qui venait de se faire annoncer était bien celui qu'elle connaissait;
ses pressentiments ne l'avaient pas trompée: c'était lui! le vicomte de
Lussan, que plusieurs fois déjà elle avait rencontré chez sa tante, le
précédait, et ils traversaient tous deux le salon afin d'arriver près de
la marquise de Villerbanne.
Le vicomte présenta le marquis de Pourrières qui fut parfaitement
accueilli, et qui, après être demeuré quelques instants près de la
marquise, alla se mêler aux divers groupes qui entouraient les danseurs.
Lucie était si affreusement pâle qu'un des hommes dont elle était
entourée crut devoir lui demander si elle se trouvait indisposée.
--Mais non, répondit-elle en balbutiant, car elle venait de s'apercevoir
que l'on avait remarqué le brusque mouvement qu'elle avait fait lorsque
le marquis était entré dans le salon, et elle craignait que l'on ne
devinât la cause qui l'avait provoqué.
--Madame est devenue tout à coup tellement pâle que j'ai craint un
moment que la grande chaleur qu'il fait ici...
--En effet, je ne sais ce que j'éprouve, ajouta Lucie qui ne pouvait,
malgré ses efforts, recouvrer son sang-froid, mais je ne serais pas
fâchée de respirer quelques instants au grand air.
Le cavalier auquel elle parlait s'empressa de lui offrir son bras qui
fut accepté et il la conduisit dans la chambre de madame de Villerbanne,
où elle voulut rester seule quelques instants.
Laure qui, nous devons le dire, aimait infiniment la danse, n'avait pas
remarqué la disparition de son amie; elle écoutait les compliments que
lui débitait son cavalier, jeune diplomate allemand, dont les longs
cheveux blonds et les regards mélancoliques la faisaient beaucoup rire.
Salvador et le vicomte de Lussan, pour causer plus à leur aise, venaient
de se retirer dans l'embrasure d'une croisée.
--Vous voyez, cher marquis, disait le vicomte de Lussan, que je me suis
fidèlement acquitté de la promesse que je vous ai faite.
--Je vous remercie, cher vicomte; mais je ne vois pas la dame de mes
pensées, est-ce qu'elle ne serait pas encore arrivée?
--La jolie comtesse de Neuville vient d'entrer dans la chambre de madame
de Villerbanne, elle ne va pas sans doute tarder à revenir. Savez-vous,
marquis, qu'il faut que j'aie pour vous une bien vive amitié, pour vous
sacrifier l'espérance de faire une aussi jolie conquête.
--Croyez bien que je n'oublierai pas... mais la jeune amie de la
comtesse est, m'avez-vous dit, charmante, pourquoi ne tentez-vous
pas?... savez-vous que ce serait charmant si...
--Je n'ai pas le bonheur de plaire à mademoiselle Laure de Beaumont;
j'ai dansé plusieurs fois déjà avec elle, et je me suis de suite aperçu
que je perdrais mon temps près d'elle.
--Cela est fort extraordinaire.
--N'est-ce pas? mais le monde est plein de choses extraordinaires, et
n'en est-ce pas une que de nous voir, vous et moi, dans le salon le plus
honnête de Paris?
--Pourquoi? ne possédons-nous pas tout ce qu'il faut pour être admis
ici, de l'esprit, de la fortune, de la naissance.
--Oh! de la naissance, je suis, il est vrai, le dernier rejeton d'une
ancienne maison bretonne, mais votre noblesse, marquis, est-elle bien
authentique?
--Comment! que voulez-vous dire?
--Tenez, il faut que je vous ouvre mon âme tout entière, promettez-moi
cependant de ne point vous fâcher.
--Au point où nous en sommes, nous pouvons je crois tout nous dire.
--Eh bien! j'ai dans l'idée que votre histoire ressemble beaucoup à
celles du faux Martinguerre...
Eh! ne vous fâchez pas, marquis, ajouta le vicomte de Lussan, voyant que
le feu montait au visage de son ami, je n'ai pas, je vous assure,
l'intention de vous offenser, je voulais seulement vous faire remarquer
que je me suis aperçu que de blond que vous étiez lorsque je vous vis
pour la première fois, vous étiez devenu brun.
Un grand mouvement qui se fit dans le salon, empêcha Salvador de
répondre au vicomte de Lussan. La contredanse venait d'être achevée et
tout le monde se rapprochait du piano près duquel un vieux chevalier de
Saint-Louis venait de conduire une jeune et jolie femme.
