militaires qui inspirent tout d'abord la confiance; de sorte que Lucie,
bien qu'un peu étonnée de cette brusque attaque ne songea pas à se
fâcher; elle se plaignit seulement de ce que les moustaches de ce galant
cavalier l'avaient quelque peu piquée.
--Elles sont en effet un peu rudes, répondit le vieillard; mais
rassurez-vous, madame la comtesse, une autre fois, je n'appuierai pas
aussi fort.
--Une autre fois, dit Lucie, qui devinait qu'elle avait devant les yeux
une personne qu'elle devait connaître, mais dont les traits échappaient
à son souvenir; vous comptez donc, monsieur, m'embrasser encore.
--Mais sans doute, et j'espère bien, morbleu! que vous ne serez pas plus
cruelle qu'autrefois et que vous me rendrez mes baisers.
--Ah! par exemple! s'écria Lucie en regardant sa tante, que sa
perplexité paraissait amuser beaucoup.
--Comment, Lucie, dit à la fin madame de Villerbanne, tu ne reconnais
pas monsieur...
--Attendez, chère tante, attendez un instant..... monsieur le général,
comte de Morengy!
--Je savais bien, moi, qu'elle me connaîtrait, s'écria le vieux général.
Madame la comtesse, vous avez une mémoire meilleure que la mienne; car
je crois que je ne vous aurais pas reconnue, si madame la marquise ne
m'avait pas tracé votre portrait; mais il faut dire que vous n'étiez
encore qu'une enfant lorsque je vins faire mes adieux à monsieur votre
père, avant de me mettre en voyage. La femme a tenu ce que promettait
la jeune fille, continua le général en s'adressant à madame de
Villerbanne.
--N'est-ce pas, général? répondit la marquise; eh bien! elle est aussi
bonne que belle, ajouta-t-elle, après avoir embrassé Lucie, que ces
éloges rendaient toute confuse.
Monsieur de Morengy adressa à Laure quelques paroles gracieuses, et la
compagnie passa dans la salle à manger, où grâce aux talents du Vatel de
madame de Villerbanne, le plus délicieux dîner avait été servi.
Le général comte de Morengy, était, malgré son grand âge, un joyeux et
spirituel convive; aussi, le dîner fut-il beaucoup plus gai qu'il ne
l'était d'habitude.
--Je suis vraiment charmée, cher général, dit madame de Villerbanne,
lorsque après le dîner la compagnie se trouva réunie pour prendre le
café, de ce que le hasard nous a fait voisins de campagne.
--Vous êtes véritablement trop bonne, madame la marquise, répondit
monsieur de Morengy, le plaisir est tout de mon côté; aussi, je regrette
beaucoup que des affaires importantes me forcent à entreprendre un
voyage en Savoie, qui va me tenir éloigné de vous pendant au moins une
année.
--C'est donc vous, général, qui m'enlevez le plus fidèle de mes
serviteurs, dit la comtesse de Neuville.
--Comment, madame, ce garçon a pu se déterminer à quitter votre service.
Je lui en veux de cela, et si je ne l'avais pas envoyé en avant afin de
me faire préparer mes relais, je ne l'emmènerais pas en Savoie.
--Ce serait, général, vous priver pendant votre voyage des soins
affectueux d'un bon et loyal serviteur.
--Je ferai ce que vous me dites, et je suis d'avance persuadé que je
m'en trouverai bien.
La soirée était déjà avancée, lorsque le comte de Morengy quitta le
château de Villerbanne, après avoir promis à la vieille marquise et à
ses deux charmantes compagnes qu'il viendrait les visiter tous les
jours, jusqu'à son départ pour la Savoie.
Le général et la marquise avaient échangé en se quittant, un sourire et
des regards d'intelligence que Lucie remarqua, et dont elle demanda
l'explication à sa tante.
--Ah! voilà, répondit madame de Villerbanne, qui ne résistait qu'avec
peine aux sollicitations et aux câlineries de Lucie qui voulait
absolument savoir ce qui avait donné lieu aux regards d'intelligence
échangés entre sa tante et le comte Morengy. On a bien raison de dire
qu'il n'y a rien au monde d'aussi curieux qu'une fille d'Eve; sachez
donc, ma chère nièce, puisque vous ne voulez pas me laisser le plaisir
de vous surprendre, que grâce au général, qui a réuni à son château une
nombreuse société, il va m'être possible de vous donner ici d'aussi
belles fêtes que si nous étions à Paris.
