«J'étais avec Passe-Partout ce matin, au lieu et à l'heure indiqués,

afin de voir sortir de chez lui l'individu signalé (monsieur Edmond de

Bourgerel, capitaine au premier régiment des chasseurs d'Afrique). Nous

n'attendîmes pas longtemps. Vers dix heures il sortit. Après avoir été

de nouveau chez les trois marchands qui vous ont été signalés dans les

rapports précédents, il se rendit sur le boulevard des Italiens, et

pendant environ une heure il se promena devant le passage de l'Opéra en

fumant un cigare. Nous conjecturâmes qu'il attendait là quelqu'un; et

effectivement nous ne nous trompions pas, car au moment où sans doute,

impatienté d'attendre, il allait se retirer, il fut abordé par un

individu que sa physionomie et son costume nous ont de suite fait

reconnaître pour un ennemi du gouvernement; il était en effet coiffé

d'un chapeau gris et porteur d'une chevelure très-longue et d'une barbe

épaisse qui lui descendait jusque sur la poitrine.

»Après avoir causé quelques instants sur le boulevard, ils se séparèrent

après s'être serrés la main et prirent chacun une direction opposée.

Suivant les instructions que j'avais reçues, je quittai Passe-Partout et

je me mis sur les traces de l'individu dont je viens de vous signaler

l'aspect anarchique.

»Il se rendit d'abord dans une maison de la rue Lepelletier où il resta

quelques minutes et dont il sortit accompagné d'un individu qui avait

l'air un peu moins conspirateur que lui, mais qui cependant ne doit pas

être un ami du gouvernement, car il portait un oeillet rouge à sa

boutonnière. De la rue Lepelletier, ces deux individus allèrent rue de

la Chaussée-d'Antin, et s'arrêtèrent au café qui fait le coin de la rue

Neuve-des-Mathurins, où ils prirent un troisième conspirateur qui les y

attendait. (Ce n'est pas sans raison que je dis conspirateur, ainsi que

va vous le prouver la suite de ce rapport.)

»De la rue de la Chaussée-d'Antin, à celle Fontaine-Saint-Georges, il

n'y a pas loin; aussi ils ne mirent pas beaucoup de temps pour arriver

devant la maison qui porte sur cette rue le numéro 20, et dans laquelle

ils entrèrent tous trois. Après avoir attendu environ une heure devant

cette maison dans laquelle je vis entrer l'homme du faubourg Saint-Denis

et plusieurs individus de mauvaise mine, n'en voyant sortir personne, et

ne doutant plus que ce ne fût là qu'était le siége de la conspiration,

Passe-Partout, qui était venu sur les pas de l'homme du faubourg

Saint-Denis, me dit que nous ferions bien de nous introduire, si nous le

pouvions, dans la maison en question et que peut-être nous pourrions

entendre quelque chose de bon à savoir. Comme il n'y a pas de concierge

dans cette maison, nous nous déterminâmes, au risque de passer pour ce

que nous ne sommes pas à y entrer, et après avoir suivi une assez longue

allée qui nous conduisit dans une espèce de jardin, nous arrivâmes près

d'un petit corps de bâtiment dans lequel, selon toute apparence, les

conspirateurs devaient être réunis.

»Nous ne nous étions pas trompés; ils étaient en effet dans une pièce du

rez-de-chaussée de ce corps de bâtiment, et comme les fenêtres en

étaient ouvertes (sans doute à cause de la grande chaleur qu'il

faisait), une bonne partie de leurs paroles pouvait arriver jusqu'à

nous.

Nous nous plaçâmes le mieux que cela nous fut possible pour écouter, et

voici à peu près ce que nous entendîmes.

--»Ainsi, tu ne veux rien changer à ton plan, dit l'un deux.

--»Non, répondit celui auquel on venait de s'adresser et qu'à sa voix

nous reconnûmes pour être celui du faubourg Saint-Denis, mon plan est

sage, parfaitement conçu.

--»Mais songe donc que faire tuer le roi au milieu de ses gardes, c'est

mettre le chef de la conjuration dans un péril dont on pourra trouver

extraordinaire qu'il parvienne à se tirer.

--»Mais pourquoi? dit un autre. Lorsqu'il frappera le tyran, il sera

vêtu de son uniforme, de sorte qu'il y aura nécessairement un moment

d'hésitation parmi les soldats qui n'oseront de suite porter la main sur

un de leurs chefs, ce qui donnera le temps d'agir aux autres conjurés.

