Servigny se jette à genoux et prie avec une grande ferveur. Après avoir

terminé sa prière, il se lève avec résolution, rassemble les lambeaux de

sa chemise, en fait une corde pour mettre fin à ses souffrances. Il

travaille avec tant d'action et en même temps avec tant de sang-froid à

ces tristes préparatifs, que ceux qui auraient pu l'examiner en ce

moment n'auraient jamais pu supposer qu'il préparait l'instrument de son

supplice. Enfin tout est prêt: il cherche un lieu propre à l'exécution

de son fatal projet, mais aucun des arbres qui l'entourent, jeunes et

faibles oliviers, ne présente la force et la hauteur convenables. Cette

circonstance ne le déconcerte point: sa détermination est

irrévocablement prise, il trouvera plus loin ce qu'il ne peut rencontrer

ici. L'espoir de terminer promptement tous ses maux lui rend une

nouvelle énergie. Après avoir cheminé près d'une heure sans rencontrer

ce qu'il cherche, il aperçoit enfin un petit bois dont les arbres

touffus lui font espérer leur funeste concours, mais il en était séparé

par un torrent que les eaux pluviales de la nuit avaient

considérablement grossi. Déterminé qu'il est à ne céder devant aucun

obstacle, il tente de franchir celui-ci. En l'examinant de plus près, il

s'aperçoit que le courant est plus rapide que profond; il descend dans

le lit du torrent en se cramponnant aux anfractuosités de rochers qui en

tapissent les bords; il remonte de l'autre côté en s'aidant des mêmes

précautions. Enfin, le voilà près du but, il touche, selon lui, à la

terre promise, ses souffrances vont finir! l'arbre est choisi; tout est

préparé, la corde est attachée!... Mais au moment suprême, il croit

devoir adresser une dernière prière à l'Etre immense et éternel de qui

il attend son pardon!...

Tout à coup, une réflexion le frappe: c'est de se débarrasser de tous

ses vêtements. Si je reste couvert de la livrée du crime, se dit-il, je

n'inspirerai aucune compassion à ceux qui trouveront mon cadavre,

personne n'aura pitié du malheureux galérien, que l'on croira un grand

coupable. Si au contraire, je suis nu, en voyant les blessures dont je

suis couvert, mon corps sera recueilli avec quelques égards; on

supposera probablement qu'après avoir été dépouillé, des brigands ont

voulu, par un raffinement de cruauté, me faire subir ce genre de mort,

pour faire croire à un suicide. En mourant dans cet état, j'ai du moins

la consolation que ma position restera ignorée; et qui sait? peut-être

que quelque âme charitable me fera donner une honnête sépulture. En

disant ces mots, il se dépouille des vêtements infimes qui lui restent,

il les précipite dans le torrent qui les entraîne dans sa course rapide.

Rien ne l'empêchait donc plus d'exécuter son funeste projet; il allait

même se passer la corde au cou, lorsque le son d'une cloche peu

lointaine se fait entendre. Il écoute: c'était minuit qui sonnait.

Frappé de ces sons qui lui rappellent tout à la fois les souvenirs

religieux, les vertus, le bonheur d'un autre âge, hélas! si fugitifs

pour lui, un autre ordre d'idées s'empare de ses esprits. Il imagine que

la voix de la cloche est un avertissement d'en haut qui le rappelle aux

devoirs sacrés que la religion impose à ses fidèles sectateurs. Soudain

ses sens se calment; la terrible vérité lui apparaît dans tout son

jour: il voit et il déteste le crime horrible qu'il allait commettre en

attentant lui-même à ses jours. «O mon Dieu! s'écrie-t-il, ma chaîne est

lourde, mais j'aurai la force de la porter jusqu'au moment où ta bonté

infinie daignera en alléger le poids!» Ayant ainsi accepté un nouveau

pacte avec la vie et les souffrances, il arrache la corde et la jette

dans le même torrent qui déjà avait entraîné au loin le reste de ses

vêtements.

La nouvelle résolution que Servigny venait de prendre, en lui rendant la

sérénité de l'âme, ne pouvait atténuer que bien faiblement les douleurs

atroces auxquelles il était en proie. Exténué de faim, de froid et de

fatigue, son sang perdu en abondance, la fièvre qui l'égarait et que

tant de causes avaient allumée dans ses sens, tout contribuait à

éteindre dans cet homme naguère si courageux et si fier, toutes les

idées grandes et généreuses pour le livrer tout entier aux seuls et vils

instincts de la conservation matérielle.

