terminé sa prière, il se lève avec résolution, rassemble les lambeaux de
sa chemise, en fait une corde pour mettre fin à ses souffrances. Il
travaille avec tant d'action et en même temps avec tant de sang-froid à
ces tristes préparatifs, que ceux qui auraient pu l'examiner en ce
moment n'auraient jamais pu supposer qu'il préparait l'instrument de son
supplice. Enfin tout est prêt: il cherche un lieu propre à l'exécution
de son fatal projet, mais aucun des arbres qui l'entourent, jeunes et
faibles oliviers, ne présente la force et la hauteur convenables. Cette
circonstance ne le déconcerte point: sa détermination est
irrévocablement prise, il trouvera plus loin ce qu'il ne peut rencontrer
ici. L'espoir de terminer promptement tous ses maux lui rend une
nouvelle énergie. Après avoir cheminé près d'une heure sans rencontrer
ce qu'il cherche, il aperçoit enfin un petit bois dont les arbres
touffus lui font espérer leur funeste concours, mais il en était séparé
par un torrent que les eaux pluviales de la nuit avaient
considérablement grossi. Déterminé qu'il est à ne céder devant aucun
obstacle, il tente de franchir celui-ci. En l'examinant de plus près, il
s'aperçoit que le courant est plus rapide que profond; il descend dans
le lit du torrent en se cramponnant aux anfractuosités de rochers qui en
tapissent les bords; il remonte de l'autre côté en s'aidant des mêmes
précautions. Enfin, le voilà près du but, il touche, selon lui, à la
terre promise, ses souffrances vont finir! l'arbre est choisi; tout est
préparé, la corde est attachée!... Mais au moment suprême, il croit
devoir adresser une dernière prière à l'Etre immense et éternel de qui
il attend son pardon!...
Tout à coup, une réflexion le frappe: c'est de se débarrasser de tous
ses vêtements. Si je reste couvert de la livrée du crime, se dit-il, je
n'inspirerai aucune compassion à ceux qui trouveront mon cadavre,
personne n'aura pitié du malheureux galérien, que l'on croira un grand
coupable. Si au contraire, je suis nu, en voyant les blessures dont je
suis couvert, mon corps sera recueilli avec quelques égards; on
supposera probablement qu'après avoir été dépouillé, des brigands ont
voulu, par un raffinement de cruauté, me faire subir ce genre de mort,
pour faire croire à un suicide. En mourant dans cet état, j'ai du moins
la consolation que ma position restera ignorée; et qui sait? peut-être
que quelque âme charitable me fera donner une honnête sépulture. En
disant ces mots, il se dépouille des vêtements infimes qui lui restent,
il les précipite dans le torrent qui les entraîne dans sa course rapide.
Rien ne l'empêchait donc plus d'exécuter son funeste projet; il allait
même se passer la corde au cou, lorsque le son d'une cloche peu
lointaine se fait entendre. Il écoute: c'était minuit qui sonnait.
Frappé de ces sons qui lui rappellent tout à la fois les souvenirs
religieux, les vertus, le bonheur d'un autre âge, hélas! si fugitifs
pour lui, un autre ordre d'idées s'empare de ses esprits. Il imagine que
la voix de la cloche est un avertissement d'en haut qui le rappelle aux
devoirs sacrés que la religion impose à ses fidèles sectateurs. Soudain
ses sens se calment; la terrible vérité lui apparaît dans tout son
jour: il voit et il déteste le crime horrible qu'il allait commettre en
attentant lui-même à ses jours. «O mon Dieu! s'écrie-t-il, ma chaîne est
lourde, mais j'aurai la force de la porter jusqu'au moment où ta bonté
infinie daignera en alléger le poids!» Ayant ainsi accepté un nouveau
pacte avec la vie et les souffrances, il arrache la corde et la jette
dans le même torrent qui déjà avait entraîné au loin le reste de ses
vêtements.
La nouvelle résolution que Servigny venait de prendre, en lui rendant la
sérénité de l'âme, ne pouvait atténuer que bien faiblement les douleurs
atroces auxquelles il était en proie. Exténué de faim, de froid et de
fatigue, son sang perdu en abondance, la fièvre qui l'égarait et que
tant de causes avaient allumée dans ses sens, tout contribuait à
éteindre dans cet homme naguère si courageux et si fier, toutes les
idées grandes et généreuses pour le livrer tout entier aux seuls et vils
instincts de la conservation matérielle.
