--Monsieur de Bourgerel! s'écrièrent en même temps Lucie et Laure; vous

vous nommez monsieur de Bourgerel?

--Oui, mesdames, répondit l'officier qui paraissait profondément étonné;

vous connaissez mon nom?

--Continuez, monsieur; je dois, avant de répondre à la question que vous

venez de m'adresser, connaître les dernières paroles de monsieur de

Neuville.

--Je vous obéis, madame la comtesse. Voici donc ce que me dit mon

général, lorsque aidé de ses autres officiers d'ordonnance, je l'eus

fait porter à l'ambulance.

«Monsieur de Bourgerel, j'aurais bien voulu écrire à ma femme, car j'ai

beaucoup de choses à lui dire; mais la mort ne m'en laissera pas le

temps; écoutez-moi donc, et promettez-moi qu'aussitôt votre retour à

Paris, vous irez lui répéter ce que je vais vous dire.»

--Mon général savait qu'ayant donné ma démission, je devais partir sous

peu de jours; je lui fis la promesse qu'il me demandait, et il continua

en ces termes:

«Vous direz à ma chère Lucie, que je meurs plein de reconnaissance du

bonheur que j'ai éprouvé depuis que je suis son époux, et que s'il est

permis à ceux qui ne sont plus, de s'occuper encore de ceux qui restent

ici-bas, je prierai sans cesse l'arbitre souverain de nos destinées

d'assurer son bonheur, et j'approuve d'avance tout ce qu'elle croira

devoir faire pour être heureuse. Vous lui direz encore que c'est vous

que j'ai choisi pour lui porter mes dernières paroles, parce que j'ai

voulu m'associer, autant que cela m'était possible, à la bonne action

qu'elle veut faire en assurant votre bonheur.»

--Le général n'en put dire davantage, madame la comtesse, la mort,

l'affreuse mort vint saisir sa proie, de sorte que je me trouve forcé de

vous demander l'explication de ses derniers mots.

Les faits qui précèdent, pour ne point paraître extraordinaires à nos

lecteurs, ont besoin d'être expliqués. C'est ce que nous allons faire le

plus succinctement possible.

Lucie, aussitôt après avoir fait la rencontre d'Eugénie de Mirbel, avait

écrit à son époux afin de lui apprendre ce qu'elle avait fait pour son

amie; mais elle n'avait pu d'abord lui apprendre le nom du père de

l'enfant d'Eugénie, qu'elle n'avait connu que lorsque celle-ci lui eût

raconté son histoire. Ce ne fut qu'après avoir opéré le raccommodement

de son amie et de sa tante, qu'elle écrivit une nouvelle lettre à son

mari dans laquelle, après lui avoir donné tous les détails qu'il était

nécessaire qu'il sût, elle le priait de faire rechercher l'officier

dont elle lui disait le nom, et d'employer près de lui l'influence que

devait lui donner son grade et son caractère, afin de l'engager à

réparer le mal qu'il avait fait.

Cette lettre, monsieur de Neuville ne l'avait reçue que la veille du

combat où il devait perdre la vie. L'officier, dont sa femme lui

parlait, était justement son aide de camp; mais il l'avait chargé, deux

jours auparavant, d'une mission qui devait le tenir éloigné jusqu'au

lendemain matin; de sorte que le général dût remettre pour après le

combat, dont on faisait déjà les préparatifs lorsqu'il arriva,

l'entretien qu'il se proposait d'avoir avec lui.

La mort l'empêcha d'accomplir ce dessein; il ne put, ainsi que nous

venons de le voir, que charger Edmond de Bourgerel, d'aller trouver sa

femme, laissant à celle-ci le soin d'achever l'oeuvre qu'elle avait si

dignement commencée.

Si maintenant nous ajoutons que les lettres écrites à Edmond de

Bourgerel quelques jours plus tard par Eugénie de Mirbel et madame de

Saint-Preuil, arrivaient en Afrique lorsqu'il arrivait à Paris, où sa

première visite avait été pour madame de Neuville, on ne sera plus

étonné de ce que les paroles du général lui avaient paru assez

extraordinaires.

Ce fut donc Lucie de Neuville qui apprit à ce jeune homme tout ce qui

était arrivé à celle qu'il aimait, depuis qu'elle avait quitté la maison

de sa tante pour s'épargner la douleur d'avouer à cette respectable

femme la faute qu'elle avait commise.

