_truqueurs_ causaient encore, mais qu'on n'entendait aucun bruit chez le
voyageur.
--Un peu de patience, ajouta-t-elle, il n'est pas encore deux heures du
matin.
On se mit à boire la goutte pour passer le temps, et lorsque le moment
fut venu, on distribua les rôles: Le père, la Vierge-Noire et le
meunier, se chargèrent de l'étranger; les autres furent chargés
d'expédier les deux coureurs de foire.
Enfin deux heures sonnèrent. Quand on se fut assuré par une nouvelle
vérification que les deux malheureux _truqueurs_ dormaient profondément,
et que probablement il en était de même du voyageur, les brigands se
dirigèrent sans bruit du côté où ils devaient opérer. _Pacifique_ monta
sur un arbre, qui existe encore et qui porte, aujourd'hui comme alors,
le numéro 93, qui dominait la maison, pour faire le guet, et à son
signal les brigands devaient frapper; mais ayant entendu quelque bruit,
elle crut devoir différer un instant. Cependant les brigands étaient à
leur poste; leur impatience, la soif du meurtre et de l'or, les rendait
horribles à voir! Un signe, et les portes disposées à la tête de chaque
lit étaient ouvertes, les dossiers mobiles s'abaissaient et c'en était
fait de la vie des trois infortunés, qui du sommeil passaient à la mort;
mais _Pacifique_, dont l'oreille était sûre autant que les yeux,
entendit de nouveau le même bruit; c'était un homme qui filait le long
des murs du jardin, l'obscurité ne lui avait pas permis de distinguer
avec plus de précision. Inquiète, elle descend de son observatoire et
court rendre compte à ses complices de ce qu'elle a vu.
Jean-Louis allume sa lanterne et sort au plus vite pour vérifier à
l'extérieur d'où vient l'alarme, lorsque arrivé au mur de gauche du
jardin, il voit la corde fabriquée par Servigny. Il ne comprend pas
d'abord ce que cela signifie, mais son père, qui le suit, devine
aisément que l'homme et le coffret ont disparu. Pour mieux s'en assurer,
il monte à la chambre qu'il avait occupé; il veut en ouvrir la porte,
mais elle est barricadée. Il appelle ses complices, ceux-ci l'aident à
forcer l'entrée et à repousser les meubles à l'aide desquels le voyageur
s'était retranché; mais personne: l'oiseau était envolé!
--Voilà une fuite bien inconcevable, dirent-ils. Quels motifs, ou plutôt
quels soupçons a-t-il eus pour prendre un tel parti, au risque de se
rompre le cou?
Les bandits formaient mille conjectures, chacun émettait une opinion
différente.
--Ah bah! dit Blaise le Petit Christ, c'est probablement un
_friquet_[567] qui a conçu le projet de voir de ses propres yeux ce qui
se passe ici: ainsi c'est partie remise. Quoi qu'il en soit,
ajouta-t-il, nous n'avons pas de temps à perdre; enlevez le _gré_[568],
le _pot_[569] et les _frusquins_ du _sinve_, qui s'est _esgaré_[570]
avec les miens, le reste me regarde.
Il fit détacher la corde, la brûla, puis ayant dit quelques mots à
l'oreille de sa femme:
--Partez, vous autres, je vous donne rendez-vous au Vert-Galant, près
Livry, où je vais vous suivre. En changeant de direction nous verrons
venir les événements.
Là-dessus ils partirent. Les trois femmes restèrent dans leur
établissement en attendant le mot de cette énigme.
IV.--Un malheur complet.
Malgré les instances de madame de Villerbanne, Lucie, aussitôt que
Salvador l'eut reconduite à sa place, voulut absolument se retirer; elle
fit donc demander sa voiture et, quelques instants après, elle était
dans sa chambre à coucher où Laure, qui voulait savoir ce qui s'était
passé entre elle et le marquis de Pourrières, l'avait suivie.
Lucie était triste, préoccupée, et lorsque sa femme de chambre se
retira, après l'avoir déshabillée, au lieu de faire part à son amie,
ainsi qu'elle en avait l'habitude, de ses impressions de la soirée, elle
garda le plus profond silence. Laure, qui d'après ce qui s'était passé
avait cru qu'elle trouverait son amie tout à fait rassurée, ne savait à
quoi attribuer cet état de demi-prostration, aussi ce ne fut qu'après
avoir hésité quelques instants, qu'elle se détermina à lui demander la
cause de l'abattement dans lequel elle la voyait.