--Je l'avais deviné! s'écria Laure en sautant de joie; et on dansera,
n'est-ce pas, madame la marquise.
--Et on dansera, mon enfant.
Le lendemain, en effet, une armée d'ouvriers, dirigés par le comte de
Morengy, qui avait accepté avec empressement le poste d'ordonnateur de
la fête que voulait donner la marquise et qui s'acquittait de ces
fonctions avec une ardeur toute juvénile, envahit le château de
Villerbanne. Ils eurent bientôt fait du vieux manoir une sorte de palais
enchanté.
--Eh bien! mesdames, disait le soir le vieux général, êtes-vous
contentes de moi?
--Très-contentes en vérité, M. le comte, répondit la marquise. Et c'est
pour après-demain?
--Oui, madame, pour après-demain; et voici mon programme que je soumets
à votre appréciation: D'abord, dîner dans la salle d'armes du château,
transformée pour cette fois en salle _banqueter_; illumination générale
du jardin et du parc; ascension d'un aérostat; danse, feu d'artifice; et
départ à la pointe du jour de votre très-humble serviteur, qu'une chaise
de poste viendra prendre chez vous.
--C'est donc bien décidé, vous partez?
--Je ne puis remettre mon voyage; mais mon absence ne sera pas
éternelle, et je compte à mon retour acheter un hôtel voisin du vôtre.
Nous n'essayerons pas de décrire la fête dont le général vient de nous
faire connaître le programme; nous dirons seulement que les choses
avaient été admirablement faites, et que tout s'y passa convenablement.
Cependant, ni Lucie ni Laure ne devaient prendre à cette fête, donnée
uniquement pour elles, le plaisir qu'elles se promettaient.
Si nos lecteurs veulent bien nous accompagner dans la partie la plus
reculée du parc du château, et suivre quelques instants la comtesse de
Neuville et son amie, ils sauront quelles sont les causes qui ont amené
sur leurs visages les nuages qui assombrissent leurs jolis traits.
--Eh bien! Laure, dit la comtesse, lorsque les sons de l'orchestre
n'arrivèrent plus à leurs oreilles que comme un écho éloigné se
confondant avec le murmure de la brise qui agitait doucement le
feuillage des vieux arbres, eh bien! que dis-tu de cela?
--Mais c'est une fatalité! répondit Laure, suis-je donc condamnée à
rencontrer partout cet odieux vicomte de Lussan?
--Qui traîne toujours avec lui le marquis de Pourrières, que je puis
voir sans me rappeler aussitôt cet affreux cabaret de la Tannerie.
--Mais s'il en est ainsi, s'écria Laure, pourquoi donc lui parles-tu, à
ce marquis, avec autant d'affabilité que tu le fais?
Il y avait dans l'accent de Laure, lorsqu'elle adressa cette question à
son amie, une intention qui n'échappa pas à la comtesse; pour tout au
monde, Lucie n'aurait pas voulu laisser deviner l'état secret de son
coeur.
--Mais puis-je agir autrement? se hâta-t-elle de répondre, ma tante aime
beaucoup M. de Pourrières; elle a été charmée de ce qu'il faisait partie
de la société amenée ici par M. de Morengy, et je crois vraiment que si
je ne lui faisais pas bon visage, j'indisposerais contre moi madame de
Villerbanne.
--Ainsi, c'est seulement la crainte de désobliger madame Villerbanne qui
t'engage à écouter cet homme, ainsi que tu viens de le faire, pendant
des heures entières, à lui sourire lorsqu'il te regarde, à ne danser
qu'avec lui, car ce soir tu n'as dansé qu'avec lui?
--Oh! Laure, j'ai dansé aussi avec M. Winkelmann.
--Le diplomate allemand, qui me fait la cour et qui ressemble à une
ballade de Goethe, celui-là ne compte pas.
--Mais enfin, si, ainsi que tu le supposes, je témoigne à M. de
Pourrières un si vif intérêt, ce n'est pas sans motifs, et puisque tu
parais disposée à douter de celui que j'avoue, quels sont ceux que tu me
supposes?
--Est-ce que je sais, moi; je suis seulement certaine que tu n'as pas
pour le marquis de Pourrières une haine semblable à celle que j'ai vouée
au vicomte de Lussan.