Il prend donc la résolution de se diriger vers l'église dont il sait

n'être pas bien éloigné. En ce moment, la pluie avait cessé; le ciel

moins obscur lui permet de distinguer la flèche du clocher, faiblement,

mais enfin assez pour donner une direction à ses pas jusqu'ici

incertains et chancelants. Après quelques minutes de marche, il se

trouve devant une maison que la clarté débile et passagère de la lune

lui permet de distinguer. Une croix, signe toujours vénéré des chrétiens

malheureux, surmonte la porte, et tout indique que c'est le presbytère.

Il hésite: il ne sait s'il doit frapper et implorer du secours. Son état

complet de nudité, les blessures dont il est couvert, tout lui fait

craindre d'épouvanter l'homme respectable dont il vient interrompre le

repos, et d'en être repoussé. Ensuite, comment éviter les soupçons? Et,

s'il échappe à ceux-ci, comment ne pas éveiller la sollicitude du maire

et celle de tant d'autres autorités toujours prêtes à se ruer sur le

malheur? Comment créer une fable assez vraisemblable pour intéresser à

sa position, pour lui gagner tous les coeurs? Comment répondre à cette

multitude de questions que chacun va lui adresser? Son anxiété est au

comble: il se sent défaillir!...

Cependant, par un instinct machinal, il s'empare du marteau, il se

décide à frapper:

--Le sort en est jeté, que Dieu me protège, dit-il.

Deux minutes s'étaient à peine écoulées, qu'une voix d'homme, partie de

l'intérieur, se fait entendre et lui demande, en patois provençal, à

travers un petit grillage pratiqué dans la porte:

--Qui frappe à cette heure avancée de la nuit, et que désire-t-on de

moi?

--Ah! monsieur le curé, de grâce! Je suis entièrement nu, blessé,

mourant de faim, de froid et de fatigue, répond Servigny: j'implore vos

secours!

--Attendez, mon ami, lui dit le bon curé, je vois votre pitoyable état;

attendez deux minutes, je vais vous ouvrir.

Il revient bientôt avec la clé et une lanterne à la main; il ouvre la

porte et s'empresse de jeter un manteau sur les épaules de Servigny:

puis le regardant plus attentivement:

--Dieu du ciel! s'écrie-t-il, vous êtes sans doute une des victimes des

brigands qui infestent la forêt de Cuges?

Puis, sans attendre la réponse de Servigny:

--Suivez-moi, lui dit-il, il n'y a pas un instant à perdre!

Il le conduit dans une petite salle à manger où règne l'ordre et la

propreté. Il sonne son monde, et en un clin d'oeil, un homme et une

femme, Sylvain et Marguerite, déjà âgés tous deux, mais d'un extérieur

qui commande la confiance, s'empressent d'accourir auprès de leur maître

vénéré; il se fait apporter la boîte aux médicaments qu'il tient

toujours abondamment fournie, et à ses frais, pour venir au secours des

malheureux; il demande de l'eau chaude, du linge. On approche le blessé

près d'un feu petillant que les domestiques ont eu soin d'allumer. Le

vénérable pasteur se met en devoir d'examiner et de panser les blessures

de Servigny. Celles des coudes, quoique graves, n'étaient pas

inquiétantes; mais celle de la tête pouvait avoir des suites fort

dangereuses. Elles furent toutes pansées par le respectable curé avec

l'adresse d'un chirurgien habile. Ces soins préliminaires une fois

remplis, il fait donner un bouillon au malade; et, lorsque ce dernier

est bien réchauffé, il donne ordre de lui passer une chemise et de le

coucher. On place Servigny dans la pièce où couchait le domestique.

Avant de se séparer du bon curé, il voulait lui raconter la longue série

de ses infortunes et surtout la manière dont il avait été si maltraité

peu d'heures auparavant; mais le bon curé l'en empêcha, en lui

recommandant d'observer le plus rigoureux silence pour ne pas aggraver

la fièvre à laquelle il était en proie.