--Mais je n'ai rien, je te l'assure, lui répondit Lucie après quelques
minutes d'hésitation, je suis seulement quelque peu indisposée.
--Est-ce là tout? reprit Laure qui devinait que Lucie, pour la première
fois de sa vie, voulait lui cacher quelque chose.
--Sans doute.
--Tu ne me dis pas quels ont été les résultats de ta longue conversation
avec le marquis de Pourrières.
--Que veux-tu que je te dise? Quoique, ainsi que tu l'as remarqué, nous
ayons causé assez longtemps, nous n'avons vraiment parlé que de choses
insignifiantes.
--Comment il ne t'a pas dit pourquoi il se trouvait habillé comme un
ouvrier des ports dans cette maison de la rue de la Tannerie? cela me
paraît assez étonnant!
--Mais si vraiment, et si nous avions eu un peu plus de perspicacité,
nous aurions tout de suite pu nous expliquer un fait qui ne va plus te
paraître extraordinaire; nous sommes en carnaval, ma chère Laure!
--Eh bien?
--Comment, tu ne devines pas que le marquis qui s'était déguisé pour
aller à un bal de souscription, donné chaque année par un marchand de
cuirs, dont tous les journaux parlent sous le nom de _Chicard_, a voulu
profiter de cette occasion unique pour visiter tous les établissements
publics de Paris, qui offrent des physionomies curieuses à étudier.
--Ah! répondit Laure d'un air profondément étonné.
L'excuse alléguée par le marquis de Pourrières, et que Lucie ne songeait
pas à révoquer en doute, lui paraissait tant soit peu invraisemblable,
elle ne voulut pas cependant dire à son amie ce qu'elle en pensait.
Lucie était tranquille, elle ne paraissait plus rien craindre et Laure
qui ne pouvait deviner ce qui se passait dans le coeur de la comtesse
n'en demandait pas davantage; elle se retira donc après avoir
tendrement embrassé sa compagne, à laquelle elle souhaita une heureuse
nuit toute remplie de songes agréables.
Restée seule, Lucie prit dans une élégante petite boîte en bois de
palissandre, ornée d'incrustation, plusieurs lettres réunies en paquet,
et se plaça pour les lire devant le bon feu qui, grâce à la prévoyante
sollicitude de sa femme de chambre, flambait dans l'âtre... Ces lettres
étaient celles qui lui avaient été adressées par son mari depuis qu'il
était en Algérie.
Lucie n'acheva pas la lecture de la première qui lui tomba sous la main;
c'était vainement qu'elle cherchait à chasser loin d'elle les
préoccupations qui obscurcissaient son esprit, elle ne pouvait donner un
sens aux caractères tracés sur la feuille de papier qu'elle avait devant
les yeux, ses pensées étaient ailleurs; elle posa le paquet de lettres
sur la tablette de la cheminée.
--Mon Dieu! mon Dieu! s'écria-t-elle avec l'accent de la plus
douloureuse anxiété, pourquoi avez-vous voulu que je rencontrasse cet
homme?
Cette exclamation de la malheureuse comtesse de Neuville vient de trahir
l'état de son coeur.
Il n'était que trop vrai, elle aimait Salvador, et cela ne doit pas
étonner. Ainsi que nous l'avons déjà dit, cet homme possédait toutes les
aimables qualités qui constituent un homme du meilleur monde: des traits
d'une distinction parfaite, un organe flatteur et des formes élégantes.
Et puis il y avait dans la manière dont il lui était apparu, quelque
chose d'imprévu qui l'avait séduit. Sa physionomie était, aux yeux de
Lucie, entourée d'une certaine auréole mystérieuse, qui devait vivement
intéresser une femme douée d'une assez vive imagination, et dont le coeur
n'avait pas encore parlé (il ne faut pas donner le nom d'amour à
l'affection mêlée de respect que le colonel de Neuville avait inspiré à
sa femme); et chacun sait que de l'intérêt à l'amour il n'y a pas loin.