--»C'est égal; frapper le roi au milieu de son escorte, c'est scabreux.

--»Laisse donc. La proclamation qui est pleine de belles périodes

enlèvera le public; et puis si je change cela, il me faudra changer bien

d'autres choses encore, et ma foi! je n'ai pas le temps; laissons donc

les choses comme elles sont.

--»Eh bien! va comme il est dit; du reste, tu peux compter que nous te

donnerons tous, au moment du danger, un fameux coup de main.»

Les deux agents du comte, après avoir expliqué à leur noble patron

comment ayant été forcés de quitter précipitamment le lieu où ils se

trouvaient pour échapper aux regards des conspirateurs qui s'étaient

répandus dans le jardin, terminaient leur rapport en sollicitant la

récompense à laquelle leur donnait droit la merveilleuse découverte

qu'ils venaient de faire.

--Eh bien! monseigneur, dit le comte de D*** lorsque l'Excellence eut

achevé la lecture de ce qui précède.

--Ceci est en effet très-grave, et je crois que nous ne saurions trop

nous presser d'agir; il faut dès aujourd'hui faire arrêter tous les

conjurés.

--Mais nous ne le pouvons; un seul nous est connu c'est le sieur Edmond

de Bourgerel. Il résulte des renseignements que j'ai fait prendre, que

la maison dans laquelle a eu lieu la réunion à la suite de laquelle les

conjurés sont convenus de leurs faits, est habitée par un artiste qui

depuis plus de six mois voyage en Suisse et qui paraît tout à fait

étranger à la conspiration. C'est un de ses amis à qui il a confié la

garde de son logement, qui le fait servir aux conciliabules, et

malheureusement on n'a pu savoir le nom de cet homme.

--Mais comment faire alors? s'écria l'Excellence en se frappant le front

d'un air désespéré.

Je pense, répondit le comte D***, que le meilleur moyen est de faire

arrêter secrètement le capitaine Edmond de Bourgerel, que l'on tiendra

au plus rigoureux secret jusqu'à ce qu'il ait fait connaître ses

complices.

--Je suis de votre avis, monsieur le comte, et je vais de suite donner

des ordres en conséquence.

L'Excellence, en effet, se plaça devant un bureau, et écrivit une

missive qu'elle fit porter à l'instant même et un bon d'une somme assez

rondelette que le comte de D*** s'empressa d'aller se faire payer.

Le lendemain, le pauvre Edmond de Bourgerel, qui conspirait en effet,

mais seulement contre les règles de la poétique d'Aristote, fut happé

dans la rue par une escouade nombreuse de porte-triques, commandée par

l'illustrissime Passe-Partout; jeté dans un fiacre, conduit à la

préfecture de police et déposé dans une petite pièce obscure, où on le

laissa plusieurs jours avant de venir l'interroger.

Le malheureux jeune homme ne savait à quoi attribuer son arrestation, il

était bien loin de supposer que c'était parce qu'il avait réuni

plusieurs de ses amis, afin de leur lire un drame, qui, selon lui,

devait damer le pion à tous ceux des grands faiseurs, qu'il se trouvait

renfermé dans une _tour obscure_.

Il lui fut enfin permis de se défendre. Lorsqu'on lui fit connaître les

motifs qui avaient provoqués son arrestation, ce qu'on fut forcé de

faire, par l'excellente raison que, ne sachant rien, il ne pouvait rien

dire; l'immense éclat de rire qu'il ne put retenir, malgré le chagrin

qu'il éprouvait de se sentir détenu depuis si longtemps pour un aussi

futile motif, déconcerta quelque peu son interrogateur, dont la

stupéfaction fut portée à son comble lorsque Edmond lui eut fait

connaître l'objet dont on s'était occupé à la réunion de la rue

Fontaine-Saint-Georges.

Ce n'est pas sans peine que l'on se détermine à lâcher les fils au bout

desquels on espérait pouvoir attacher un bon petit complot, susceptible

de fournir la matière nécessaire à la confection d'une quantité

raisonnable de rapports, actes d'accusation, réquisitoires et autres

pièces d'éloquence; aussi il fallut qu'avant d'être mis en liberté,

Edmond de Bourgerel fît entendre tous ses prétendus complices.

