--Je crois, en effet, madame la comtesse, ajouta Paul Féval, que c'est à

tort que vous vous alarmez. Sir Lambton, bien qu'il ne vous connaisse

que de réputation, vous aime, madame, presque autant qu'il aime sa

nièce; et lorsque vous connaîtrez ce digne gentilhomme, il ne vous sera

pas possible de lui refuser votre amitié. C'est donc un ami que le ciel

vous envoie pour vous aider à supporter la perte de ceux qui ne sont

plus.

--Que la volonté de Dieu soit faite! j'accepterai, quels qu'ils soient,

ses décrets avec reconnaissance.

Pendant tout le temps que les trois personnes rassemblées dans le salon

de l'hôtel de Neuville, avaient mis à échanger les paroles que nous

venons de rapporter, Paul Féval, chaque fois qu'il le pouvait sans

inconvenance, avait attentivement examiné Laure qui, de son côté,

pendant qu'il causait avec madame de Neuville, l'avait plusieurs fois

regardé en dessous. Ce manège n'avait pas échappé à Lucie.

Presque toutes les femmes possèdent la merveilleuse faculté de se

comprendre entre elles sans avoir besoin de se parler; un geste, un

signe presque imperceptible qu'elles échangent rapidement, leur

apprennent quelquefois ce que nous ne pourrions exprimer qu'à l'aide

d'assez longs discours; ainsi, un simple clignement d'oeil, auquel elle

avait répondu par un léger mouvement d'épaules, avait appris à Lucie que

son amie croyait reconnaître, dans le jeune homme qui était devant

elles, celui dont elle lui avait parlé la veille, qu'elle désirait

savoir si elle ne se trompait pas, mais qu'elle n'osait l'interroger.

Lucie ne savait rien refuser à Laure.

--Votre nom, monsieur, dit-elle à Paul Féval, ne nous est pas inconnu,

et hier, lorsque nous l'avons vu sur la liste des personnes qui se sont

inscrites chez moi, nous comptions recevoir aujourd'hui la visite d'une

personne que mon amie connaissait déjà.

--Mon Dieu! madame, si c'est un hasard, il est bien singulier; car le

nom de mademoiselle m'a rappelé celui d'une compagne de mes jeunes

années, qui doit avoir maintenant l'âge et les traits gracieux de

mademoiselle.

--Plus de doute! s'écria Laure après avoir entendu la réponse de Paul

Féval; vous êtes de Lagny?

--Oui, mademoiselle.

--C'est bien cela; c'est dans cette ville que j'ai passé une bonne

partie de mon enfance. La maison de votre mère était voisine de celle

que j'habitais avec ma tante; c'est vous qui me promeniez dans le jardin

de votre maison; et puis, vous me faisiez des cocotes et de beaux

pantins qui remuaient les yeux et la langue d'une manière si comique,

qu'ils me faisaient mourir de rire; j'étais toute petite alors, mais

j'ai bonne mémoire, voyez-vous.

--Et vous avez tenu tout ce que vous promettiez à cette époque.

--C'est vrai, répondit Laure que le plaisir qu'elle éprouvait, en se

rappelant les souvenirs de ses jeunes années, empêchait de s'apercevoir

qu'elle se faisait un compliment à elle-même. Vous rappelez-vous combien

j'étais folle et rieuse, combien j'étais contente lorsque vous me

faisiez présent d'un nid de chardonnerets ou de linots, qu'au risque de

vous rompre le cou, vous étiez allé chercher pour moi, au faîte d'un des

vieux arbres qui bornent la Marne.

--Vous me rappelez, mademoiselle, l'époque la plus heureuse de ma vie.

Pourquoi, hélas! a-t-elle été suivie de jours si malheureux?

--Puisque mon bon oncle vous a chargé d'acheter pour lui une propriété

où sans doute nous irons souvent, il faut la choisir à Lagny on dans les

environs; je serais vraiment heureuse de revoir les lieux où s'est

passée mon enfance.

Paul Féval, qui avait écouté avec le plus vif plaisir les naïves

réminiscences de la jeune fille, lui répondit qu'en faisant tout ce qui

pouvait lui être agréable, il ne ferait que se conformer aux ordres

qu'il avait reçus de sir Lambton, qu'elle pouvait être certaine que dès

le lendemain il se mettrait en campagne afin d'explorer les environs de

Lagny; et que s'il trouvait de ce côté une propriété convenable, il

viendrait avant de conclure, l'inviter à la visiter; puis il ajouta que

sir Lambton l'ayant aussi chargé d'acheter un hôtel à Paris, il serait

bien aise de savoir quel quartier elle désirait habiter.

