jour sir Lambton à Servigny, car enfin, si, éclairé sur les manoeuvres
qui ont amené votre renvoi de mon établissement, j'en avais puni les
lâches auteurs, il est certain que je ne vous aurais pas rencontré si à
propos pour me sauver de la dent et des griffes de ce diable de tigre
dont le souvenir me fait encore dresser les cheveux d'horreur!
--C'est pourtant vrai, répond Servigny, et c'est une nouvelle preuve de
la bizarrerie de mon destin que de devoir à ce féroce animal l'occasion
de me justifier de ma conduite passée, et d'obtenir enfin l'assurance
d'une protection que mes longs et fidèles services n'auraient peut-être
jamais pu me faire acquérir.
III.--La maison des voleurs.
Sur la route de Normandie, entre Neuilly et Nanterre, il existe une
maison d'assez chétive apparence, portant le nº 2.
Cette maison est la première du village de Nanterre dont elle est
éloignée de quelques portées de fusil.
Au-dessus de la porte d'entrée de cette maison est placé un tableau, sur
lequel un émule des Charlet et des Bellanger a peint un cuirassier, un
hussard et un lancier de l'armée impériale, avec ces mots: Aux trois
Frères.
Nos lecteurs ont pu voir une enseigne semblable au-dessus de la porte
d'un marchand de vins dont l'établissement est situé à Paris, à l'entrée
de la rue Beauregard, près la porte Saint-Denis; c'est que la maison
dont nous parlons appartient au sieur Favre, un vieux de la vieille, qui
sert Bacchus après avoir servi Mars avec honneur et gloire, et n'est
autre chose qu'une succursale champêtre de la maison de Paris.
Si, désirant visiter la maison en question, vous priez un habitant du
pays de vous indiquer le cabaret des Trois frères, il est possible qu'il
ne sache que vous répondre, mais si vous lui demandez la Maison des
Voleurs, il vous indiquera de suite le plus court chemin pour vous y
rendre.
N'allez pas croire cependant que le cabaret des Trois Frères, ou plutôt
la Maison des Voleurs, puisque c'est sous ce nom que cet établissement
est généralement connu, est un de ces lieux devant lesquels il faut
passer sans s'arrêter; la Maison des Voleurs est un cabaret honnête,
tenu par un cabaretier honnête homme, et fréquentée seulement par
d'honnêtes ivrognes: d'où lui vient donc le nom quelque peu sinistre que
nous lui connaissons?
C'est que naguère cette maison qui servit de retraite au fameux Capahut,
chef de la bande de chauffeurs et d'assassins qui désolaient, en l'an
III et l'an IV de la république, les environs de Paris[509], était
encore, il y a quelques années, habitée par un assassin célèbre et sa
famille, dont l'auteur de ce livre a parlé dans ses Mémoires; cet homme,
qui a reçu sur la place publique de Rouen la juste punition de ses
crimes, avait fait de la maison actuellement tenue par le sieur Favre un
digne pendant de l'auberge de Peyrabeille de sinistre mémoire; malheur
alors au voyageur qui entrait à l'auberge du Bienvenu, il n'en sortait
que mort, si son extérieur promettait à la bande d'assassins dirigée par
Cornu, dit le Père tranquille, un butin considérable.
La manière de procéder de ces assassins était fort simple et devait
infailliblement réussir, surtout envers des gens qui ne se méfiaient de
rien.
Toutes les chambres de l'auberge du Bienvenu, meublées fort simplement,
étaient garnies de lits très-propres et assez bons pour que les
voyageurs y trouvassent promptement le repos que les fatigues de la
journée leur avaient rendu nécessaire. A la tête de ces lits se trouvait
un panneau mobile qui se renversait du dehors en dedans, et qui pouvait
d'autant mieux échapper aux regards des voyageurs, qu'il était à moitié
caché par les rideaux du lit; lorsque le voyageur était endormi, ce
panneau était mystérieusement ouvert par les assassins qui le
renversaient sur leur victime, de sorte qu'elle se trouvait étouffée
sans avoir pu pousser un seul cri, ni opposer la moindre résistance: le
cadavre, dépouillé de tout ce qui pouvait le faire reconnaître, était
porté au loin par le chef de famille, qui avait une carriole
spécialement destinée à cet usage, et dont les nombreuses courses ne
pouvaient paraître suspectes, puisqu'il exerçait, réellement, la
profession de marchand colporteur.