Edmond ne pouvait se lasser de remercier la bonne comtesse, il pressait

ses mains et celles de Laure entre les siennes; Lucie n'avait pas voulu

lui laisser ignorer la part que son amie avait prise dans la bonne

action dont il la félicitait.

--Ah! mesdames, disait il aux deux amies, combien je vous remercie, et

que je me trouve heureux de ce que la mort, que j'ai si souvent cherchée

sur les champs de bataille, n'a pas voulu de moi. Croyez-le bien,

l'image d'Eugénie n'a jamais cessé d'être présente à mes yeux! je

n'avais, au milieu des dangers incessants de la fatale campagne que nous

venons de faire, qu'un seul désir, une seule pensée, la retrouver; et ce

n'est que parce que je voulais la chercher moi-même que j'ai donné ma

démission et que je suis accouru à Paris aussitôt que cela m'a été

possible.

La visite d'Edmond de Bourgerel devait être pour la comtesse de Neuville

un événement heureux; car elle devait, en forçant celle-ci de s'occuper

de son amie, l'arracher, pour quelques instants du moins, à la sombre

douleur par laquelle elle se laissait abattre. Laure comprit cela. Il

fallait donc qu'elle essayât de la tirer de l'espèce de torpeur dans

laquelle elle était plongée.

--Vous allez sans doute, dit la jeune fille à Edmond de Bourgerel,

courir de suite chez Eugénie, car vous devez être impatient de lui faire

oublier tous les maux qu'elle a soufferts.

Et comme Edmond lui répondait affirmativement.

--Mais ne craignez-vous pas, ajouta-t-elle, que la surprise et la joie

ne provoquent une révolution qui pourrait lui devenir fatale?

--Vous avez raison, mademoiselle, je verrai d'abord madame de

Saint-Preuil.

--Mais cette bonne dame a autant, et plus peut-être qu'Eugénie, besoin

de ménagements.

--Comment faire alors? je n'ai qu'un seul parent auquel je puisse

confier la mission d'aller préparer ces dames à recevoir ma visite, et

je sais que maintenant il est absent de Paris.

--Si Lucie n'était pas, en ce moment, absorbée par la douleur, dit Laure

en baissant la voix, mais assez haut cependant pour être entendue par

son amie, je lui proposerais de venir avec moi chez Eugénie, ce serait

le moyen convenable; mais elle ne voudra pas y consentir.

--Pourquoi non, mon amie? dit Lucie, touchée par le profond soupir que

M. de Bourgerel venait de laisser s'échapper de sa poitrine; pourquoi

non? la douleur ne m'a pas rendue égoïste, et je crois que je ne puis

mieux honorer la mémoire de ceux qui ne sont plus qu'en cherchant à

faire un peu de bien à ceux qui restent. Je vais accompagner chez notre

amie M. de Bourgerel.

Elle sonna et donna l'ordre au domestique qui se présenta de faire

atteler.

--Ah! madame, lui dit Edmond, qui avait saisi sa main pour la couvrir de

baisers, vous êtes un ange du ciel! Dieu, je l'espère, vous

récompensera.

Un triste sourire vint effleurer les lèvres de Lucie, elle ne doutait

pas de la bonté du Créateur, mais l'espérance, cette divinité

bienfaisante que nous trouvons toujours près de nous pour nous consoler

lorsque nous souffrons, avait déployé ses ailes et s'était envolée loin

d'elle. Devait-elle revenir? c'est ce que l'avenir nous apprendra.

Lucie ne mit pas beaucoup de temps à réparer le désordre de sa toilette;

elle ne songeait plus, hélas! à sa parure; aussi lorsqu'elle redescendit

au salon où étaient demeurés Laure et Edmond de Bourgerel, le valet de

chambre n'était pas encore venu annoncer que la voiture était prête.

Elle prit alors une part active à la conversation, qui pendant sa courte

absence, s'était établie entre Edmond et Laure. Laure avait voulu que le

jeune officier lui fît connaître toutes les circonstances qui avaient

accompagné la mort de M. de Neuville. Edmond confirma tout ce que les

bulletins de l'armée d'Afrique avaient déjà appris à Lucie. M. de

Neuville était mort glorieusement sur la brèche, et c'était en voulant

lui faire un rempart de son corps, qu'Edmond de Bourgerel avait reçu la

légère blessure qui le forçait de porter un de ses bras en écharpe.

