»J'étais dans un si pitoyable état, que monsieur de Bourgerel fut obligé

de passer la nuit auprès de moi, et ce ne fut que le lendemain matin

assez tard que je fus à peu près en état d'écouter avec calme tout ce

qu'il me dit pour me consoler. Il me renouvela ses protestations d'un

amour éternel; nous étions coupables sans doute; mais après tout, la

faute que nous avions commise et dont je ne devais pas craindre les

conséquences, puisque nous étions destinés l'un à l'autre, était-elle

aussi grande que je me l'imaginais, et avions-nous fait autre chose que

glisser sur la pente irrésistible qui nous entraînait l'un vers l'autre?

Enfin tous les sophismes que les hommes savent trouver dans leur esprit

lorsqu'ils leur faut justifier les fautes qu'ils ont commises ou celles

qu'ils nous ont fait commettre.

»On croit facilement ce que l'on espère; les paroles de mon amant

calmèrent peu à peu les tourments de mon esprit et de mon coeur, et deux

jours après la fatale soirée dont je viens de vous parler, j'étais, non

pas tranquille, on ne l'est jamais lorsque l'on ne peut, sans redouter

la réponse qu'elle vous fera, interroger sa conscience; mais rassurée,

je n'avais en effet aucune raison de douter de la parole de mon amant.

»Lorsque ma tante revint, elle remarqua d'abord l'extrême pâleur de mon

visage, que je mis sur le compte de la peur que m'avait causé

l'effroyable orage qui s'était déchaîné sur Paris quelques jours

auparavant; ma tante, que les heureux résultats du voyage qu'elle venait

de faire avaient mise en gaieté, me plaisanta un peu à propos de ce

qu'elle appelait mes sottes frayeurs, puis il ne fut plus question de

rien.

»M. de Bourgerel qui avait besoin pour se marier de la permission du

ministre de la guerre, venait enfin de l'obtenir, ainsi qu'une

prolongation de son congé de convalescence qu'il avait sollicitée en

même temps. Il accourut tout joyeux nous annoncer cette bonne nouvelle,

et comme nous avions à notre disposition depuis déjà longtemps toutes

les autres pièces nécessaires, dès le lendemain, nos premiers bans

furent publiés. Mon amant obéissant, soit à l'impulsion que je lui

donnais, soit à son coeur (je ne puis après ce qui s'est passé

m'expliquer la nature du sentiment qui le faisait agir), et dont

l'impatience pouvait du reste paraître toute naturelle, avait manifesté

à ma tante l'intention d'abréger, autant que cela serait possible, les

formalités préliminaires de notre mariage; mais la digne femme qui

voulait que les choses se fissent dans les règles n'avait pas voulu y

consentir. Eh! bon Dieu! avait-elle répondu à ses supplications,

auxquelles, comme bien vous le pensez, j'aurais voulu pour tout au monde

qu'il me fût possible de joindre les miennes, n'avez-vous pas, jeunes

comme vous l'êtes, le temps d'attendre un peu? j'attends bien, moi, qui

suis beaucoup plus vieille que vous et aussi impatiente de vous voir

heureux que vous pouvez l'être de le devenir; mais voyez-vous, il est de

ces convenances que l'on ne brave pas sans que tôt ou tard il en résulte

un mal; je ne veux pas, moi, que l'on croie dans le monde que je suis

pressée de marier ma nièce.

»Nous fûmes forcés de nous résigner.

»Cependant les jours s'écoulaient et à mesure que le but auquel

tendaient tous mes voeux se rapprochaient de moi, ma sécurité devenait

plus grande; l'empressement de mon amant ne s'était pas démenti un seul

instant, et si par hasard il voyait un sombre nuage passer rapide sur

mon front, il savait faire naître une occasion de me parler en secret,

et il trouvait dans son coeur pour me rassurer d'éloquentes paroles.