Les yeux et les joues de cette femme, douée d'une taille au-dessus de la
moyenne, et d'une rare élégance, avaient tant d'éclat et de fraîcheur,
son teint était d'une blancheur si diaphane et si rosée, son front si
pur et si gracieux, les contours de son visage si moelleux et si suaves,
qu'on ne pouvait guère la voir sans laisser échapper une exclamation
admirative.
--Dieu! la jolie personne, s'écria Salvador.
--Ne la reconnaissez-vous pas, dit le vicomte de Lussan?
--Si fait, répondit Salvador, c'est une artiste du plus grand mérite;
mais je ne l'avais encore vue qu'à la scène, et j'avoue qu'elle gagne
infiniment à être vue de près.
Le plus profond silence régnait dans le salon, lorsque la cantatrice
attaqua les premières mesures du grand air de _la Reine de Chypre_.
L'étendue et la pureté de sa voix étaient vraiment remarquables; aussi
lorsqu'elle eut achevé, elle fut couverte d'une triple salve
d'applaudissements.
--Vraiment, dit Salvador, si la comtesse de Neuville ne régnait pas sur
mon coeur en souveraine absolue, je crois que j'irais augmenter le nombre
des admirateurs de cette charmante femme.
--Et la la, _my dear_, ne vous enflammez pas, je vous prie, la place est
prise et bien gardée.
--Eh bien! j'en suis fâché, parole d'honneur!
--Allons, je vois que pour vous empêcher d'aller vous compromettre, il
faut que je vous raconte en quelques mots l'histoire de cette admirable
cantatrice.
--Je vous écoute, cher vicomte, je vous écoute.
--Comme il n'y a point de bonne histoire sans titre, je donnerai à cette
que je vais vous conter celui de _chanteur_ et _chanteuse_.
--Ah! très-bien, dit Salvador, qui avait remarqué que le vicomte avait
appuyé sur ce mot _chanteur_; d'une façon toute particulière.
--«Ils étaient trois frères, continua le vicomte de Lussan, espèce de
trinité malfaisante qui pendant longues années choisit le faubourg
Saint-Germain pour le théâtre de ses exploits.
»Je ne vous dirai par leur véritable nom, qu'il vous suffise de savoir
qu'on les appelait vulgairement les trois _pachas_.
»Après les travaux de la journée, laborieux travaux de _cadet_[504] et
de _carouble_[505], ils s'abattaient, semblables à trois vautours, sur
le Palais-Royal, et se réfugiaient plus particulièrement dans la rue
Jeannisson, qui s'appelait alors la rue des Boucheries, et qui n'était
guère habitée que par des prêtresses de Vénus cloacine.
»C'était le bon temps des Reppins, des Chevelot, des Molière, des
Alexandre Leblond et autres gens de même étoffe qui sont devenus ce
qu'il a plû à Dieu d'en faire.
»Les trois _pachas_ avaient, ainsi que cela arrive souvent, une mère
aussi honorable que ses fils l'étaient peu, et une soeur, frêle enfant
qu'un goût prononcé pour la musique faisait déjà remarquer.
»Un jour, l'heure marquée à la prefecture de police sonna pour deux de
ces dévorants, que la cour d'assises de Paris envoya augmenter le nombre
des commensaux de _Brest_.
»Il en restait un, moins redoutable que les deux autres; il quitta
bientôt l'industrie un peu trop chanceuse des fausses clés pour
reprendre son ancien état de maçon; c'était un grand pas. Ce fut dans
l'exercice de ces fonctions que ses _coteries_ lui décernèrent un jour,
d'un commun accord et à la suite du couronnement d'un bâtiment, le
glorieux surnom de P....-Vinaigre.
»P....-Vinaigre donc maçonnait le plus paisiblement du monde, vivant
avec sa vieille mère et faisant même, chose remarquable et bien digne
d'éloges, donner des leçons de musique à sa soeur dont les dispositions
croissaient avec l'âge.
»Mais hélas! il faut croire qu'en l'entendant chanter il éprouva, lui,
le besoin de faire _chanter_ les autres, et il se mit dans la formidable
brigade des _chanteurs_ en renom de l'époque, S.... dit Lagrille, C....
dit Pistolet, T..... dit l'Arnache, L..... dit la Bête-à-Chagrin et
A.... dit Monfame.