Lucie paya à la mémoire de son époux un nouveau tribut de larmes; et les

chevaux étant attelés, on partit.

Lucie et Laure montèrent d'abord chez Eugénie, qu'elles trouvèrent

occupée à peindre des fleurs sur un écran; la jeune femme n'avait pas eu

de peine à trouver les moyens de se créer une industrie capable de lui

procurer une existence à peu près honorable; car, ainsi que nous croyons

l'avoir déjà dit, elle possédait un remarquable talent de peintre de

fleurs, et sa jolie figure, ses grâces modestes et touchantes avaient

intéressé tous ceux auxquels elle s'était adressée, et chacun à l'envi

s'était empressé de lui donner du travail. Hâtons-nous cependant

d'ajouter, afin que nos lecteurs ne nous accusent pas de manquer de

vraisemblance, que les dignes marchands de brillantes bagatelles, au

service desquels elle avait mis son gracieux talent, s'étaient bientôt

aperçus de son inexpérience, et qu'ils n'avaient pas négligé l'occasion

de se procurer des oeuvres d'artiste au prix qu'ils payaient

ordinairement pour des enluminures: le commerce avant tout.

Eugénie, lorsque Lucie et Laure entrèrent dans son modeste logement,

jeta loin d'elle sa palette et ses pinceaux, et courut au-devant de ses

deux amies, qu'elle serra tour à tour entre ses bras.

--Merci d'être venues me voir, leur dit-elle, merci! la juste douleur

que tu éprouves, ma chère Lucie, ne t'a pas fait oublier que tu avais

ici une sincère amie qui y compatit, et qui, elle aussi, est bien

malheureuse.

--Hélas! ma chère Eugénie, si je ne savais que bientôt tu seras aussi

heureuse que tu es malheureuse maintenant, je croirais que nous n'avons

été mises ici bas que pour souffrir, car mes malheurs, hélas! sont

irréparables.

--Je n'espère plus, répondit d'une voix sombre Eugénie de Mirbel; il n'a

pas répondu aux lettres que nous lui avons adressées; il est mort ou il

m'a oubliée. Ah! si l'innocente créature à laquelle j'ai donné le jour

ne m'attachait à la vie, je me verrais sans peine descendre dans la

tombe.

--Eugénie! Eugénie! il ne faut pas te désespérer, dit Laure, nous avons

vu ce matin un officier de l'armée d'Afrique, qui nous a annoncé la

prochaine arrivée à Paris de M. de Bourgerel; il ne le précédait, nous

a-t-il dit, que de quelques postes, de sorte qu'il est possible que

demain, aujourd'hui peut-être, il se présente devant toi; car nous

savons qu'il ne t'a pas oubliée, et que c'est à toi qu'est destinée sa

première visite.

--Laure, au nom du ciel! tu ne me trompes point, n'est-ce pas? oh! ce

serait affreux! Mais qui donc vous appris tout ce que tu viens de me

dire? il n'est pas probable qu'Edmond ait confié à un étranger des

secrets....

--Nous avons amenée avec nous la personne dont Laure vient de te parler,

répondit Lucie, elle est en bas dans notre voiture; veux-tu que nous lui

fassions dire de monter?

--Oh! oui! un ami d'Edmond; qui sans doute est chargé de m'annoncer son

retour!... puisque vous l'avez amené avec vous, c'est avec plaisir que

je le recevrai.

Eugénie allait donner à sa vieille bonne l'ordre de descendre, Laure

l'arrêta:

--Eugénie, lui dit-elle, rassemble toutes tes forces tu vas en avoir

besoin pour recevoir cette personne; tu la connais!

--Eugénie, ajouta la comtesse qui avait remarqué que son amie,

commençant à se douter que la personne dont on lui parlait n'était autre

qu'Edmond de Bourgerel, était devenue affreusement pâle, ma bonne

Eugénie, sois aussi calme pour être heureuse que je le suis après les

affreux malheurs qui viennent de m'assaillir.

--Ah! qu'il vienne! qu'il vienne! s'écria Eugénie, les yeux baignés de

larmes, il n'y a plus de danger! je pleure!...

La bonne vieille, que nos lecteurs connaissent déjà, n'avait pas

attendu, pour descendre, les ordres de sa maîtresse, et quelques minutes

après, Edmond serrait entre ses bras la fidèle amante dont un concours

de fatales circonstances l'avait tenu éloigné si longtemps.