»Je comptais les jours à mesure qu'ils s'écoulaient, et je crois qu'il

n'est pas nécessaire de vous dire qu'ils me paraissaient d'une longueur

extrême, enfin par une belle journée du mois de juin on m'apporta une

jolie corbeille de satin blanc qui contenait ces mille colifichets

donnés à la jeune fille et qui ne doivent servir qu'à la femme; chaque

objet était la traduction d'une pensée délicate, ou d'une gracieuse

attention; mon amant avait prévenu tous mes désirs, deviné tous mes

goûts; les étoffes étaient celles que j'aurais choisies, le châle était

de la couleur que j'aimais: je passai plusieurs heures, les plus

délicieuses de ma vie, à examiner l'un après l'autre, ces objets que je

ne touchais qu'avec une sorte de vénération, et cependant il n'y avait

dans ma corbeille, ni cachemire de l'Inde, ni pierreries étincelantes;

la fortune modeste de M. de Bourgerel ne lui permettait pas

l'acquisition de ces coûteuses superfluités; un beau châle français, une

modeste parure de perles étaient les pièces les plus précieuses de ma

corbeille: mais le goût le plus pur, la plus parfaite entente de ce qui

est convenable, avaient présidé au choix de toutes ces choses qui me

paraissaient, du reste, cent fois préférables aux plus riches trésors de

Golconde et Visapour.

»La nuit vint, et je pus me dire en me couchant, c'est demain.

»Et cependant j'avais eu le coeur gros toute la soirée, et lorsque je fus

seule dans ma chambre, quelques larmes que je ne cherchais plus à

retenir, se frayèrent un passage et tombèrent lentement le long de mes

joues pâles; c'est que mon amant n'était pas venu ainsi qu'il en avait

l'habitude, nous rendre compte le soir de ce qu'il avait fait durant la

journée et que je ne pouvais m'expliquer que par un malheur dont il

aurait été la victime, cette absence la veille d'un jour semblable à

celui que devait éclairer le soleil du lendemain.

»Je pris la résolution d'attendre son retour assise près de ma fenêtre.

»Une heure, deux heures se passèrent, et il ne revint pas. J'étais

accablée de fatigue et je me pris à songer que si je ne prenais pas

quelques instants de repos, j'aurais pour la cérémonie du lendemain, une

singulière physionomie; cette réflexion me détermina à me coucher, mais

malgré tous mes efforts, malgré les raisonnements que je me fis à

moi-même pour trouver une raison qui m'expliquât l'absence de mon amant,

je ne pus parvenir à m'endormir avant la naissance du jour. Ainsi qu'il

arrive souvent, après que toutes nos forces se sont épuisées dans une

lutte inégale, je dormis d'un sommeil de plomb et je ne me réveillai que

lorsque les rayons du plus beau soleil qui se puisse imaginer, vinrent

caresser mon chevet; je me jetai à bas de mon lit, et je courus à ma

fenêtre. Hélas! je devinai à l'aspect de celle de mon amant, dont la

veille j'avais remarqué jusqu'aux plus petits plis des rideaux, qu'il

n'était pas rentré chez lui.

»La journée se passa sans qu'il reparût; les personnes qui devaient être

témoins de notre union, celles que ma tante avait invitées, aussi bien

que celles qui avaient été invitées par lui, arrivèrent successivement;

personne ne put nous donner de ses nouvelles, et à toutes il fallut

raconter ce qui nous arrivait. Quelle journée, suivie de jours plus

affreux encore!

»Nos efforts, pour découvrir ce qu'était devenu monsieur de Bourgerel,

demeurèrent sans résultats, ce fut en vain que nous nous adressâmes aux

diverses personnes qui le connaissaient, au ministère de la guerre, au

parent qui avait fait pour lui la demande de ma main à ma tante,

personne n'en savait plus que nous sur son compte; sa disparition, pour

tout le monde comme pour nous, était un problème insoluble, une énigme

sans mot.

»Je tombai malade, et pendant un mois je fus entre la vie et la mort; ma

bonne tante me soigna avec le dévouement qu'elle m'avait toujours

témoigné, et grâce à ses soins, et peut-être aussi grâce à la bonté de

ma constitution et à mon extrême jeunesse, je recouvrai la santé; mais

ce ne fut que pour acquérir la certitude d'un malheur plus effroyable

encore que tous, ceux qui m'avaient accablé: je m'aperçus à des signes

non équivoques que j'allais devenir mère.

»Tant que je pus cacher mon état aux yeux peu clairvoyants de ma tante,

je fus assez tranquille; je puisais du courage dans l'excès même de mon

malheur. Dieu ne voudra pas, me disais-je, que je meure si jeune; car je

mourrai bien certainement si jamais je suis forcée de mettre ma tante

dans la confidence de la faute que j'ai commise. Et cette pensée, et

l'habitude que je pris insensiblement de considérer la mort comme un

refuge assuré contre les éventualités de ma position, permirent à

l'espérance, cette divinité bienfaisante qui veille constamment à notre

chevet, de se glisser dans mon coeur; et chaque soir en me couchant je me

disais, après avoir examiné les rapides progrès de ma grossesse: Il

reviendra demain.

