il était extrêmement pâle, et il portait le bras droit en écharpe; ses
signes me firent parfaitement comprendre que ce n'était que parce qu'il
avait été blessé, que je ne l'avais pas vu plus tôt, et comme sans doute
il lut dans mes regards que je souffrais de ses souffrances, il retira
vivement son bras du foulard qui l'enveloppait, et il le remua en tous
sens, afin de me prouver qu'il était parfaitement guéri, puis il se mit
à son piano, et joua avec assez d'expression pour m'arracher des larmes,
l'air délicieux de Marie Malibran: «_Bonheur de se revoir après dix ans
d'absence._»
--»Le chalet d'en face est habité, me dit ma tante à l'heure du dîner,
par un bon musicien; vraiment il jouait ce matin l'air de cette jolie
romance que tu chantes si souvent, tu sais: _Bonheur de se revoir_,
l'as-tu entendu?
»Je me sentis rougir et pâlir successivement, et ce ne fut qu'après
avoir hésité longtemps, que je balbutiai cette sotte réponse: Mais je ne
sais, je crois que je n'ai pas entendu.
»Si ma tante avait levé sur moi ses yeux à ce moment fixés sur l'ouvrage
qu'elle tenait entre ses mains, mon trouble, bien certainement, lui
aurait appris qu'il se passait quelque chose d'extraordinaire.
»Joue-moi un petit air, me dit-elle, après un silence de quelques
minutes, car elle n'avait même pas songé à relever l'étrange réponse que
je venais de lui faire. Ce que me demandait ma tante me contrariait
infiniment, notre voisin allait croire sans doute que je voulais
correspondre avec lui, et cependant je ne pouvais ni ne voulais refuser
ma tante, mais afin de prouver à monsieur de Bourgerel que je ne jouais
que pour me distraire, et que je ne pensais seulement pas à lui,
j'attaquai les premières notes de la plus folle contredanse que je pus
me rappeler, mais sans que j'y pensasse, je ralentis insensiblement la
mesure, et de transition en transition, j'arrivai à terminer par l'air
qu'il avait exécuté le matin: _Bonheur de se revoir_.
»--C'est charmant, me dit ma tante en m'embrassant, ce que tu viens de
jouer, nous vaut une réponse de notre voisin qui tient sans doute à nous
prouver qu'il n'est pas moins bon musicien que toi.
»En effet, les premières mesures de l'air de la _reine de Chypre_:
«_Pour tant d'amour ne soyez pas ingrate_,» vinrent frapper nos
oreilles.
»C'était une déclaration, je le compris parfaitement, et je n'en fus
pas fâchée; j'avais plus d'une fois, durant la journée qui venait de
s'écouler, interrogé mon coeur, et toujours il m'avait fait la même
réponse; j'aimais monsieur de Bourgerel, je l'aimais comme nous autres
femmes nous ne devons aimer qu'une fois, je ne devais donc pas être
fâchée de ce que lui aussi m'aimait. Le lendemain matin, lorsque
j'ouvris ma fenêtre pour soigner les fleurs de mon petit parterre, il
était déjà à la sienne; après m'avoir fait un salut respectueux auquel
je répondis par une légère inclination de tête, il me montra une lettre
et ses signes me firent comprendre qu'elle m'était destinée; je fis un
signe négatif, il parut affligé, mais il n'insista pas.
»Le lendemain, il se plaça dans le fond de son appartement, et déroula
devant mes yeux une longue pancarte de papier, sur laquelle il avait
écrit ces mots en caractères assez gros pour être lus facilement.
»Je vous en prie, acceptez la lettre, elle renferme les renseignements
que je vous ai promis sur les personnes en question.»
»Je me rappelai alors que monsieur de Bourgerel m'avait dit qu'il
m'apprendrait ce qu'étaient en réalité et madame Delaunay et les deux
individus avec lesquels j'avais été au bal de l'Opéra; je pouvais donc
sans laisser à mon protecteur le droit de mal penser de moi, accepter la
lettre qu'il m'offrait, et qui, j'en étais bien sûre, devait contenir
autre chose que ce qu'il m'annonçait; je lui fis un signe de tête
affirmatif, il me fit alors comprendre que le soir même, je trouverais
la lettre entre les branches touffues de mon rosier du Bengale, puis il
se retira.