Edmond ne pouvait se lasser d'embrasser tour à tour son amante et sa

fille, qu'Eugénie avait mise entre ses bras.

Lucie et Laure attendaient patiemment que les premiers transports de ces

deux tendres amants étant passés, ils trouvassent le temps de leur

adresser quelques paroles; le spectacle de leur bonheur leur faisait du

bien; la pensée d'y avoir contribué était un baume réparateur qui

contribuait à cicatriser les plaies saignantes du coeur de Lucie.

Edmond, plus fort qu'Eugénie, se rapprocha le premier de la comtesse de

Neuville.

--Croyez, madame, lui dit-il, que je n'oublierai jamais ce que vous avez

fait pour elle; je me souviendrai toujours que vous vous êtes arraché

aux justes préoccupations de votre douleur pour vous occuper de nous.

Ah! madame, madame! vous êtes bien la digne femme de mon brave général.

--Ne me remerciez pas, répondit Lucie, depuis que j'ai la certitude que

les peines de ma bonne Eugénie sont arrivées à leur terme, je me trouve

un peu moins malheureuse; mais n'oubliez pas, M. de Bourgerel, qu'il est

une autre personne qui attend votre retour avec la plus vive impatience

et chez laquelle je veux aussi vous conduire.

--La bonne madame de Saint-Preuil: ah! je regrette de l'avoir oubliée

aussi longtemps, dit Edmond de Bourgerel, mais ne suis-je pas excusable?

ajouta-t-il en regardant Eugénie avec des yeux pleins de tendresse.

Celle-ci qui avait jeté un châle sur ses épaules, était déjà prête à

partir, et quelques instants après ils étaient tous arrivés chez madame

de Saint-Preuil.

--Je ne viens pas, madame, dit Edmond en pliant les genoux devant la

vieille dame que les trois jeunes femme avaient précédemment préparée,

implorer un pardon que déjà vous avez eu la bonté de m'accorder, je

viens seulement vous prier d'embrasser l'époux de votre nièce et vous

donner l'assurance que tous mes jours seront consacrés à vous faire

oublier les peines que j'ai pu vous causer.

Une scène à peu près semblable à celle qui venait de se passer chez

Eugénie de Mirbel, se passa alors chez madame de Saint-Preuil, où Lucie

et Laure laissèrent monsieur de Bourgerel.

Nos lecteurs ont deviné qu'Edmond après avoir régularisé sa position

d'officier démissionnaire épousa Eugénie de Mirbel. La position

particulière de ces deux jeunes gens, leur imposait la loi de donner à

leur union le moins de publicité possible: ils se marièrent donc sans

éclat, accompagnés seulement des témoins indispensables et d'un petit

nombre d'amis dont ils n'avaient pas à redouter les commentaires

disgracieux et les malignes épigrammes. Après la cérémonie religieuse,

les jeunes époux s'approchèrent de Lucie et de Laure.

--Nous allons, leur dit Edmond de Bourgerel, nous retirer dans une

petite propriété que je possède à Saint-Léonard, joli petit village des

environs de Senlis; notre fortune ne nous permet pas de vivre

convenablement à Paris, et madame de Saint-Preuil consent pour nous

suivre à quitter le chalet suisse qu'elle habite. Pouvons-nous espérer,

mesdames, que vous voudrez bien quelquefois venir visiter notre modeste

ermitage? vous n'y trouverez pas sans doute le luxe et le confort

auxquels vous êtes habituées, mais vous y rencontrerez toujours des

coeurs francs et dévoués.

--Et cela vaut mieux que tout le reste, répondit Lucie en tendant sa

main à Edmond qui la serra affectueusement dans les siennes après

l'avoir baisée plusieurs fois, je ne refuse pas la proposition que vous

me faites, M. de Bourgerel, aussitôt que je le pourrai, j'irai vous

retrouver et je resterai longtemps près de vous, je vous en donne

l'assurance: le spectacle du bonheur dont vous allez jouir, me fera

quelquefois oublier mes peines.

Edmond, avant son mariage, avait mis fin à toutes les affaires qui

auraient pu le retenir à Paris, aussi une voiture de voyage attendait à

la porte de l'église madame de Saint-Preuil et les deux jeunes époux;

madame de Neuville voulut absolument les voir partir.

--Soyez heureux, leur dit-elle lorsque les chevaux s'ébranlèrent, soyez

heureux! et pensez quelquefois aux amies que vous laissez à Paris.

