»Jusqu'alors mon protecteur n'avait rien dit et son silence commençait à

m'inquiéter. Le chevalier avait-il atteint le but qu'il se proposait et

allais-je retomber entre les mains de mes persécuteurs? La crainte du

danger me donna de nouvelles forces, je ne voulais pas qu'il fût dit que

j'avais succombé sans me défendre.

--»Monsieur! monsieur! m'écriai-je en serrant avec force le bras de

jeune homme, ne le croyez pas; et sans lui laisser le temps de me

répondre, je lui dis en quelques mots comment j'avais été amenée à aller

au bal de l'Opéra et pourquoi j'étais venue implorer sa protection.

--»Fariboles, que tout cela, s'écria le chevalier de Saint-Firmin, pures

fariboles; venez charmante odalisque, nous avons commandé du punch,

venez en prendre votre part, et il avançait sa main pour me saisir.

»Je poussai des cris perçants.

--»Arrière, monsieur, dit mon protecteur d'une voix éclatante, arrière.

Et comme le frêle et chétif chevalier s'était placé devant nous et

paraissait disposé à nous disputer le passage, il le repoussa si

rudement qu'il l'envoya rouler à dix pas devant lui.

»Celui-ci se releva tout meurtri.--Monsieur, vous me rendrez raison de

cette offense, dit-il d'une voix piteuse.

--»Allons, allons, monsieur le limonadier factice, je vous ai reconnu

malgré vos lunettes, lui dit le jeune homme de l'air le plus dédaigneux,

ne vous mettez pas en colère, retournez dans votre bouge, reprenez votre

costume et vos moustaches grises, et faites préparer pour vos acteurs

pygmées les rafraîchissements dont ils doivent avoir besoin après avoir

dansé la polka, vous savez bien que les gens qui se respectent ne se

battent pas avec vous; mais comme au portrait que mademoiselle vient de

m'en tracer, j'ai deviné que votre compagnon, en tout ceci, n'est autre

que monsieur le comte de ***, dont vous êtes le proxénète ordinaire,

vous pouvez lui dire de ma part que je suis tout à son service. Vrai

Dieu! ce sera faire une bonne action que de débarrasser la société de ce

vieux représentant des moeurs de la régence.

»Je tremblais de tous mes membres, car je venais d'apercevoir parmi les

quelques personnes rassemblées autour de nous celui dont mon protecteur

parlait avec tant de mépris.

--»Répéteriez-vous devant la personne dont vous parlez, ce que vous

venez de dire, dit le comte de ***?

--»Sans doute, répondit le jeune homme, ce que je viens de dire et bien

d'autres choses encore: par exemple, que les vieillards, les vieillards,

entendez-vous monsieur le comte, qui se teignent les cheveux et qui se

peignent la visage pour ressembler à de jeunes hommes, doivent être

traités comme s'ils étaient jeunes en effet; que quels que soient la

position que l'on occupe dans le monde, le titre que l'on ait reçu de

ses aïeux, les décorations dont on puisse se parer, on ne mérite que le

mépris des honnêtes gens lorsque l'on ne se sert de tous ces priviléges

que pour porter le trouble et le déshonneur dans les familles.

--»Monsieur! monsieur! savez-vous bien que je suis le comte de ***, dit

celui qui venait d'être si vivement apostrophé en pâlissant sous son

rouge.

--»Eh! croyez-vous, par hasard, que je ne le savais pas, repartit mon

protecteur; allez, allez, digne rejeton des roués de la régence et des

beaux fils du Directoire, allez laver votre visage et les taches de boue

qui couvrent votre écusson, laissez à ce qui vous reste de cheveux le

temps de reprendre sa couleur naturelle, vous viendrez ensuite me

demander réparation si vous le jugez convenable; allez, M. le comte de

***, quoique vous fassiez tout ce qu'il est possible de faire afin de

passer pour un jeune homme, j'ai pitié de votre grand âge.

--»Vous me donnerez votre nom, monsieur, vous me le donnerez.

--»Eh bien, soit: voici ma carte, puisque vous l'exigez, demain matin je

serai à votre disposition.

--»Aujourd'hui, aujourd'hui même, hurlait le comte de ***, qui voulait

s'opposer à notre passage.