Il prend donc la résolution de se diriger vers l'église dont il sait
n'être pas bien éloigné. En ce moment, la pluie avait cessé; le ciel
moins obscur lui permet de distinguer la flèche du clocher, faiblement,
mais enfin assez pour donner une direction à ses pas jusqu'ici
incertains et chancelants. Après quelques minutes de marche, il se
trouve devant une maison que la clarté débile et passagère de la lune
lui permet de distinguer. Une croix, signe toujours vénéré des chrétiens
malheureux, surmonte la porte, et tout indique que c'est le presbytère.
Il hésite: il ne sait s'il doit frapper et implorer du secours. Son état
complet de nudité, les blessures dont il est couvert, tout lui fait
craindre d'épouvanter l'homme respectable dont il vient interrompre le
repos, et d'en être repoussé. Ensuite, comment éviter les soupçons? Et,
s'il échappe à ceux-ci, comment ne pas éveiller la sollicitude du maire
et celle de tant d'autres autorités toujours prêtes à se ruer sur le
malheur? Comment créer une fable assez vraisemblable pour intéresser à
sa position, pour lui gagner tous les coeurs? Comment répondre à cette
multitude de questions que chacun va lui adresser? Son anxiété est au
comble: il se sent défaillir!...
Cependant, par un instinct machinal, il s'empare du marteau, il se
décide à frapper:
--Le sort en est jeté, que Dieu me protège, dit-il.
Deux minutes s'étaient à peine écoulées, qu'une voix d'homme, partie de
l'intérieur, se fait entendre et lui demande, en patois provençal, à
travers un petit grillage pratiqué dans la porte:
--Qui frappe à cette heure avancée de la nuit, et que désire-t-on de
moi?
--Ah! monsieur le curé, de grâce! Je suis entièrement nu, blessé,
mourant de faim, de froid et de fatigue, répond Servigny: j'implore vos
secours!
--Attendez, mon ami, lui dit le bon curé, je vois votre pitoyable état;
attendez deux minutes, je vais vous ouvrir.
Il revient bientôt avec la clé et une lanterne à la main; il ouvre la
porte et s'empresse de jeter un manteau sur les épaules de Servigny:
puis le regardant plus attentivement:
--Dieu du ciel! s'écrie-t-il, vous êtes sans doute une des victimes des
brigands qui infestent la forêt de Cuges?
Puis, sans attendre la réponse de Servigny:
--Suivez-moi, lui dit-il, il n'y a pas un instant à perdre!
Il le conduit dans une petite salle à manger où règne l'ordre et la
propreté. Il sonne son monde, et en un clin d'oeil, un homme et une
femme, Sylvain et Marguerite, déjà âgés tous deux, mais d'un extérieur
qui commande la confiance, s'empressent d'accourir auprès de leur maître
vénéré; il se fait apporter la boîte aux médicaments qu'il tient
toujours abondamment fournie, et à ses frais, pour venir au secours des
malheureux; il demande de l'eau chaude, du linge. On approche le blessé
près d'un feu petillant que les domestiques ont eu soin d'allumer. Le
vénérable pasteur se met en devoir d'examiner et de panser les blessures
de Servigny. Celles des coudes, quoique graves, n'étaient pas
inquiétantes; mais celle de la tête pouvait avoir des suites fort
dangereuses. Elles furent toutes pansées par le respectable curé avec
l'adresse d'un chirurgien habile. Ces soins préliminaires une fois
remplis, il fait donner un bouillon au malade; et, lorsque ce dernier
est bien réchauffé, il donne ordre de lui passer une chemise et de le
coucher. On place Servigny dans la pièce où couchait le domestique.
Avant de se séparer du bon curé, il voulait lui raconter la longue série
de ses infortunes et surtout la manière dont il avait été si maltraité
peu d'heures auparavant; mais le bon curé l'en empêcha, en lui
recommandant d'observer le plus rigoureux silence pour ne pas aggraver
la fièvre à laquelle il était en proie.