Lorsqu'il fut prouvé, démontré, avéré qu'il n'était coupable que d'un

drame en cinq actes et onze tableaux, on le mit poliment dehors en lui

demandant pardon de la liberté grande, après toutefois lui avoir fait

observer que si au lieu de vouloir marcher sur les traces des Hugo et

des Dumas, il s'était borné à étudier la théorie du service en campagne

et le traité des fortifications de Vauban, le malheur dont il se

plaignait ne lui serait pas arrivé.

C'était lui dire en termes polis, qu'il devait s'estimer très-heureux

d'en être quitte à si bon marché. Edmond comprit parfaitement cela, et,

bien qu'il eût passé plus de deux mois en prison, dont un et demi au

plus rigoureux secret, il se tut et fit bien.

Son premier soin en sortant de prison, fut de chercher Eugénie, car il

savait quel était le motif qui avait déterminé la malheureuse jeune

fille à fuir de chez sa tante; mais toutes les démarches qu'il put

faire, toutes celles que fit madame de Saint-Preuil, à laquelle il avait

cru devoir confier; (en assumant sur sa tête une faute que les grands

parents sont toujours disposés à pardonner, lorsqu'on offre de la

réparer), ce qui s'était passé pendant le voyage de Péronne, toutes ces

démarches, disons-nous, avaient été inutiles; madame de Saint-Preuil et

Edmond de Bourgerel n'attendaient plus que de la bonté de Dieu le retour

de celle qu'ils chérissaient tous deux à des titres différents, lorsque

le jeune officier reçut du ministre de la guerre l'ordre de rejoindre

son régiment.

Il ne partit qu'après avoir bien recommandé à madame de Saint-Preuil de

lui écrire aussitôt que le hasard lui aurait fait retrouver Eugénie, lui

promettant que son premier soin serait d'accourir à Paris, quand même il

se verrait forcé de donner sa démission.

Tout ce que nous venons de raconter succinctement à nos lecteurs,

madame de Saint-Preuil, qui déjà l'avait dit à madame de Neuville, la

répéta à sa nièce avec infiniment plus de détails.

Nous n'essayerons pas de peindre la joie d'Eugénie de Mirbel, lorsque sa

tante, après lui avoir accordé son pardon, lui eût donné l'assurance

qu'elle pouvait encore espérer des jours heureux. Nous dirons seulement

que la comtesse de Neuville et Laure de Beaumont étaient aussi heureuses

que l'était leur amie, qui ne pouvait se lasser de les embrasser, et qui

ne les quittait que pour retourner près de sa tante à laquelle le

contentement paraissait avoir rendu la santé, et qui avait pris entre

ses bras sa petite nièce, à laquelle elle prodiguait les plus touchantes

caresses.

Lucie et Laure devinèrent que la bonne madame de Saint-Preuil et Eugénie

de Mirbel, devaient avoir beaucoup de choses à se dire; elles se

retirèrent, heureuses d'avoir opéré un rapprochement dont le résultat

devait être le bonheur de leur amie.

IV.--Rencontre.

Le salon de madame la marquise de Villerbanne, ainsi que nous l'avons

dit ailleurs, était un terrain neutre sur lequel se rencontraient

souvent les représentants le plus distingués des opinions religieuses,

politiques ou littéraires, qui se partagent le monde; mais là ils

étaient forcés de vivre en bonne intelligence et de se rappeler sans

cesse qu'avant d'être de telle communion, de telle opinion on de telle

école, ils devaient être hommes du monde, et qu'ils ne devaient pas au

grand déplaisir des dames et de ceux qu'une profession de foi, une

dissertation sur le dernier projet de loi et une querelle littéraire

renouvelée de Vadius et de Trissotin, ne séduisent que médiocrement,

transformer en une arène le salon d'une femme qui voulait, avant tout,

que l'on s'amusât chez elle.

Que l'on ne croie pas cependant que l'on ne devait, chez madame de

Villerbanne, s'occuper que de futilités; cette dame, bien que déjà âgée,

était trop du siècle pour qu'il en fût ainsi: elle permettait la

discussion, pourvu qu'elle fût calme et de nature à intéresser ceux qui

n'y prenaient point part; elle tolérait même le combat, lorsque les

combattants ne se servaient que d'armes courtoises, et que les

spectateurs, ou plutôt les auditeurs, ne devaient pas attraper de

blessures; aussi le salon de madame de Villerbanne était-il

très-recherché, car les lieux semblables sont rares, et lorsqu'ils

existent, tout le monde leur rend justice, quoique bien peu de personnes

se montrent dignes d'y être longtemps admises.