--»Non, pas aujourd'hui, lui répondit mon protecteur; j'ai besoin des

heures qui vont suivre pour réparer le mal que vous avez fait messieurs,

continua-t-il en s'adressant à ceux qui nous entouraient, contenez, je

vous prie, ce vieil énergumène, je serais vraiment fâché d'être forcé de

lui faire subir un traitement semblable à celui que je viens d'infliger

à son digne compagnon.

»La foule a des instincts généreux auxquels ce n'est jamais en vain

qu'on s'adresse; celle qui nous entourait était en grande partie

composée de jeunes gens qui avaient passé une partie de la nuit au bal,

et qui, des divers établissements où ils soupaient, avaient été attirés

sur le boulevard par mes cris et par les éclats de voix du chevalier,

débardeurs, gardes françaises, pirates et postillons se donnèrent la

main et se mirent à danser autour du pauvre comte de ***, dont nous

entendîmes encore les cris de rage et les imprécations furibondes après

l'avoir perdu de vue.

--Mon Dieu! monsieur, dis-je à mon protecteur lorsque nous nous

trouvâmes seuls sur le boulevard, voilà que vous allez être forcé de

vous battre, et c'est pour moi; oh! j'en mourrai.

--Rassurez-vous, mademoiselle, je vous assure que je ne crains pas les

résultats d'une rencontre avec M. le comte de ***; mais occupons-nous

de vous. Où désirez-vous que je vous conduise?

»Cette question si simple et si naturelle me rappela toute l'horreur de

ma position que j'avais un instant oubliée pour ne songer qu'aux

dangers, qu'à cause de moi, mon protecteur allait courir; ainsi j'allais

être forcée de rentrer chez ma tante vêtue de ce costume qui me

paraissait plus lourd qu'un manteau de plomb. La pauvre femme, j'en

étais bien sûre, allait me pardonner la faute que j'avais commise, mais

que penseraient de moi ceux qui allaient me voir rentrer seule et si

singulièrement accoutrée; ma réputation allait être perdue, c'était le

seul bien que je possédais au monde, et cependant la faute que j'avais

commise était en quelque sorte excusable.

»Je dis au jeune homme tout cela; il m'écouta avec beaucoup d'attention.

Il parut comprendre la triste position dans laquelle je me trouvais, et

comme je lui avais dit quel était le plan que j'avais formé avec madame

Delaunay, afin de rentrer sans être aperçue, il me dit que c'était le

seul raisonnable et que je ne devais pas l'abandonner.

--»Mais, lui répondis-je, mes habits sont restés chez madame Delaunay,

et je ne puis, après ce qui vient de se passer, aller les y chercher.

--»Pourquoi non; maintenant que le caractère de cette femme vous est

connu, vous ne devez plus la craindre; du reste, je vais vous

accompagner chez elle, où elle doit être rentrée maintenant, et il ne

vous arrivera rien, je vous en réponds, quand bien même nous y

trouverions le comte de *** et son digne compagnon.

»Le parti que me proposait le jeune homme était le seul raisonnable, je

le sentais bien, cependant j'eus besoin de faire de grands efforts avant

de pouvoir me déterminer à le prendre, et ce ne fut pas sans éprouver

une bien vive répugnance que je me déterminai à suivre chez madame

Delaunay mon généreux protecteur.

»Je marchais contre le jeune homme qui, pour me garantir du froid, qui

était excessivement vif, m'avait enveloppée de son manteau. Ma fuite du

café Anglais avait été si précipitée que j'y avais oublié ma pelisse. Ce

n'était qu'à de longs intervalles que nous échangions quelques rares

monosyllabes; je réfléchissais à la position fâcheuse dans laquelle je

me trouvais par suite d'une imprudence, et je me disais que ce qui

venait de m'arriver me servirait de leçon pour l'avenir; je ne savais

pas, hélas! que je courais en ce moment un danger beaucoup plus grand

que tous ceux auxquels je venais d'échapper: chaque fois que je levais

les yeux, je rencontrais ceux de mon protecteur, alors je baissais bien

vite la tête; lui, de son côté, ne me disait rien, mais il guidait mes

pas avec une touchante sollicitude, et il ramenait sur moi les plis de

son manteau que le souffle de la brise en avait écarté.

»Du lieu où nous nous trouvions lorsque nous avions pris la résolution

d'aller chez madame Delaunay au domicile de celle-ci, le trajet n'était

pas considérable, aussi fut-il franchi en peu de temps.