Cette prescription était loin d'être du goût du bon homme Sylvain, qui,
outre qu'il aurait pu, à bon droit, passer pour le plus grand bavard de
France et de Navarre, était bien la curiosité incarnée. A ce double
titre, il grillait d'impatience de se faire raconter les circonstances
merveilleuses, selon lui, qui avaient réduit un homme jeune et fort à
venir se réfugier la nuit, entièrement nu, au presbytère de son maître.
Il s'approche donc doucement du lit de son hôte, et d'une voix qu'il
rend la plus engageante possible:
--Ah! mon bon monsieur, lui dit-il, quels infâmes scélérats! comme ils
vous ont traité! Veuillez donc me raconter les diverses circonstances de
cet événement; je veux que dès l'aube du jour tout le village en soit
informé, et que chacun devienne votre vengeur. Nous nous armerons tous
de fourches, de faux; nous fouillerons toute la contrée, et par la mort!
si nous trouvons les misérables, nous les amèneront pieds et poings
liés! Je suis tellement indigné, vous m'inspirez une si véritable
compassion, que je vais mettre des cordes dans mes poches, et, par la
mort! ce sera moi qui les garrotterai! Combien étaient-ils, les gueux?
étaient-ils armés? avaient-ils des figures bien farouches, bien
rébarbatives? Tant mieux, par la mort! ils verront que le vieux Sylvain
n'y va pas de main morte; oui, Sylvain, qui depuis quarante-deux ans
porte la hallebarde avec honneur et gloire, dans l'église du bon et
brave Saint-Marsault[506], par la mort! j'en ai fait trembler bien
d'autres.
--Brave Sylvain, répond le malheureux Servigny, étourdi de cette longue
tirade, je vous remercie d'épouser si chaudement ma cause; mais il m'est
impossible de vous satisfaire en ce moment. Outre que ce serait une
grave inconvenance que de désobéir à votre excellent maître, mes forces
ne me permettent pas de répondre à votre empressement. Veuillez donc
m'excuser, et permettez-moi de prendre un peu de repos.
--Bien, bien, mon bon ami, je vois combien vous souffrez; je vais vous
laisser dormir tout à votre aise... Cependant, j'y réfléchis et je pense
que si vous vouliez me raconter les choses à voix basse, cela ne vous
fatiguerait pas. Je vous jure que je n'en parlerai demain matin qu'au
maître d'école, à grand Guillaume, le garde champêtre, à la femme du
premier marguillier et à celle de l'épicier du coin. Ce sont tous mes
amis, et on peut compter sur leur discrétion comme sur la mienne. Ils
viendront vous voir demain matin, oui-da! et je veux que la marguillière
vous apporte du lait et des oeufs frais lorsque vous serez convalescent,
ce qui j'espère ne sera pas long; car, Dieu merci, je m'y connais. Ce
que vous avez se réduit à fort peu de chose; et, tenez, je suis sûr
qu'aussitôt que vous vous serez ouvert à moi, vous vous sentirez tout
soulagé!
--Encore une fois, brave Sylvain, cela m'est impossible, absolument
impossible ce soir. Veuillez me laisser reposer.
--Diable d'homme, se dit Sylvain, en grommelant entre ses dents, on a
bien de la peine à le faire parler. Ça m'a l'air suspect et même
furieusement suspect. Tous ces taciturnes ont à coup sûr quelque chose
sur la conscience, car j'ai toujours remarqué que l'honnête homme est
ordinairement généreux et abondant dans ses paroles. C'est tout de même
vexant pour moi, et je puis bien dire que voilà la première fois qu'il
arrive quelque chose d'extraordinaire dans le pays et que je me couche
sans le savoir. Maudit sournois, va! tu peux bien compter que les poules
de la marguillière ne pondront pas pour toi, et quant à son lait, il ne
te tournera pas sur l'estomac! Va, je te déteste, et pour te le prouver,
je jure que je ne te dirai plus rien.
Sylvain ayant enfin terminé son monologue, et voyant que son malade
était endormi, prit le parti de se recoucher. Mais impressionnable comme
tous les curieux dont la fibre sensible vient d'être violemment agitée,
il eut bien de la peine à s'endormir. Il s'était d'ailleurs recouché
avec la tête si pleine de scènes de brigands, qu'il ne tarda pas à
tomber dans un état d'hallucination que trahissait l'agitation et de ses
draps et de sa couverture.
En ce moment, et par une coïncidence que la position de Servigny
explique assez naturellement, altéré qu'il était par les ardeurs d'une
fièvre dévorante, il demande à boire. Il appelle:
--Sylvain! Sylvain?
