisant tout ce qui
pouvait lui être agréable, il ne ferait que se conformer aux ordres
qu'il avait reçus de sir Lambton, qu'elle pouvait être certaine que dès
le lendemain il se mettrait en campagne afin d'explorer les environs de
Lagny; et que s'il trouvait de ce côté une propriété convenable, il
viendrait avant de conclure, l'inviter à la visiter; puis il ajouta que
sir Lambton l'ayant aussi chargé d'acheter un hôtel à Paris, il serait
bien aise de savoir quel quartier elle désirait habiter.
--Mais, je veux, si cela est possible, que de mes fenêtres on puisse
voir celles de ma bonne Lucie, lui répondit Laure.
--Je voudrais, mademoiselle, avoir à ma disposition la lampe d'Aladin,
vos souhaits seraient exaucés aussitôt que formés; mais je possède, à
défaut de cette lampe merveilleuse, deux talismans à l'aide desquels on
peut surmonter bien des obstacles.
--Et quels sont donc ces deux talismans?
--Beaucoup de bonne volonté et beaucoup d'argent.
--Ah ça! mais mon oncle est donc bien riche?
--Beaucoup plus riche que vous ne pouvez vous l'imaginer; mais jamais
fortune brillante ne fut placée dans de plus dignes mains. Sir Lambton
fait de la sienne le plus noble usage; il a compris qu'elle n'était
entre ses mains qu'un dépôt dont les malheureux devaient avoir leur
part; aussi, tous les jours, il sèche de nouvelles larmes, toutes les
heures de sa vie sont marquées par une bonne action. Ah! Mademoiselle,
que vous êtes heureuse de lui appartenir, si tous les heureux de la
terre ressemblaient à votre oncle, personne assurément ne songerait à se
plaindre d'être pauvre.
Il y avait tant d'émotion dans la voix de Paul Féval lorsqu'il prononça
les quelques paroles qui précèdent, il était si facile de deviner que
ce qu'il disait était l'expression sincère de sa pensée, que les deux
femmes ne purent s'empêcher d'être profondément attendries.
--C'est bien, monsieur, c'est bien, lui dit Lucie en lui tendant la
main, le ciel récompense sir Lambton de tout le bien qu'il fait
puisqu'il lui a accordé un ami qui sait si bien apprécier les éminentes
qualités qu'il possède.
Il faut croire que les âmes d'élite se devinent à la première entrevue,
puisque Paul Féval, bien que depuis les malheurs qui lui étaient
arrivés, il fût devenu quelque peu misanthrope, se trouvait si à l'aise
près des deux aimables femmes qui venaient de le recevoir avec tant
d'affabilité; leur conversation lui paraissait si charmante, qu'il lui
semblait qu'il les connaissait depuis déjà longtemps et qu'il ne
songeait pas plus à les quitter qu'elles de leur côté ne pensaient à le
congédier. Aussi, ce ne fut pas sans éprouver une bien vive surprise,
qu'il entendit un valet de chambre qui venait d'entrer dans le salon
annoncer que le dîner était servi; il était depuis plus de trois heures
chez la comtesse de Neuville.
Il se leva de suite pour prendre congé.
--Les heures, mesdames, se passent auprès de vous sans qu'on s'en
aperçoive, dit-il; aussi j'ai l'espérance que vous voudrez bien être
indulgentes et me pardonner la longueur démesurée de ma première visite.
--Pourquoi nous quitter déjà? répondit Lucie, dînez avec nous, si rien
ne vous appelle ailleurs; vous représentez ici sir Lambton, et je suis
persuadée qu'il ne me refuserait pas si je lui faisais la prière que je
vous adresse en ce moment.
--Restez, M. Féval, ajouta Laure, nous parlerons de Lagny et des
souvenirs du temps, passé, ne voulez-vous pas?
Paul Féval ne pouvait résister à d'aussi gracieuses instances: il
accepta, heureux de pouvoir passer quelques heures encore près de Laure,
vers laquelle il se sentait attiré par un sentiment d'une nature bien
différente de celui que jadis il avait éprouvé pour Silvia.
Paul Féval employa les jours qui suivirent à parcourir les environs de
Paris, afin de chercher une propriété telle que la désirait celle qu'il
aimait déjà, ce qui ne lui fut pas difficile; car, ainsi qu'il l'avait
dit dans la conversation, il pouvait disposer d'un talisman presque
aussi puissant que celui d'Aladin, de beaucoup d'or.