Cette prescription était loin d'être du goût du bon homme Sylvain, qui,

outre qu'il aurait pu, à bon droit, passer pour le plus grand bavard de

France et de Navarre, était bien la curiosité incarnée. A ce double

titre, il grillait d'impatience de se faire raconter les circonstances

merveilleuses, selon lui, qui avaient réduit un homme jeune et fort à

venir se réfugier la nuit, entièrement nu, au presbytère de son maître.

Il s'approche donc doucement du lit de son hôte, et d'une voix qu'il

rend la plus engageante possible:

--Ah! mon bon monsieur, lui dit-il, quels infâmes scélérats! comme ils

vous ont traité! Veuillez donc me raconter les diverses circonstances de

cet événement; je veux que dès l'aube du jour tout le village en soit

informé, et que chacun devienne votre vengeur. Nous nous armerons tous

de fourches, de faux; nous fouillerons toute la contrée, et par la mort!

si nous trouvons les misérables, nous les amèneront pieds et poings

liés! Je suis tellement indigné, vous m'inspirez une si véritable

compassion, que je vais mettre des cordes dans mes poches, et, par la

mort! ce sera moi qui les garrotterai! Combien étaient-ils, les gueux?

étaient-ils armés? avaient-ils des figures bien farouches, bien

rébarbatives? Tant mieux, par la mort! ils verront que le vieux Sylvain

n'y va pas de main morte; oui, Sylvain, qui depuis quarante-deux ans

porte la hallebarde avec honneur et gloire, dans l'église du bon et

brave Saint-Marsault[506], par la mort! j'en ai fait trembler bien

d'autres.

--Brave Sylvain, répond le malheureux Servigny, étourdi de cette longue

tirade, je vous remercie d'épouser si chaudement ma cause; mais il m'est

impossible de vous satisfaire en ce moment. Outre que ce serait une

grave inconvenance que de désobéir à votre excellent maître, mes forces

ne me permettent pas de répondre à votre empressement. Veuillez donc

m'excuser, et permettez-moi de prendre un peu de repos.

--Bien, bien, mon bon ami, je vois combien vous souffrez; je vais vous

laisser dormir tout à votre aise... Cependant, j'y réfléchis et je pense

que si vous vouliez me raconter les choses à voix basse, cela ne vous

fatiguerait pas. Je vous jure que je n'en parlerai demain matin qu'au

maître d'école, à grand Guillaume, le garde champêtre, à la femme du

premier marguillier et à celle de l'épicier du coin. Ce sont tous mes

amis, et on peut compter sur leur discrétion comme sur la mienne. Ils

viendront vous voir demain matin, oui-da! et je veux que la marguillière

vous apporte du lait et des oeufs frais lorsque vous serez convalescent,

ce qui j'espère ne sera pas long; car, Dieu merci, je m'y connais. Ce

que vous avez se réduit à fort peu de chose; et, tenez, je suis sûr

qu'aussitôt que vous vous serez ouvert à moi, vous vous sentirez tout

soulagé!

--Encore une fois, brave Sylvain, cela m'est impossible, absolument

impossible ce soir. Veuillez me laisser reposer.

--Diable d'homme, se dit Sylvain, en grommelant entre ses dents, on a

bien de la peine à le faire parler. Ça m'a l'air suspect et même

furieusement suspect. Tous ces taciturnes ont à coup sûr quelque chose

sur la conscience, car j'ai toujours remarqué que l'honnête homme est

ordinairement généreux et abondant dans ses paroles. C'est tout de même

vexant pour moi, et je puis bien dire que voilà la première fois qu'il

arrive quelque chose d'extraordinaire dans le pays et que je me couche

sans le savoir. Maudit sournois, va! tu peux bien compter que les poules

de la marguillière ne pondront pas pour toi, et quant à son lait, il ne

te tournera pas sur l'estomac! Va, je te déteste, et pour te le prouver,

je jure que je ne te dirai plus rien.

Sylvain ayant enfin terminé son monologue, et voyant que son malade

était endormi, prit le parti de se recoucher. Mais impressionnable comme

tous les curieux dont la fibre sensible vient d'être violemment agitée,

il eut bien de la peine à s'endormir. Il s'était d'ailleurs recouché

avec la tête si pleine de scènes de brigands, qu'il ne tarda pas à

tomber dans un état d'hallucination que trahissait l'agitation et de ses

draps et de sa couverture.