--Toujours, toujours! répondit Eugénie de Mirbel en agitant son

mouchoir, adieu Lucie, adieu Laure, ou plutôt au revoir.

La voiture avait disparu sous le nuage de poussière qu'elle soulevait

derrière elle.

--Ah! ma chère Laure, dit Lucie qui se jeta entre les bras de son amie

dès qu'elles furent remontées en voiture, maintenant que tous ceux qui

m'aimaient sont morts ou partis, que deviendrais-je si tu allais me

quitter?

V.--Un amour fatal.

La comtesse de Neuville trouva en rentrant à son hôtel, une lettre qui

portait le cachet armorié du marquis de Pourrières, elle la montra à

Laure.

--Que peut me vouloir cet homme, dit-elle en décachetant la lettre,

aurait-il par hasard l'audace de me parler d'amour dans un pareil

moment?

--Je ne le pense pas, répondit Laure, le marquis de Pourrières, je ne

puis lui refuser cette qualité, est homme de bonne compagnie, et je ne

crois pas qu'il ose parler d'amour à une veuve sur les cendres encore

chaudes de son mari.

--Lis, dit Lucie après avoir parcouru la courte missive de Salvador, qui

était conçue en ces termes:

«Madame,

»Les journaux m'ont appris l'affreux malheur qui vient de vous

frapper, croyez que je prends une bien vive part à la juste douleur

que vous devez éprouver, et daignez agréer avec l'assurance du

dévouement le plus désintéressé, celle du profond respect avec

lequel j'ai l'honneur d'être,

»Madame la comtesse, etc.»

--C'est une simple lettre de condoléance semblable à toutes celles que

tu as déjà reçues et que tu n'as pas pris la peine de décacheter, dit

Laure après avoir lu.

--Je lui sais gré de ne pas m'avoir écrit autre chose, répondit Lucie.

Avec la lettre du marquis de Pourrières on en avait remis plusieurs

autres à la comtesse, ainsi que les listes journalières des personnes

qui étaient venues se faire inscrire chez elle depuis la mort de son

mari.

Tandis qu'elle lisait les lettres qui ressemblaient toutes par le fond

et par la forme à celle de Salvador, Laure parcourait les listes, un nom

la frappa sur celle de la veille.

--Connais-tu cela? dit-elle.

--Paul Féval, répondit la comtesse, après quelques instants de

réflexion, ce nom m'est tout à fait inconnu; c'est sans doute celui

d'une personne que nous aurons rencontrée quelquefois dans le monde.

--C'est singulier, j'ai un vague souvenir d'avoir entendu déjà prononcer

ce nom. Ah! j'y suis! ce nom est celui d'une vieille dame qui habitait,

à Lagny, la maison voisine de la nôtre. Est-ce que ce serait son fils

qui serait venu nous voir? il faut que je m'en assure.

Laure sonna et donna l'ordre de faire monter le concierge.

--Vous rappelez-vous, lui dit-elle en lui montrant sa liste sur laquelle

se trouvait le nom qui paraissait si vivement l'occuper, la personne qui

a écrit ceci?

--Oui, Mademoiselle, répondit le concierge, après avoir rassemblé ses

souvenirs; je me rappelle même que c'est vous que ce monsieur a

demandée, et ce n'est que parce qu'il a appris notre malheur par

d'autres personnes qui se trouvaient en même temps que lui dans mon

logement, qu'il s'est inscrit sur la liste; vous devez trouver dans la

correspondance sa carte qu'il m'a chargé de vous remettre en vous priant

de vouloir bien le recevoir demain; il a, m'a-t-il dit, des choses

très-importantes à vous communiquer de la part d'une personne qui vous

est chère.

--Je suis sûre maintenant, dit Laure à Lucie après avoir fait signe au

concierge qu'il pouvait se retirer, que ce monsieur est le fils ou le

neveu, je ne sais plus lequel, de notre vieille voisine de Lagny, et

qu'il vient me parler de la part de mon oncle; car mon oncle et toi,

vous êtes les seules personnes au monde qui me soient chères et qui

s'intéressent à moi.

--Cette visite, qui paraît te causer une si vive joie, m'attriste, je ne

sais pourquoi, répondit la comtesse, quelque chose me dit que nous

allons être forcées de nous séparer.