Sylvain, toujours en proie à la même hallucination, effrayé d'entendre
si près de lui une voix étrangère, croit avoir toute une légion de
brigands à ses trousses.
--Ah! mon Dieu! au secours s'écria-t-il. _Confiteor Deo..._ à la garde!
à la garde!... _in nomine Patris, et Filii_... _mea culpâ, mea maximâ
culpâ_... M. le curé! Marguerite! Grand Guillaume! à moi!... _in manus
tuas domine_... au secours! on m'assassine! ah! messieurs ne me tuez
pas, je suis un pauvre homme! grâce! grâce!
Bref, Sylvain fait un tel vacarme et de tels efforts, qu'épuisé il tombe
et roule à côté de son lit!
M. le curé, justement effrayé des cris de son domestique, accourt et
trouve le pauvre Sylvain plus mort que vif. M. le curé interroge
Servigny, qui le met en peu de mots au courant de ce qui vient de se
passer; alors le bon curé revient à Sylvain, il l'appelle: Sylvain!
Sylvain! es-tu blessé ou mort? voyons parle; est-ce que tu ne me
reconnais pas?
Sylvain ouvre enfin les yeux: sont-ils partis, dit-il? Ah! M. le curé,
quels brigands, quelles figures! ils étaient plus de dix! mais c'est
surtout le grand boiteux qui m'a fait le plus de peur!... Dieu de Dieu!
quel sabre et quelles moustaches! N'importe, je l'ai bien reconnu, le
gueux; mais patience, j'aurai ma revanche...
--Mon bon ami, lui dit le curé avec douceur, tu es en ce moment victime
de l'erreur de tes sens. Vois donc, tout est calme ici excepté toi.
Toutes les portes, toutes les fenêtres sont fermées, comment veux-tu que
des brigands se soient introduits dans ta chambre où il n'y a rien à
prendre, et que ton voisin ne les ait pas vu en même temps que toi!
Reviens de ton illusion, calme tes esprits et couche-toi; je vais
prendre mes pistolets et veiller à la porte; tu peux dormir tranquille
le reste de la nuit. C'en est bien assez pour une fois.
Cette courte, mais grave allocution du bon curé, produisit tout son
effet sur le faible et superstitieux Sylvain, qui, accoutumé d'ailleurs
à une grande docilité envers un si bon maître, accueillait toutes ses
paroles comme des oracles. Tout rentra dans le calme, et M. le curé alla
achever le reste de la nuit dans son appartement.
Vers les sept heures, le bon curé étant venu pour avoir des nouvelles de
son malade; Sylvain, qui était éveillé, répondit qu'il dormait.
--Non, mon père, je ne dors plus, dit à son tour Servigny, je me sens
même beaucoup mieux depuis que vous m'avez accueilli dans votre sainte
maison, et que je suis devenu l'objet de vos soins éclairés. Je ne
saurais mieux vous en témoigner ma reconnaissance, ajouta-t-il, qu'en
vous priant de vouloir bien m'entendre en confession.
Touché autant que surpris des sentiments religieux de l'étranger, le bon
curé s'empressa d'acquiescer à sa demande. Sur un signe de lui, le
domestique se retira, et lorsqu'ils furent seuls, Servigny se laissa
couler à bas de son lit et vint se prosterner aux pieds du vénérable
ecclésiastique qui, le retenant, lui ordonna de rester au lit; mais
Servigny insista.
--Non, mon père, dit-il, c'est à vos pieds que doit rester un si grand
pécheur; daignez m'écouter.
Pendant plus d'une heure le malheureux Servigny resta ainsi prosterné
devant le vénérable curé, sans que celui-ci l'interrompit une seule
fois. Lorsqu'il eut enfin terminé le récit de tout ce que nous
connaissons, le curé lui ordonna de se coucher et de l'écouter:
--Tout ce que vous venez de me confier, mon cher enfant, lui dit-il,
excite en moi le plus vif intérêt. Si, comme j'aime à me le persuader,
vous m'avez dit la vérité, je vous promets aide et protection. Si, au
contraire, vous m'avez trompé, je suivrai ce que la charité me prescrit
à votre égard; je vous guérirai et aussitôt après, je vous renverrai de
chez moi. Vous ne devez rien espérer de plus.