--»Madame est chez elle, elle vient de rentrer à l'instant même, nous

dit le concierge de madame Delaunay. C'est que sans doute mademoiselle

l'aura perdue dans le bal, qu'elle n'est pas rentrée avec elle; c'est

donc cela que madame paraissait si contrariée lorsqu'elle est rentrée et

qu'elle a oublié de me remettre l'amende qu'il est d'usage de payer aux

concierges lorsqu'on rentre après _ménuit_.

»Les commentaires que faisait ce cerbère, sur un événement en définitive

très-naturel, et les conjectures qu'il paraissait vouloir en tirer, me

donnaient la mesure de ce que je devais craindre pour mon compte, si je

ne parvenais pas à rentrer sans que l'on s'aperçût de mon escapade.

Aussi je bénis cent fois intérieurement celui qui m'avait inspiré l'idée

de venir prendre mes habits où je les avais laissés.

»Mon protecteur remit une pièce de cinq francs au concierge, qui rentra

dans sa loge aussi content qu'un chien auquel on vient de jeter un os.

Nous montâmes.

»Madame Delaunay n'avait pas encore quitté son costume lorsqu'elle vint

nous ouvrir; elle pâlit légèrement lorsqu'elle vit la personne dont

j'étais accompagnée, et elle faillit laisser tomber sur le parquet le

flambeau qu'elle tenait à la main; cependant lorsque nous fûmes entrés,

et que la porte fut fermée, elle essaya de se justifier.

--»Ne perdez pas de temps en paroles inutiles, lui dit mon protecteur;

je vous connais, madame Delaunay, vous le savez bien, et pour que vous

ne puissiez vous réhabiliter aux yeux de mademoiselle, j'aurai soin de

lui raconter ce que je sais de votre histoire.

--»A votre aise, mon cher, à votre aise, racontez-lui tout ce que vous

voudrez; mais je vous engage à passer certains faits, ou du moins à les

bien gazer si vous ne voulez pas forcer les chastes oreilles de cette

pudique créature à entendre de singulières choses.

»L'effronterie de cette ignoble femme me faisait mal au coeur.

--»Je voudrais déjà être loin d'ici, dis-je au jeune homme à voix basse.

--»Je comprends le dégoût que vous devez éprouver, me répondit-il, sans

seulement prendre la peine de baisser la voix; mais rassurez-vous, nous

ne resterons pas longtemps ici; passez, si vous le voulez bien, dans la

pièce voisine; madame Delaunay voudra bien rester dans celle-ci, afin de

me tenir compagnie.

--»Vous êtes un cornichon, mon cher, dit encore madame Delaunay; je

croyais, moi, que vous alliez lui servir de femme de chambre.

»Cet outrage que je méritais si peu, me fit, quoiqu'il me fût adressé

par une personne méprisable, verser des larmes amères.

--»Assez, madame, s'écria mon protecteur, en s'avançant vers madame

Delaunay avec une violence qui me fit trembler pour celle-ci; assez.

Allez, mademoiselle, continua-t-il en s'adressant à moi, quittez ce

costume, et que les quolibets de cette créature ne vous affligent pas,

il faut bien lui laisser la satisfaction d'exhaler la rage qui la

suffoque depuis qu'elle est démasquée.

»J'employai à changer de costume beaucoup plus de temps que je ne

l'avais supposé; il me fallait à chaque instant rompre mille cordons et

lacets que j'avais ensuite infiniment de peine à rattacher, et, pour

tout au monde, je n'aurais pas appelé madame Delaunay à mon aide. Je

crois que si j'avais été forcée de choisir, j'aurais mieux aimé avoir

recours à ce jeune homme qui venait de m'accorder une si généreuse

protection.

»Le jour commençait à paraître, lorsque enfin je fus prête, et bien

qu'il y eût loin du domicile de madame Delaunay à celui de ma tante,

j'avais encore devant moi plus de temps qu'il ne m'en fallait pour

arriver à l'heure convenable; nous sortîmes cependant de suite, j'aimais

mieux être dans la rue que dans l'appartement où j'étais, et je crois

vraiment que pour son propre compte, mon compagnon, était de mon avis.