--Mais, je veux, si cela est possible, que de mes fenêtres on puisse

voir celles de ma bonne Lucie, lui répondit Laure.

--Je voudrais, mademoiselle, avoir à ma disposition la lampe d'Aladin,

vos souhaits seraient exaucés aussitôt que formés; mais je possède, à

défaut de cette lampe merveilleuse, deux talismans à l'aide desquels on

peut surmonter bien des obstacles.

--Et quels sont donc ces deux talismans?

--Beaucoup de bonne volonté et beaucoup d'argent.

--Ah ça! mais mon oncle est donc bien riche?

--Beaucoup plus riche que vous ne pouvez vous l'imaginer; mais jamais

fortune brillante ne fut placée dans de plus dignes mains. Sir Lambton

fait de la sienne le plus noble usage; il a compris qu'elle n'était

entre ses mains qu'un dépôt dont les malheureux devaient avoir leur

part; aussi, tous les jours, il sèche de nouvelles larmes, toutes les

heures de sa vie sont marquées par une bonne action. Ah! Mademoiselle,

que vous êtes heureuse de lui appartenir, si tous les heureux de la

terre ressemblaient à votre oncle, personne assurément ne songerait à se

plaindre d'être pauvre.

Il y avait tant d'émotion dans la voix de Paul Féval lorsqu'il prononça

les quelques paroles qui précèdent, il était si facile de deviner que

ce qu'il disait était l'expression sincère de sa pensée, que les deux

femmes ne purent s'empêcher d'être profondément attendries.

--C'est bien, monsieur, c'est bien, lui dit Lucie en lui tendant la

main, le ciel récompense sir Lambton de tout le bien qu'il fait

puisqu'il lui a accordé un ami qui sait si bien apprécier les éminentes

qualités qu'il possède.

Il faut croire que les âmes d'élite se devinent à la première entrevue,

puisque Paul Féval, bien que depuis les malheurs qui lui étaient

arrivés, il fût devenu quelque peu misanthrope, se trouvait si à l'aise

près des deux aimables femmes qui venaient de le recevoir avec tant

d'affabilité; leur conversation lui paraissait si charmante, qu'il lui

semblait qu'il les connaissait depuis déjà longtemps et qu'il ne

songeait pas plus à les quitter qu'elles de leur côté ne pensaient à le

congédier. Aussi, ce ne fut pas sans éprouver une bien vive surprise,

qu'il entendit un valet de chambre qui venait d'entrer dans le salon

annoncer que le dîner était servi; il était depuis plus de trois heures

chez la comtesse de Neuville.

Il se leva de suite pour prendre congé.

--Les heures, mesdames, se passent auprès de vous sans qu'on s'en

aperçoive, dit-il; aussi j'ai l'espérance que vous voudrez bien être

indulgentes et me pardonner la longueur démesurée de ma première visite.

--Pourquoi nous quitter déjà? répondit Lucie, dînez avec nous, si rien

ne vous appelle ailleurs; vous représentez ici sir Lambton, et je suis

persuadée qu'il ne me refuserait pas si je lui faisais la prière que je

vous adresse en ce moment.

--Restez, M. Féval, ajouta Laure, nous parlerons de Lagny et des

souvenirs du temps, passé, ne voulez-vous pas?

Paul Féval ne pouvait résister à d'aussi gracieuses instances: il

accepta, heureux de pouvoir passer quelques heures encore près de Laure,

vers laquelle il se sentait attiré par un sentiment d'une nature bien

différente de celui que jadis il avait éprouvé pour Silvia.

Paul Féval employa les jours qui suivirent à parcourir les environs de

Paris, afin de chercher une propriété telle que la désirait celle qu'il

aimait déjà, ce qui ne lui fut pas difficile; car, ainsi qu'il l'avait

dit dans la conversation, il pouvait disposer d'un talisman presque

aussi puissant que celui d'Aladin, de beaucoup d'or.