--Je ne vous ai pas trompé, j'en suis incapable, ô mon père! daignez
vous en assurer; tout ce que je vous ai dit est vrai, exactement vrai.
--Cela suffit; soyez tranquille et comptez sur moi, répondit le bon
curé.
Sorti de la chambre de Servigny, il appelle Sylvain et Marguerite:
--Mes enfants, leur dit-il, tout le monde doit ignorer ce qui s'est
passé ici cette nuit. Il s'agit de réparer tout à la fois un grand
malheur et une grande injustice, à laquelle vous vous associeriez si
vous vous permettiez une indiscrétion coupable. Promettez-moi donc par
notre saint patron, que vous garderez un inviolable secret.
--Je le jure par saint Marsault, dit Marguerite.
--Et moi aussi, dit Silvain, avec un empressement qui surprit le curé,
car il savait que la discrétion n'était pas la vertu dominante de son
domestique. Quoi qu'il en soit, jamais serment ne fut mieux tenu, tant
le bonhomme Sylvain redoutait les plaisanteries dont il n'aurait pas
manqué d'être l'objet à cause de l'apparition du grand boiteux qu'il
avait si bien reconnu dans le cours de cette même nuit.
Le secret fut donc religieusement gardé de part et d'autre, et à dater
de ce moment, non-seulement Sylvain n'adressa plus de questions au
malade, mais encore il redoubla d'attentions et semblait avoir conçu une
sorte de respect pour lui.
Servigny entouré de soins et des consolations du bon curé, et, en son
absence, de Sylvain et de Marguerite, gui le choyaient à l'envi, ne
tarda pas à recouvrer la santé. M. le curé voulant s'assurer de la
vérité des révélations de son protégé, écrivit partout où il pourrait
recueillir des renseignements; les réponses qu'on lui fit étaient toutes
en faveur de Servigny; il en était enchanté. Enfin, lorsqu'il eut reçu
la lettre du procureur général d'Aix, il fit venir Servigny dans son
cabinet et lui adressa ces mots:
--Vous m'avez dit la vérité: j'ai la conviction que vous n'êtes coupable
que d'une grande légèreté. Je vous ai promis de vous sauver, je veux
vous tenir parole. Voici un passe-port au moyen duquel vous pouvez
passer aux Indes orientales; votre passage est payé. Veuillez accepter
ces deux cents francs pour vous aider en arrivant, et fiez-vous à la
Providence. Vous trouverez dans cette malle quelques hardes, des livres,
et à peu près tout ce dont un jeune homme peut avoir besoin dans votre
position.
Servigny fut si sensible à ce noble procédé qu'il ne put remercier son
bienfaiteur qu'en versant un torrent de larmes. Oui, répéta le bon curé,
j'ai trouvé le moyen de vous faire passer aux Indes orientales; je vous
ai recommandé à un homme de bien, capitaine d'un navire qui vous
transportera dans ces riches contrées. Rendez-vous utile à bord; j'ai la
certitude que par votre bonne conduite et votre éducation, il vous sera
facile de vous y placer et de vous y procurer une heureuse existence.
Nous ne suivrons pas Servigny dans sa traversée: tout ce qu'il importe
de savoir, c'est qu'elle fut heureuse.
Il n'entre pas non plus dans notre plan d'imiter certains faiseurs de
romans, dont l'érudition parasite s'entoure de cartes et de collections
de voyages pour faire de pompeuses descriptions de pays et de
productions qu'ils n'ont jamais vus. Toutefois, et autant pour ne pas
être taxé d'impuissance sous ce rapport, que pour bien identifier le
lecteur avec les nouvelles péripéties qui attendent notre héros dans ces
lointaines contrées, nous allons esquisser rapidement et à l'aide de nos
souvenirs, les principaux traits qui les distinguent des nôtres.
De toutes les parties du monde, l'Asie est la plus remarquable par son
étendue, par le nombre de ses habitants, par l'importance de ses
souvenirs historiques. Il faudrait des livres entiers pour décrire les
superbes régions qui se développent au sud de l'Imalaya, de celles que
de vénérables traditions ont rendues si célèbres le long de l'Euphrate,
du Tigre, du Jourdain et de la Méditerranée, comme aussi des régions
bien plus vastes qui s'étendent au sud et à l'est du grand plateau de
l'Asie centrale. Ces régions magnifiques ont été depuis l'aurore de
l'histoire, le but des expéditions de tous les plus grands conquérants,
et c'est de là que nous sont venues, en partie, nos religions, nos
sciences et notre civilisation.
