Ainsi que nous venons de le dire, Laure dormait encore profondément. Sa

respiration égale, ses lèvres roses qui semblaient s'être entr'ouvertes

pour sourire et qui laissaient entrevoir un double rang de petites

perles de la plus éblouissante blancheur, annonçaient ce sommeil si

calme et si réparateur qui n'appartient qu'à ceux d'entre nous dont

l'âme ne s'est pas encore brûlé les ailes au souffle dévorant des

passions et qui n'est traversée que par des songes sortis par la porte

d'ivoire; songes d'enfants, songes couleur de roses, qui ne laissent

dans la mémoire que des souvenirs agréables qui font regretter le

sommeil.

Lucie s'était arrêtée à quelques pas du lit de son amie, qu'elle ne

pouvait se résoudre à éveiller. Pourquoi, se disait-elle, mon sommeil

n'est-il plus aussi calme que celui de cette innocente enfant? Pourquoi

l'image de cet homme, que je n'ai vu qu'une fois, est-elle venue cette

nuit se placer sans cesse devant mes yeux? Est-ce que par hasard le

docteur Mathéo aurait raison? et serait-il vrai que l'intérêt de

curiosité que cet homme m'a tout d'abord inspiré est l'indice précurseur

d'un sentiment plus tendre? Oh! non, cela est impossible. Je suis

l'épouse d'un homme que j'aime autant que je le respecte; je ne veux, je

ne dois penser à qui que ce soit au monde...

Après être restée quelques minutes ensevelie dans de profondes et

tristes réflexions, la comtesse parut vouloir chasser les sombres

pensées qui traversaient son esprit; elle s'avança sur la pointe des

pieds jusque vers le lit de Laure et déposa un baiser sur le front blanc

et pur de la jeune fille; celle-ci réveillée par cette caresse, se

frotta d'abord les yeux, et lorsqu'elle eut reconnue son amie, elle lui

passa ses deux bras autour du cou, et l'attirant vers elle, elle lui

rendit avec usure la douce caresse qu'elle venait d'en recevoir.

Ces deux femmes ainsi enlacées, l'une brune, l'autre blonde, mais jeunes

et belles toutes deux, rappelaient, en formant le plus délicieux groupe

qu'il soit possible d'imaginer, Mina et Brenda, les deux charmantes

soeurs de la ballade allemande; et pour les peindre, l'artiste le plus

exigeant les aurait laissées là où elles se trouvaient, dans une

gracieuse et fraîche chambre de jeune fille, éclairée par les joyeux

rayons d'un beau soleil, toute pleine de fleurs rares et de ces mille

riens qui nous font rêver lorsqu'il nous est donné de les apercevoir,

parce que nous devinons à l'éclat de leurs couleurs, à la délicatesse de

leurs formes, à une multitude de signes qui se sentent, bien qu'ils ne

puissent pas s'exprimer, qu'ils appartiennent à une jolie femme.

--Comment! déjà levée? dit Laure après avoir regardé à une pendule de

marbre blanc placée sur la cheminée, entre deux coupes d'agate destinées

à recevoir ses bijoux.

--C'est que j'ai beaucoup de choses à te raconter, ma chère Laure,

répondit Lucie.

--Je parie que tu veux encore me parler de cet ennuyeux marquis de

Pourrières. Lucie, Lucie, je suis disposée à croire que ce n'est pas

seulement la curiosité qui vous fait vous intéresser à cet homme.

--Tu es folle, s'écria la comtesse, qui sentit le rouge lui monter au

visage lorsqu'elle entendit son amie lui dire à peu près ce que venait

de lui écrire le docteur Mathéo; cependant elle répéta: tu es folle.

--Pas si folle, reprit Laure, et la preuve, c'est que tu rougis de te

voir devinée.

Laure était bien loin d'attacher à ses paroles l'importance qu'elle

paraissait vouloir y mettre; elle ne voulait que rire un instant aux

dépens de son amie: aussi fut-elle singulièrement étonnée lorsqu'elle la

vit se jeter entre ses bras en pleurant à chaudes larmes, et qu'elle

l'entendit lui dire d'une voix entrecoupée par les sanglots: Mon Dieu,

mon Dieu! serait-ce vrai?

--Lucie, qu'as-tu donc, grand Dieu! s'écria Laure véritablement alarmée;

mais je t'assure que je ne voulais pas t'affliger; calme-toi, je t'en

supplie.

Et la jeune fille cherchait par ses caresses à rendre à son amie le

calme qu'elle paraissait avoir perdu.