»Mais hélas! il ne revenait pas!

»Enfin le moment arriva où il n'allait plus m'être possible de cacher

mon état. La gêne que déjà j'étais obligée de m'imposer me mettait à la

torture, et plus d'une fois j'avais cru remarquer que les yeux de ma

tante se fixaient sur moi avec une curieuse attention: j'étais folle, je

n'entendais pas les questions qui m'étaient adressées, ou si je les

entendais, j'y répondais tout de travers. Ma tante, que mon état

inquiétait horriblement, parlait de faire venir l'habile médecin qui

m'avait donné des soins durant la maladie que j'avais faite peu de temps

auparavant. C'était là ce que je voulais éviter à tout prix: ce médecin

allait infailliblement s'apercevoir de mon état, et alors que

deviendrais-je? comment supporter les regards irrités de ma tante? Je

vous le dis, j'étais devenue folle. Au lieu d'aller me jeter aux pieds

de ma tante et de lui avouer ma faute, au lieu de pleurer sur son sein,

où bien certainement j'aurais trouvé un refuge, je pris la résolution de

fuir, et cette résolution je l'exécutai peu de jours après l'avoir

formée.

»Je pris quelques bijoux, quelques hardes, et un matin, tandis que ma

tante reposait encore, je sortis de cette maison où j'avais été à la

fois si heureuse et si malheureuse. Je ne savais où porter mes pas, mais

je marchais, je marchais; je n'avais qu'un but, qu'un désir, celui de

cacher ma honte à tous les yeux.

»Je ne sais quel chemin je pris pour arriver au coin de la rue

Saint-Lazare et de celle de la Chaussée-d'Antin, où épuisée par la

rapidité de ma course je fus forcée de m'arrêter pour reprendre haleine.

»J'étais appuyée contre une borne depuis quelques minutes, lorsque je

vis venir à moi ton mari, ma chère Lucie, qui, sans doute, venait de

sortir de chez lui; il s'aperçut, je le crois, de la position dans

laquelle je me trouvais: je n'avais pas, pressée par le temps, pris

avant de sortir mes précautions ordinaires; le petit paquet que je

portais sous mon bras, ma pâleur extrême, mon trouble, ma fuite

précipitée au moment où il s'approchait de moi, probablement pour

m'interroger, toutes ces circonstances réunies l'instruisirent

complètement, car un peu plus tard, lorsque je me présentai chez toi

pour implorer tes secours, il me fut impossible de t'aborder.»

--Continue, ma chère Eugénie, dit à ce moment Lucie de Neuville. Je te

dirai, lorsque tu auras achevé ton récit, quelles raisons déterminèrent

M. de Neuville à me défendre de te recevoir, on t'a calomniée auprès de

lui, ma pauvre amie.

--Mais qui donc, grand Dieu! s'écria Eugénie de Mirbel, je n'ai jamais

fait de mal à personne.

--Ce n'est pas une raison, il existe malheureusement des gens qui nous

prennent en haine, par cela seul qu'ils n'ont pu nous faire tout le mal

qu'ils projetaient; mais continue, je te donnerai tout à l'heure

l'explication de ce que je viens d'avancer.

--Je n'ai plus que peu de choses à te dire, continua Eugénie de Mirbel;