Laure éprouvait une bien vive joie de ce qu'elle allait enfin voir un

parent que jusqu'à ce jour elle n'avait connu que par les bienfaits dont

il l'avait accablée; mais cette joie était mitigée par la peine que lui

causait la nécessité de se séparer de son amie, peine d'autant plus vive

qu'elle s'était aperçue que la tristesse de Lucie augmentait d'intensité

à mesure que l'époque de l'arrivée à Paris de sir Lambton approchait.

Lucie sans doute s'affligeait de ce que son amie allait être forcée de

la quitter; mais la sombre tristesse à laquelle elle était en proie

était encore provoquée par d'autres motifs. Le lecteur n'a pas oublié

que dans la lettre qu'il lui avait écrite, le docteur Mathéo lui avait

fait la promesse de lui envoyer sous peu de temps l'explication

détaillée des motifs qui l'avaient engagé à lui adresser sa première

épître, plusieurs mois s'étaient écoulés; et Lucie, qui avait envoyé

souvent à la poste, n'y avait pas trouvé cette lettre qu'elle attendait

et qui devait, du moins elle le croyait, mettre un terme à la cruelle

perplexité à laquelle elle était en proie; voilà principalement pourquoi

elle était triste, et cette tristesse paraîtra toute naturelle lorsque

nous aurons fait connaître les motifs qui lui faisaient attendre avec

autant d'impatience la lettre promise par le docteur Mathéo.

Salvador, après avoir appris la mort du général comte de Neuville et

celle de la marquise de Villerbanne, s'était dit que ce serait un coup

de maître et qui assurerait à la fois sa position dans le monde et sa

fortune ébranlée par les rudes assauts que lui portaient journellement

ses prodigalités et les pertes continuelles de Roman, que d'épouser

madame de Neuville; aussi ce qui peut-être n'était d'abord qu'un caprice

qui se serait passé, faute de pouvoir se satisfaire, était devenu un

projet à la réussite duquel il avait pris la résolution de consacrer

tout ce qu'il possédait de capacités et de persévérance, et la lettre de

condoléance que nous avons mise sous les yeux de nos lecteurs était la

première scène de la comédie qu'il se proposait de jouer pour arriver au

but qu'il voulait atteindre.

Lucie n'avait pas répondu à cette lettre, c'était une imprudence; elle

aurait dû l'accueillir comme une simple marque de l'intérêt que sa

position devait nécessairement inspirer à tous ceux qui la

connaissaient, et lui faire une de ces réponses banales qui ne

signifient absolument rien, mais qui cependant sont exigées par les lois

qui régissent la bonne compagnie: ne pas répondre au marquis de

Pourrières après ce qui s'était passé entre elle et lui, c'était

accorder à la lettre qu'il avait écrite une importance qu'elle n'avait

pas, c'était en quelque sorte lui donner le droit de penser qu'elle le

redoutait assez pour ne pas vouloir conserver avec lui la moindre

relation, ce fut du moins ce que pensa Salvador, et il agit en

conséquence.

D'autres lettres suivirent celle-ci, lettres beaucoup plus longues, mais

dans lesquelles cependant il ne lui parlait que d'elle et de la part

qu'il prenait aux malheurs qui venaient de la frapper. Ces lettres

étaient empreintes d'une si touchante sensibilité, le marquis de

Pourrières y parlait avec tant de vénération de la bonne marquise de

Villerbanne qui, disait-il, avait été la plus chère amie de son père, il

était si facile de deviner, bien qu'il n'en dit rien, qu'il aimait la

personne à laquelle il les adressait, que Lucie, prédisposée peut-être

par là pensée de l'isolement dont elle était menacée, à accueillir avec

une certaine indulgence ceux qui lui témoignaient de l'attachement, lui

répondit quelques mots affectueux.

Quelqu'un de moins adroit que Salvador se serait empressé, sans doute,

après avoir obtenu un pareil résultat, de solliciter la faveur d'être

admis à l'hôtel de Neuville; il ne se rendit pas coupable d'une pareille

maladresse: il s'était dit que la comtesse était un oiseau sauvage qu'il

fallait apprivoiser peu à peu avant de tenter de le saisir, et il

agissait en conséquence.

Il répondit à la première lettre qu'il reçut de la comtesse, que, forcé

d'aller visiter ses propriétés, il serait forcé de se priver du plaisir

de correspondre avec elle pendant quelques jours: c'était presque un

traité qu'il concluait avec elle, une sorte d'engagement qu'il lui

faisait prendre à son insu; cela étonna bien quelque peu la comtesse de

Neuville, mais comme en définitive, les termes du billet de Salvador

étaient on ne peut plus convenables, elle n'accorda à cette phase de ses

relations avec le marquis de Pourrières qu'une très-légère attention.