A l'époque où se passèrent les principaux événements de cette histoire,
les propriétaires assassins de l'auberge du Bienvenu jouissaient dans le
pays de la meilleure réputation. On vantait, à la ronde, la probité et
la bonhomie du père, qualités rares chez un marchand colporteur; la
dévotion de la mère, l'ardeur laborieuse des deux filles, l'activité du
fils, et il en fut ainsi, jusqu'au jour où la police, mise enfin sur les
traces de ce nid d'assassins par un crime commis dans les environs de
Versailles, vint un beau matin, au grand étonnement des habitants de
Neuilly, Nanterre et lieux circonvoisins, saisir toute cette nichée de
scélérats qui, ainsi que nous venons de le dire, expièrent leurs
nombreux crimes sur la place du marché de Versailles.
De là le nom de Maison des Voleurs resté à la propriété dans laquelle le
sieur Favre exerce honorablement son commerce[510].
C'est dans cette maison, à l'époque où elle était encore habitée par les
individus dont nous venons de parler, que nous allons introduire le
lecteur.
Dans la salle basse de l'une de ces bicoques à usage de
cabarets-auberges, que l'on rencontre si fréquemment, jetées comme des
accidents, sur les routes qui avoisinent la capitale et qui servent de
caravansérail à la tourbe des voyageurs, trois femmes, à la clarté
incertaine d'une lampe de forme séculaire, étaient occupées à préparer
le repas du soir. La pièce où elles étaient servait tout à la fois de
cuisine et de salle à manger; tout y était propre et dans l'ordre le
plus parfait; les fourneaux, sur lesquels étaient quelques casseroles
dont les émanations chatouillaient agréablement l'organe olfactif,
étaient tenus avec un soin qui n'avait pas peu contribué à mettre
l'hôtel du Bienvenu en réputation auprès des maquignons, marchands de
boeufs, rouliers, saltimbanques, et autres gens du même acabit, tous
grands mangeurs par nature et grands bavards par profession.
Les trois femmes en question étaient assises autour d'une petite table
basse, placée dans un coin reculé de cette pièce, dont la propreté ne le
cédait en rien aux cuisines les plus belles et les mieux tenues de la
Hollande. La plus âgée pouvait avoir de 40 à 42 ans; elle était grande
et vigoureusement constituée, d'une figure régulière et fraîche; ses
yeux étaient bleus, ornés de cils noirs longs et soyeux, son nez
légèrement retroussé, sa bouche petite, ornée de lèvres minces et roses
du plus bel effet; sa taille fine et bien prise, une poitrine large dont
les contours saillants reposaient agréablement le rayon visuel sans
jamais alarmer la décence, complétait un ensemble qui était celui d'une
fort agréable femme. Sa mise était celle d'une aubergiste des environs
de Rouen, ou plutôt de la basse Normandie, quoique la coiffure semblât
indiquer le pays de Caux.
Près d'elle, à sa droite, était une fille de 22 ans, d'une constitution
robuste quoique maigre; sa figure régulière, sa bouche vermeille,
qu'embellissaient trente-deux perles d'une admirable blancheur, son
teint brun fortement bistré, ses yeux noirs surmontés de deux arcs épais
de même couleur, ses cheveux d'ébène, tout en elle accusait une énergie
qui n'est point le partage habituel de son sexe.
Enfin, la troisième, qui était à gauche, paraissait âgée de 18 ans
environ: elle avait les cheveux d'un blond ardent, une figure longue et
maigre, où les taches de rousseur trônaient dans tout leur éclat. Ses
yeux étaient, à la vérité, grands, beaux et vifs, mais en revanche, la
bouche, qu'elle avait horriblement grande, étaient absolument dépourvue
de dents. Ses formes anguleuses et décharnées, ses pieds larges et
difformes, ses mains fortes et osseuses, tout l'ensemble de sa personne
rappelait involontairement les sorcières de Macbeth, ou plutôt celle de
Teniers dans son bizarre tableau de la Tentation de saint Antoine.
Ce trio féminin travaillait avec beaucoup d'action et en silence, ce qui
n'est guère dans les habitudes du sexe: mais le violent orage qui venait
d'éclater avait suspendu tous les caquets, jeté l'effroi dans tous les
esprits. Ce silence fut tout à coup interrompu par le coucou d'une
pendule en bois, placée dans un coin de la pièce.