--Hélas! hélas! continua Lucie, il est donc vrai, j'aime cet homme! Que
deviendrai-je si je ne puis parvenir à étouffer cette funeste passion?
mais j'y parviendrai avec l'aide de Dieu; le souvenir de ce que je dois
de bonheur à l'homme estimable dont je porte le nom, viendra à mon
secours dans la lutte pénible que je vais avoir à soutenir contre
moi-même, et dont, je l'espère, je sortirai victorieuse.
Dès que Lucie se fut rendu un compte exact de l'état de son coeur, elle
se trouva beaucoup plus tranquille, elle reprit les lettres de son mari,
que cette fois elle put lire sans que des pensées étrangères au sujet
qui l'occupait vinssent la distraire.
--Oui, certes, se disait-elle chaque fois qu'une phrase, un mot,
expressions senties de la vive tendresse que lui portait monsieur de
Neuville, venaient saisir son esprit; oui, certes, je saurai remplir
tous les devoirs qui me sont imposés! ce ne sera pas à une ingrate que
ces témoignages d'affection auront été adressés!
Lucie, on le voit, ne ressemblait pas à cette nouvelle espèce de femmes
vaporeuses et incomprises, mises à la mode par les romans de l'époque,
qui, sitôt qu'elles ont une passion au coeur, s'en vont accompagnées de
celui qui a su leur inspirer la susdite passion, errer, au clair de la
lune, sur le bord des lacs bleus, et qui trouvent dans leur tête,
lorsqu'elles ont succombé sans avoir combattu, une foule de diatribes
plus ou moins éloquentes contre les vices sociaux qui suivant elles ont
provoqué leur chute; elle savait qu'elle devait combattre de toutes ses
forces le sentiment qui, à son insu, s'était glissé dans son coeur,
qu'elle devait conserver pur et sans tache le nom qu'elle avait reçu de
son époux; elle avait mesuré l'étendue de ses devoirs, et depuis qu'elle
s'était dit qu'elle saurait les accomplir, elle était redevenue plus
tranquille. Décidément, la comtesse de Neuville, bien que nous l'ayons
faite jeune, aimable, spirituelle et jolie, était une femme
très-prosaïque, et qui, nous le craignons, ne paraîtra que médiocrement
intéressante à ceux de nos lecteurs qui n'aiment que les passions
échevelées et les femmes _idem_.
Nous laisserons s'écouler plusieurs semaines durant lesquelles il
n'arriva rien d'intéressant à ceux de nos héros dont nous nous occupons
actuellement.
Les beaux jours avaient chassé l'hiver et son sombre cortége de pluie,
de neige et de glace, et M. de Neuville, que Lucie croyait voir arriver
au commencement du printemps, lui avait au contraire écrit qu'il était
probable qu'il passerait encore au moins une année en Afrique. Il ne
pouvait, disait-il dans sa lettre, quitter le poste qui lui avait été
confié lorsque la guerre, que l'on avait cru à peu près terminée, venait
de recommencer avec une nouvelle fureur, et au moment où, pour
récompenser les services qu'il avait rendus pendant la dernière
campagne, le roi venait de le nommer maréchal de camp. Lucie était donc
menacée d'un été assez triste, à moins pourtant qu'elle ne déterminât sa
tante à aller passer la belle saison au château de Villerbanne.
Ce n'était que très-difficilement que la vieille marquise se déterminait
à quitter Paris, dont elle préférait le séjour, même pendant l'été, à
celui de la plus belle campagne du monde.
--A Paris, répondait la marquise à ceux de ses amis qui s'étonnaient de
la rencontrer encore à la ville lorsque toutes les personnes de son
cercle avaient pris leur volée vers les champs, à Paris, il y a toujours
quelque chose de nouveau à voir, tandis qu'à la campagne, ce sont
constamment les mêmes arbres, les mêmes eaux que l'on a devant les yeux;
les ombrages frais et mystérieux, les clairs ruisseaux, le chant du
rossignol par une belle nuit d'été, tout cela fait rêver, et à mon âge
la rêverie est dangereuse pour la santé, elle rappelle que nous n'avons
que quelques pas à faire avant d'arriver à la tombe.
Ce n'est pas parce que nous sommes du même avis que madame de
Villerbanne, que nous rapportons ce qu'elle disait à ceux de ses amis
qui l'engageaient à visiter son habitation, nous voulons seulement
prouver que ce ne fut pas sans peine que Lucie la détermina à quitter un
séjour qu'elle aimait, pour aller s'enterrer (ce fut l'expression dont
elle se servit lorsque, vaincue par les pressantes sollicitations de sa
nièce, elle lui annonça, en souriant, qu'elle était prête à partir) dans
un vieux manoir qui datait du temps de la première croisade.