»Est-il nécessaire que je vous dise que j'attendis avec la plus vive
impatience que la nuit fut venue, je ne le pense pas; le soir, ainsi que
cela avait été convenu, je trouvai la lettre à l'endroit indiqué, et
vous l'avez deviné, mon premier soin, lorsque je fus seule dans ma
chambre, fut de la décacheter et de la lire.
»Cette lettre, la voici:» Arrivée à cet endroit de son récit, Eugénie
prit dans sa poche un petit portefeuille dont elle tira une lettre usée
à ses plis, à force d'avoir été lue, qu'elle donna à Lucie de Neuville.
Voici ce que contenait cette lettre que la comtesse lut à haute voix,
tandis qu'Eugénie de Mirbel qui paraissait ensevelie dans de profondes
et tristes réflexions, tenait son visage caché entre ses deux mains.
«Mademoiselle,
»Vous n'avez sans doute pas oublié qu'au moment où je vous quittai,
je vous promis de vous faire connaître quelles étaient les
personnes avec lesquelles vous vous trouviez, lorsque je fus assez
heureux pour vous rendre un léger service; je me serais depuis
longtemps acquitté de cette promesse, si cela m'avait été possible;
mais blessé légèrement à la suite d'une rencontre, je fus
transporté chez moi d'où j'espérais pouvoir sortir bientôt,
malheureusement il n'en fut pas ainsi, je fus attaqué du tétanos,
et pendant plus de trois mois je fus entre la vie et la mort,
totalement privé de connaissance, et ce n'est que grâce aux soins
assidus du bon docteur Mathéo, auquel je conserve une
reconnaissance éternelle, que je recouvrai la vie et la santé; je
ne suis guéri que depuis moins de huit jours et je viens
aujourd'hui m'acquitter de la promesse que je vous ai faite.
»Je ne pense pas que vous ayez revu madame Delaunay. Cette femme
chez laquelle je retournai aussitôt après vous avoir quittée, et
que je forçai d'écrire à madame votre tante une lettre qu'elle a dû
recevoir, devrait craindre que je ne réalisasse la menace que je
lui avais faite de mettre l'autorité dans la confidence de sa
conduite, si elle cherchait à vous revoir. Cependant, il est bon
que vous sachiez ce qu'elle est; on doit, chaque fois que l'on
rencontre de pareils êtres, leur arracher le masque qui leur couvre
le visage; une fois démasqués, ils ne sont plus à craindre.»
Ici, Edmond de Bourgerel apprenait à Eugénie de Mirbel ce que le lecteur
a sans doute déjà deviné; c'est-à-dire que madame Delaunay n'était rien
autre chose qu'une intrigante de la plus vile espèce, qui ne s'était
fait admettre dans le pensionnat d'où elle avait été ignominieusement
chassée aussitôt qu'elle avait été connue, qu'à l'aide de fausses
recommandations, qu'elle était la pourvoyeuse en titre de plusieurs
riches libertins, et que le comte de ***, l'un d'eux, lui avait donné
une somme considérable pour qu'elle lui livrât Eugénie de Mirbel, ce
qu'elle avait tenté de faire sans pouvoir y réussir, que le chevalier de
Saint-Firmin était le digne amant de cette femme, et qu'il la favorisait
autant que cela lui était possible, sans doute parce qu'il partageait
les bénéfices de son infâme commerce.
* * * * *
«Maintenant (continuait Edmond de Bourgerel, après le paragraphe dont
nous venons de donner la substance à nos lecteurs) je devrais m'arrêter
et clore cette lettre en vous disant que vous pourrez, dans tous les
événements de votre vie, compter sur l'affection et le dévouement que
méritent vos grâces et votre heureux caractère, mais je ne le puis.
»Depuis que je vous ai vue, mademoiselle, avant et depuis la maladie que
je viens de faire et même pendant les courts instants de répit que me
laissaient les plus cruelles souffrances, j'ai bien souvent interrogé
mon coeur, et toujours il m'a répondu que je vous aimais, et que l'amour
si vif que vous m'aviez inspiré ne devait finir qu'avec ma vie.
Accueillerez-vous favorablement cet aveu? je n'ose le croire; ce serait
pour moi plus de bonheur qu'il n'est permis à un mortel d'en espérer:
cependant ne me supposez pas des vues qui ne sont pas les miennes, car
je ne me suis déterminé à vous écrire cette lettre que pour solliciter
de l'indulgence que vous ne refuserez peut-être pas à celui qui rend la
plus complète justice à vos éminentes qualités, la permission de me
présenter chez madame votre tante, à laquelle j'ai l'intention de
demander votre main.