»Un beau jour, il n'y a pas longtemps de cela, P....-Vinaigre fut dirigé
sur Poissy _pour y déployer sa voix_ pendant deux ans.
»Depuis, sa vie ne fut plus qu'une chanson continuelle, tantôt avec des
cordes hautes, tantôt avec des cordes basses.
»Sa soeur avait prospéré. Un noble artiste que Duprez, malgré son immense
talent, n'a pu parvenir à nous faire oublier, lui avait tendu la main,
et grâce a son appui et à ses leçons, elle avait acquis une partie des
qualités qu'elle possède aujourd'hui.
»Enfin, elle débuta sur une de nos premières scènes lyriques un jour où,
par parenthèse, son frère était conduit à la préfecture de police.
»Elle réussit.
»Maintenant, sur les _trois pachas_, un est mort, l'autre est encore au
bagne de Brest, P....-Vinaigre, condamné à deux ans de surveillance,
gâche du plâtre à Vernon en Normandie, et sa soeur, qui reçoit chaque
soir les ovations et les frénétiques applaudissements d'un public
idolâtre, n'est autre que la charmante personne dont infailliblement
vous seriez devenu amoureux si je ne vous avais raconté cette histoire.»
--Mais quelle conclusion en tirez-vous de cette histoire?
--Et quelle conclusion voulez-vous que j'en tire, si ce n'est celle-ci:
que dans les arts comme dans toute autre carrière, il n'est point
d'obstacles que l'on ne finisse par surmonter lorsque l'on a la vocation
et que l'on ne manque pas de persévérance.
A ce moment, les sons de l'orchestre annoncèrent une nouvelle
contredanse; Laure, qui avait été reconduite à sa place par le jeune
diplomate allemand, promenait ses regards autour d'elle, et paraissait
étonnée de ne pas voir Lucie dans le salon.
--Je vous laisse, cher marquis, dit à son ami le vicomte de Lussan, je
vais inviter mademoiselle de Beaumont, peut-être bien qu'il me sera
possible de la faire revenir de ses préventions contre moi.
--Allez, vicomte, allez, je vais faire des voeux pour vous; mais, pour ma
part, je suis très-contrarié de ne pas voir madame de Neuville.
Au moment où Salvador achevait ces mots, Lucie tout à fait remise,
rentrait dans le salon conduite par la marquise de Villerbanne, qui
était allée la chercher dans sa chambre; ne voyant pas Laure à sa place,
(celle-ci dansait déjà avec le vicomte de Lussan); elle s'assit près de
sa tante et du vieux chevalier de Saint-Louis, qui avait servi de
cavalier à la cantatrice pour la conduire au piano.
Ce vieux chevalier de Saint-Louis était un des meilleurs et des plus
anciens amis de la marquise de Villerbanne, qui avait pris l'habitude de
le consulter chaque fois qu'elle avait à prendre une détermination
importante; et elle considérait comme telle celle d'accorder à une
nouvelle personne l'entrée de son salon. Lorsqu'elle était allée
chercher sa nièce, elle lui parlait du marquis de Pourrières, elle
reprit le même sujet de conversation aussitôt qu'elle fut revenue à sa
place.
--Ainsi, dit-elle, je puis en toute assurance inviter de nouveau ce
marquis de Pourrières; c'est un galant homme, de moeurs irréprochables,
aimable, spirituel, homme du monde enfin?
--J'ai déjà eu l'honneur de vous dire, madame la marquise, qu'il était
le portrait vivant de son père, que j'ai beaucoup connu pendant
l'émigration.
--Puisqu'il en est ainsi, répondit la marquise, il deviendra, s'il le
désire, un des habitués de mon cercle intime. J'ai aussi connu à la même
époque feu M. de Pourrières, et puisque son fils lui ressemble...
--Il a commis cependant une faute grave et que le vieux marquis, bien
certainement, ne lui aurait pas pardonné, reprit le chevalier.
Lucie était tout oreilles.
--Et quelle faute, mon Dieu! dit la marquise.
--Il s'est rallié...
--Chevalier! chevalier, ne parlons pas politique, vous êtes exclusif, et
je ne le suis pas.