En ce moment, et par une coïncidence que la position de Servigny

explique assez naturellement, altéré qu'il était par les ardeurs d'une

fièvre dévorante, il demande à boire. Il appelle:

--Sylvain! Sylvain?

Sylvain, toujours en proie à la même hallucination, effrayé d'entendre

si près de lui une voix étrangère, croit avoir toute une légion de

brigands à ses trousses.

--Ah! mon Dieu! au secours s'écria-t-il. _Confiteor Deo..._ à la garde!

à la garde!... _in nomine Patris, et Filii_... _mea culpâ, mea maximâ

culpâ_... M. le curé! Marguerite! Grand Guillaume! à moi!... _in manus

tuas domine_... au secours! on m'assassine! ah! messieurs ne me tuez

pas, je suis un pauvre homme! grâce! grâce!

Bref, Sylvain fait un tel vacarme et de tels efforts, qu'épuisé il tombe

et roule à côté de son lit!

M. le curé, justement effrayé des cris de son domestique, accourt et

trouve le pauvre Sylvain plus mort que vif. M. le curé interroge

Servigny, qui le met en peu de mots au courant de ce qui vient de se

passer; alors le bon curé revient à Sylvain, il l'appelle: Sylvain!

Sylvain! es-tu blessé ou mort? voyons parle; est-ce que tu ne me

reconnais pas?

Sylvain ouvre enfin les yeux: sont-ils partis, dit-il? Ah! M. le curé,

quels brigands, quelles figures! ils étaient plus de dix! mais c'est

surtout le grand boiteux qui m'a fait le plus de peur!... Dieu de Dieu!

quel sabre et quelles moustaches! N'importe, je l'ai bien reconnu, le

gueux; mais patience, j'aurai ma revanche...

--Mon bon ami, lui dit le curé avec douceur, tu es en ce moment victime

de l'erreur de tes sens. Vois donc, tout est calme ici excepté toi.

Toutes les portes, toutes les fenêtres sont fermées, comment veux-tu que

des brigands se soient introduits dans ta chambre où il n'y a rien à

prendre, et que ton voisin ne les ait pas vu en même temps que toi!

Reviens de ton illusion, calme tes esprits et couche-toi; je vais

prendre mes pistolets et veiller à la porte; tu peux dormir tranquille

le reste de la nuit. C'en est bien assez pour une fois.

Cette courte, mais grave allocution du bon curé, produisit tout son

effet sur le faible et superstitieux Sylvain, qui, accoutumé d'ailleurs

à une grande docilité envers un si bon maître, accueillait toutes ses

paroles comme des oracles. Tout rentra dans le calme, et M. le curé alla

achever le reste de la nuit dans son appartement.

Vers les sept heures, le bon curé étant venu pour avoir des nouvelles de

son malade; Sylvain, qui était éveillé, répondit qu'il dormait.

--Non, mon père, je ne dors plus, dit à son tour Servigny, je me sens

même beaucoup mieux depuis que vous m'avez accueilli dans votre sainte

maison, et que je suis devenu l'objet de vos soins éclairés. Je ne

saurais mieux vous en témoigner ma reconnaissance, ajouta-t-il, qu'en

vous priant de vouloir bien m'entendre en confession.

Touché autant que surpris des sentiments religieux de l'étranger, le bon

curé s'empressa d'acquiescer à sa demande. Sur un signe de lui, le

domestique se retira, et lorsqu'ils furent seuls, Servigny se laissa

couler à bas de son lit et vint se prosterner aux pieds du vénérable

ecclésiastique qui, le retenant, lui ordonna de rester au lit; mais

Servigny insista.

--Non, mon père, dit-il, c'est à vos pieds que doit rester un si grand

pécheur; daignez m'écouter.

Pendant plus d'une heure le malheureux Servigny resta ainsi prosterné

devant le vénérable curé, sans que celui-ci l'interrompit une seule

fois. Lorsqu'il eut enfin terminé le récit de tout ce que nous

connaissons, le curé lui ordonna de se coucher et de l'écouter:

--Tout ce que vous venez de me confier, mon cher enfant, lui dit-il,

excite en moi le plus vif intérêt. Si, comme j'aime à me le persuader,

vous m'avez dit la vérité, je vous promets aide et protection. Si, au

contraire, vous m'avez trompé, je suivrai ce que la charité me prescrit

à votre égard; je vous guérirai et aussitôt après, je vous renverrai de

chez moi. Vous ne devez rien espérer de plus.