»Je lui donnerai, mademoiselle, sur ma famille et sur ma position dans
le monde, tous les détails qu'elle pourra désirer, et ces détails seront
de telle nature que j'ose croire que si votre volonté ne vient pas y
faire obstacle, rien ne s'opposera à la réalisation de mon plus vif
désir, mais vous comprendrez que je ne puis, sans laisser supposer à
votre tante que je vous connais déjà, me présenter de suite chez elle,
il faut, du moins je le crois, avant que je risque cette démarche, dont
je ne veux pas compromettre le succès, qu'elle ait eu le temps de me
remarquer et que j'aie pu conquérir ses bonnes grâces; enfin, il faut
que des relations de bon voisinage précédent la demande que je veux lui
adresser. Vous déciderez, mademoiselle, de ce que je dois faire, quels
que soient du reste les ordres que vous jugiez convenable de me donner,
ils seront, je vous en donne l'assurance, exécutés à la lettre; mais, je
vous en prie, ne m'enlevez pas un espoir sans lequel je ne peux vivre,
et laissez-moi, jusqu'à ce qu'il me soit permis de vous entretenir,
m'enivrer de vos regards et que quelquefois votre voix se mêle aux
accords mélodieux que vous savez tirer de votre, piano.
»Répondez-moi, mademoiselle; dites-moi si je dois craindre ou espérer;
demain matin, à la naissance du jour, je chercherai une lettre sous les
rameaux de votre rosier du Bengale; l'y trouverai-je?»
--Ceci, je le crois, a été écrit par un honnête homme, dit Lucie après
avoir achevé la lecture de la lettre d'Edmond de Bourgerel; point de
phrases entortillées, point de déclamations, point de pathos
sentimental...
--N'est-ce pas, répondit Eugénie; comment se fait-il donc alors... Mais
n'anticipons pas sur les événements, aussi bien je n'ai plus que peu de
chose à vous dire.
La lecture de cette lettre, je dois l'avouer, me causa le plus vif
plaisir; ce n'est pas sans éprouver une bien vive satisfaction que l'on
acquiert la certitude que l'on est aimé de ceux que l'on aime; j'aurais
dû sans doute la porter à ma tante, lui faire la confidence des
événements qui avaient précédé sa réception et régler ma conduite sur
les conseils de son expérience; mais fait-on toujours ce que l'on doit
faire? surtout lorsque l'on agit sous l'impression d'un sentiment dans
lequel se résument toutes nos facultés et que, comme moi, on a la tête
assez pleine d'aventures merveilleuses, pour que rien n'ait plus le
privilége de nous étonner.
»Voici ce que je répondis à monsieur Edmond de Bourgerel:
»Je regrette beaucoup, monsieur, d'être la cause des maux qui vous ont
accablé; j'ai compris, bien que vous ne m'en ayez rien dit, que c'était
avec le comte de *** qu'avait eu lien la rencontre à la suite de
laquelle vous avez reçu la blessure qui a amené l'attaque de tétanos,
qui vous a fait tant souffrir; daignez le croire, monsieur, jamais, le
souvenir de ce que vous avez fait pour moi ne s'effacera de ma mémoire.
»Je crois tout ce que vous me dites, votre conduite ne m'a pas laissé le
droit de douter de vos paroles; aussi, je ne crains pas de vous avouer
que je vous verrai, sans en éprouver la moindre peine, vous adresser à
ma tante; je crois comme vous, pour épargner une peine à cette
respectable femme, que nous devons lui cacher la faute grave que j'ai
commise; il faut, en effet, attendre un peu de temps avant de faire
votre demande; du reste, monsieur, vous savez mieux que moi ce qu'il est
convenable de faire.»
»Et je signai.
»A peine le jour commençait-il à poindre, que monsieur Edmond de
Bourgerel sortit mystérieusement de chez lui, franchit lestement
l'espace qui séparait nos deux chalets, et vint prendre la lettre que
j'avais déposée pour lui, à la place indiquée; il la porta à ses lèvres
et l'embrassa à plusieurs reprises; avait-il deviné que j'étais derrière
les vitres, et les baisers qu'il donnait à la lettre étaient-ils en
réalité destinés à celle qui l'avait écrite? Je le crois.