Lucie était satisfaite d'entendre des gens auxquels elle accordait la
plus grande confiance s'exprimer sur le compte du marquis de Pourrières
en des termes si favorables. A ce moment, Laure fut ramenée près d'elle
par le vicomte de Lussan.
--Eh bien! ma chère Laure, dit la comtesse à son amie lorsque le
vicomte, après avoir échangé quelques paroles avec elles, les eut
quittées pour aller rejoindre Salvador qui lui avait fait signe de venir
lui parler, mes pressentiments se sont réalisés; il est ici.
--Vraiment?
--Il a été présenté à ma tante par le vicomte de Lussan.
--Et est-il venu te parler?
--Pas encore; je crois même qu'il ne s'est pas aperçu que j'étais ici.
--N'est-ce pas lui qui maintenant cause, en nous regardant, avec le
vicomte de Lussan?
Lucie leva les yeux et fit à Laure un signe affirmatif.
--Comment le trouves-tu? dit-elle après quelques instants de silence.
--Mais pas mal, répondit Laure; il est doué d'une physionomie
distinguée, sa toilette est irréprochable et les habitudes de son corps
annoncent un homme de bonne compagnie; mais il y a dans son regard une
expression de dureté et de ruse indéfinissable; en résumé, cet homme là
me déplaît encore plus que le vicomte de Lussan.
Lucie était si visiblement contrariée de ce que venait de lui dire son
amie, que Laure remarqua sur son visage l'expression de son
mécontentement.
--Mon Dieu, Lucie, dit-elle, il ne faut pas que ce que je viens de dire
te fâche.
Lucie allait répondre, lorsqu'elle fut abordée par le marquis de
Pourrières qui la pria de lui accorder la première contredanse.
Lucie allait refuser, alléguant pour excuse sa légère indisposition;
mais Laure lui ayant fait signe d'accepter et le marquis lui ayant dit à
voix basse qu'il lui devait l'explication de sa présence dans le lieu où
il l'avait rencontrée pour la première fois, elle se résigna et prit en
tremblant la main du marquis.
Laure, déjà fatiguée, resta à sa place, où le jeune diplomate allemand
vint lui tenir compagnie.
Historien fidèle des faits et gestes de nos héros, nous devons dire que
la comtesse de Neuville, malgré la détermination qu'elle avait prise
d'éviter tout contact avec un homme, qu'une lettre écrite par une
personne à laquelle elle avait l'habitude d'accorder une certaine
confiance, lui avait signalé comme un être dangereux, avait attendu avec
une certaine impatience l'invitation qui venait de lui être faite; elle
s'était dit que le marquis la rencontrant, après ce qui s'était passé
entre eux, dans un salon où il venait d'être présenté, c'était d'elle
qu'il devait solliciter la permission d'y rester; elle était du reste
curieuse de savoir ce qu'il était allé faire dans l'ignoble cabaret de
la rue de la Tannerie, soit parce que, bien qu'elle ne voulût pas en
convenir avec elle-même, elle s'intéressait à lui, soit seulement parce
que le fait était assez extraordinaire pour piquer vivement sa
curiosité. Aussi, il est probable qu'elle aurait accepté l'invitation du
marquis quand bien même son amie aurait cherché à l'en détourner.
Nous rapporterons la conversation de Salvador et de la comtesse de
Neuville; conversation tenue à voix basse, et interrompue souvent par
les déplacements qu'exigeaient les différentes figures de la
contredanse.
Ce fut Salvador qui prit le premier la parole.
--Je bénis le ciel, madame, dit-il, de ce que mes prévisions se sont
sitôt réalisées et de ce qu'il m'est permis aujourd'hui de vous prier de
vouloir bien me pardonner.
--Mais, je n'ai rien à vous pardonner, monsieur, répondit la comtesse de
Neuville; ce n'était pas à moi que vous vous adressiez et vous ne
pouviez supposer qu'un accident avait conduit une femme du monde dans la
maison où vous vous trouviez.
--C'est vrai, madame, et je suis charmé de m'être trouvé au milieu de
cette troupe de bandits, puisqu'il m'a été possible de vous rendre un
léger service.