Laure éprouvait une bien vive joie de ce qu'elle allait enfin voir un
parent que jusqu'à ce jour elle n'avait connu que par les bienfaits dont
il l'avait accablée; mais cette joie était mitigée par la peine que lui
causait la nécessité de se séparer de son amie, peine d'autant plus vive
qu'elle s'était aperçue que la tristesse de Lucie augmentait d'intensité
à mesure que l'époque de l'arrivée à Paris de sir Lambton approchait.
Lucie sans doute s'affligeait de ce que son amie allait être forcée de
la quitter; mais la sombre tristesse à laquelle elle était en proie
était encore provoquée par d'autres motifs. Le lecteur n'a pas oublié
que dans la lettre qu'il lui avait écrite, le docteur Mathéo lui avait
fait la promesse de lui envoyer sous peu de temps l'explication
détaillée des motifs qui l'avaient engagé à lui adresser sa première
épître, plusieurs mois s'étaient écoulés; et Lucie, qui avait envoyé
souvent à la poste, n'y avait pas trouvé cette lettre qu'elle attendait
et qui devait, du moins elle le croyait, mettre un terme à la cruelle
perplexité à laquelle elle était en proie; voilà principalement pourquoi
elle était triste, et cette tristesse paraîtra toute naturelle lorsque
nous aurons fait connaître les motifs qui lui faisaient attendre avec
autant d'impatience la lettre promise par le docteur Mathéo.
Salvador, après avoir appris la mort du général comte de Neuville et
celle de la marquise de Villerbanne, s'était dit que ce serait un coup
de maître et qui assurerait à la fois sa position dans le monde et sa
fortune ébranlée par les rudes assauts que lui portaient journellement
ses prodigalités et les pertes continuelles de Roman, que d'épouser
madame de Neuville; aussi ce qui peut-être n'était d'abord qu'un caprice
qui se serait passé, faute de pouvoir se satisfaire, était devenu un
projet à la réussite duquel il avait pris la résolution de consacrer
tout ce qu'il possédait de capacités et de persévérance, et la lettre de
condoléance que nous avons mise sous les yeux de nos lecteurs était la
première scène de la comédie qu'il se proposait de jouer pour arriver au
but qu'il voulait atteindre.
Lucie n'avait pas répondu à cette lettre, c'était une imprudence; elle
aurait dû l'accueillir comme une simple marque de l'intérêt que sa
position devait nécessairement inspirer à tous ceux qui la
connaissaient, et lui faire une de ces réponses banales qui ne
signifient absolument rien, mais qui cependant sont exigées par les lois
qui régissent la bonne compagnie: ne pas répondre au marquis de
Pourrières après ce qui s'était passé entre elle et lui, c'était
accorder à la lettre qu'il avait écrite une importance qu'elle n'avait
pas, c'était en quelque sorte lui donner le droit de penser qu'elle le
redoutait assez pour ne pas vouloir conserver avec lui la moindre
relation, ce fut du moins ce que pensa Salvador, et il agit en
conséquence.
D'autres lettres suivirent celle-ci, lettres beaucoup plus longues, mais
dans lesquelles cependant il ne lui parlait que d'elle et de la part
qu'il prenait aux malheurs qui venaient de la frapper. Ces lettres
étaient empreintes d'une si touchante sensibilité, le marquis de
Pourrières y parlait avec tant de vénération de la bonne marquise de
Villerbanne qui, disait-il, avait été la plus chère amie de son père, il
était si facile de deviner, bien qu'il n'en dit rien, qu'il aimait la
personne à laquelle il les adressait, que Lucie, prédisposée peut-être
par là pensée de l'isolement dont elle était menacée, à accueillir avec
une certaine indulgence ceux qui lui témoignaient de l'attachement, lui
répondit quelques mots affectueux.
Quelqu'un de moins adroit que Salvador se serait empressé, sans doute,
après avoir obtenu un pareil résultat, de solliciter la faveur d'être
admis à l'hôtel de Neuville; il ne se rendit pas coupable d'une pareille
maladresse: il s'était dit que la comtesse était un oiseau sauvage qu'il
fallait apprivoiser peu à peu avant de tenter de le saisir, et il
agissait en conséquence.