--Voyons, dis-moi ce que tu as sur le coeur; ce n'est pas pour rien que

tu es venue d'aussi bonne heure dans ma chambre; parle, ma chère Lucie,

je t'écoute.

La comtesse avait peu à peu recouvré du sang-froid.

--C'est parce que j'étais furieuse de te voir des idées semblables à

celles qui sont exprimées dans cette lettre, que je me suis tant

affligée, dit-elle en donnant à Laure la lettre du docteur Mathéo; mais

mon chagrin s'en est allé aussi vite qu'il était venu, continua-t-elle

en essayant de sourire.

--Ceci est beaucoup plus grave que je ne le pensais, répondit Laure

après avoir attentivement lu la lettre écrite par Mathéo, et je vois que

tu avais raison de considérer la rencontre de ce marquis de Pourrières

comme un événement malheureux. Comment! notre bon docteur est forcé de

quitter la France parce qu'il s'est retrouvé en face de cet homme?

Lucie, Lucie, le docteur Mathéo est un homme d'honneur, il faut suivre

les conseils qu'il te donne; s'il t'a écrit une semblable lettre, c'est

qu'il avait ses raisons pour cela.

--Mais cependant cette fuite précipitée indique que si l'un de ces deux

hommes a quelque chose à craindre, ce n'est pas le marquis de

Pourrières...

--C'est vrai; cependant je te le répète, la lettre du docteur paraît

n'avoir été écrite que dans ton intérêt, suis donc les conseils qu'elle

te donne. A mon tour, Lucie, je vais croire aux pressentiments; fuis le

marquis de Pourrières, évite les lieux dans lesquels tu pourrais le

rencontrer.

--Mais le puis-je? cet homme est très-répandu dans le monde, et je dois

nécessairement le rencontrer tôt ou tard dans un des salons où nous

sommes admises.

--Tu as oublié, sans doute, que depuis le départ de ton mari pour

l'Algérie, tu ne vas que chez la marquise de Villerbanne, et qu'il n'est

pas probable que ce soit chez elle que tu le rencontres.

--Tu te trompes; tu te souviens sans doute que ma tante nous a dit que

l'on devait lui présenter, lors de sa prochaine soirée, un cavalier dont

elle avait beaucoup connu le père pendant l'émigration?

--Eh bien!

--Je suis certaine que ce cavalier dont je n'ai pu demander le nom,

n'est autre que le marquis de Pourrières.

--Quelle idée!

--Tu verras si je me trompe.

--Mais en admettant qu'il en soit ainsi, tu peux, il me semble, ne lui

parler que si tu y es absolument forcée, et ne le recevoir qu'avec assez

de froideur pour lui enlever l'envie de se rapprocher de toi; rien ne

nous dit d'ailleurs qu'il sera bien empressé de te parler.

--Je le désire, et bien sincèrement.

--Du reste ma chère Lucie, je n'ai pas besoin de te dire quelle est la

conduite que tu dois suivre, en admettant même, ce que je ne puis ni ne

veux faire, que le docteur Mathéo ne se soit pas trompé. Le souvenir de

ce que tu dois de bonheur à l'affection si vraie de M. de Neuville, de

soins pour la conservation de la pureté du nom que tu portes te défendra

suffisamment.

Lucie serra avec force son amie contre sa poitrine:

--Tu es plus raisonnable que moi, lui dit-elle après l'avoir tendrement

embrassée, et cependant tu es beaucoup plus jeune.

--Oh! beaucoup plus jeune, répondit Laure, cela te plaît à dire, trois

ou quatre années de moins, je crois, voyez-vous quelle énorme

différence! Mais laissons toutes ces folies, je ne vois dans tout ceci

qu'une seule chose qui doive nous affliger, c'est le départ de ce bon

docteur Mathéo, que pour ma part je regrette infiniment.

--Nous saurons plus tard quelles sont les raisons qui l'ont forcé à

quitter si précipitamment Paris, et la brillante position qu'il s'y

était faite.

--Je souhaite bien sincèrement qu'elles ne soient pas de nature à lui

interdire tout espoir de retour.

Après avoir causé quelques instants encore du sujet qui les occupait,

Lucie et Laure se rappelèrent en même temps qu'elles devaient ce jour

même rendre une visite à la tante d'Eugénie de Mirbel, qu'elles

voulaient essayer de réconcilier avec sa nièce. Elles se séparèrent afin

de procéder à leur toilette, et après le déjeuner elles montèrent en

voiture et se firent conduire rue du Faubourg-Saint-Denis, 56.