»Je n'avais pas dit à monsieur Edmond de Bourgerel, qu'ainsi qu'il me le
demandait, je lui chanterais quelques-unes des romances de mon
répertoire; cependant je saisis le premier moment que me laissèrent les
soins de notre ménage, (l'exiguïté de notre revenu ne nous permettant
pas d'entretenir une domestique), pour me mettre à mon piano; mais
qu'allais-je chanter, je n'en savais vraiment rien; je pris l'album de
Loïsa Puget, déterminée à chanter la romance qui me tomberait sous les
yeux; après l'avoir ouvert au hasard, le hasard a quelquefois de bien
singuliers caprices; l'album ouvert, il fallait, si je voulais rester
fidèle à l'engagement que j'avais pris avec moi-même, il fallait,
dis-je, chanter la romance qui commence ainsi:
Le nom de celui que j'aime!
»J'hésitai quelques instants, devais-je chanter cette romance? non, sans
doute me disait ma raison; chante, chante, me disait mon coeur, il sera
bien heureux de t'entendre. Hélas! lorsque la raison et le coeur sont aux
prises, ce n'est pas toujours la raison qui reste la maîtresse du champ
de bataille.
»Les dernières paroles de la romance de Loïsa Puget étaient à peine
sorties de ma bouche, que les sons du piano, de monsieur de Bourgerel,
m'annoncèrent qu'il allait me répondre; des préludes joyeux destinés
sans doute à me témoigner la satisfaction qu'il éprouvait, précédèrent
le morceau qu'il chanta; il était emprunté à un opéra-comique du vieux
répertoire, dont le titre m'échappe, et commence ainsi:
Oh! bonheur extrême,
Enfin elle m'aime.
»Nous nous entendions parfaitement.
»L'histoire de nos amours ressemble à celle de tous les amours; longues
heures passées l'un à côté de l'autre, pendant lesquelles on ne se dit
rien, bien que l'on ait mille choses à se dire lorsque arrive le moment
de se séparer; regards furtifs échangés dans l'ombre, douce pression
d'une main que l'on croit rencontrer par hasard, et qui presque toujours
n'a été mise à la place où elle s'est laissé prendre que parce qu'on
savait qu'on viendrait l'y chercher; serments de s'aimer toujours,
oubliés souvent, hélas! aussitôt qu'ils ont été faits. Laissez-moi donc
arriver de suite à l'époque où Edmond de Bourgerel, que ma tante avait
d'abord reçu comme un voisin avec lequel on pouvait entretenir des
relations agréables, lui fit faire par un parent éloigné, le seul qui
lui restât, la demande formelle de ma main, qui lui fut accordée, les
renseignements obtenus sur son compte ayant donné à ma tante la
certitude qu'il possédait toutes les qualités qui peuvent assurer le
bonheur d'une épouse.
»Nos bans allaient être publiés, lorsque ma tante reçut, d'un notaire de
Péronne, qu'elle avait chargé d'opérer la vente d'une petite propriété
qu'elle possédait aux environs de cette ville, et dont le prix devait
former une partie de ma dot (ma bonne tante, malgré tout ce qu'avait pu
lui dire Edmond, avait absolument voulu se dépouiller en ma faveur), une
lettre qui lui disait que si elle voulait se rendre elle-même sur les
lieux, il la mettrait en rapport avec une personne qui avait envie
d'acheter cette propriété, dont la vente n'avait pas encore été
annoncée, et qu'il était probable qu'elle en obtiendrait, en traitant
avec cette personne, quelques mille francs de plus; mais le notaire
ajoutait que sa présence était absolument nécessaire, attendu que la
réalisation de ce marché était subordonnée à de certaines conditions
qu'elle ne comprendrait bien que s'il lui était donné de les lui
expliquer de vive voix. S'il ne s'était agi que de ses intérêts, ma
tante bien certainement ne se fut pas dérangée; mais c'était de moi
qu'il était question, et pour moi il n'y avait rien que ne fût prête à
faire cette bonne parente; d'ailleurs, me dit-elle, lorsque craignant
qu'un déplacement ne fût nuisible à sa santé, toujours faible et
chancelante, je l'engageais à ne point se déranger, Péronne n'est pas si
éloigné de Paris qu'on n'en puisse facilement revenir, et c'est tout au
plus si je serai absente huit jours. Le voyage fut donc résolu.