»Il s'était, en entrant chez madame Delaunay, débarrassé de son manteau,

et comme il le remettait sur ses épaules au moment où nous allions

sortir, je vis à la boutonnière de son habit le ruban rouge de la

Légion-d'Honneur. Cela me fit plaisir: un pareil signe, suivant moi, ne

devait appartenir qu'à un homme digne de le porter, et lorsque je

faisais cette réflexion, je ne me rappelais plus que la poitrine du

comte de *** (et je savais ce qu'il fallait penser de cet individu),

était couverte de décorations. J'étais donc disposée, lorsque nous nous

mîmes en route, à accorder toute ma confiance à mon jeune protecteur,

aussi lorsque nous arrivâmes au lieu où il devait me quitter, il savait

tout ce qui m'était arrivé depuis ma sortie du pensionnat jusqu'au jour

où nous étions arrivés.

»Lui de son côté ne m'avait pas témoigné moins de confiance, il m'avait

dit son nom que je trouvai charmant, Edmond de Bourgerel; il m'avait

appris qu'il était capitaine au 1er régiment des chasseurs d'Afrique,

et que ce n'était que par hasard qu'il se trouvait à Paris où il était

venu passer un congé de convalescence de six mois qu'il avait obtenu à

la suite d'une assez grave blessure.

--»Promettez-moi lui dis-je au moment où nous allions nous séparer,

promettez-moi de ne pas vous battre avec le comte de ***.

--»Je ne puis, me répondit-il, vous faire une promesse positive à ce

sujet, mais je m'engage à faire tout ce qui dépendra de moi pour éviter

cette malheureuse affaire, et en cela j'obéirai autant à mes propres

désirs qu'à vos ordres; je vous avoue que j'aimerais mieux charger un

goum d'Arabes à la tête de mon escadron, que de me mesurer avec ce

vieillard qui veut absolument passer pour un jeune homme.

»Cette dernière remarque me fit faire une réflexion que j'aurais pu

faire beaucoup plus tôt, si mon esprit plus tranquille m'avait permis de

saisir le sens des paroles qui s'étaient dites autour de moi.

--»Mais vous connaissez donc, dis-je à mon protecteur, les trois

personnes avec lesquelles j'étais cette nuit?

--»Depuis longtemps, mademoiselle, mais j'aurai de nouveau je l'espère,

le bonheur de vous voir, et alors je vous dirai tout ce que je sais sur

le compte de ces trois individus.--Adieu, mademoiselle.

»Et comme j'ouvrais la bouche pour le remercier.

--»Ne me dites rien, ajouta-t-il, j'ai éprouvé trop de plaisir à vous

obliger pour que vous ayez des remercîments à m'adresser.

»Il ne passait à ce moment personne dans la rue, le jeune homme saisit

ma main qu'il porta à ses lèvres, puis il me quitta.

»Je rentrai chez moi sans avoir été remarquée, et quelques minutes

après, j'étais couchée et profondément endormie; et il ne faut pas que

cela vous étonne, les lois de la nature, voyez-vous, sont toutes

impérieuses et ce n'est que dans les romans de la célèbre Anne Radcliff

que l'on rencontre des héroïnes qui ne se mettent jamais à table et qui

passent toutes les nuits à parcourir les souterrains qui, de la tour du

nord, conduisent à celle du midi, sans avoir besoin de se reposer le

jour.

»Ce fut ma bonne tante qui m'éveilla.

--»Il est près de midi, me dit-elle, lorsque mes yeux furent ouverts, et

voyant que tu ne te levais pas, j'ai cru un moment que tu étais

indisposée, mais je vois avec plaisir qu'il n'en est rien; tu vas te

lever, n'est-ce pas? le déjeuner est prêt.

»Nous reçûmes le même jour de madame Delaunay une lettre qui nous

apprenait que, partant en voyage avec son frère, elle serait pendant

quelque temps privée du plaisir de nous voir. Je devinai de suite que

c'était mon protecteur qui avait engagé ou forcé cette femme à écrire

cette lettre, afin que la brusque cessation de ses visites ne parût pas

extraordinaire à ma tante; elle me fit plaisir, car elle me prouvait

qu'il n'avait rien négligé de ce qui pouvait assurer ma tranquillité, et

elle me donnait l'assurance qu'il s'intéressait à moi.