Madame de Saint-Preuil, ainsi se nommait la tante d'Eugénie de Mirbel,

avait depuis la brusque disparition de sa nièce, dont elle n'avait connu

que plus tard le motif, vu s'augmenter les maux dont elle était

affligée; aussi, l'affaiblissement de ses facultés physiques était tel

que ce ne fut pas sans peine que la comtesse de Neuville et Laure de

Beaumont, qui avaient eu plusieurs fois l'occasion de la voir avant la

catastrophe qui l'avait privée d'une partie de sa fortune, parvinrent à

s'en faire reconnaître.

--Je me suis souvenue, lui dit Lucie, après les compliments d'usage

entre gens bien nés, qui se revoient après une longue absence, que mon

père avait eu l'honneur d'être de vos amis, et j'ai voulu vous prier

d'agréer les hommages de sa fille; croyez, madame, que depuis longtemps

déjà je me serais acquittée de ce devoir, mais ce n'est qu'hier qu'une

personne, que je suis surprise de ne pas voir auprès de vous, et que

j'ai rencontrée par hasard, m'a indiqué votre demeure.

La comtesse prévoyait bien, et c'était pour amener cette question

qu'elle s'était exprimée ainsi, que madame de Saint-Preuil lui

demanderait quelle était la personne dont elle entendait parler. Ce fut

en effet ce qui arriva.

--Et quelle est cette personne, dit madame, de Saint-Preuil?

--Mais Eugénie, mon amie de pension, ne le savez-vous pas? répondit

madame de Neuville, qui cherchait à deviner sur les traits de la bonne

vieille femme, l'effet que devait produire le nom qu'elle venait de

prononcer.

Madame de Saint-Preuil fut tellement saisie qu'elle demeura quelques

instants avant de pouvoir articuler une parole; mais un éclair de joie

vint illuminer ses traits flétris par la douleur, et elle s'écria:

--Ma nièce! vous avez vu ma pauvre nièce? oh! je vous en prie, madame la

comtesse, conduisez-moi auprès de cette ingrate enfant, ce n'est

qu'après l'avoir longtemps pressée contre mon coeur, que je la gronderai

de ce qu'elle a mieux aimé fuir que de confier ses peines à sa seconde

mère.

Eugénie était pardonnée, la comtesse n'avait donc plus besoin de

dissimuler davantage; elle raconta alors à madame de Saint-Preuil tout

ce qui était arrivé à son amie depuis qu'elle avait quitté la maison de

sa tante jusqu'au moment actuel.

--Pauvre Eugénie, elle a dû bien souffrir, dit la bonne madame de

Saint-Preuil après avoir attentivement écouté ce récit, et que je vous

remercie madame la comtesse de ce que vous avez bien voulu faire pour

elle; mais partons de suite, de grâce, je brûle du désir de l'embrasser,

je sens que la joie m'a rendu toutes mes forces, et puis j'ai de bonnes

nouvelles à lui annoncer, à cette chère enfant.

La comtesse ne pouvait ni ne voulait résister à d'aussi touchantes

prières; aidée de Laure, elle soutint jusqu'à sa voiture madame de

Saint-Preuil, qui n'avait même pas pris le temps de changer de toilette,

et elle donna l'ordre à son cocher de les conduire chez Eugénie de

Mirbel.

Durant le trajet très-court qui sépare le faubourg Saint-Denis de la rue

Ribouté, où demeurait Eugénie, madame de Saint-Preuil raconta en peu de

mots à la comtesse de Neuville et à son amie les événements qui avaient

suivi la fuite d'Eugénie.

La destinée de celle-ci eût été tout autre si elle était restée chez sa

tante seulement un jour de plus; en effet, pendant la soirée du jour qui

suivit celui qu'elle avait choisi pour fuir, Edmond de Bourgerel qui (le

lecteur sans doute l'a déjà deviné) n'avait jamais eu l'intention de

l'abandonner, arriva chez madame de Saint-Preuil au moment où celle-ci,

qui, ainsi que nous venons de le dire, ne savait à quel motif attribuer

la disparition de sa nièce, était plongée dans le plus profond

désespoir.

Voici ce qui était arrivé à Edmond de Bourgerel.

Nous avons entendu madame de Neuville dire à Eugénie de Mirbel qu'il

existait malheureusement des gens qui vouaient une haine implacable à

ceux auxquels ils n'avaient pu faire tout le mal qu'ils projetaient. La

jolie comtesse disait alors une grande vérité à l'appui de laquelle elle

aurait pu citer, si elle les avait connus, les événements arrivés à

Edmond de Bourgerel.