--Bon Dieu! Laure, s'écria Lucie presque effrayée, tant son amie avait
mis d'énergie à prononcer ces derniers mots, je ne t'ai jamais entendue
parler ainsi; il y a longtemps que nous connaissons le vicomte de
Lussan, et c'est aujourd'hui seulement que tu exprimes avec autant de
violence la haine qu'il t'inspire; en vérité, cela est extraordinaire.
--C'est vrai, répondit Laure, je suis étonnée moi-même d'éprouver autant
d'aversion pour ces deux hommes; car avant de les avoir vus, je croyais
qu'il me serait impossible de haïr quelqu'un, même ceux qui m'auraient
fait du mal: mais c'est en vain que je veux m'en défendre; lorsque je
les vois j'éprouve ce sentiment qui nous fait reculer, bien que nous
sachions que nous n'avons rien à craindre, lorsque nous rencontrons un
animal immonde.
--Ainsi, pensait Lucie, qui avait écouté Laure, dont le visage,
ordinairement pâle, était coloré des plus vives couleurs, je perdrais
l'affection de ma plus chère amie, si elle venait à deviner que j'aime
celui de ces deux hommes qu'elle déteste le plus. Mon Dieu! mon Dieu!
suis-je assez malheureuse!
A ce moment, Laure qui marchait devant la comtesse, semblable à une
colombe que la vue d'un oiseau de proie vient d'effrayer, se rapprocha
d'elle et lui dit à voix basse:
--Ils viennent de ce côté, nous allons les rencontrer au détour de cette
allée, si nous continuons à suivre ce sentier; retournons sur nos pas,
je t'en supplie!
--Mais le pouvons-nous? nous aurions l'air de les craindre, et puis ce
serait faire à ces messieurs une impolitesse que rien ne justifie.
--Ils penseront de moi ce qu'ils voudront, répondit Laure à ces justes
observations de son amie.
Et avant que celle-ci pût s'opposer à son dessein, elle se sauva en
courant et disparut bientôt sous les grands arbres du parc.
Lucie fut abordée par Salvador au moment où elle allait peut-être imiter
son amie. Le marquis était seul, le vicomte de Lussan, qui avait
remarqué la fuite de Laure, venait de quitter son ami afin de lui
ménager un tête-à-tête avec la comtesse de Neuville.
Lucie, chaque fois qu'elle rencontrait le marquis de Pourrières, était
pendant quelques instants sous le coup d'une impression pénible à
laquelle donnait naissance le souvenir de l'événement fâcheux qui le lui
avait fait connaître; mais cela n'avait pas plus de durée qu'un éclair;
à peine avait-elle échangé avec lui quelques paroles qu'elle se laissait
captiver par le timbre harmonieux de sa voix et les charmes d'un esprit
qu'elle était très-capable de comprendre.
Ces nuances diverses n'avaient pas échappé à Salvador, qui était doué de
cette perspicacité que possèdent presque tous ceux qu'une pratique
constante du crime oblige à observer tout ce qui se passe autour d'eux;
il avait donc deviné, à ces mille diagnostics qui n'ont pas de
signification pour les yeux peu clairvoyants, mais qui se laissent
facilement saisir par un observateur attentif, que la comtesse de
Neuville l'aimait, et que tous les efforts qu'elle faisait pour arracher
de son coeur la passion qui s'y était glissée à son insu seraient
inutiles. Cependant, il ne lui avait pas encore fait l'aveu de ses
sentiments, la crainte de perdre, en l'épouvantant, le terrain qu'il
avait eu tant de peine à conquérir l'avait toujours retenu; mais au
moment où nous sommes arrivés, il croyait son pouvoir assis sur des
bases assez solides pour n'avoir plus à redouter une défaite s'il lui
plaisait de commencer les hostilités. Il avait donc abordé la comtesse,
déterminé à profiter de l'occasion qui se présentait de l'entretenir
sans témoins, occasion que depuis longtemps il cherchait sans pouvoir la
saisir.
Mais ses prévisions furent trompées. Après avoir employé tout les lieux
communs qui précèdent ordinairement une déclaration d'amour adressée à
une femme que sa position dans le monde, son esprit et son caractère ne
permettent pas de traiter cavalièrement, il laissa s'échapper de ses
lèvres l'aveu qui y était suspendu, il se trouva beaucoup moins avancé
qu'il n'était auparavant.