»Plusieurs jours, plusieurs semaines se passèrent, et il est probable

que j'aurais oublié les événements que je viens de vous raconter, si

l'image de mon protecteur n'avait pas été sans cesse présente à mes yeux

pour me les rappeler; car il faut que je vous le dise, cet homme, que je

n'avais vu qu'une fois, je l'aimais, je l'aimais de toutes les

puissances de mon âme, et maintenant encore, je ne puis retenir les

pleurs que m'arrache son souvenir.»

En effet, les yeux de la pauvre Eugénie de Mirbel étaient baignés de

larmes.

--Ma pauvre amie, lui dit la bonne comtesse de Neuville, qui avait pris

une de ses mains dans les siennes, il ne faut pas désespérer de

l'avenir; si le ciel a permis à tant de souffrances de venir

t'accabler, c'est que sans doute il te réserve des jours heureux.

--Eh! sans doute, ajouta Laure, le beau temps vient toujours après

l'orage; Dieu ne voudra pas que tu sois la seule exception à une règle

générale.

--Si l'amour t'a failli, reprit Lucie, il te reste l'amitié, et l'on

peut compter sur ce sentiment-là, lorsque ce sont des gens comme nous

qui l'éprouvent l'un pour l'autre.

--Je le sais mes bonnes amies, je le sais et croyez-le bien, si ce qu'à

Dieu ne plaise l'une de vous a jamais besoin d'Eugénie de Mirbel, il ne

sera pas nécessaire lorsqu'elle viendra réclamer ses services de lui

rappeler pour les obtenir ce que vous avez fait pour elle.

Après un silence de quelques minutes, Eugénie de Mirbel qui avait essuyé

ses yeux, continua en ces termes:

--«J'aimais donc ce jeune homme, et cela ne doit pas vous étonner; il

était jeune; sans être ce que dans le monde on appelle un beau garçon,

il était doué d'une de ces physionomies pleines de distinction qui

plaisent au premier aspect, sans doute parce qu'une sorte d'intuition

nous dit qu'elles annoncent une belle âme. Il m'était apparu dans les

circonstances les plus propres à impressionner vivement une organisation

semblable à la mienne, c'en était assez, n'est-ce pas? pour agir à la

fois sur le coeur et sur l'esprit d'une pauvre jeune fille à laquelle

personne n'avait jamais fait attention, dont le coeur renfermait des

trésors d'affection qui ne demandaient qu'à s'épancher au dehors et dont

la lecture des romans avait tout à fait désorganisé l'imagination.

»Vous n'avez sans doute pas oublié qu'en me quittant, monsieur Edmond de

Bourgerel m'avait dit qu'il voulait me revoir; aussi confiante en cette

promesse, j'étais bien certaine que dans un avenir plus ou moins

éloigné, je le reverrais; j'étais seulement impatiente de ce qu'il ne se

pressait pas davantage, et pourtant, lorsque je le revis, l'émotion que

j'éprouvai fut si grande que mon trouble, la rougeur subite qui me monta

au visage, auraient infailliblement dévoilé l'état secret de mon âme à

des yeux seulement un peu plus clairvoyants que ceux de ma bonne tante.

«Pour l'intelligence des événements qui vont suivre, il faut que je vous

décrive en quelques mots les lieux que nous habitions.

«Il existe dans Paris un assez grand nombre de constructions assez

semblables à des ruches d'abeilles, et qui renferment dans leur sein une

population au moins aussi considérable que celle d'un chef-lieu de

canton, voire même d'un chef-lieu d'arrondissement; population composée

absolument des mêmes éléments que celle de la ville: aristocratie,

bourgeoisie, plèbe; éléments qui vivent, naissent et meurent sous le

même toit sans jamais se confondre, qui se voient sans se parler, sont

insensibles aux souffrances les uns des autres, qui se craignent et se

jalousent. La maison que j'habitais à cette époque, avec ma tante, est

une de ces singulières constructions; elle est située faubourg

Saint-Denis, nº 56. Cette maison qui est composée de cinq corps de

bâtiment élevés d'autant d'étages et ayant chacun une cour, renferme un

spécimen de toutes les espèces qui composent la population parisienne;

la noblesse beaucoup moins justifiable que celle qu'elle ne parviendra

pas à remplacer, mais en revanche, beaucoup plus rogue et beaucoup

moins spirituelle), les arts, les lettres, le commerce et l'industrie

ont envoyé là leurs représentants, qui y vivent côte à côte assez

paisiblement, sans s'inquiéter le moins du monde des misères, des vertus

et des vices qui grouillent au-dessus de leurs têtes dans les mansardes

du dernier étage.