L'absence de Salvador, qui, ne voulant pas courir le risque d'être

surpris en flagrant délit de mensonge, était allé chasser chez un de ses

amis, se prolongea plusieurs semaines, et plus d'une fois, pendant ce

laps de temps, Lucie, disposée par le profond isolement dans lequel elle

vivait depuis la mort de son mari à favorablement accueillir tout ce qui

pouvait rompre quelque peu la monotonie habituelle de son existence,

désira recevoir une lettre du marquis de Pourrières; enfin il en vint

une. Salvador rendait compte à la comtesse de Neuville des résultats de

son voyage, il lui parlait de ses propriétés, de leur situation, des

améliorations qu'il avait l'intention d'apporter à la culture de ses

terres, du revenu qu'elles produisaient; puis, venant à lui, il lui

disait qu'il faisait des démarches afin d'obtenir une recette générale,

et qu'il espérait qu'elles seraient couronnées de succès.

Cette lettre, dont le but, ainsi que l'avait espéré Salvador, échappa à

Lucie, amusa beaucoup la comtesse de Neuville et amena la réponse sur

laquelle avait compté en l'écrivant le marquis de Pourrières. Lucie lui

répondit qu'il avait cru sans doute écrire à son notaire ou à son homme

d'affaires, et qu'elle ne devinait pas pourquoi, si vraiment sa lettre

n'était point le résultat d'une erreur ou d'une préoccupation

inexplicable, il lui envoyait un compte aussi exact de ses revenus. Elle

terminait en le félicitant de ce que sa fortune était aussi brillante et

aussi solidement assise, et par des voeux pour la réussite de ses

projets.

Voici ce que répondit Salvador à la dernière lettre de la comtesse de

Neuville:

«Madame la Comtesse,

»Ce n'est que parce qu'elle devait amener la réponse que vous venez

de me faire que je me suis déterminé à vous écrire la lettre qui

vous a si grandement étonnée. Puissiez-vous accueillir celle-ci

avec autant d'indulgence que vous en avez témoigné à toutes celles

qui l'ont précédées.

»Vous me dites, madame la comtesse, en terminant la lettre que je

viens de recevoir, que vous faites des voeux pour la réussite de

_tous_ mes projets; si, après avoir lu ceci, vous ne rétractez pas

ces aimables paroles, je serais sans contredit le plus heureux des

mortels; mais je n'ai, je vous l'avoue, que bien peu d'espoir; quoi

qu'il en soit, comme c'est de vous que dépend l'accomplissement de

mon voeu le plus cher, je me détermine, au risque de ce qui pourra

en arriver, à vous écrire cette lettre que peut-être vous jetterez

de côté sans en achever la lecture, dès que vous aurez porté vos

yeux sur le paragraphe suivant:

»Je vous aime, madame la comtesse! Avant de vous avoir rencontrée,

j'étais tout disposé à révoquer en doute cette maxime de Labruyère:

_l'amour naît à la première vue_, mais je suis forcé de reconnaître

aujourd'hui, que le célèbre moraliste ne se trompait pas lorsqu'il

écrivait ceci, car l'amour que vous m'avez inspiré et qui, je le

sens bien, ne finira qu'avec ma vie, a pris naissance le jour même

où nous nous rencontrâmes pour la première fois.

»Cet amour, dont j'osais vous faire l'aveu chez madame de

Villerbanne, aveu que vous avez repoussé comme vous le deviez à

cette époque et qui va peut-être élever aujourd'hui entre vous et

moi une barrière insurmontable (car je ne veux pas chercher à la

faute que j'ai commise une excuse que je ne trouverais que dans la

violence du sentiment que vous m'avez inspiré, et cette excuse, je

le sens bien, vous ne voudriez pas l'admettre), cet amour, dis-je,

j'ai vainement tenté de l'arracher de mon coeur; soins superflus,

peines inutiles, c'est en vain que j'ai cherché des distractions

dans le monde, c'est en vain que j'ai demandé à l'étude un remède à

mes maux. Au milieu du cercle le plus brillant et le plus animé

comme dans le silence du cabinet une gracieuse image était toujours

présente devant mes yeux: c'était la vôtre, madame. J'ai donc été

forcé après avoir épuisé toutes mes forces dans la lutte, de me

résigner à souffrir silencieusement, si vous ne daignez laisser

tomber sur moi un regard de commisération.