Et maintenant, disons pourquoi Lucie qui, dans tout autre circonstance,
se serait fait une loi en même temps qu'un plaisir de conformer ses
désirs à ceux de sa bonne vieille parente, l'avait en quelque sorte
forcée de faire ce qu'elle désirait.
Pour se conformer à la résolution qu'elle avait prise, Lucie devait
éviter toutes les occasions de rencontrer le marquis de Pourrières, et
c'est ce qu'il lui était difficile de faire, à moins qu'elle ne se
résignât à ne point sortir de sa maison, car le marquis était
très-répandu; elle l'avait plusieurs fois rencontré dans différents
salons, et chaque fois qu'elle sortait pour aller à la promenade, il
venait, accompagné du vicomte de Lussan, qui faisait à Laure une cour
assidue, (ce qui déplaisait fort à la naïve jeune fille), caracoler à la
portière de sa voiture.
Si Salvador avait fait à madame de Neuville l'aveu des sentiments
qu'elle paraissait lui avoir inspirés, elle aurait pu sans doute lui
témoigner son mécontentement d'une manière qui lui aurait enlevé
l'espérance de voir réussir ses tentatives; mais il n'en était pas
ainsi. Le marquis se montrait empressé, galant, sans jamais cesser
d'être parfaitement convenable; il laissait à ses yeux le soin
d'exprimer ce que sa bouche n'osait dire, de sorte que les lois de la
bonne compagnie imposaient à Lucie l'obligation d'agréer des hommages
qu'elle ne pouvait refuser sans avoir l'air de se douter de leur
véritable caractère.
Ce n'était donc que pour fuir Salvador que la comtesse de Neuville
s'était déterminée, au moment où elle avait acquis la certitude que
l'absence de son mari devait se prolonger, à aller passer toute la belle
saison à la campagne de madame de Villerbanne; elle ne se doutait pas,
hélas! que ce n'est pas aux champs, à l'ombre des vieux chênes, sur les
bords du ruisseau qui coule en murmurant entre deux rives fleuries,
qu'il faut aller chercher le remède aux maux que l'on éprouve lorsque
l'on a dans le coeur un amour que l'on veut absolument en arracher.
Il ne restera bientôt plus en France de châteaux semblables à celui de
la famille de Villerbanne, le marteau des spéculateurs achève chaque
jour l'ouvrage commencé par les démolisseurs de notre première
révolution, et c'est vraiment grand dommage; car ce ne sont pas les
chétives constructions de notre époque qui nous feront oublier ces
vastes et magnifiques demeures, qui nous paraissent avoir été bâties par
et pour des géants; aussi, lorsque nos pérégrinations nous conduisent
devant un de ces manoirs auxquels on peut appliquer ce vers de Delille:
Sa masse indestructible a fatigué le temps.
Ce n'est pas sans éprouver un bien vif plaisir que nous nous découvrons
devant ce vieux représentant de siècles, qui, soit dit en passant,
valaient au moins le nôtre.
Saluons donc le vieux château de Villerbanne, dont nous venons
d'apercevoir les hautes murailles grises percées de fenêtres en ogives,
et les deux tourelles surmontées de girouettes criardes, au bout de
cette longue avenue de chênes séculaires. Après avoir admiré ce bel
édifice, qui est situé sur les bords de la Seine, entre
Montereau-Faut-l'Yonne et Sens, et qui domine le paysage le plus
pittoresque, le plus animé qu'il soit possible d'imaginer, nous
comprendrons difficilement d'abord, que la marquise préfère le séjour de
son hôtel à celui de cette antique demeure de ses nobles aïeux; mais si
nous voulons bien réfléchir quelques instants, l'antipathie de la
vieille dame nous paraîtra toute naturelle: le château n'est plus ce
qu'il était encore lorsqu'elle fut forcée de quitter la France; ses
fossés ont été comblés, une grille est à la place du pont-levis, levé
jadis chaque soir à la tombée de la nuit; il a fallu remplacer les vieux
vitraux armoriés de la chapelle; les livres de la bibliothèque et les
portraits de famille qui garnissaient la grande galerie et la salle
d'armes, ont servi à alimenter un immense bûcher autour duquel ont dansé
de stupides paysans; aussi la vue de son château lui rappelait-elle
toujours de tristes souvenirs, et il avait fallu toute l'amitié qu'elle
portait à sa nièce, pour la déterminer à venir encore une fois s'y
renfermer plusieurs mois.