--Déjà neuf heures et demie, dit la mère, et personne encore! Dieu ne
permettra pas, sans doute, que nous fassions encore chou blanc cette
nuit. Voilà six jours que nous n'avons étrenné!
--Cela est assez étonnant dit la brune, tous les _nierts_[511] qui sont
venus _pioncer icigo_[512] étaient dans la _raffale_[513]: c'est un vrai
guignon!
--M'est avis, dit la rouge, que vous avez manqué le bon, l'autre
_sorgue_[514].
Quoi, le _birbe_[515] qui avait l'air de faire la _manche_[516] dans les
_garnaffes_[517] et les _pipés_[518]?
_Gy_[519], il avait la _cergole_[520] autour du _bauge_[521], elle
n'était pas à _jeun_[522], je l'ai bien _remouchée_[523]!
Pourquoi ne l'avoir pas _bonni_[524] au _dabe_[525]?
En ce moment la lueur d'un éclair se répand dans la partie sombre de la
pièce,--Tiens, l'orage n'est pas fini dit la mère!--Aussitôt un violent
coup de tonnerre se fait entendre.
--En v'là du temps, dit la rouge: il n'est pas propre à nous amener de
la pratique!
--Qui sait, dit l'aînée? Te souviens-tu de _l'orphelin_[526] qui par
économie voyageait à pied, et qui est venu souper et coucher ici? il
était gras le poulet hein?
--Amen.
Un nouveau coup de tonnerre avait presque ébranlé la maison:--Sainte
mère de Dieu, dit la mère en faisant le signe de la croix, ayez pitié de
nous! Notre-Dame de Bon Secours, protégez-nous! Disant cela, elle
ouvrit une armoire, en tira une bouteille et une petite branche de buis
bénit, puis en aspergea la pièce ainsi que ses filles, en répétant à
haute voix les litanies de la sainte Vierge.
L'orage s'étant enfin apaisé peu à peu, ces trois femmes se replacèrent
auprès de la petite table, et la conversation reprit son cours.
--Si nous n'avons rien fait à la _taule_[527] dit la mère, il faut
espérer que l'ouvrage de la _chique_[528] de Colombe aura été _maquillé_
sans _regout_[529]; le temps a dû favoriser le _dabe_[530] et à l'heure
qu'il est _l'entonne_[531] est _roustie_[532].
--Je ne sais pourquoi, répondit la brune, je n'ai pas la même idée que
vous, _daronne_[533]: la nuit dernière j'ai rêvé de _greffiers_[534]
c'est signe de _renaud_[535].
--Est-ce que tu _coupes_[536] dans les rêves toi? dit la rousse.
Quoiqu'ça peut faire des rêves? _nibergue[537]!_
--_Prêtez loche_[538] dit la mère, _j'entrave cribler_[539].
--Tiens, c'est vrai: c'est le _clipet_[540] d'un homme!
--J'vas y aller voir, et j'vous dirai de quoi qui s'agit, dit la grande
brune.
Prends le _vingt-deux_[541] en cas de malheur, dit la mère.
La brune ne tarda pas à venir annoncer qu'un homme, un cheval et un
cabriolet étaient tombés dans une des cuvettes de la route, et que le
voyageur était pris sous la capote du cabriolet de manière à ne pouvoir
sortir.
--C'est Dieu qui nous l'envoie, s'écria la mère! Vite une lanterne,
courons au secours de ce pauvre homme!
--Oui, dit la rouge, allons au secours de ce brave homme, et tâchons de
le ramener coucher à l'hôtel du Bienvenu.
Elles partirent toutes trois, et parvenues au lieu où l'accident était
arrivé, elles eurent bientôt décharnagé le cheval qui se releva avec
peine; il leur fut alors facile de dégager le voyageur et de le retirer
du cabriolet. Il était moulu et couvert de contusions par tout le corps
principalement à la tête. Enfin, il fut amené dans la maison. On fit
bien vite du feu pour sécher ses vêtements, qui étaient imprégnés d'eau,
de sang et de boue; et pour le réchauffer, car il était transi de froid.
--Dieu soit béni dit la mère, vous voilà sauvé!--Marguerite va vite
chercher les habits des dimanches de ton père, et nous ferons changer ce
brave monsieur qui est trempé comme une soupe. Puisque nous avons eu le
temps de le _réchapper_ il ne faut pas laisser notre bonne oeuvre
incomplète.