Ces derniers mots demandent une explication que nous allons nous

empresser de donner à nos lecteurs, afin que ceux d'entre eux, auxquels

leur fortune permet de recevoir, puissent user, si bon leur semble, de

la recette employée par madame de Villerbanne pour se composer une

société agréable.

On était très-facilement admis chez la marquise de Villerbanne; cette

dame recevait avec cette grâce, cette affabilité qui n'appartiennent

qu'à un très-petit nombre de personnes, tous ceux qui lui étaient

présentés, et il n'est pas nécessaire de dire qu'on ne lui présentait

que des gens que leur nom et leur position dans le monde rendaient

dignes de cet honneur. Mais la marquise avait adopté une règle dont

elle ne se départait qu'en faveur de se intimes, c'est-à-dire qu'une

présentation chez elle, ne donnait le droit à celui qui l'avait obtenue

de se présenter de nouveau, que si préalablement une lettre d'invitation

lui avait été adressée: tout le monde savait cela, et chacun se

soumettait à cette règle, que les élus trouvaient fort sage, et dont

ceux qui n'avaient pas été favorisés songeaient seuls à se plaindre.

Si maintenant, suivant notre habitude, nous essayons de donner à nos

lecteurs une idée du salon de la marquise de Villerbanne, nous dirons

que c'était une de ces vastes pièces comme il n'en existe plus que dans

les hôtels du faubourg Saint-Germain et de la place Royale, dans

lesquelles on respire à l'aise; qu'il était orné de panneaux en bois de

chêne sculpté, ce qui, suivant nous, vaut infiniment mieux que toutes

les moulures en carton-pâte récemment mises à la mode; et de grandes et

belles glaces, véritables chefs-d'oeuvre des manufactures royales,

surmontées, ainsi que le dessus des portes, de médaillons entourés de

guirlandes en bois doré, sur lesquels un élève de Boucher avait peint

les plus gracieuses bergeries qu'il soit possible d'imaginer. Nous

dirons encore que la cheminée en marbre vert de mer, était d'une

capacité assez vaste pour qu'il fût possible à plus de dix personnes de

se placer devant sans se gêner, lorsque l'on était en petit comité, et

que sur cette cheminée on avait posé une magnifique pendule de Boule

qui, toute vieille qu'elle était, valait bien les chefs-d'oeuvre modernes

des Denière et des Thomire.

Nous savons que madame de Villerbanne, après avoir un peu grondé Lucie

de ce qu'elle était restée un certain laps de temps sans aller la voir,

lui avait fait promettre d'assister à une fête qu'elle allait

incessamment donner à toutes les personnes admises ordinairement chez

elle.

Cette fête devait être très-brillante, car la marquise, dont le salon

était, cette année, resté ouvert un peu plus tard que les années

précédentes, voulait clore dignement la saison d'hiver, et donner à ceux

qui devaient y assister l'envie d'en voir souvent de semblables; elle

n'avait donc rien négligé de tout ce qui pouvait ajouter quelque chose à

l'attrait déjà si grand dont était doué son salon. Ainsi elle avait

voulu que les artistes les plus distingués vinssent l'embellir de leurs

talents, et tous ceux auxquels elle s'était adressée lui avaient promis

leur concours avec empressement; car ils savaient tous que, bien qu'ils

dussent recevoir chez la marquise de Villerbanne le juste tribut que les

gens riches doivent payer à ceux qui veulent bien les amuser quelques

instants, cette noble dame, comme du reste presque tous ceux de la

classe à laquelle elle appartenait, était trop de son siècle pour leur

refuser les égards qui sont dus en toute circonstance à des talents

éminents, possédés souvent par des hommes doués du plus noble caractère,

et que chez elle ils seraient traités sur le pied de la plus parfaite

égalité.

Prions ici nos lecteurs de nous permettre une petite observation.