»M. Edmond de Bourgerel, avait absolument voulu venir avec moi
accompagner ma tante à la diligence.
--Je pars tranquille, me dit-elle en montant en voiture, en me montrant
mon futur mari qui s'était éloigné de quelques pas afin de nous laisser
la liberté de causer à notre aise, je suis certaine que ta conduite sera
digne du nom que tu portes, et que tu n'oublieras pas que noblesse
oblige. C'était la première fois que ma tante me parlait de la noblesse
de notre famille, et je fus aussi surprise que profondément touchée de
l'accent solennel dont elle sut revêtir ces paroles si simples; noblesse
oblige!--Certes ma bonne tante, lui répondis-je, certes noblesse oblige,
soyez tranquille, je ne l'oublierai pas.--J'en suis certaine, mon
enfant, reprit-elle après m'avoir embrassée une dernière fois, et puis
d'ailleurs tu n'auras pas à combattre, lui aussi est noble, noble de nom
et de coeur, il se montrera digne de la confiance que je veux bien lui
accorder.
»Ma tante salua de la main Edmond de Bourgerel, qui s'inclina
respectueusement, et la voiture partit au galop.
»Fatale confiance, funeste erreur d'un coeur généreux. Hélas! Hélas! ma
pauvre tante, vous ne deviez plus revoir votre nièce que flétrie et
déshonorée!
»Est-ce à dire que M. de Bourgerel se montra tout à fait indigne de la
confiance qu'on lui avait témoigné, qu'il employa pour me séduire cette
ignoble science des roués de notre époque, non! je ne puis pour excuser
à vos yeux la faute que j'ai commise, lui prêter des torts qu'il n'a
pas, ne me croyez pas cependant plus coupable que je ne le suis en
effet, j'aurais dû sans doute être plus forte que je ne fus, j'aurais dû
me défendre et la défense, j'en suis encore convaincue à l'heure qu'il
est, eût été facile, mais est-ce ma faute à moi si je suis faible,
est-il toujours possible de se défendre, lorsque l'on aime celui qui
vous attaque? écoutez et jugez-moi.
»Ma tante était partie depuis deux jours; la huitième heure du soir
allait sonner, lorsqu'une vieille dame, amie de ma tante, vint pour lui
rendre visite; cette dame savait que je devais épouser M. de Bourgerel
que plusieurs fois elle avait rencontré chez nous, celui-ci l'ayant vu
entrer de la fenêtre de son chalet, me demanda la permission de venir
faire un peu de musique avec moi, n'étant pas seule je ne crus pas
devoir le refuser. Il vint donc et je me mis à mon piano, mais j'avais à
peine commencé, que la vieille dame se leva précipitamment du siége
qu'elle occupait et nous montrant le ciel qui était chargé de nuages
noirs et épais, nous dit: que voulant être rentrée chez elle avant que
l'orage qui se préparait n'éclatât, elle allait nous quitter à l'instant
même; tous nos efforts pour la retenir ayant été inutiles, nous fûmes
forcés de la laisser partir, de sorte que je restai seule avec Edmond,
j'aurais dû le renvoyer de suite, mais je voyais qu'il était si heureux
d'être auprès de moi, moi-même j'étais si heureuse d'être près de lui,
que je me dis que je pouvais bien sans qu'il y eût un grand mal à cela,
lui permettre de rester quelques instants encore; j'allais cependant lui
dire de se retirer, que tout à coup des bouffées de vent qui emportèrent
avec elles toutes les fleurs qui garnissaient ma fenêtre et les
grondements lointains du tonnerre, nous annoncèrent que l'orage que nous
attendions depuis longtemps déjà, allait enfin éclater.