La comtesse leva les yeux sur Salvador; elle était profondément étonnée
de ce qu'il osait aborder la question d'une manière aussi franche. Il
parlait de sa présence dans ce mauvais lieu, au milieu d'une troupe de
bandits, d'une manière si dégagée et comme d'une chose si naturelle,
qu'elle ne savait plus ce qu'elle devait penser et qu'elle se trouvait
en quelque forcée de lui adresser des remercîments; car après tout,
l'offense, ainsi qu'elle venait d'en convenir, ne s'adressait pas à
elle; et c'était bien elle qu'il avait empêchée d'être volée, et à qui
il avait renvoyé le carnet et les deux billets de banque de mille
francs.
Il fallait donc qu'elle le remerciât.
--Je suis prête à reconnaître, monsieur, dit-elle, que c'est vous qui
avez empêché un des bandits parmi lesquels vous vous trouviez de me
voler mon collier, et je vous remercie de ce que vous avez bien voulu me
renvoyer le carnet tombé par hasard entre vos mains.
Ce n'était pas sans intention que Lucie avait fait cette réponse qui
renfermait la menace indirecte de ne point cacher la rencontre qu'elle
avait faite; s'il craint quelque chose, s'était-elle dit; s'il ne me
prie pas de garder le silence, je verrai au moins sur son visage les
traces d'une émotion quelconque.
L'intention de Lucie n'avait pas échappé à Salvador; aussi, il ne laissa
pas paraître sur son visage la plus légère trace d'émotion.
--Si je ne me rappelais combien votre frayeur a été grande, dit-il, je
serais vraiment tenté de rire du singulier aspect que je devais avoir
couvert du costume que je portais alors.
Lucie devinait que le marquis ne lui disait ce qui précède que parce
qu'il voulait lui expliquer sa présence dans le lieu où elle l'avait
rencontré; elle était donc enfin arrivée au but qu'elle voulait
atteindre, sa curiosité allait être satisfaite; eh bien! à ce moment
elle ne pouvait se déterminer à écouter le marquis, c'était presque une
confidence qu'il voulait lui faire, devait-elle l'entendre?
Salvador ne lui laissa pas le temps de faire de plus longues réflexions;
s'il n'avait pas plus tôt abordé franchement la question, c'est qu'il
cherchait, depuis qu'il était entré dans le salon de la marquise de
Villerbanne, la fable qu'il raconterait pour justifier aux yeux de la
comtesse sa présence chez la Sans-Refus et son costume de marinier.
Cette fable il venait de la trouver.
--Je vous dois, madame la comtesse, dit-il en donnant à ses traits et à
sa voix l'expression d'une gravité qui annonçait qu'il attachait à ce
qu'il allait dire une certaine importance, je vous dois l'explication
d'un fait bien simple en lui-même, mais qui cependant pourrait être
interprété contre moi d'une manière défavorable. Comme il est probable
que j'aurai souvent l'occasion de vous rencontrer dans le monde,
ajouta-t-il en souriant, je ne veux pas vous laisser supposer que je
suis un des hommes que l'on rencontre habituellement dans le bouge de la
rue de la Tannerie.
--Ah! monsieur! dit Lucie qui, depuis qu'elle causait avec le marquis de
Pourrières, était tout à fait rassurée et s'étonnait de ce qu'elle avait
pu craindre un seul instant un homme aussi bien posé dans le monde, et
qui s'exprimait avec autant de distinction.
--La personne qui est venue chez moi, dit le marquis, a dû vous
apprendre quelle était ma position?
--En effet, monsieur, répondit Lucie toute tremblante et presque en
balbutiant, car cette question venait de lui rappeler la lettre du
docteur Mathéo, qu'elle avait tout à fait oubliée.
--Ce trouble subit n'échappa pas aux yeux clairvoyants de Salvador.
--Le docteur aurait-il parlé? se dit-il. Non, il ne l'a pu sans se
compromettre lui-même; et s'il en était ainsi, cette femme, à l'heure
qu'il est, ne danserait pas avec moi.
Salvador alors raconta à Lucie, une histoire assez bien imaginée, et qui
justifiait complètement sa présence chez la Sans-Refus. Nos lecteurs
connaîtront cette histoire lorsque nous retrouverons chez elle la
comtesse de Neuville, que nous allons quitter quelques instants pour
nous occuper un peu de Servigny, que depuis déjà longtemps nous avons
perdu de vue.
II.--Servigny.
Nous dirons plus tard ce qui arriva à Servigny, disions-nous dans notre
premier volume, à la fin du chapitre intitulé: _l'Evasion_. Le moment
est venu de tenir notre promesse.