Beaucoup d'entre eux ont été à même, sans doute, de remarquer que ce

n'était pas les gens qui avaient le plus de naissance, qui, dans les

relations ordinaires de la vie, apportaient le plus de morgue et de

sotte fierté, et qu'un confident du télégraphe, un prince de la banque,

un loup-cervier, comme on voudra le nommer, était souvent très-insolent

(notons en passant, qu'ainsi que nous l'avons déjà dit plusieurs fois,

il n'y a point de règles sans exceptions), tandis qu'un noble descendant

des Montmorency ou des Rohan, était au contraire infiniment poli. Cette

différence d'être a dû singulièrement étonner ceux d'entre eux qui,

élevés à l'école du vieux libéralisme se sont nourris de la lecture de

l'antique _Constitutionnel_ qui, entre choses curieuses, a dû leur

apprendre que tous ceux qui portaient un noble nom étaient des

vieillards poudrés à blanc et coiffés à l'oiseau royal, ou des

douairières portant mouches et vertugadins, toujours prêts à jeter au

visage de ceux qui, n'ayant pas le bonheur d'être de noble race, étaient

admis devant eux les épithètes de manant et de malotru.

Lucie de Neuville aurait bien voulu se dispenser d'assister à la fête de

madame de Villerbanne, car, ainsi que nous l'avons dit, elle était

persuadée que la personne dont sa tante lui avait parlé sans paraître du

reste y attacher une bien grande importance, n'était autre que le

marquis de Pourrières, et ce qu'elle craignait par-dessus, tout, c'était

de se trouver vis-à-vis de cet homme qu'elle craignait déjà avant

d'avoir reçu la lettre du docteur Mathéo, et auquel cependant, par une

de ces inexplicables bizarreries du coeur humain qui échappent à

l'analyse, elle ne pouvait s'empêcher de s'intéresser.

Mais tous les petits moyens qu'elle employa pour se soustraire à

l'obligation qui lui était imposée, échouèrent successivement devant la

volonté de sa tante, volonté à laquelle, du reste, elle ne pouvait

ouvertement résister, et devant les prières de Laure, qui, toute

raisonnable qu'elle était, ne se serait pas vue sans éprouver une bien

grande contrariété, privée du plaisir qu'elle se promettait de prendre

au dernier bal de la saison.

Et maintenant entrons dans le salon de l'hôtel de Neuville, où nous

allons trouver Lucie et Laure qui ont mis la dernière main à leur

toilette, et qui attendent pour partir qu'on vienne les prévenir que les

chevaux sont à la voiture.

Les deux femmes sont mises à peu près de la même manière; elles ont

toutes deux une robe de crêpe blanc, un dessous en satin de même

couleur; seulement, tandis que Laure n'a paré sa tête que de quelques

fleurs qui, toutes fraîches qu'elles sont, le sont encore moins qu'elle,

et orné son cou d'un simple collier de perles, Lucie à laquelle sa

position de femme mariée permet un plus grand luxe, est parée des plus

beaux diamants du monde.

--On dirait vraiment que nous sommes les deux soeurs, dit Laure, qui

avait amené Lucie devant la grande glace placée au-dessous de la

cheminée.

--Mais ne le sommes-nous pas? répondit la comtesse.

--C'est vrai, nous nous aimons autant que si nous étions du même sang,

et pour ma part, je suis bien certaine qu'il en sera toujours ainsi.

--Chère Laure!

--Mais conçois-tu quelque chose à cela! ajouta Laure qui venait de jeter

les yeux sur la pendule, il est plus de dix heures, et ce maudit Paolo

ne vient pas nous dire que les chevaux sont attelés.

Et comme elle allongeait la main vers la sonnette, Lucie l'arrêta et lui

dit:

--Tu es donc bien pressée d'aller à ce bal?

Mais sans doute, répondit Laure; c'est le dernier de la saison, et il

sera, dit-on, très-brillant. Mais toi-même, n'es-tu pas charmée de

trouver une occasion de te distraire un peu?

--Je t'avoue que si je n'avais pas eu la crainte de mécontenter ma bonne

tante, et que si j'avais pu me déterminer à te priver d'un plaisir

auquel tu parais beaucoup tenir, je serais aujourd'hui restée chez moi;

car je crains toujours que cet individu dont ma tante m'a parlé, ne soit

le marquis de Pourrières.

--Lucie, Lucie, dit Laure, vous savez qu'il a été convenu entre nous que

vous ne parleriez plus de cet individu dont vous vous occupez beaucoup

trop.

--Tu as raison; mais si cependant l'événement vient me prouver que mes

pressentiments étaient fondés, que faudra-t-il que je fasse?