--Oui, madame, répondit le voyageur, sans vous je serais mort étouffé
sous la capote de mon cabriolet. Je vous dois la vie; mais je vous prie
de croire que je saurai reconnaître votre belle conduite. Puis, comme
frappé d'une réminiscence, il s'écria:--Ah! mon Dieu! ma bonne dame,
j'ai oublié de prendre dans le cabriolet un petit coffret qui était à
mes pieds et qui renferme des choses bien précieuses.
--De l'or? peut-être, répondit la mère.
--Non pas de l'or, mais l'équivalent: des valeurs de banque au porteur.
Marguerite qui, en ce moment, apportait les habits de son père, fut
chargée de la commission avec sa soeur. Pendant l'absence de ces deux
filles, Servigny, (le malencontreux voyageur qui venait d'entrer à
l'auberge du Bienvenu n'était autre que notre héros), changea de
vêtements, et les siens furent placés devant un grand feu afin de les
sécher.
Les deux soeurs ne tardèrent pas à rentrer, portant le petit coffret qui,
relativement à son volume, était fort pesant. Servigny parut satisfait
de le revoir en sa possession; il le plaça près de lui, prit un verre
d'eau-de-vie qu'on lui offrait, et après que ses plaies furent lavées et
bassinées de l'eau de Boule de Nancy, il se sentit soulagé; alors il
s'informa de son cheval et de son cabriolet, on lui répondit que
Jean-Louis, le garçon d'écurie, avait tant et si bien fait qu'il avait
ramené l'un et l'autre; que le cheval était couronné aux deux genoux,
que les brancards du cabriolet étaient cassés, la capote enfoncée, mais
que tout cela ne serait rien et se réparerait facilement.
Servigny était resté vêtu des habits du maître de la maison tandis que
les siens séchaient; et pour mieux témoigner combien il était sensible
aux bons procédés que ses hôtes avaient eus pour lui, il devint
communicatif bien au delà des bornes de toute prudence. Entre autres
choses, Servigny leur dit qu'il arrivait de l'Inde pour acheter une
grande propriété à Paris et une maison de campagne dans les environs. En
ce moment, l'horloge sonna onze heures; l'hôtesse ayant remarqué que
notre voyageur paraissait avoir oublié les événements de la soirée et
repris toute sa sérénité, lui proposa de prendre un bouillon et de
manger un des petits poulets à la casserole dont le fumet lui montait si
agréablement au nez, lorsque entra Jean-Louis qui venait prendre les
ordres de Servigny; il lui demanda s'il ne conviendrait pas de faire
venir immédiatement le vétérinaire pour donner des soins à son cheval,
et le charron pour réparer le cabriolet.
--Faites venir l'un et l'autre, dit Servigny; je m'en rapporte à vous;
mais rien ne presse quant à présent.
Jean-Louis qui n'était autre que le fils de l'aubergiste du Bienvenu, se
retira; mais il revint bientôt sous le prétexte de demander de la
chandelle pour sa lanterne. Il se pencha à l'oreille de sa mère, et
croyant bien n'être pas compris, il lui dit à mi-voix, mais assez haut
pour être entendu de Servigny:
--Il y a eu du _renaud à l'affaire de la chique, elle est maronnée, le
dabe est revenu_[542].
Servigny, qui avait parfaitement compris ces termes d'argot, eut peine a
réprimer un mouvement de surprise et de crainte.
--Seul et sans armes, quelle défense opposerai-je, se dit-il, aux
adroits coquins dans le repaire desquels je suis tombé? Il est donc
écrit que c'est ma dernière nuit!...
Toutefois, il ne laissa rien apercevoir des impressions qu'il venait
d'éprouver et ne tarda pas à reprendre tout son aplomb. Il demanda donc,
avec le plus grand sang-froid, à la maîtresse de l'auberge, si elle
avait soupé. Sur sa réponse négative, il l'invita à lui faire
_l'honneur_ de souper avec lui, ainsi que ses _demoiselles_. Il agissait
ainsi dans la crainte que, s'il mangeait seul, on ne lui fît prendre
quelque boisson narcotique sans qu'il s'en doutât. La mère et les
filles, après quelques minauderies, ne purent se dispenser d'accepter,
et tous se mirent à table. Servigny en fit les honneurs avec cette grâce
et ces attentions polies qui distinguent l'homme du monde, et qui dans
ces circonstances lui étaient plus particulièrement nécessaires pour
observer les desseins de ses commensales. Mais tout se passa pour le
mieux, et il ne remarqua absolument rien qui pût troubler sa
tranquillité.