Lucie et Laure aimaient infiniment la campagne; aussi était-ce avec
plaisir qu'elles s'étaient mises en route pour le château de
Villerbanne, qu'elles habitaient depuis environ un mois, lorsque la
marquise, qui cherchait tous les moyens d'être agréable à ses deux
commensales, leur demanda un matin, après le déjeuner, si la vie de
recluses qu'elles menaient ne commençait pas à les ennuyer un peu.
--Mais, non, chère tante, répondit Lucie: n'avons-nous pas ici tout ce
qui peut charmer notre vie: de beaux ombrages, des livres, de la
musique, tout ce qu'il faut pour peindre, et des sites charmants à
étudier?
--Ah! voilà beaucoup de choses, sans doute; mais ne trouvez-vous pas
qu'il est fort ennuyeux de faire de la musique seulement pour les échos
d'alentour, et de ne pouvoir montrer à personne les jolis dessins que
l'on a faits?
--Sans doute, dit Laure en soupirant; mais il faut bien savoir se passer
de ce que l'on n'a pas; ce château est si éloigné de Paris, qu'il est
probable que nous n'y recevrons pas de visites!
--Allons, allons, ne vous désespérez pas, dit la marquise de Villerbanne
en frappant un petit coup sur les joues rosées de Laure, ne vous
désespérez pas, je vous ménage une surprise dont vous ne serez pas
mécontente.
La marquise malgré les instances de Lucie et de Laure dont ce qu'elle
venait de dire avait éveillé la curiosité, ne voulut pas s'expliquer
plus clairement; elle quitta les deux amies en les engageant à prendre
patience.
--Quelle est donc cette surprise que ma tante nous ménage? dit Lucie
lorsqu'elle fut seule avec Laure.
--Mais, ne le devines-tu pas? répondit celle-ci; madame de Villerbanne,
malgré l'amitié qu'elle nous porte, s'ennuie d'être seule avec nous, et
cela se conçoit: elle ne peut pas comme nous aller, venir, courir dans
les champs, dans le parc, aller à la ferme; aussi, je parie qu'elle veut
donner ici quelques fêtes brillantes, afin d'y faire venir sa société de
Paris.
--Crois-tu cela? s'écria Lucie de l'air le plus alarmé qu'il soit
possible d'imaginer.
Laure ne put s'empêcher de sourire.
--Eh! bon Dieu! dit-elle, tu as vraiment tort de t'alarmer; il est
certain que ni M. le marquis de Pourrières, ni M. le vicomte de Lussan,
ne seront invités; on ne reçoit, à la campagne, que ses amis intimes et
ses voisins, et ces messieurs ne sont grâce à Dieu, que de simples
connaissances de ta tante.
--C'est que je ne puis souffrir ce marquis de Pourrières, et si je
savais devoir le rencontrer ici, je partirais de suite pour Paris.
Lucie, on le voit, n'avait pas confié à son amie le véritable état de
son coeur; elle avait, au contraire, en affectant une aversion qu'elle
était bien loin de ressentir et que Laure trouvait toute naturelle,
cherché à détruire les soupçons auxquels la lettre de Mathéo et sa
conduite, pendant et après la soirée chez madame de Villerbanne,
avaient primitivement donné naissance.
--C'est comme moi, lui répondit Laure, je ne déteste personne au monde
que ce marquis.
--Il paraît alors, dit Lucie en faisant un effort pour sourire (car ce
n'était pas sans éprouver une bien vive peine qu'elle voyait sa plus
chère amie manifester une telle aversion au sujet de l'homme qu'elle
aimait), il paraît que M. le vicomte de Lussan a enfin conquis tes
bonnes grâces?
--J'oubliais celui-là, s'écria Laure; je le déteste autant que son ami,
et s'il devait venir ici, je serais la première à te prier de partir;
mais il n'y a pas de danger.