«j'allai me loger dans un modeste hôtel garni où j'attendis, en

cherchant du travail sans pouvoir en trouver, l'époque de ma délivrance

qui n'était pas très-éloignée. Je donnai enfin le jour à l'innocente

créature qui repose dans ce berceau, mais je ne pouvais encore me lever

du lit de douleur sur lequel j'étais déjà resté clouée assez longtemps,

lorsque je m'aperçus que mes faibles ressources étaient épuisées et

qu'il ne me restait rien, rien au monde, et la maîtresse de l'hôtel

garni me disait chaque jour que si je ne pouvais la payer, elle serait

forcée de me renvoyer; ce fut alors qu'une brave femme, que j'avais

prise sur l'indication de mon hôtelière pour me soigner durant ma

maladie, touchée de mon extrême misère, prenant en pitié ma jeunesse,

mon profond désespoir, me fit, bien qu'elle fût presque aussi pauvre que

moi, transporter chez elle; et son dévouement depuis lors ne s'est pas

démenti un seul instant. J'étais malade, elle me soigna; il me fallait

des médicaments, elle vendit, pour me les procurer, le peu d'objets

ayant quelque valeur qu'elle possédait; et lorsque je voulais opposer

des bornes à son extrême bienfaisance: «Laissez, laissez, mademoiselle,

me disait-elle, Dieu nous a mis sur la terre pour nous aider les uns les

autres, et pour nous aimer comme des frères; ce que je fais pour vous

aujourd'hui, vous me le rendrez plus tard, et si vous ne le pouvez

jamais, ce qu'à Dieu ne plaise, eh bien, il m'en sera tenu compte

là-haut.»

»Mais enfin, il arriva un moment où les ressources de cette femme

estimable furent épuisées comme l'avaient été les miennes, ce fut alors

que je me déterminai à t'écrire, et ce fut elle qui se chargea de porter

la lettre qui t'a engagée à venir à mon secours; tu sais le reste, et je

crois qu'il est inutile que je te renouvelle les témoignages d'une

reconnaissance dont tu dois être assurée. Explique-moi maintenant ce que

tu me disais tout à l'heure?»

--Monsieur de Neuville est doué du plus noble et du meilleur coeur,

aussi n'est-ce pas sans motifs qu'il se détermina à prendre la mesure

extrême qui t'a tant affligée; mais voilà ce qui arriva: Ainsi que tu

l'as dit, il allait s'approcher de toi pour te parler, lorsque tu pris

la fuite; affligé de cette brusque disparition, il continua sa course;

un hasard fatal voulut que ce jour même, contre son habitude, il entrât,

ayant très-chaud, dans un café adossé à un théâtre de fantasmagorie et

de jeunes comédiens, situé dans un passage voisin du boulevard, pour y

prendre une limonade; plusieurs personnes, dont faisait partie le maître

de l'établissement, qui n'est autre sans doute que ce chevalier de

Saint-Firmin si rudement apostrophé par M. de Bourgerel, occupaient une

table voisine de celle à laquelle il s'était placé, et ton nom ayant

frappé son oreille, il écouta ce qu'elles disaient. Le maître du café

racontait le duel qui avait eu lieu entre le comte de D*** et M. de

Bourgerel, et il s'exprimait sur ton compte en des termes qui lui

avaient été inspirés sans doute par sa digne maîtresse, madame Delaunay;

cette conversation entendue à la suite de la rencontre qu'il avait faite

quelques heures auparavant, donna de toi, ainsi que tu dois bien le

penser, une singulière opinion à M. de Neuville, et ce fut sous le coup

de cette impression qu'il défendit à nos gens de te laisser arriver

jusqu'à moi, si par hasard tu te présentais à l'hôtel.

--Mon Dieu, mon Dieu! s'écria Eugénie en se cachant le visage entre ses

mains, suis-je assez malheureuse, mais qu'ai-je donc fait à cet homme

pour qu'il ne craigne pas de traîner ainsi mon nom dans la boue?

--Allons, ma chère Eugénie, rassure-toi, tout ceci finira bientôt, s'il

plaît à Dieu; j'ai déjà écrit à M. de Neuville, et je suis certaine

d'avance qu'il te rendra justice lorsqu'il saura, qu'après tout, tu es

plus malheureuse que coupable.

--Dieu le veuille; car si je devais être un sujet de trouble entre toi

et ton mari, s'il allait te blâmer de ce que tu as fait pour moi, j'en

mourrais de désespoir.

--Ne crains rien, quelque chose me dit que tes malheurs sont passés,

mais pour qu'ils ne reviennent pas, il nous reste encore beaucoup de

choses à faire. Eugénie, il faut revoir ta tante.

--Oh! jamais! jamais! à moins que ce ne soit M. de Bourgerel qui me

conduise à ses pieds.

--M. de Bourgerel, s'il n'est pas mort, reviendra, car rien dans sa

conduite envers toi n'indique qu'il ait eu l'intention de t'abandonner;

mais as-tu bien songé, ma chère Eugénie, aux cruels tourments, à la

mortelle inquiétude qu'a dû éprouver l'estimable femme qui t'aime tant,

depuis près d'une année qu'elle ne sait ce que tu es devenue?

--Elle me croit morte, sans doute, et j'aime mieux qu'elle ait cette

idée que de me savoir déshonorée.