Il répondit à la première lettre qu'il reçut de la comtesse, que, forcé
d'aller visiter ses propriétés, il serait forcé de se priver du plaisir
de correspondre avec elle pendant quelques jours: c'était presque un
traité qu'il concluait avec elle, une sorte d'engagement qu'il lui
faisait prendre à son insu; cela étonna bien quelque peu la comtesse de
Neuville, mais comme en définitive, les termes du billet de Salvador
étaient on ne peut plus convenables, elle n'accorda à cette phase de ses
relations avec le marquis de Pourrières qu'une très-légère attention.
L'absence de Salvador, qui, ne voulant pas courir le risque d'être
surpris en flagrant délit de mensonge, était allé chasser chez un de ses
amis, se prolongea plusieurs semaines, et plus d'une fois, pendant ce
laps de temps, Lucie, disposée par le profond isolement dans lequel elle
vivait depuis la mort de son mari à favorablement accueillir tout ce qui
pouvait rompre quelque peu la monotonie habituelle de son existence,
désira recevoir une lettre du marquis de Pourrières; enfin il en vint
une. Salvador rendait compte à la comtesse de Neuville des résultats de
son voyage, il lui parlait de ses propriétés, de leur situation, des
améliorations qu'il avait l'intention d'apporter à la culture de ses
terres, du revenu qu'elles produisaient; puis, venant à lui, il lui
disait qu'il faisait des démarches afin d'obtenir une recette générale,
et qu'il espérait qu'elles seraient couronnées de succès.
Cette lettre, dont le but, ainsi que l'avait espéré Salvador, échappa à
Lucie, amusa beaucoup la comtesse de Neuville et amena la réponse sur
laquelle avait compté en l'écrivant le marquis de Pourrières. Lucie lui
répondit qu'il avait cru sans doute écrire à son notaire ou à son homme
d'affaires, et qu'elle ne devinait pas pourquoi, si vraiment sa lettre
n'était point le résultat d'une erreur ou d'une préoccupation
inexplicable, il lui envoyait un compte aussi exact de ses revenus. Elle
terminait en le félicitant de ce que sa fortune était aussi brillante et
aussi solidement assise, et par des voeux pour la réussite de ses
projets.
Voici ce que répondit Salvador à la dernière lettre de la comtesse de
Neuville:
«Madame la Comtesse,
»Ce n'est que parce qu'elle devait amener la réponse que vous venez
de me faire que je me suis déterminé à vous écrire la lettre qui
vous a si grandement étonnée. Puissiez-vous accueillir celle-ci
avec autant d'indulgence que vous en avez témoigné à toutes celles
qui l'ont précédées.
»Vous me dites, madame la comtesse, en terminant la lettre que je
viens de recevoir, que vous faites des voeux pour la réussite de
_tous_ mes projets; si, après avoir lu ceci, vous ne rétractez pas
ces aimables paroles, je serais sans contredit le plus heureux des
mortels; mais je n'ai, je vous l'avoue, que bien peu d'espoir; quoi
qu'il en soit, comme c'est de vous que dépend l'accomplissement de
mon voeu le plus cher, je me détermine, au risque de ce qui pourra
en arriver, à vous écrire cette lettre que peut-être vous jetterez
de côté sans en achever la lecture, dès que vous aurez porté vos
yeux sur le paragraphe suivant:
»Je vous aime, madame la comtesse! Avant de vous avoir rencontrée,
j'étais tout disposé à révoquer en doute cette maxime de Labruyère:
_l'amour naît à la première vue_, mais je suis forcé de reconnaître
aujourd'hui, que le célèbre moraliste ne se trompait pas lorsqu'il
écrivait ceci, car l'amour que vous m'avez inspiré et qui, je le
sens bien, ne finira qu'avec ma vie, a pris naissance le jour même
où nous nous rencontrâmes pour la première fois.
»Cet amour, dont j'osais vous faire l'aveu chez madame de
Villerbanne, aveu que vous avez repoussé comme vous le deviez à
cette époque et qui va peut-être élever aujourd'hui entre vous et
moi une barrière insurmontable (car je ne veux pas chercher à la
faute que j'ai commise une excuse que je ne trouverais que dans la
violence du sentiment que vous m'avez inspiré, et cette excuse, je
le sens bien, vous ne voudriez pas l'admettre), cet amour, dis-je,
j'ai vainement tenté de l'arracher de mon coeur; soins superflus,
peines inutiles, c'est en vain que j'ai cherché des distractions
dans le monde, c'est en vain que j'ai demandé à l'étude un remède à
mes maux. Au milieu du cercle le plus brillant et le plus animé
comme dans le silence du cabinet une gracieuse image était toujours
présente devant mes yeux: c'était la vôtre, madame. J'ai donc été
forcé après avoir épuisé toutes mes forces dans la lutte, de me
résigner à souffrir silencieusement, si vous ne daignez laisser
tomber sur moi un regard de commisération.