--Je ne vous ai pas trompé, j'en suis incapable, ô mon père! daignez

vous en assurer; tout ce que je vous ai dit est vrai, exactement vrai.

--Cela suffit; soyez tranquille et comptez sur moi, répondit le bon

curé.

Sorti de la chambre de Servigny, il appelle Sylvain et Marguerite:

--Mes enfants, leur dit-il, tout le monde doit ignorer ce qui s'est

passé ici cette nuit. Il s'agit de réparer tout à la fois un grand

malheur et une grande injustice, à laquelle vous vous associeriez si

vous vous permettiez une indiscrétion coupable. Promettez-moi donc par

notre saint patron, que vous garderez un inviolable secret.

--Je le jure par saint Marsault, dit Marguerite.

--Et moi aussi, dit Silvain, avec un empressement qui surprit le curé,

car il savait que la discrétion n'était pas la vertu dominante de son

domestique. Quoi qu'il en soit, jamais serment ne fut mieux tenu, tant

le bonhomme Sylvain redoutait les plaisanteries dont il n'aurait pas

manqué d'être l'objet à cause de l'apparition du grand boiteux qu'il

avait si bien reconnu dans le cours de cette même nuit.

Le secret fut donc religieusement gardé de part et d'autre, et à dater

de ce moment, non-seulement Sylvain n'adressa plus de questions au

malade, mais encore il redoubla d'attentions et semblait avoir conçu une

sorte de respect pour lui.

Servigny entouré de soins et des consolations du bon curé, et, en son

absence, de Sylvain et de Marguerite, gui le choyaient à l'envi, ne

tarda pas à recouvrer la santé. M. le curé voulant s'assurer de la

vérité des révélations de son protégé, écrivit partout où il pourrait

recueillir des renseignements; les réponses qu'on lui fit étaient toutes

en faveur de Servigny; il en était enchanté. Enfin, lorsqu'il eut reçu

la lettre du procureur général d'Aix, il fit venir Servigny dans son

cabinet et lui adressa ces mots:

--Vous m'avez dit la vérité: j'ai la conviction que vous n'êtes coupable

que d'une grande légèreté. Je vous ai promis de vous sauver, je veux

vous tenir parole. Voici un passe-port au moyen duquel vous pouvez

passer aux Indes orientales; votre passage est payé. Veuillez accepter

ces deux cents francs pour vous aider en arrivant, et fiez-vous à la

Providence. Vous trouverez dans cette malle quelques hardes, des livres,

et à peu près tout ce dont un jeune homme peut avoir besoin dans votre

position.

Servigny fut si sensible à ce noble procédé qu'il ne put remercier son

bienfaiteur qu'en versant un torrent de larmes. Oui, répéta le bon curé,

j'ai trouvé le moyen de vous faire passer aux Indes orientales; je vous

ai recommandé à un homme de bien, capitaine d'un navire qui vous

transportera dans ces riches contrées. Rendez-vous utile à bord; j'ai la

certitude que par votre bonne conduite et votre éducation, il vous sera

facile de vous y placer et de vous y procurer une heureuse existence.

Nous ne suivrons pas Servigny dans sa traversée: tout ce qu'il importe

de savoir, c'est qu'elle fut heureuse.

Il n'entre pas non plus dans notre plan d'imiter certains faiseurs de

romans, dont l'érudition parasite s'entoure de cartes et de collections

de voyages pour faire de pompeuses descriptions de pays et de

productions qu'ils n'ont jamais vus. Toutefois, et autant pour ne pas

être taxé d'impuissance sous ce rapport, que pour bien identifier le

lecteur avec les nouvelles péripéties qui attendent notre héros dans ces

lointaines contrées, nous allons esquisser rapidement et à l'aide de nos

souvenirs, les principaux traits qui les distinguent des nôtres.

De toutes les parties du monde, l'Asie est la plus remarquable par son

étendue, par le nombre de ses habitants, par l'importance de ses

souvenirs historiques. Il faudrait des livres entiers pour décrire les

superbes régions qui se développent au sud de l'Imalaya, de celles que

de vénérables traditions ont rendues si célèbres le long de l'Euphrate,

du Tigre, du Jourdain et de la Méditerranée, comme aussi des régions

bien plus vastes qui s'étendent au sud et à l'est du grand plateau de

l'Asie centrale. Ces régions magnifiques ont été depuis l'aurore de

l'histoire, le but des expéditions de tous les plus grands conquérants,

et c'est de là que nous sont venues, en partie, nos religions, nos

sciences et notre civilisation.