Lorsque vers minuit le souper fut fini, la mère donna ordre à ses filles
de préparer le lit de l'étranger et de le bassiner avec du sucre en
poudre dans la bassinoire, ce qui fut ponctuellement exécuté. Pendant
tous ces préparatifs, la maîtresse de l'hôtel du Bienvenu causait avec
Servigny de ce ton de bonne mère de famille si propre à inspirer la
confiance et l'abandon; le mot religion était fréquemment répété; enfin,
tout dans sa conversation était de nature à inspirer la plus grande
sécurité à notre voyageur, qui se disait en lui-même:
--On prétend que les yeux sont le miroir de l'âme si cette règle est
vraie, celle de l'aubergiste doit être excellente, car sa figure, tout
à la fois respectable et belle, commande la confiance.
Il n'était donc pas éloigné en ce moment de lui accorder la sienne,
malgré les termes d'argot qui avaient éveillé sa susceptibilité,
lorsqu'il entendit distinctement faire l'_arçon_[543] et prononcer ces
mots:
--Du _maigre_[544], il y a un _messière_[545]!
Alors, plus de doute, il était dans un repaire de voleurs!... Il fut un
moment indécis sur le parti qu'il lui restait à prendre; mais comme
c'était un homme de résolution, il se roidit contre les événements.
--S'il m'est impossible, dit-il, d'échapper au poignard de ces brigands,
je leur vendrai chèrement ma vie.
Il dissimula donc adroitement ce qu'il éprouvait, comprenant bien qu'au
premier soupçon c'en serait fait de lui. Enfin, il fut conduit dans sa
chambre par la mère, qui lui indiqua l'endroit où il trouverait toutes
les choses dont il pourrait avoir besoin. Elle lui souhaita le bon soir
et une bonne nuit avec un air de bonté capable de détourner les soupçons
de l'homme le plus défiant.
Cependant, à peine était-elle sortie que Servigny prête l'oreille; il
entend qu'on parle à voix basse, mais il ne peut rien distinguer. Il
fait le tour de chambre dont il remarque la propreté. Une commode, un
bahut, un lit à rideaux, garni de draps propres et répandant une odeur
de lessive parfumée d'iris, un christ en plâtre sur la cheminée,
quelques tableaux de piété, un bénitier à la tête du lit; tout l'invite
à la confiance et au repos. Toutefois, il ne peut rien comprendre à
tout ce qu'il a vu et entendu: en effet, comment concilier tant de piété
avec le langage du crime; il se perd en conjectures. La chambre dans
laquelle il est monté par un escalier de meunier, n'était éclairée que
par un châssis à tabatière assez élevé; mais il pouvait l'atteindre en
plaçant une chaise sur la commode, surmontée de ses tiroirs. Une fois
cet échafaudage établi au-dessous de ce châssis, il lui fut facile de
l'ouvrir et de se hisser sur le toit; mais comment descendre; il se
trouvait à plus de trente pieds du sol! Il importe de dire qu'après
avoir entendu les termes d'argot qui l'avaient tant épouvanté, il avait
pris dans le coin de la cheminée, et sans qu'on s'en aperçût, une forte
serpette, avec laquelle il espérait se défendre s'il était attaqué,
comme cela n'était que trop probable. Après avoir suffisamment exploré
les lieux, il résolut de tout tenter pour se sauver d'une position
semblable. Avec les draps du lit, il fabriqua une corde avec laquelle il
put franchir la distance qui le séparait du sol; et dans la crainte
d'être aperçu par quelque ouverture, il éteignit sa lumière, sauf à
terminer ses préparatifs au clair de la lune qui donnait par la lucarne
en question. Pendant qu'il travaille à sa délivrance, voyons ce qui se
passe dans la salle où nous avons laissé les autres personnages de cette
histoire.
Autour de la grande table sont assis cinq individus dont les types
divers sont bons à signaler. Le premier, qui est le mari de l'hôtesse du
Bienvenu, a un air de supériorité remarquable sur les autres; son
maintien est grave, son costume est celui des marchands colporteurs de
la basse Normandie; il a cinquante ans. Sa taille élevée, sa corpulence,
ses mains fortes et larges, indiquent un homme doué d'une grande
vigueur. Il s'exprime lentement comme la plupart des habitants de sa
province, et avec cet accent qui en est le cachet particulier. Il paraît
présider le conseil que l'on tient; sa femme est près de lui et ses deux
filles à l'autre extrémité de la table.