»La mort de M. le comte de Neuville que je suis, daignez en être
persuadée, le premier à déplorer, et celle de madame le marquise de
Villerbanne, vous laissent, madame la comtesse, isolée au milieu du
monde (je sais que vous avez eu le malheur de perdre tous vos
parents); c'est une bien triste situation que celle d'un être,
quels que soient d'ailleurs sa fortune et sa position dans le
monde, qui n'a pas pour parcourir le rude sentier de la vie, un
bras dévoué sur lequel il puisse s'appuyer; je puis vous parler
ainsi, madame la comtesse, car ma position est identiquement
semblable à la vôtre; comme à vous l'impitoyable mort m'a enlevé
tous ceux qui m'étaient chers; comme vous je suis seul au monde,
j'ai des amis, sans doute, qui n'en a pas? mais est-il bien prudent
de compter sur l'affection de simples amis, et n'est-il pas naturel
qu'ils nous abandonnent lorsque les liens du sang ou de l'amour les
appellent loin de nous?»
Salvador connaissait la vive amitié qui unissait Lucie et Laure, et ce
n'était pas sans intention qu'il avait écrit cette phrase; il voulait,
en laissant entrevoir la possibilité d'une séparation entre elle et son
amie, l'effrayer davantage sur l'isolement dans lequel, le cas échéant,
elle se trouverait, ce qui devait, suivant lui, la disposer à ne pas lui
refuser sans examen la demande qu'il venait lui faire. Ses prévisions,
ainsi que la suite le prouvera, ne l'avaient pas trompé; il était du
reste servi par le hasard, cette bizarre divinité qui semble
quelquefois, en favorisant les entreprises les plus coupables ou les
plus folles, tenir à nous prouver que les poëtes ne nous ont pas trompé
en nous disant qu'elle était aveugle, car ce fut justement peu de temps
après l'arrivée à Paris de Paul Féval et sa première visite à l'hôtel de
Neuville, que la comtesse reçut la lettre dont nous allons donner la
suite à nos lecteurs.
«Vous ne voudrez pas, madame la comtesse, vous ensevelir dans une
obscure retraite, lorsque vous possédez toutes les aimables et
brillantes qualités qui doivent faire l'ornement de votre monde, ce
serait d'ailleurs manquer à la mission qui vous est imposée: puisque
Dieu, en rappelant à lui l'homme estimable que vous venez de perdre, n'a
pas voulu que vous puissiez lui consacrer vos jours, c'est que dans sa
justice il réservait à un autre le bonheur de vous posséder.
»Vous avez deviné, madame la comtesse, que je viens solliciter à deux
genoux l'honneur de devenir votre époux. Je n'ai point, certes, la
prétention de remplacer celui que vous avez perdu; je ne puis vous
offrir un nom illustré sur tous les champs de bataille de l'empire...»
(Nous ferons en passant remarquer à nos lecteurs que ces louanges, si
généreusement accordées à M. de Neuville, devaient, tout en flattant
l'amour-propre de Lucie, lui rappeler que l'époux qu'elle venait de
perdre, était beaucoup plus âgé qu'elle, et amener une comparaison qui
ne pouvait qu'être avantageuse à celui qui s'offrait.) «Mais tel qu'il
est, mon nom est honorable, c'est celui d'une des plus anciennes
familles du midi de la France, et je sens que l'envie de vous plaire, si
vous étiez ambitieuse, me rendrait capable de l'entourer d'autant de
lustre qu'il en avait jadis.
»Je ne vous dirai rien de ma fortune, la lettre que celle-ci est
destinée à expliquer vous a appris à ce sujet tout ce qu'il était
nécessaire que vous sachiez, et vous avez pu voir que, sans être
colossale, ma fortune est au moins fort raisonnable. Pardonnez-moi,
madame la comtesse, si je me laisse à mon insu entraîner sur un terrain
que je ne voulais pas aborder, mais nous vivons dans une société si
singulièrement organisée, qu'il est bon quelquefois de faire observer
que ce n'est pas l'intérêt qui règle les mouvements de notre coeur. Je
voudrais, certes, que vous fussiez pauvre pour avoir le plaisir de vous
enrichir; mais puisqu'il n'en est pas ainsi, je suis heureux de ce que
le ciel a bien voulu m'accorder assez de biens pour qu'il ne soit pas
possible de supposer que je veuille obtenir autre chose que ce que je
sollicite, votre main, à laquelle, si vous me l'accordez, vous joindrez
bientôt le don de votre coeur, car alors vous serez à même d'apprécier
tout ce que le mien vous réserve d'affection véritable et de tendresse
dévouée.