»La mort de M. le comte de Neuville que je suis, daignez en être

persuadée, le premier à déplorer, et celle de madame le marquise de

Villerbanne, vous laissent, madame la comtesse, isolée au milieu du

monde (je sais que vous avez eu le malheur de perdre tous vos

parents); c'est une bien triste situation que celle d'un être,

quels que soient d'ailleurs sa fortune et sa position dans le

monde, qui n'a pas pour parcourir le rude sentier de la vie, un

bras dévoué sur lequel il puisse s'appuyer; je puis vous parler

ainsi, madame la comtesse, car ma position est identiquement

semblable à la vôtre; comme à vous l'impitoyable mort m'a enlevé

tous ceux qui m'étaient chers; comme vous je suis seul au monde,

j'ai des amis, sans doute, qui n'en a pas? mais est-il bien prudent

de compter sur l'affection de simples amis, et n'est-il pas naturel

qu'ils nous abandonnent lorsque les liens du sang ou de l'amour les

appellent loin de nous?»

Salvador connaissait la vive amitié qui unissait Lucie et Laure, et ce

n'était pas sans intention qu'il avait écrit cette phrase; il voulait,

en laissant entrevoir la possibilité d'une séparation entre elle et son

amie, l'effrayer davantage sur l'isolement dans lequel, le cas échéant,

elle se trouverait, ce qui devait, suivant lui, la disposer à ne pas lui

refuser sans examen la demande qu'il venait lui faire. Ses prévisions,

ainsi que la suite le prouvera, ne l'avaient pas trompé; il était du

reste servi par le hasard, cette bizarre divinité qui semble

quelquefois, en favorisant les entreprises les plus coupables ou les

plus folles, tenir à nous prouver que les poëtes ne nous ont pas trompé

en nous disant qu'elle était aveugle, car ce fut justement peu de temps

après l'arrivée à Paris de Paul Féval et sa première visite à l'hôtel de

Neuville, que la comtesse reçut la lettre dont nous allons donner la

suite à nos lecteurs.

«Vous ne voudrez pas, madame la comtesse, vous ensevelir dans une

obscure retraite, lorsque vous possédez toutes les aimables et

brillantes qualités qui doivent faire l'ornement de votre monde, ce

serait d'ailleurs manquer à la mission qui vous est imposée: puisque

Dieu, en rappelant à lui l'homme estimable que vous venez de perdre, n'a

pas voulu que vous puissiez lui consacrer vos jours, c'est que dans sa

justice il réservait à un autre le bonheur de vous posséder.

»Vous avez deviné, madame la comtesse, que je viens solliciter à deux

genoux l'honneur de devenir votre époux. Je n'ai point, certes, la

prétention de remplacer celui que vous avez perdu; je ne puis vous

offrir un nom illustré sur tous les champs de bataille de l'empire...»

(Nous ferons en passant remarquer à nos lecteurs que ces louanges, si

généreusement accordées à M. de Neuville, devaient, tout en flattant

l'amour-propre de Lucie, lui rappeler que l'époux qu'elle venait de

perdre, était beaucoup plus âgé qu'elle, et amener une comparaison qui

ne pouvait qu'être avantageuse à celui qui s'offrait.) «Mais tel qu'il

est, mon nom est honorable, c'est celui d'une des plus anciennes

familles du midi de la France, et je sens que l'envie de vous plaire, si

vous étiez ambitieuse, me rendrait capable de l'entourer d'autant de

lustre qu'il en avait jadis.

»Je ne vous dirai rien de ma fortune, la lettre que celle-ci est

destinée à expliquer vous a appris à ce sujet tout ce qu'il était

nécessaire que vous sachiez, et vous avez pu voir que, sans être

colossale, ma fortune est au moins fort raisonnable. Pardonnez-moi,

madame la comtesse, si je me laisse à mon insu entraîner sur un terrain

que je ne voulais pas aborder, mais nous vivons dans une société si

singulièrement organisée, qu'il est bon quelquefois de faire observer

que ce n'est pas l'intérêt qui règle les mouvements de notre coeur. Je

voudrais, certes, que vous fussiez pauvre pour avoir le plaisir de vous

enrichir; mais puisqu'il n'en est pas ainsi, je suis heureux de ce que

le ciel a bien voulu m'accorder assez de biens pour qu'il ne soit pas

possible de supposer que je veuille obtenir autre chose que ce que je

sollicite, votre main, à laquelle, si vous me l'accordez, vous joindrez

bientôt le don de votre coeur, car alors vous serez à même d'apprécier

tout ce que le mien vous réserve d'affection véritable et de tendresse

dévouée.