--Allons donc, voilà déjà plusieurs fois que mon oncle me fait annoncer

que bientôt j'aurai le plaisir de le voir, et ses promesses ne se

réalisent jamais. Je crois, moi, que je suis destinée à ne jamais me

marier et à vieillir à tes côtés.

Le lendemain, la personne que Laure attendait avec une certaine

impatience, se présenta à l'hôtel de Neuville. Des ordres ayant été

donnés en conséquence, elle fut introduite de suite près des deux dames

qui attendaient sa visite dans le salon.

C'était un homme âgé d'un peu plus de trente ans, doué d'une taille

avantageuse et d'une physionomie intéressante et agréable, bien qu'un

peu sérieuse; sa mise, à la fois élégante et simple, annonçait un homme

de bonne compagnie.

Après avoir salué les deux dames avec toutes les marques du plus profond

respect, il remit une lettre à Laure.

--C'est de mon oncle, dit la jeune fille après avoir regardé la

suscription, et elle s'empressa de la décacheter.

Le jeune homme, tandis qu'elle lisait, ne pouvait en détacher ses

regards; c'est qu'en effet, la jolie personne qu'en ce moment il avait

devant les yeux lui rappelait une gracieuse enfant dont, depuis quelque

temps, il cherchait à rassembler, pour en former un tout, les traits

épars dans sa mémoire.

--Ma pauvre amie, dit Laure après avoir achevé la lecture de la lettre

qu'elle remit à Lucie, tes pressentiments ne t'avaient pas trompée;

nous allons être bientôt forcées de nous séparer; mais ne te désole pas,

ajouta-t-elle de suite, car elle avait remarqué que des larmes roulaient

sous les paupières de son amie, je ne quitte pas Paris. Nous nous

verrons souvent; tous les jours, même.

--Sir Lambton nous parle de vous en des termes si honorables, dit Lucie,

qui à son tour avait achevé la lecture de la lettre apportée par Paul

Féval (qui n'était autre, nos lecteurs l'ont déjà deviné, que Servigny),

que nous ne saurions mieux lui témoigner l'affection que nous lui

portons qu'en vous en accordant une part. Ainsi, nous vous prions,

monsieur, de vouloir bien accepter, jusqu'à l'arrivée de sir Lambton à

Paris, un logement à l'hôtel.

Paul Féval, nous conserverons jusqu'à nouvel ordre, à notre héros, ce

nom qui était celui de sa mère, répondit comme il le devait à l'accueil

empressé de la comtesse de Neuville, dont cependant il n'accepta pas la

gracieuse proposition; il allégua pour justifier son refus les

nombreuses absences qu'il allait être forcé de faire, sir Lambton

l'ayant chargé à la fois de monter sa maison à Paris, où il avait

l'intention de se fixer, et de faire pour lui l'acquisition d'une

propriété située aux environs de la capitale.

--Mais, bien que je doive refuser, afin de ne point me rendre importun,

l'offre gracieuse que vous avez la bonté de me faire, continua Paul

Féval en s'adressant à la comtesse, je serai plus d'une fois, madame,

forcé de mettre votre bonne volonté à l'épreuve; sir Lambton m'ayant

expressément recommandé de ne rien faire qui ne soit du goût de sa chère

nièce, j'ose espérer que vous voudrez bien quelquefois me servir de

guide; car je ne dois pas vous le dissimuler, le séjour assez long que

je viens de faire dans l'Inde m'a rendu quelque peu étranger aux

habitudes de la fashion parisienne.

--Je ferai pour ma chère Laure, répondit la comtesse, tout ce qui pourra

lui être agréable; mais vous aurez une triste compagne de vos

excursions.

--En effet, madame, j'ai appris en arrivant en France la mort de

monsieur le général comte de Neuville. La perte d'un aussi brave

militaire est une véritable calamité; mais la pensée que tous ceux qui

aiment leur pays s'associent à votre douleur, doit être pour vous une

source puissante de consolations.

--J'ai accepté avec résignation les croix que le Seigneur a bien voulu

m'envoyer; elles sont cependant bien lourdes à porter, car je perds à la

fois un époux que j'aimais, la seule parente qui me restait, et ma plus

chère amie.

--Mais, Lucie, tu n'y penses pas; on dirait vraiment que je vais aller

habiter les antipodes. Tu n'as donc pas compris que mon oncle a

l'intention de se fixer à Paris?

Les vrais mystères de Paris · 第 60 / 99 段