»Ne me répondez pas de suite, madame la comtesse, prenez le temps de
réfléchir; quel que soit votre arrêt, qu'il me soit ou non favorable, il
ne changera rien aux sentiments d'affection que vous a voué celui...
etc., etc.»
Cette lettre, dont Salvador avait pesé avec soin tous les termes, et qui
avait été reçue dans un moment favorable, produisit sur l'esprit de la
comtesse de Neuville une certaine impression. Après l'avoir lue avec la
plus sérieuse attention, elle se demanda si elle devait refuser, sans
examen, l'offre que lui faisait, en des termes si convenables, le
marquis de Pourrières.
Après avoir jeté un coup d'oeil sur l'avenir qui se déroulait devant
elle, elle se vit descendant dans la tombe sans laisser de regrets à
personne, après une vieillesse passée dans la tristesse et dans
l'isolement. Laure l'aimait sans doute, son amitié lui était précieuse,
mais Laure, jeune, belle, riche, devait nécessairement, et dans un
avenir très-prochain, se marier; alors elle aurait des enfants, une
famille à laquelle elle serait forcée de se consacrer. Mais elle aussi
possédait toutes les qualités qui promettaient à son amie une si belle
destinée! devait-elle donc, nouvelle Arthémise, être déshéritée de
toutes les joies, parce qu'elle avait perdu un époux qu'elle avait aimé
sans doute, et qui était digne de l'être, mais pour lequel cependant
elle n'avait jamais éprouvé ce sentiment exclusif qui fait qu'une autre
image ne peut jamais remplacer celui qui n'est plus? Non, sans doute.
Un homme, possesseur d'un nom honorable, d'une fortune au moins égale à
la sienne, dont tout le monde parlait avec éloges et qui paraissait lui
avoir voué une affection véritable, se présentait à elle et lui disait:
«Comme vous, je suis seul au monde, donnons-nous la main et
appuyons-nous l'un sur l'autre pour traverser le rude sentier de le
vie.» Et cet homme, elle l'aimait, c'est en vain qu'elle cherchait à se
le dissimuler; elle l'aimait de toutes ses forces, de toute son âme;
devait elle le refuser?
La conclusion des raisonnements qui précèdent n'est pas difficile à
deviner. La malheureuse comtesse de Neuville envoya au marquis de
Pourrières une lettre, qui, bien qu'elle ne renfermât pas un
acquiescement complet à ses voeux, pouvait cependant lui laisser
concevoir l'espérance qu'ils ne tarderaient pas à être réalisés.
Après avoir reçu cette lettre, Salvador sollicita la permission de venir
quelquefois présenter ses hommages à madame le comtesse de Neuville.
Lucie n'avait pas fait à son amie la confidence des événements qui
venaient de se passer, et cela se conçoit. Laure, chaque fois que le nom
du marquis de Pourrières était prononcé devant elle, l'accompagnait de
quelques sanglantes épigrammes, indices trop certains de la haine que,
sans savoir pourquoi, elle avait voué à ce personnage, ainsi qu'à son
ami, le vicomte de Lussan; de sorte que Lucie, assez timide pour ne pas
oser défendre un homme qu'elle aimait, lorsqu'on l'attaquait sans raison
devant elle, n'aurait pas, pour tout au monde, voulu que l'on sût à quel
point elle en était arrivée avec lui, et qu'elle se surprenait
quelquefois à désirer l'arrivée de sir Lambton, qui, en la séparant de
Laure, devait lui laisser la liberté d'agir à sa guise. Elle répondit
donc à Salvador qu'elle ne pouvait, quant à présent, lui accorder la
faveur qu'il demandait; qu'elle voulait, avant de le recevoir, laisser
se passer encore un peu de temps, mais qu'il pouvait être certain que
dès que son salon serait ouvert, le nom du marquis de Pourrières
figurerait sur la liste de ses invitations.