--Sois raisonnable, mon amie, il y a toujours dans le coeur de ceux qui

nous aiment, des trésors d'indulgence, et ils sont toujours prêts à

cacher sous leur manteau les fautes que nous avons pu commettre; de

reste, je verrai d'abord ta tante, et ce ne sera qu'après l'avoir

disposée à t'accueillir avec indulgence, que je l'amènerai près de toi,

car il faut que toutes les personnes de notre monde ignorent ce qui

t'est arrivé; aussi tu resteras ici, où, grâce aux talents que tu

possèdes, tu pourras facilement te créer une position indépendante.

Ce ne fut qu'après de longues instances que Lucie, et Laure qui avait

joint ses prières à celles de son amie, parvinrent à déterminer Eugénie

à revoir sa tante; la pauvre femme ne pouvait se résoudre à paraître

devant elle après la faute qu'elle avait commise; mais enfin, vaincue

par les touchantes exhortations de ses deux amies, elle les laissa

libres de faire, pour assurer sa tranquillité, (nous ne disons pas son

bonheur, elle n'espérait plus de jours heureux depuis qu'elle avait

perdu l'espoir de revoir M. de Bourgerel), tout ce qu'elles croiraient

raisonnable; et ce ne fut qu'après l'avoir tendrement embrassée et lui

avoir de nouveau donné l'assurance d'un meilleur avenir, que Lucie et

Laure, qui voulaient aller dîner chez la marquise de Villerbanne, se

déterminèrent à la quitter.

La vieille marquise de Villerbanne gronda beaucoup sa nièce de ce

qu'elle était restée si longtemps sans lui rendre visite, Lucie s'excusa

du mieux qu'il lui fut possible, et la marquise, lorsqu'elle lui eut

fait la promesse d'assister avec son amie, à sa prochaine soirée,

recouvra toute sa bonne humeur.

--Nous aurons, lui dit-elle, quelques nouveaux visages, notamment un

gentilhomme dont j'ai beaucoup connu le père pendant l'émigration, et

que l'on dit être un charmant cavalier; nous verrons si celui-là ira

aussi augmenter le nombre de ceux qui te font la cour.

Lucie, poussée par un indéfinissable sentiment de curiosité, allait

demander à sa tante le nom de ce cavalier, dont elle lui faisait un si

pompeux éloge; mais un domestique, étant venu annoncer à la compagnie

réunie dans le salon que le dîner était servi, elle fut forcée de donner

sa main à un de ses admirateurs, et de remettre la question qu'elle

voulait faire à un moment plus opportun.

Après le dîner, les visites se succédèrent avec une telle rapidité que

Lucie ne put trouver un moment pour entretenir en particulier la

marquise de Villerbanne, de sorte que sa curiosité n'ayant pas été

satisfaite, et quelle peine plus cruelle peut éprouver une fille d'Eve?

elle était d'assez mauvaise humeur lorsqu'elle rentra chez elle.

Sa femme de chambre lui remit une lettre qu'un commissionnaire inconnu

avait apportée, et qu'il n'avait laissée qu'après avoir bien recommandé

de ne la remettre qu'à elle-même. Lucie brisa le cachet de cette lettre

qui était du docteur Mathéo et qui contenait ce qui suit:

«Madame la comtesse,

»Les événements de ma vie sont tels (et cependant croyez-le bien,

je suis en réalité plus malheureux que coupable), que par suite de

la rencontre que j'ai faite de l'homme qui porte le nom de marquis

de Pourrières, je suis forcé de quitter la France pour n'y plus

revenir ma fortune, que, dans la prévision d'un événement qui se

réalise aujourd'hui, j'avais toujours tenue disponible, est

médiocre, mais elle suffit à mes voeux, et je vais, dans une

retraite connue de Dieu seul, oublier les hommes, le mal qu'ils

m'ont fait, et tâcher de me faire oublier moi-même. Lorsque vous

recevrez cette lettre, je serai déjà loin de vous, et bientôt

l'immensité des mers aura mis entre la France et moi une barrière

difficile à franchir. Mais j'ai voulu, comme vous êtes la seule

personne au monde à laquelle je m'intéresse, vous donner un avis

que je vous prie à deux genoux de vouloir prendre en

considération.