--Je veux bien croire, monsieur le marquis, lui répondit Lucie, que ce
n'est que parce que vous avez oublié que vous parliez à la comtesse de
Neuville, que vous m'avez adressé de tels discours, aussi j'ai
l'espérance que vous ne recommencerez pas de semblables tentatives; s'il
en était autrement, je serais forcée d'avertir madame de Villerbanne, et
je vous avoue que ce ne serait pas sans peine que je me verrais obligée
de faire une semblable démarche.
Cela dit, Lucie quitta Salvador pour aller rejoindre Laure, qu'elle
trouva se promenant avec de Morengy.
Salvador, qui, nous devons le dire, ne s'attendait pas à une aussi rude
réception, n'avait pas trouvé une parole pour répondre à la comtesse de
Neuville.
Il fut arraché à cette espèce de stupeur par de bruyants éclats de rire;
c'était le vicomte de Lussan, qui, caché derrière le tronc d'un vieux
chêne, avait entendu la déclaration de Salvador et la réponse qui venait
d'y être faite.
--Touchez là, marquis, s'écria-t-il en présentant sa main à Salvador,
nous pouvons, morbleu! nous donner la main; vous n'avez pas été mieux
traité par la comtesse de Neuville que je ne l'ai été par sa jeune amie;
repoussés avec perte, mon féal, il faut, si nous ne voulons imiter ces
preux chevaliers qui soupiraient trente ans avant de pouvoir embrasser
le bout des doigts de leur belle, que nous portions ailleurs nos
hommages.
--Cela vous est bien facile à dire, à vous qui ne faites la cour à
mademoiselle de Beaumont que pour vous distraire et par esprit
d'imitation; mais moi, c'est bien différent: j'aime madame de Neuville,
je l'aime véritablement.
--Vraiment, marquis?
--Mais c'est comme j'ai l'honneur de vous le dire.
--Comment! vous avez encore de ces sortes de faiblesses? en vérité, vous
m'étonnez énormément.
--Oh! mais, je réussirai! s'écria Salvador; je ne veux pas laisser à
cette femme le droit de se moquer de moi.
--Bravo! morbleu, bravo! il n'y a que les lâches qui se laissent rebuter
par les obstacles qu'ils rencontrent sur leur chemin. J'aime à vous voir
cette noble résolution, et je suis prêt à reconnaître que vous êtes un
digne gentilhomme; d'ailleurs, mon cher, cette femme vous aime, et ce
n'est que pour l'acquit de sa conscience qu'elle vient de vous traiter
si rudement.
--Le croyez-vous?
--J'en suis sûr. Oh! vous êtes plus heureux que moi! ce n'est point
seulement parce qu'elle est vertueuse, que mademoiselle de Beaumont
cherche par tous les moyens possibles à éviter ma présence, cette jeune
fille me déteste.
--Je vous plains, cher ami.
--Je vous remercie beaucoup; je dois cependant vous avouer que les
dédains de mademoiselle de Beaumont, m'affligent beaucoup moins que les
infidélités de Coralie.
--Vous n'avez donc pas encore quitté cette danseuse?
--Hélas! non, j'y suis habitué. Mais laissons cela et rejoignons la
compagnie, une plus longue absence pourrait être remarquée.
Salvador chercha vainement Lucie près de laquelle il voulait excuser sa
conduite; la comtesse prétextant une indisposition subite, s'était
retirée dans son appartement accompagnée de son amie, après avoir fait
ses adieux au Comte de Morengy, qui, ainsi que nous l'avons dit, devait
se mettre en route pour la Savoie à la pointe du jour.
Salvador, le vicomte de Lussan, la marquise de Villerbanne et plusieurs
autres personnes, accompagnèrent le général jusqu'à sa chaise de poste.
--Je vous laisse, dit-il à la marquise en lui présentant les deux amis,
deux charmants cavaliers pour charmer votre solitude. Ces messieurs, si
vous voulez bien les recevoir, béniront, j'en suis certain, le hasard
qui me force de les quitter si brusquement, après les avoir invités à
passer chez moi toute la belle saison.
La marquise autant pour plaire à son vieil ami que pour augmenter le
personnel des commensaux de son château, ayant joint ses instances à
celles du général, il fut convenu que le marquis de Pourrières et le
vicomte de Lussan, que le départ de M. de Morengy laissaient, ainsi
qu'ils le disaient en riant, sans asile, viendraient s'installer chez
elle, où ils passeraient une quinzaine de jours.