»Je suppose que le propriétaire de cette immense maison s'étant éveillé

un matin l'esprit un peu plus lucide qu'à l'ordinaire, s'est demandé,

après avoir lu son journal, le _Journal des Débats_ probablement, quels

moyens il pourrait employer pour augmenter, de quelques centaines de

francs, les valeurs locatives de sa propriété, qu'après avoir cherché

longtemps, il se sera rappelé qu'il y a sur la cime des hautes montagnes

de la Suisse des habitations que l'on nomme des chalets, et qu'alors il

aura fait venir un charpentier auquel il aura dit, en lui montrant la

plus vaste de ses cinq cours: Bâtissez-moi ici, vis-à-vis l'un de

l'autre, deux chalets suisses, et qu'il n'y manque rien.

»Le charpentier qui ne savait pas plus ce que c'était qu'un chalet que

celui qui lui en demandait deux, se sera cependant mis de suite à

l'oeuvre, et peu de jours après, (rien ne fait aller plus vite un

entrepreneur parisien que la certitude d'être payé comptant), il aura

porté au propriétaire les clés de deux petites maisons en bois, qui ne

ressemblent pas plus à des chalets qu'à tout autre chose. Le

propriétaire, après les avoir examinées avec soin, aura déclaré qu'il

était très-satisfait, et il aura donné l'ordre à son concierge de pendre

au-dessus de la porte cochère de la propriété un écriteau portant ces

quatre mots: _Chalets à louer présentement_.

»Comprenez-vous? _chalets à louer!_ Ainsi, sans quitter Paris, on va

pouvoir habiter une maison semblable à celles dont les romanciers et les

touristes nous ont fait de si pittoresques descriptions. La spéculation

du propriétaire devait infailliblement réussir, et elle réussit en

effet. L'écriteau qui annonçait aux bons Parisiens qu'il y avait, au

centre du quartier le plus populeux de leur ville, des chalets, et que

ces chalets étaient à louer, avait au moment où il venait d'être posé,

frappé les yeux de ma tante qui cherchait un logement conforme à sa

nouvelle fortune; elle était entrée par curiosité, et comme après tout,

ces habitations, destinées à une seule famille, n'étaient ni plus ni

moins incommodes que d'autres, elle loua celle des deux qui était

exposée au soleil.

»Ainsi que je vous l'ai dit, quelques mois s'étaient écoulés et je

n'avais pas encore entendu parler de monsieur Edmond de Bourgerel que

cependant j'attendais toujours; tous les efforts que j'avais faits pour

arracher son image de ma pensée n'avaient fait que l'y graver plus

profondément. J'avais donc à la fin accepté l'amour que j'éprouvais pour

lui, comme un fait accompli; et j'espérais, quoi? je n'en sais rien;

j'espérais, je ne puis vous dire autre chose.

»Les beaux jours étaient revenus, le cep de vigne que notre propriétaire

avait fait planter devant notre habitation, afin de lui donner un air

champêtre, venait de se garnir de larges feuilles vertes, et j'allais

pouvoir cultiver les quelques fleurs d'un petit parterre que je m'étais

ménagé devant l'unique fenêtre de ma chambre de jeune fille.

»J'étais un matin occupée à émonder les branches d'un rosier du Bengale,

lorsqu'une fenêtre du chalet situé vis-à-vis de celui que nous

habitions, et parallèle à celle devant laquelle j'étais placée, fut

doucement ouverte; je levai machinalement la tête, monsieur Edmond de

Bourgerel était à cette fenêtre.

»La surprise, l'émotion me firent jeter un cri perçant. Monsieur Edmond

posa un doigt sur ses lèvres sans doute pour me recommander le silence,

et se retira derrière les rideaux de son appartement; il était temps, ma

bonne tante accourait tout effarée, et me demandait ce qui avait

provoqué le cri qu'elle venait d'entendre.

--»Oh! rien, lui dis-je, une énorme araignée.

--»Enfant, me répondit-elle en riant, n'avais-tu pas peur qu'elle te

mangeât?

»Et après m'avoir embrassé, elle me quitta pour aller s'occuper des

soins de notre petit ménage; j'avais envie de la suivre, mais une force

irrésistible me retint à la place où j'étais.

Les vrais mystères de Paris · 第 49 / 99 段