Le comte de D*** était un homme de la trempe de ceux dont nous venons de

parler; aussi, ce vieux débauché, furieux de ce que ce jeune homme était

venu empêcher la réussite du projet dont Eugénie de Mirbel devait être

la victime, et de ce qu'il en avait reçu en échange d'une égratignure,

dont il ignorait les suites funestes, une blessure assez considérable,

avait-il juré qu'Edmond lui payerait tôt ou tard les affronts qu'il en

avait reçus; mais que pouvait-il faire à ce jeune homme qui, ainsi qu'il

en avait eu la preuve, était très-capable de se défendre, et quel moyen

devait-il employer pour le perdre? Le comte de D*** n'en savait rien,

cependant il ne se découragea pas.

Le comte de D***, bien qu'il fût le dernier rejeton d'une très-ancienne

et très-noble famille, n'était rien autre chose que le chef ignoré d'une

des mille polices occultes qui sont chargées de veiller au salut du char

de l'Etat (style de l'ancien _Constitutionnel_), ce qui n'empêche pas le

susdit char d'être quelquefois passablement embourbé. Hélas! oui, le

dernier descendant d'une famille dont la noblesse datait du temps de

Charlemagne, celui dont les aïeux avaient combattu en Palestine, puisait

à pleines mains dans la caisse des fonds secrets, et malheureusement il

n'était pas le seul; nous connaissons plus d'un gentilhomme de noble

souche, plus d'une aimable comtesse du faubourg Saint-Germain, qui se

font payer fort cher, par la police, les services qu'ils lui rendent.

Le comte de D***, raisonnant du reste comme tous les mouchards présents,

passés et à venir, se dit, lorsque la pensée de nuire à Edmond de

Bourgerel lui vint à l'esprit, que si l'on cherchait bien dans la vie

intime du premier homme venu, on devait y trouver au moins une action

qui, si elle n'était pas coupable, pouvait, soit en étant présentée sous

un certain jour, soit étant accompagnée de quelques faits vrais ou

supposés, avoir les apparences de la culpabilité; ayant ainsi raisonné,

le comte de D*** fit venir devant lui un de ses estafiers, et après lui

avoir promis la plus mirifique des gratifications, il le chargea

d'_éclairer_, style du métier, toutes les démarches de M. de Bourgerel,

dont il devait chaque soir lui rendre compte.

L'estafier partit plein d'ardeur pour s'acquitter de la mission qui

venait de lui être confiée. Malheureusement pour lui, dame Nature, qui

n'est pas toujours prodigue de ses dons, l'avait gratifié d'un visage

qui ne pouvait appartenir qu'à un homme de sa profession et qui ne

pouvait être oublié une fois qu'il avait été vu, de sorte que vers le

soir du premier jour, Edmond, qui voyait sur ses talons, au moment où il

allait rentrer chez lui, la même ignoble face qu'il y avait remarquée le

matin lorsqu'il en était sorti, alla droit à elle et lui demanda ce

qu'elle désirait; à cette question formulée en termes qui n'admettaient

qu'une réponse catégorique, l'estafier ne sut que répondre, et M. de

Bourgerel qui n'était pas, ainsi que nos lecteurs ont déjà pu s'en

apercevoir, doué d'une patience évangélique, le prenant pour un de ces

industriels faméliques qui cultivent avec assez de succès la montre et

le foulard, crut devoir faire faire à sa canne une assez longue

promenade sur ses épaules.

Le comte de D***, après avoir adressé à son estafier les reproches que

méritait sa maladresse, envoya chercher, pour lui confier la mission

dont n'avait pu s'acquitter celui qu'il venait d'en charger, le plus

madré de ses satellites; celui-ci n'était guère moins laid que

l'estafier dont nous venons de parler, mais il était si petit et si

grêle, il savait si bien se glisser, sans se laisser apercevoir, par la

plus petite ouverture, que ses collègues, rendant justice à ses talents,

l'avaient surnommé _Passe-Partout_.

--Ecoutez, Passe-Partout, lui dit le comte de D***, après avoir expliqué

à ce digne personnage ce qu'il avait à faire, je vous charge d'une

mission délicate; mais vous vous en montrerez digne ainsi que de la

magnifique récompense qui vous sera donnée si vous savez éviter une

mésaventure semblable à celle qui est avenue à votre collègue; allez, et

souvenez-vous que c'est un coupable qu'il me faut.