»Ne me répondez pas de suite, madame la comtesse, prenez le temps de

réfléchir; quel que soit votre arrêt, qu'il me soit ou non favorable, il

ne changera rien aux sentiments d'affection que vous a voué celui...

etc., etc.»

Cette lettre, dont Salvador avait pesé avec soin tous les termes, et qui

avait été reçue dans un moment favorable, produisit sur l'esprit de la

comtesse de Neuville une certaine impression. Après l'avoir lue avec la

plus sérieuse attention, elle se demanda si elle devait refuser, sans

examen, l'offre que lui faisait, en des termes si convenables, le

marquis de Pourrières.

Après avoir jeté un coup d'oeil sur l'avenir qui se déroulait devant

elle, elle se vit descendant dans la tombe sans laisser de regrets à

personne, après une vieillesse passée dans la tristesse et dans

l'isolement. Laure l'aimait sans doute, son amitié lui était précieuse,

mais Laure, jeune, belle, riche, devait nécessairement, et dans un

avenir très-prochain, se marier; alors elle aurait des enfants, une

famille à laquelle elle serait forcée de se consacrer. Mais elle aussi

possédait toutes les qualités qui promettaient à son amie une si belle

destinée! devait-elle donc, nouvelle Arthémise, être déshéritée de

toutes les joies, parce qu'elle avait perdu un époux qu'elle avait aimé

sans doute, et qui était digne de l'être, mais pour lequel cependant

elle n'avait jamais éprouvé ce sentiment exclusif qui fait qu'une autre

image ne peut jamais remplacer celui qui n'est plus? Non, sans doute.

Un homme, possesseur d'un nom honorable, d'une fortune au moins égale à

la sienne, dont tout le monde parlait avec éloges et qui paraissait lui

avoir voué une affection véritable, se présentait à elle et lui disait:

«Comme vous, je suis seul au monde, donnons-nous la main et

appuyons-nous l'un sur l'autre pour traverser le rude sentier de le

vie.» Et cet homme, elle l'aimait, c'est en vain qu'elle cherchait à se

le dissimuler; elle l'aimait de toutes ses forces, de toute son âme;

devait elle le refuser?

La conclusion des raisonnements qui précèdent n'est pas difficile à

deviner. La malheureuse comtesse de Neuville envoya au marquis de

Pourrières une lettre, qui, bien qu'elle ne renfermât pas un

acquiescement complet à ses voeux, pouvait cependant lui laisser

concevoir l'espérance qu'ils ne tarderaient pas à être réalisés.

Après avoir reçu cette lettre, Salvador sollicita la permission de venir

quelquefois présenter ses hommages à madame le comtesse de Neuville.

Lucie n'avait pas fait à son amie la confidence des événements qui

venaient de se passer, et cela se conçoit. Laure, chaque fois que le nom

du marquis de Pourrières était prononcé devant elle, l'accompagnait de

quelques sanglantes épigrammes, indices trop certains de la haine que,

sans savoir pourquoi, elle avait voué à ce personnage, ainsi qu'à son

ami, le vicomte de Lussan; de sorte que Lucie, assez timide pour ne pas

oser défendre un homme qu'elle aimait, lorsqu'on l'attaquait sans raison

devant elle, n'aurait pas, pour tout au monde, voulu que l'on sût à quel

point elle en était arrivée avec lui, et qu'elle se surprenait

quelquefois à désirer l'arrivée de sir Lambton, qui, en la séparant de

Laure, devait lui laisser la liberté d'agir à sa guise. Elle répondit

donc à Salvador qu'elle ne pouvait, quant à présent, lui accorder la

faveur qu'il demandait; qu'elle voulait, avant de le recevoir, laisser

se passer encore un peu de temps, mais qu'il pouvait être certain que

dès que son salon serait ouvert, le nom du marquis de Pourrières

figurerait sur la liste de ses invitations.

Les vrais mystères de Paris · 第 61 / 99 段