A gauche du père de Blaise le-Petit Christ, comme l'appellent les gens
du pays et les habitués de la maison, se trouve son fils, Jean-Louis,
dont les yeux, la figure, les gestes, et toutes les habitudes du corps,
révèlent l'âme atroce. Ce caméléon, vu hors de son rôle habituel, a
l'air d'un idiot qui n'a d'autre instinct que de satisfaire aux besoins
de la brute; mais aux yeux de l'observateur, il sue le sang et le crime
par tous les pores.
Près de lui se trouve un homme de trente-six ans, grand et fortement
bâti, vêtu en marchand de salade; son accent bas-normand indique son
origine; il a le sourire stéréotypé sur les lèvres, et l'air tout à fait
bonhomme. Enfin, à le voir il semblerait, comme on dit vulgairement,
qu'on pourrait lui donner le bon Dieu sans confession.
De l'autre côté est un homme petit et trapu, aux cheveux noirs, crépus
et crasseux, sa tournure est celle d'un chaudronnier ambulant. De sa
bouche, constamment remplie d'une énorme chique, découle un liquide
infect qui n'a de nom dans aucune langue, et les émanations qu'il exhale
rendent son voisinage redoutable. Il a un oeil éraillé et la figure
horriblement marquée de petite vérole; en un mot, c'est l'être le plus
repoussant que l'on puisse imaginer.
Enfin, à côté de ce monstre, est un jeune homme de dix-huit à vingt ans,
encore imberbe, vêtu en garçon meunier; sa figure candide, que le crime
n'a pas encore flétrie, forme un contraste frappant avec celle de son
voisin. On s'étonne de voir tant de douceur et de bonté apparentes dans
une telle réunion; on dirait un ange au milieu des suppôts de Lucifer!
Blaise le Petit Christ prend la parole; il déplore qu'une circonstance
fortuite l'ait forcé d'amener coucher deux _pantres_,[546] dans la
maison. C'était deux hommes qu'il avait rencontrés sur la route de
Colombe et qu'il connaissait pour des _truqueurs_[547], mais qui ne le
connaissaient que comme un honnête marchand colporteur.
--Vous savez, mes bons amis, dit-il, qu'il faut _goupiner_[548] avec
prudence, et procéder par ordre afin de ne pas devenir _malade_[549].
Une occasion extraordinaire se présente; vous avez entendu ma femme et
mes deux _momignardes_[550] vous _bonnir_[551] que le _négriot_[552]
était _gras_, qu'il _plombait_[553]; il faut tomber sur ce
_mauricaud_[554]; et selon moi, ce n'est pas la chose du monde la plus
facile. Les _deux truqueurs de combrouse_ nous entendront, si on
_rebatit le sinve_[555]; si au contraire nous achetons leur silence,
c'est nous exposer à des inconvénients graves. Dans l'autre cas, que
faire?
--Les _buter_[556] tous, s'écrièrent en même temps la mère et le jeune
homme imberbe, c'est le seul moyen de s'assurer de leur discrétion. Vous
savez que les _parrains_[557] sont dangereux.
--_Buter_[558] est l'expédient dont nous nous servons habituellement,
dit Blaise le Petit Christ; mais la conscience ne vous dit-elle pas que
c'est un crime atroce que de tuer son prochain, lors surtout qu'il ne
possède pas une obole. Ceux-ci sont de pauvres diables qui nous
embarrasseront autant et plus que s'ils avaient été productifs. Je vous
assure qu'il me répugne de verser le _raisiné_[559] de ces deux
_truqueurs_.
La fille rouge, qui s'appelait _Pacifique_, prenant à son tour la
parole, dit à son père:
--On voit bien que vous venez de la _prianté_[560], car vous
_bigotez_[561]! A quoi bon tous ces _boniments_[562]? _J'escarperais_
dix _truqueurs_ pour _affurer_ le _négriot_[563] en question.
--Ma _frangine_[564] a raison, dit la soeur, il faut tout _refoidir_[565]
pour s'emparer de tout.
Toute la bande étant enfin d'accord pour _escarper_[566] les trois
malheureux, on fit monter Marguerite, surnommée la Vierge-Noire, pour
aller aux écoutes.