Le côté intellectuel de ces peuples offre un phénomène qu'il est

peut-être réservé à la phrénologie seule d'expliquer d'une manière

lucide. En effet, on compte dans cette partie du monde près de trente

dialectes différents écrits et parlés, et malgré cela on ne peut pas

dire qu'ils aient une littérature. Si comme on le prétend, le volume de

la tête indique une capacité intellectuelle correspondante, ne faut-il

pas en conclure que l'absence de littérature est une suite du peu de

développement de l'encéphale de ces peuples, dont la tête est

généralement d'un tiers moins grosse que celle des Européens?

Les systèmes religieux n'y sont pas en moins grand nombre que les

langues, et on peut assurer à bon droit que l'Asie est le domaine des

fables, des rêveries sans objet, des imaginations fantastiques. Aussi,

quelles étonnantes variations, quelle déplorable diversité

n'observe-t-on pas dans la manière dont la raison humaine, privée de

guides et livrée à ses seules inspirations, a satisfait à ce premier

besoin des sociétés antiques, la religion! Si le judaïsme et le

christianisme sont nés en Asie, s'il est peu de vérités qui aient été

enseignées dans cette partie du monde, on peu dire en revanche qu'il est

aussi peu d'extravagances qui n'y aient été en honneur, ou qui n'y aient

pris naissance. La superstition des sabéens, le culte du feu et des

autres éléments, l'islamisme, le polythéisme des brahmanes, celui des

boudhistes et des sectateurs du grand lama, le culte du ciel et des

ancêtres, celui des esprits et des démons, et tant de sectes secondaires

ou peu connues, enchérissant l'une sur l'autre en fait de dogmes

insensés et même atroces, donnent une faible idée de l'étonnante variété

qu'offrent les croyances religieuses des Asiatiques. Observez que nous

ne mettons pas en ligne de compte les différentes sectes que la

domination anglaise y a importées, pour ne pas surcharger le tableau

d'un _tohu-bohu_ religieux, dont aucun autre pays du monde n'offre

l'exemple.

Inutile de dire que cette multitude de sectes, jointes aux moeurs, aux

coutumes antiques, aux idées reçues et aux erreurs même, sont pour le

pouvoir autant d'entraves plus embarrassantes que les stipulations

écrites, et dont il ne pourrait se délivrer qu'en s'exposant à périr par

la violence même. Dans tout le reste, le despotisme est d'autant plus

intolérable, que si le prince cesse de lever le bras, s'il ne peut

anéantir à l'instant même ceux qui exercent les premiers emplois, et qui

souvent substituent leur propre tyrannie à la sienne, tout est perdu;

car le ressort du gouvernement, qui est la crainte, n'existant plus, le

peuple n'a plus de garanties, il n'a plus que des oppresseurs. Enfin, on

ne peut parler sans frémir des gouvernements monstrueux de cette partie

du monde.

Quant aux moeurs, rien de plus efféminé, de plus corrompu; et c'est sans

doute à cause du climat, car on a observé que le fils de l'Européen ne

tarde pas à y perdre le courage héréditaire de ses pères. D'un autre

côté, les femmes y passent leur vie dans la nonchalance, l'oisiveté et

la mollesse, étant occupées tout le jour ou à se faire frotter le corps

par de jeunes esclaves, ce qui est une de leurs grandes voluptés, ou à

fumer le tabac du pays, qui est si doux que l'on peut en faire usage du

matin au soir. Les moins vicieuses s'appliquent à des ouvrages à

l'aiguille qu'elles font très-bien. L'adultère y est puni de mort, ce

qui n'empêche pas que dans certaines de ces contrées, quand les femmes

rencontrent un homme, elles le saisissent et le menacent de le dénoncer

à leur mari s'il les méprise. Elles se glissent dans le lit d'un homme,

le réveillent, et s'il les refuse, elles le menacent de se laisser

prendre sur le fait, ce qui ne laisse à celui-ci que l'alternative de

l'accomplissement de leurs désirs, ou une mort affreuse inévitable.

Les vrais mystères de Paris · 第 55 / 99 段