Salvador comptait mettre à profit ce laps de temps, durant lequel il lui
serait possible de rencontrer souvent Lucie seule; mais ses espérances
ne devaient pas encore se réaliser, car sitôt que la comtesse eût
connaissance de cet arrangement, elle se détermina à quitter le château
de Villerbanne, pour revenir à Paris.
Il fallait un prétexte pour justifier ce départ précipité, Lucie le
trouva en disant à sa tante qu'elle craignait que l'indisposition dont
elle s'était plaint la veille, ne dégénérât en une maladie sérieuse, et
que les soins de son médecin ordinaire lui étaient absolument
nécessaires. La marquise qui savait quelle confiance accordait Lucie au
docteur Mathéo, et qui ignorait encore le départ de celui-ci, trouva son
désir tout naturel et fut la première à l'engager à ne point différer
son départ.
Salvador ne fut pas la dupe de cette comédie, mais il fut forcé de
ronger son frein et de se résigner, ainsi que le vicomte de Lussan, à
tenir compagnie à la marquise de Villerbanne. Son supplice cependant ne
fut pas long; ce n'était que par politesse pour lui, que la vieille dame
était restée à son château après le départ de sa nièce. Aussi dès que
ses hôtes manifestèrent le désir de revenir à Paris, elle leur dit
qu'elle voulait aussi retourner dans la capitale, de sorte que peu de
jours après les événements que nous venons de rapporter, elle était
réinstallée dans son hôtel de la place Royale qu'elle se promettait bien
de ne pas quitter l'année suivante.
Sa première visite le lendemain de son retour à Paris, était destinée à
sa nièce qu'elle n'avait pas fait prévenir de son arrivée et à laquelle
elle voulait causer une agréable surprise. Elle, ne s'attendait pas,
hélas! aux tristes nouvelles qu'elle allait apprendre à l'hôtel de
Neuville.
--Madame a donné l'ordre de ne lui annoncer personne, lui dit la femme
de chambre de Lucie à laquelle elle s'adressa afin d'être introduite
près de sa nièce; mais cet ordre ne peut concerner madame la marquise,
que madame croyait à la campagne, et à laquelle elle a écrit ce matin
afin de la prier de venir de suite la trouver, aussi je vais vous
annoncer. Ah! ma pauvre maîtresse elle a bien besoin de consolations,
s'écria, fondant en larmes, la pauvre fille en sortant du salon.
--Ah! venez ma bonne tante, venez pleurer avec moi, s'écria Lucie en se
précipitant entre les bras de madame de Villerbanne.
La comtesse était affreusement pâle, ses cheveux étaient en désordre,
ses yeux étaient rouges et les larmes avaient creusé de profonds sillons
le long de ses joues; elle était couverte d'habits de deuil, la plus
profonde tristesse était empreinte sur le visage de Laure, qui était
entrée dans le salon à la suite de son amie.
--Il est mort! dit la marquise de Villerbanne, en se laissant tomber sur
un divan.
Lucie pour toute réponse lui présenta une lettre.
Voici ce qu'elle contenait:
«Madame,
»Ce n'est pas sans éprouver la plus profonde douleur, que je me
vois forcé de vous annoncer que votre mari, M. le maréchal de camp
comte de Neuville, est mort glorieusement pour son pays.
»Les rapports de M. le lieutenant général, commandant l'armée
d'occupation d'Afrique, qui seront incessamment rendus publics vous
apprendront tous les détails de ce malheureux événement.
»Vous perdez, madame, un époux qui vous est cher, la patrie et le
roi perdent un fidèle et courageux serviteur. La douleur que
doivent inspirer de pareils sentiments est si naturelle, que je ne
veux pas essayer de vous consoler.
»Daignez, etc.,
»Pour M. le maréchal,
»ministre de la guerre.»
La marquise de Villerbanne avait lu cette lettre à haute voix.
Lorsqu'elle l'eût achevée, elle laissa tomber son visage sur un des
coussins du divan, Lucie et Laure qui s'étaient placées près d'elle
pleuraient silencieusement, il était facile de deviner que la plus
vieille de ces trois femmes, était celle qui souffrait le plus, et
qu'elle n'était pas destinée à supporter le coup affreux qui venait de
la frapper. En effet, le comte de Neuville, fils d'une soeur morte sur
l'échafaud en 1793, était le seul parent qui restait à madame de
Villerbanne, qui jamais n'avait eu le bonheur d'être mère, et qui avait
vu périr sous la hache révolutionnaire et sur les champs de bataille de
l'empire tous ceux qui lui étaient chers, et il lui manquait au moment
où elle comptait sur lui pour fermer les yeux, et avec lui descendait
dans la nuit des tombeaux, un des plus illustres noms de la vieille
monarchie française; cette dernière douleur devait donc combler la
mesure, la marquise de Villerbanne devait éprouver le sort de ces vieux
chênes qui se rompent enfin après avoir supporté le choc de plusieurs
orages.