--Eh! mon Dieu! ne point parler à ce marquis, à moins que tu n'y sois

absolument forcée, et dans ce cas tu n'ignores pas qu'il est une

certaine manière de prouver aux gens qu'ils nous sont désagréables, sans

qu'il soit nécessaire de manquer aux lois de la bonne compagnie.

--Je suivrai ton conseil, ma chère Laure.

La conversation des deux amies fut à ce moment interrompue par Paolo qui

vint leur annoncer que la voiture était prête.

--Mais pourquoi donc a-t-on attendu si longtemps? dit Laure au vieux

domestique qui priait sa maîtresse de vouloir bien excuser ses gens de

ce qu'ils avaient été forcés de la faire attendre.

Paolo lui répondit que l'on s'était aperçu, au moment d'atteler, qu'il

manquait un écrou à un des essieux de la voiture, et que la réparation

de ce petit accident avait demandé un peu de temps.

--C'est peut-être un présage, dit Lucie en souriant, qui sait!

--Ah bah! dit Laure, impatiente de partir, je me rappelle avoir lu que

César, malgré un présage que les augures regardaient comme mauvais,

passa le Rubicon et qu'il gagna la bataille. Serais-tu, par hasard,

moins courageuse que ce héros de la vieille Rome?

--Passons donc le Rubicon, répondit Lucie de Neuville, en jetant sur ses

épaules un magnifique cachemire; je vais te montrer le chemin.

Laure prit ses gants, son bouquet et son éventail, et suivit Lucie qui

déjà était sortie du salon.

L'entrée de la comtesse de Neuville et de son amie dans le salon de la

marquise de Villerbanne excita une certaine rumeur; elles étaient toutes

deux si jolies et si bien parées. Aussi, lorsque après avoir présenté

leurs hommages à la maîtresse de la maison, elles se furent placées au

milieu d'un groupe de jeunes et jolies femmes, charmant parterre dont

elles étaient sans contredit les plus belles fleurs, elles se virent de

suite entourées d'une cour empressée de rendre hommage à leurs aimables

qualités, cour fort bien composée, vraiment, et parmi ceux qui en

faisaient partie on pouvait remarquer plus d'un républicain farouche qui

se montrait tout aussi bon courtisan que les autres, tant il est vrai

que la beauté et les grâces constituent une puissance qui n'a à redouter

qu'un seul ennemi, le temps, hélas! qui ne respecte rien.

Lucie, en entrant dans le salon, avait jeté sur tous ceux qui s'y

trouvaient un rapide regard, et ce regard lui avait suffi pour

reconnaître que celui qu'elle craignait tant de rencontrer n'y était

pas; Laure avait répondu à un signe qu'elle lui avait adressé par un

léger mouvement d'épaules qui pouvait se traduire ainsi: Tu vois bien,

ma pauvre amie, que très-souvent les pressentiments sont menteurs; puis

elle avait accepté l'invitation d'un jeune diplomate, qui était venu la

prendre à la place qu'elle occupait entre son amie et une assez jolie

petite personne qui, elle aussi, n'avait pas tardé à être invitée, de

sorte que Lucie demeura, lorsque les premières mesures de l'orchestre se

firent entendre, entourée seulement d'un cercle d'hommes qui oubliaient

près d'elle et la danse et les tables de bouillotte.

Elle répondait avec sa grâce et sa présence d'esprit ordinaires aux

nombreux compliments qui lui étaient adressés, cependant ce n'était pas

ce qu'on lui disait qu'elle écoutait, c'était la voix, du valet chargé

de proclamer le nom des invités à mesure qu'ils se présentaient, et qui

arrivait claire et distincte à son oreille, malgré le murmure confus

occasionné par les sons de l'orchestre, le bruit des pas des danseurs

qui glissaient sur le parquet, et celui des conversations particulières.

--M. le vicomte de Lussan, dit le valet, M. le marquis de Pourrières.

FIN DU CINQUIÈME VOLUME.

LES VRAIS MYSTÈRES DE PARIS.

LES

VRAIS MYSTÈRES

DE PARIS,

PAR VIDOCQ.

TOME SIXIÈME.

[Illustration: colophon]

BRUXELLES,

ALPH. LEBÈGUE ET SACRÉ FILS,

IMPRIMEURS-ÉDITEURS.

1844

LES VRAIS

Mystères de Paris

I.--Les trois pachas.

Les vrais mystères de Paris · 第 53 / 99 段