»Je ne sais si je me trompe, (fasse le ciel qu'il en soit ainsi),

mais j'ai cru m'apercevoir que le marquis de Pourrières, que

cependant vous n'avez va qu'une fois, vous inspirait cet intérêt,

précurseur ordinaire d'un sentiment plus tendre; excusez-moi,

madame, si je m'exprime avec aussi peu de ménagement, mais je n'ai

pas le temps de chercher mes phrases, et je crois que la

circonstance est assez grave pour me justifier.

»Vous rencontrerez probablement monsieur le marquis de Pourrières

dans le monde, cela est infaillible, car si l'occasion ne se

présentait pas d'elle-même, cet homme, bien qu'il m'ait donné

l'assurance du contraire, cet homme, dis-je, saurait la faire

naître. Eh bien! madame la comtesse, si je ne me trompe pas, et je

crois ne pas me tromper, au nom de ce que vous avez de plus cher au

monde, pour votre tranquillité et pour votre bonheur à venir,

évitez ses regards, évitez de lui parler; fuyez, fuyez les lieux où

vous pourriez le rencontrer, étouffez à sa naissance un sentiment

qui, si vous n'y prenez garde, fera le malheur de votre vie

entière; fuyez le marquis de Pourrières, cet homme que je connais

bien, (car les malheurs de ma vie m'ont donné le triste privilége

de pouvoir juger les hommes); cet homme est plus dangereux que vous

ne pouvez le penser.

»Il faudrait, pour vous déduire les raisons qui m'engagent à vous

parler ainsi, que je vous racontasse toute l'histoire de ma vie, et

pour cela le temps me manque, la chaise de poste qui doit me

conduire hors du royaume de France m'attend dans la cour de ma

maison. Lorsque je serai arrivé au but du long voyage que je vais

entreprendre, ce récit, que je ne puis vous faire aujourd'hui, je

vous l'enverrai, et si maintenant cette lettre vous paraît

inconséquente, lorsque vous connaîtrez la vie du malheureux docteur

Mathéo, et le rôle qu'y joue celui qui, à tort ou à raison, se fait

appeler le marquis de Pourrières, vous trouverez, j'en suis

d'avance convaincu, qu'en vous l'écrivant je n'ai fait que

m'acquitter d'un devoir qui m'était imposé par l'intérêt si vif que

je vous porte.

»Adieu, madame la comtesse; je vous laisse prévenue et défendue par

vos vertus, qui ne vous feront pas faute, si malgré les voeux bien

sincères que ne cessera de faire pour votre bonheur, celui qui sait

le mieux rendre justice à vos éminentes qualités, vous vous

trouviez en péril.

»J'espère être arrivé dans moins de trois mois au but de mon

voyage, et mon premier soin sera de vous adresser une lettre, qui

vous expliquera celle-ci, et que vous trouverez à Paris, poste

restante, aux initiales C. D. N.»

Lucie, après avoir lu cette lettre, sonna avec violence sa femme de

chambre, qui se présenta tout effarée dans la chambre à coucher de sa

maîtresse. La pauvre fille qui n'était pas habituée à d'aussi brusques

appels, croyait qu'il était arrivé malheur à la comtesse, ou que le feu

était à l'hôtel.

--Dites à mademoiselle de Beaumont de venir me parler, lui dit Lucie

d'une voix brève, et saccadée.

--Mademoiselle est couchée et dort sans doute depuis longtemps, répondit

la femme de chambre; cependant, si madame la comtesse le veut

absolument, j'irai l'éveiller.

--Non, c'est inutile.

Et comme la femme de chambre attendait qu'il plût à sa maîtresse de lui

donner des ordres.

--Vous pouvez vous retirer, lui dit brusquement Lucie; je n'ai besoin de

rien.

«Madame, bien sûr, vient de recevoir une bien mauvaise nouvelle, se dit

la femme de chambre en se retirant.»

Lucie ne se coucha qu'après avoir relu plusieurs fois la lettre du

docteur Mathéo; son sommeil fut agité et plein de songes bizarres au

milieu desquels lui apparaissait toujours la physionomie du marquis de

Pourrières, tantôt riante et gracieuse, tantôt sombre et terrible.

Les premières lueurs du jour doraient à peine l'horizon, lorsque lasse

d'attendre en vain le sommeil réparateur qui s'obstinait à la fuir, elle

se jeta à bas de sa couche, se vêtit à la hâte d'un peignoir de

mousseline blanche, et monta chez son amie qui dormait encore

profondément.

III.--Un complot renouvelé des Grecs.

Les vrais mystères de Paris · 第 51 / 99 段