Passe-Partout, à partir de ce moment, s'attacha aux pas d'Edmond de

Bourgerel; partout où il allait, il allait; et chaque soir, il rendait

compte à son noble patron des démarches quotidiennes du jeune homme; le

comte mettait, après l'avoir lu, chaque rapport dans un carton à ce

destiné, et le lendemain un homme doué d'un physique et vêtu d'un

costume appropriés au rôle qu'il devait jouer, était chargé de chercher

le mot de l'énigme dont Passe-Partout la veille avait proposé la

solution.

Les premières démarches de ces mystérieux explorateurs n'apprirent au

comte que des choses parfaitement insignifiantes, et dont, malgré toute

sa bonne volonté, il lui était impossible de tirer parti. Ainsi Edmond,

qui à ce moment ne pensait qu'à se marier, ne s'occupait d'autre chose

que de monter sa maison; et n'avait de relations qu'avec des marchands

de meubles, tapissiers, et autres individus de cette sorte, et sitôt

qu'il le pouvait, il rentrait chez lui, où, à la grande satisfaction de

Passe-Partout, qui avait établi son observatoire dans la boutique d'un

marchand de vins, située vis-à-vis de la porte cochère de la maison

qu'il habitait, il passait la plus grande partie de son temps.

Le comte lassé de chercher, sans pouvoir la trouver, l'occasion de nuire

à son ennemi, allait donner l'ordre à ses _mouches_ de cesser leurs

démarches, lorsque l'une d'elles lui remit un rapport qui lui arracha

une exclamation qui exprimait à la fois la surprise et la satisfaction.

Le comte donna à l'agent qui venait de lui remettre ce rapport une

gratification proportionnée au rang qu'il occupait dans la hiérarchie

policière, et comme ce rang n'était pas très-élevé, la gratification

était des plus exiguës; cependant le mouchard s'en montra satisfait, il

se hâta d'aller chez le marchand de vin le plus voisin, où il absorba

une telle quantité de liquide et fit tant d'aimables folies, qu'il ne

dut qu'à sa qualité d'employé du gouvernement la faveur de ne pas aller

coucher à la salle Saint-Martin.

Le comte, de son côté, vêtu d'un costume qui avait emprunté quelque

chose de sombre à la gravité de la circonstance, et muni du fameux

rapport qu'il avait, après l'avoir corrigé et considérablement

augmenté, transcrit de sa plus belle écriture sur une feuille de papier

Tellière, d'une blancheur éclatante, fit atteler les chevaux à son

carrosse, et se fit conduire chez une Excellence, qu'il arracha aux

douceurs d'un entretien secret avec une jolie solliciteuse.

L'Excellence était d'assez mauvaise humeur lorsqu'elle entra dans le

salon où l'attendait le comte de D***, et il y avait bien de quoi, si

vraiment c'est un crime irrémissible que de déranger l'honnête homme qui

dîne, c'en est un bien plus grand que celui de venir, visiteur importun,

arracher à ses graves méditations, l'homme d'Etat qui, du fond de son

cabinet, veille au salut de l'empire.

L'Excellence donc était de très-mauvaise humeur, et la réception qu'elle

fit au comte de D*** s'en ressentit.

--Ah! vous voilà, M. le comte de D***, lui dit-elle, vous arrivez

vraiment dans un moment bien inopportun; je travaillais lorsqu'on est

venu me dire que vous étiez là, et que ce que vous aviez à me

communiquer ne pouvait pas souffrir le moindre retard. Voyons, de quoi

s'agit-il? et soyez bref, j'ai hâte d'aller me remettre au travail.

--Monseigneur, reprit le comte de D*** (si nos lecteurs nous font

observer que nous commettons ici un _lapsus linguæ_, attendu que depuis

plusieurs années le monseigneur n'appartient, en France, qu'aux princes

de la famille régnante, nous leur répondrons que jamais Excellence, ne

s'est fâchée de ce qu'on la monseigneurisait), en s'inclinant aussi bas

que le lui permettait le corset dans lequel il avait emprisonné son

buste, je sais que tous vos moments sont consacrés au service du roi, et

que vous vous occupez sans cesse du bonheur de la France, c'est pour

cela que j'ai pris la respectueuse liberté d'insister pour qu'on vous

dérangeât; car, quelque grave que soit le sujet dont vous vous occupiez,

il l'est moins, je ne crains pas de le dire, que celui qui m'amène près

de vous.