Servigny donc, que nous avons vu spectateur impassible du combat livré
par Roman et Salvador aux gendarmes du Beausset, profita du désordre
occasionné par cette scène, pour se soustraire au plus vite à l'action
de ceux de ces gendarmes qui auraient été tentés de le poursuivre. Il se
jeta au pas de course dans un champ d'oliviers qui bordait le chemin, et
cela sans connaître, ni même s'inquiéter de la direction qu'il suivait.
Stimulé par la crainte de se voir arrêter et reconduire au bagne, et
ensuite par celle non moins grande de rencontrer ses deux camarades
d'évasion, d'être en quelque sorte forcé de devenir leur complice, ou du
moins d'être jugé comme tel partout où il aurait été obligé de les
accompagner, ces diverses considérations avaient décuplé son courage et
sa vigueur.
Cependant la pluie continuait à tomber, le temps était sombre, nul bruit
ne se faisait entendre qui pût l'inquiéter; tout semblait réuni pour
favoriser les projets de Servigny. Désirant donc s'éloigner le plus
possible du théâtre où un crime venait de s'accomplir, il courait avec
une précipitation telle, qu'ayant heurté une pierre avec les pieds, il
fit une chute si violente, qu'il fut précipité à six pas de là dans un
ruisseau dont le lit était jonché de cailloux et de racines d'arbres. Le
choc fut tellement rude, qu'il en perdit tout à fait connaissance, et
qu'il resta assez longtemps dans cet état. Toutefois, la fraîcheur du
filet d'eau qui coulait au fond du ruisseau, ne tarda pas à le faire
revenir de son évanouissement. Son premier soin fut de s'assurer si ses
membres étaient encore au grand complet: après s'être étiré les bras et
les jambes, il eut la satisfaction de constater qu'il n'existait aucune
fracture, mais il souffrait horriblement à la tête, à la poitrine et aux
coudes, parties du corps qui avaient été si violemment mises en contact
avec les fragments de rochers et les racines sur lesquels il était
tombé. Le sang lui ruisselait de tous côtés, principalement de la tête,
où il existait une déchirure large et béante; les autres blessures
étaient moins graves, mais la douleur n'en était pas moins intense,
notamment aux coudes, dont l'extrême sensibilité est connue. Sorti enfin
de ce malheureux ruisseau, et ne sachant quel moyen employer pour
arrêter le sang qui continuait à couler avec abondance, il prit le parti
de déchirer sa chemise, d'en faire des compresses, et de les appliquer
sur ses blessures. Ce moyen lui ayant à peu près réussi, il ne tarda pas
à continuer sa route du mieux possible, quoique toujours sans direction
arrêtée.
Rien de plus triste que la position de Servigny en ce moment; seul,
blessé, sans argent, errant à l'aventure dans un pays absolument inconnu
de lui, couvert de l'infâme livrée du bagne qui devait le faire
reconnaître et arrêter par le premier individu qui le rencontrerait, et
qui serait tenté par l'appât des cent francs de prime que l'on accorde
pour la capture d'un forçat: toutes ces réflexions augmentaient ses
craintes et son désespoir. Le sang qu'il avait perdu en diminuant ses
forces, avait altéré son courage, il fut obligé de se reposer sur un de
ces blocs de rochers que l'on rencontre fréquemment sur le sol de ces
contrées; mais le repos, en calmant ses esprits, excités jusqu'au plus
haut paroxysme, par suite des divers incidents que nous venons de
raconter, ne lui fit que mieux apercevoir toute l'horreur de sa
position.
Il se lève avec précipitation: «A quoi bon lutter contre un funeste
destin, s'écrie-t-il? toutes mes précautions sont inutiles, aucune
prudence humaine, ne peut empêcher que je ne sois arrêté et reconduit au
bagne, je serai condamné à trois ans d'augmentation de peine, placé dans
la salle des suspects, confondu avec l'écume des scélérats qui peuplent
ce séjour du crime. Quelle cruelle perspective! Etre à jamais perdu sans
avoir à me reprocher une action qui puisse justifier les rigueurs dont
je suis l'objet: Sort déplorable! tout est perdu pour moi, honneur,
avenir!... Ah!... plutôt mourir que d'être reconduit dans cet enfer! Il
n'y a que des lâches et des scélérats qui puissent accepter une pareille
ignominie!
--Il faut en finir, Dieu me pardonnera!...»