Le côté intellectuel de ces peuples offre un phénomène qu'il est
peut-être réservé à la phrénologie seule d'expliquer d'une manière
lucide. En effet, on compte dans cette partie du monde près de trente
dialectes différents écrits et parlés, et malgré cela on ne peut pas
dire qu'ils aient une littérature. Si comme on le prétend, le volume de
la tête indique une capacité intellectuelle correspondante, ne faut-il
pas en conclure que l'absence de littérature est une suite du peu de
développement de l'encéphale de ces peuples, dont la tête est
généralement d'un tiers moins grosse que celle des Européens?
Les systèmes religieux n'y sont pas en moins grand nombre que les
langues, et on peut assurer à bon droit que l'Asie est le domaine des
fables, des rêveries sans objet, des imaginations fantastiques. Aussi,
quelles étonnantes variations, quelle déplorable diversité
n'observe-t-on pas dans la manière dont la raison humaine, privée de
guides et livrée à ses seules inspirations, a satisfait à ce premier
besoin des sociétés antiques, la religion! Si le judaïsme et le
christianisme sont nés en Asie, s'il est peu de vérités qui aient été
enseignées dans cette partie du monde, on peu dire en revanche qu'il est
aussi peu d'extravagances qui n'y aient été en honneur, ou qui n'y aient
pris naissance. La superstition des sabéens, le culte du feu et des
autres éléments, l'islamisme, le polythéisme des brahmanes, celui des
boudhistes et des sectateurs du grand lama, le culte du ciel et des
ancêtres, celui des esprits et des démons, et tant de sectes secondaires
ou peu connues, enchérissant l'une sur l'autre en fait de dogmes
insensés et même atroces, donnent une faible idée de l'étonnante variété
qu'offrent les croyances religieuses des Asiatiques. Observez que nous
ne mettons pas en ligne de compte les différentes sectes que la
domination anglaise y a importées, pour ne pas surcharger le tableau
d'un _tohu-bohu_ religieux, dont aucun autre pays du monde n'offre
l'exemple.
Inutile de dire que cette multitude de sectes, jointes aux moeurs, aux
coutumes antiques, aux idées reçues et aux erreurs même, sont pour le
pouvoir autant d'entraves plus embarrassantes que les stipulations
écrites, et dont il ne pourrait se délivrer qu'en s'exposant à périr par
la violence même. Dans tout le reste, le despotisme est d'autant plus
intolérable, que si le prince cesse de lever le bras, s'il ne peut
anéantir à l'instant même ceux qui exercent les premiers emplois, et qui
souvent substituent leur propre tyrannie à la sienne, tout est perdu;
car le ressort du gouvernement, qui est la crainte, n'existant plus, le
peuple n'a plus de garanties, il n'a plus que des oppresseurs. Enfin, on
ne peut parler sans frémir des gouvernements monstrueux de cette partie
du monde.
Quant aux moeurs, rien de plus efféminé, de plus corrompu; et c'est sans
doute à cause du climat, car on a observé que le fils de l'Européen ne
tarde pas à y perdre le courage héréditaire de ses pères. D'un autre
côté, les femmes y passent leur vie dans la nonchalance, l'oisiveté et
la mollesse, étant occupées tout le jour ou à se faire frotter le corps
par de jeunes esclaves, ce qui est une de leurs grandes voluptés, ou à
fumer le tabac du pays, qui est si doux que l'on peut en faire usage du
matin au soir. Les moins vicieuses s'appliquent à des ouvrages à
l'aiguille qu'elles font très-bien. L'adultère y est puni de mort, ce
qui n'empêche pas que dans certaines de ces contrées, quand les femmes
rencontrent un homme, elles le saisissent et le menacent de le dénoncer
à leur mari s'il les méprise. Elles se glissent dans le lit d'un homme,
le réveillent, et s'il les refuse, elles le menacent de se laisser
prendre sur le fait, ce qui ne laisse à celui-ci que l'alternative de
l'accomplissement de leurs désirs, ou une mort affreuse inévitable.