--Ce début solennel m'annonce en effet quelque chose, répondit

l'Excellence qui venait, en soupirant, de prendre le parti d'écouter

jusqu'au bout le comte de D***. Veuillez, monsieur le comte, prendre la

peine de vous asseoir, je vous écoute.

L'Excellence était assise dans une vaste bergère, le comte de D*** prit

un siége plus modeste, et lorsque l'huissier de service se fut, sur un

signe de son maître, retiré du salon, il commença ainsi:

--Monseigneur, nous marchons sur un volcan.

--Je sais cela depuis longtemps, répondit l'Excellence.

--Vous savez aussi que toutes les passions mauvaises battent en brèche

chaque jour toutes nos institutions, et qu'il n'est si haute position

qui ne soit journellement attaquée par elles.

--Passons, passons, je vous prie, je sais encore cela, je ne suis pas

plus que mes collègues à l'abri des attaques des folliculaires des

divers partis qui nous font la guerre; mais, grâce à Dieu, leurs

bordées, leurs coups d'épingles et leurs bigarrures ne m'empêchent pas

de dormir.

--La situation grave, excessivement grave dans laquelle nous nous

trouvons, fait un devoir à tous les honnêtes gens de servir par tous les

moyens en leur pouvoir une administration qui comprend aussi bien que le

fait celle à la tête de laquelle vous êtes placé, les besoins du pays;

c'est seulement pour cela, monseigneur, que je me suis déterminé à vous

offrir mon concours.

--Que vous ne refusiez pas à mon prédécesseur, et que probablement vous

accorderez à mon successeur s'il veut y mettre le prix. Mais passons, je

vous prie. Vous avez, m'avez-vous fait dire, quelque chose de

très-important à me communiquer, et jusqu'à présent vous ne m'avez

entretenu que de fariboles...

--Ces préambules étaient nécessaires, car je tiens essentiellement à ce

que vous soyez bien convaincu que ce n'est point l'amour d'un vil métal

qui détermine un homme comme moi à vous rendre quelques services.

--Nous savons, M. le comte, que vous êtes le plus parfait modèle de

désintéressement; mais faites-moi connaître, je vous en prie, le sujet

qui vous a amené près de moi.

--Eh bien, monseigneur, les jours du roi sont menacés.

--L'Excellence, qui jusqu'à ce moment n'avait prêté qu'une très-légère

attention aux discours du comte de D***, à l'audition des dernières

paroles qu'il venait de prononcer, se leva brusquement de son siége:

--Ceci est très-grave, M. le comte; mais êtes-vous bien sûr de ce que

vous avancez?

--Très-sûr, monseigneur, et ce n'est pas sans peine, je vous en donne

l'assurance, que je me vois forcé d'apprendre à votre Excellence que le

chef du complot dont infailliblement notre monarque aurait été la

victime si nous ne l'avions découvert, est un jeune officier de notre

valeureuse armée d'Afrique, actuellement à Paris, en congé de

convalescence.

--Et quel est le nom de cet officier?

--Edmond de Bourgerel.

--Mais ce nom est celui d'un des plus braves officiers de notre armée

d'Afrique, et je ne puis croire...

--Si monseigneur veut bien jeter un regard sur le rapport que voici,

tous ses doutes seront levés.

L'Excellence prit le rapport que lui tendait le comte de D***. Voici en

quels termes était conçue cette pièce, qui, malgré les corrections,

interpolations, suppressions et augmentations du comte de D***, avait

cependant conservé quelques signes de sa crapuleuse origine; on pouvait,

après en avoir fait une lecture attentive, deviner qu'elle avait été

écrite avec une plume de dindon mal taillée, sur la table la plus

boiteuse d'un cabaret borgne, entre un litre à 16 et les os

consciencieusement rongés d'une livre de côtelettes de porc à la sauce

piquante[503].

«--J'étais ce matin avec Passe-Partout.....»

--Qu'est-ce que ce Passe-Partout? demanda l'Excellence, après avoir

regardé la dernière page du rapport, qui était signé Bon-OEil, et de qui

tenez-vous ceci?

--Passe-Partout est un charmant jeune homme qui a dissipé la fortune que

lui avait laissée son père. Son nom est un des plus illustres de la

période impériale. Bon-OEil est le fils unique d'un gentilhomme de la

basse Normandie, qui s'est trouvé compromis lors des derniers

événements de la Vendée. Ces deux hommes servent bien, mais ils coûtent

fort cher.

Les vrais mystères de Paris · 第 52 / 99 段