Les deux amies avaient échangé les quelques phrases qui précèdent, en se
promenant dans la partie la plus touffue du parc où elles s'étaient
rendues après avoir quitté madame de Villerbanne. Comme pour rentrer au
château elles passaient devant une petite porte qui s'ouvrait sur la
route de Montereau à Sens, elles rencontrèrent Paolo, que la comtesse
avait amené avec elle à Villerbanne, et qui rentrait en ce moment.
L'expression de la joie la plus vive brillait sur le visage du bon
serviteur, qui se rangea respectueusement pour laisser passer les deux
dames.
--Vous paraissez bien joyeux, Paolo, lui dit Lucie qui aimait beaucoup
ce fidèle domestique qui avait, ainsi que nous l'avons dit, servi son
père pendant plusieurs années avec autant de zèle qu'il la servait
elle-même; est-il possible de savoir ce qui vous cause tant de
satisfaction?
--Je suis bien reconnaissant de ce que madame la comtesse vent bien
s'intéresser à moi, répondit Paolo, et son extrême bonté va me donner
la hardiesse de solliciter une faveur.
--Ah! vous voulez me demander quelque chose, Paolo? eh bien! parlez, mon
ami, et si je puis vous satisfaire, soyez persuadé que je ne vous
refuserai pas.
--Madame la comtesse est vraiment trop bonne; mais je n'ose...
--Allons, ne craignez rien, Paolo; parlez, je vous écoute.
--Madame la comtesse me demandait tout à l'heure pourquoi je paraissais
si joyeux? pour répondre à la question de madame, je lui dirai que,
comme je me promenais aux environs du château, j'ai fait la rencontre
d'un compatriote qui a servi dans le même régiment que moi que je
n'avais pas vu depuis plusieurs années, et qui est maintenant au service
du propriétaire d'un des châteaux voisins; il m'a fait la proposition
d'entrer chez son maître, qui a justement besoin d'un domestique. Madame
la comtesse a sans doute deviné que j'ai d'abord refusé cette
proposition, on ne quitte jamais de son plein gré d'aussi bons maîtres
que ceux que j'ai l'honneur de servir; mais il m'a fait observer qu'il
ne me faisait cette proposition que parce que des affaires appelaient
son maître en Savoie, où il devait séjourner environ une année, et que
c'était, pour moi, une occasion unique de revoir le pays; de sorte, que
je me suis dit que si madame la comtesse voulait bien m'accorder un
congé d'une année...
--Vous seriez charmé de revoir vos montagnes et vos belles vallées?
--Eh bien! oui, madame la comtesse, c'est avec le plus vif plaisir que
je ferais ce voyage si je ne devais être que provisoirement remplacé
dans votre maison; mais si les choses ne pouvaient pas s'arranger
ainsi, je n'irais que plus tard revoir nos montagnes et ma famille.
--Eh bien! mon bon Paolo, je vous accorde le congé que vous sollicitez,
et je vous promets que vous serez le bienvenu à l'hôtel lorsque vous y
reviendrez. Allez donc retrouver votre ami et faites tout à votre aise
les préparatifs de votre départ.
--Ah! merci, madame la comtesse, s'écria Paolo dont des larmes de joie
humectaient les paupières; mon Dieu! mon Dieu! que vous êtes bonne.
Et sans attendre une réponse à ces exclamations, le brave garçon sortit
par la petite porte par laquelle il venait d'entrer et se mit à courir
le long de la route de Sens.
--Je suis charmée d'avoir pu faire quelque chose pour ce digne homme,
dit Lucie qui avait suivi des yeux son fidèle domestique. Je suis bien
certaine que je n'ai pas obligé un ingrat.
--Je suis de ton avis, répondit Laure, Paolo est un de ces rares
serviteurs qui honorent la livrée qu'ils portent.
Les sons éloignés de la cloche qui annonçait le dîner, rappelèrent aux
deux amies qu'il fallait qu'elles se hâtassent de rentrer au château, si
elles ne voulaient pas laisser à la marquise de Villerbanne le temps de
s'impatienter.
--Mais arrivez donc! leur dit la bonne dame lorsqu'elles entrèrent dans
le salon; j'ai vraiment cru un instant que nous serions forcés de dîner
sans vous.
Madame de Villerbanne n'était pas seule; un homme fort âgé, mais dont
les années n'avaient pu parvenir à courber sa haute taille, était assis
près d'elle; il se leva pour aller au devant des deux jeunes amies, et
saisissant Lucie par la taille, il déposa sur son front un vigoureux
baiser.