»J'ai toujours eu une peur extrême de l'orage; vous vous rappelez sans
doute mes folles terreurs d'autrefois lorsque le tonnerre grondait dans
le lointain et que l'éclair sillonnait la nue? vous devez vous souvenir
que dans ces moments-là j'avais en quelque sorte la tête perdue, que je
courais ça et là; qu'il n'y avait pas de coin obscur dans lequel je
n'essayait de me cacher; à l'époque dont je vous parle, l'âge m'avait
rendu un peu plus raisonnable, mais cependant si mes frayeurs ne se
traduisaient plus en démonstrations aussi exagérées, pour être
contenues, elles n'en étaient pas moins violentes, du reste vous vous en
souvenez sans doute, l'orage dont je vous parle était bien capable
d'inspirer à de plus résolues que moi la plus vive terreur. Et d'abord
cet orage avait été annoncé par un violent ouragan, qui, dans sa course
rapide renversait, brisait, faisait tourbillonner tout ce que s'opposait
à son passage, mes pauvres fleurs avaient été arrachées de la caisse qui
les contenait; leurs débris jonchaient la cour, et à chaque instant nous
entendions le bruit que produisait la chute sur le sol des vitres et
des ardoises. Le ciel était noir, noir c'est le mot, mais à chaque
instant la lueur blafarde des éclairs perçait le sombre manteau qui
couvrait l'atmosphère et donnait une teinte sinistre à tous les objets
dont j'étais environnée, puis c'était le tonnerre tantôt sourd et
lointain, tantôt éclatant comme le son d'un tam-tam et puis la pluie qui
tombant par lames avait fait de notre cour une sorte de lac; je
pâlissais à chaque éclair, et malgré les efforts que faisait pour me
calmer M. de Bourgerel, qu'alors je ne songeais plus à renvoyer (je
crois vraiment que je serais morte de frayeurs si j'avais été forcée de
rester seule par un temps pareil), chaque fois que le bruit éclatant du
tonnerre venait frapper mes oreilles, je sautais sur ma chaise et je me
cachais le visage entre mes mains. M. de Bourgerel avait insensiblement
rapproché son siége du mien, nous étions plongés dans la plus profonde
obscurité, l'orage nous avait surpris à la tombée de la nuit et j'avais
bien trop peur pour aller chercher dans une pièce voisine ce qu'il
fallait pour éclairer celle dans laquelle nous nous trouvions, et la
pluie tombait toujours, le tonnerre grondait à des intervalles plus
rapprochés et les éclairs se succédaient plus blafards et plus
fréquents; mais depuis que j'étais auprès de M. de Bourgerel, j'avais un
peu moins peur; je ne sais quelle voix intérieure me disait que près de
lui je n'avais rien à craindre. Tout à coup la pluie tomba avec une
nouvelle violence, le ciel sembla s'entr'ouvrir pour livrer passage à un
éclair auquel ne pouvait être comparés aucun de ceux qui l'avaient
précédé, et le tonnerre renversa le faîte d'une cheminée qui tomba dans
la cour avec un bruit épouvantable; je poussai un cri perçant, et je me
jetai dans les bras de M. de Bourgerel. Il passa son bras autour de ma
taille et me serra avec force contre sa poitrine, son visage était près
du mien, ses lèvres se posèrent sur les miennes; je ne sais ce que
j'éprouvais, mais la frayeur m'avait en quelque sorte enlevé l'usage de
toutes mes facultés, le trouble, l'émotion. Je crois que c'est à ce
moment que je perdis l'usage de mes sens, car c'est en vain que
j'interroge ma mémoire, je ne me rappelle rien, rien; seulement lorsque,
grâce aux soins de M. de Bourgerel, qui était allé chercher chez lui un
flacon de vinaigre des quatre voleurs, qu'il me faisait respirer, je
revins à moi, il ne pleuvait plus, les nuages noirs qui nous cachaient
le ciel quelques instants auparavant avaient disparu et la voûte azurée
était parsemée de brillantes étoiles; mais, moi... moi, j'étais perdue,
déshonorée.
»J'étais pâle, échevelée, mes yeux regardaient sans voir; j'entendais
sans les comprendre les paroles que m'adressait M. de Bourgerel;
seulement, lorsque la fièvre dévorante qui faisait claquer mes dents
l'une contre l'autre me laissait quelques secondes de répit, un éclair
lucide traversait mon esprit et me laissait voir la profondeur de
l'abîme dans lequel je m'étais plongée. Mon amant fut obligé de me
délacer et de me porter sur mon lit; je le laissai faire sans opposer la
moindre résistance ni l'aider en rien; j'avais perdu la conscience de
mon individualité; je n'étais plus une femme, j'étais une chose qui
souffrait et à cette chose il ne restait pas même assez de force pour se
plaindre.
»Hélas! pourquoi ne suis-je pas morte? étais-je donc fatalement destinée
à vider jusqu'à la lie la coupe d'amertume à laquelle je venais de
mouiller mes lèvres?