Lorsque après être restée longtemps dans la même position, elle leva
enfin la tête, il y avait sur son pâle visage une si poignante
expression de profond découragement et d'amère tristesse, ses cheveux
blancs en désordre et ses yeux qui n'avaient pas versé une seule larme,
annonçaient une si morne douleur que les deux jeunes femmes oublièrent
un instant leurs propres peines pour essayer de la consoler.
La marquise les repoussa doucement.
--Pleurez, mes enfants, leur dit-elle, pleurez; les larmes qu'on ne
répand pas, retombent sur le coeur et le brûlent.
--Ma bonne tante s'écria Lucie en sanglotant, et qui avait deviné, sans
que celle-ci eût eu besoin de les lui exprimer, les sombres pensées de
la vieille femme, il ne faut pas que vous mouriez.
--Je voudrais vivre, mon enfant, je voudrais vivre pour toi, pauvre ange
qui va rester seule sur cette terre de douleurs; mais cela ne me sera
pas possible, ce n'est pas à mon âge que l'on peut supporter de
semblables coups. La marquise de Villerbanne, en achevant ces mots, se
leva, et après avoir embrassé Lucie et Laure, elle sortit du salon.
Le lendemain elle était morte.
Nous n'essayerons pas de peindre la douleur de la comtesse de Neuville,
lorsqu'elle reçut cette triste nouvelle; nous dirons seulement qu'elle
fut profonde et que ce ne fut que grâce aux soins affectueux qui lui
furent prodigués par Laure et Eugénie de Mirbel, qui était accourue près
d'elle à la première nouvelle de ses malheurs, qu'elle parvint à se
rattacher à la vie.
Peu de temps après la mort de M. de Neuville et de madame de
Villerbanne, Lucie, qui malgré les instances de Laure n'avait pas voulu
mettre le pied hors de son hôtel, et qui avait refusé de recevoir tous
ceux qui s'étaient présentés chez elle afin de lui faire leurs
compliments de condoléance, fut prévenue, par Laure, qu'un des aides de
camp de son mari, qui venait d'arriver de l'Algérie, sollicitait la
faveur de lui être présenté; c'était entre ses bras, disait-il, que
monsieur de Neuville avait rendu le dernier soupir, et il venait,
suivant l'ordre qu'il en avait reçu de son général, rendre compte à sa
veuve, de ses derniers instants.
Lucie retint Laure près d'elle et donna l'ordre d'introduire cet
officier.
--Il fallait, madame, lui dit-il après l'avoir saluée avec toutes les
marques du plus profond respect, que je sois poussé par un aussi
puissant motif que celui qui m'amène près de vous, pour me donner
l'audace de venir troubler une douleur aussi légitime que la vôtre.
--Parlez-moi de mon époux, dit Lucie d'une voix entrecoupée de sanglots;
c'est entre vos bras qu'il a rendu son âme à Dieu. Que vous a-t-il dit,
monsieur? parlez, parlez, je vous en supplie.
--Hélas! madame, la mort ne lui a pas laissé le temps de vous écrire
ainsi qu'il en avait l'intention; il n'a pu que me charger de venir vous
répéter ses dernières paroles, et mon premier soin, en arrivant à Paris,
a été celui de m'acquitter de la pénible et douloureuse mission qu'il a
bien voulu me confier.
--Parlez, monsieur.
--Ce sont les dernières paroles de votre époux que je vais vous répéter,
madame la comtesse; je n'y ajoute rien, je vous en donne l'assurance.
Et comme l'officier remarquait l'étonnement que causait à madame de
Neuville, le préambule dont il avait cru devoir faire précéder ce qu'il
avait à lui dire, il ajouta:
--Mon Dieu, madame, ce n'est pas sans raison que je m'exprime ainsi, et
vous le comprendrez lorsque je vous aurai répété ce que m'a dit mon
général.
«Monsieur de Bourgerel, me dit-il...»