»J'étais prise à un piége que je m'étais tendu moi-même; cependant

j'hésitais; mais mon amie joignit ses instances à celles de son frère;

je fus en un mot, pour ainsi dire forcée d'accepter; du reste les choses

se passèrent très-convenablement; nous nous pressâmes un peu et notre

Amphitryon, qui paraissait comprendre que je devais être impatiente de

me retirer, n'essaya pas de nous retenir; je lui sus bon gré de sa

discrétion ainsi que de son extrême politesse, et à la fin du repas il

me paraissait un peu moins ridicule que lorsque nous nous étions mis à

table.

»Nous étions alors en carnaval. Des jeunes gens placés à une table

voisine de celle que nous occupions, parlaient entre eux du dernier bal

masqué auquel ils avaient assisté.

--»Tu n'es jamais allée au bal masqué? me dit madame Delaunay.

--»Jamais, lui répondis-je; et il est probable que ce ne sera pas de

sitôt que je pourrai y aller. J'en suis bien fâchée, continuai-je, sans

attacher à mes paroles plus d'importance qu'elles n'en méritaient, j'en

suis vraiment bien fâchée: j'ai souvent entendu dire que rien au monde

n'était plus amusant qu'un bal masqué.

--»C'est bien vrai, me répondit madame Delaunay. J'y suis allée

quelquefois, accompagnée de mon mari, et j'y ai pris beaucoup de

plaisir.

»Et elle se mit à me faire du bal masqué une peinture bien capable de

tourner une tête de jeune fille, elle me fit de la salle de l'Opéra, un

jour de bal, une description qui la faisait ressembler à un palais des

_Mille et une Nuits_. Ce n'était, à l'entendre, que girandoles et

guirlandes de lumières, dont les feux se réfléchissaient dans d'immenses

glaces et dans les dorures des panneaux et des lambris; on n'y marchait

que sur les plus magnifiques tapis; et chaque marche d'escalier, chaque

vestibule étaient garnis de caisses élégantes, renfermant les fleurs les

plus rares et les plus odoriférantes. Et puis c'était cet immense

orchestre de plusieurs centaines de musiciens distingués, qui

obéissaient, comme un seul homme, à la baguette du Napoléon du

quadrille, de l'illustre Musard; c'était cet orchestre qu'il fallait

entendre! Celui du Conservatoire n'était absolument rien en comparaison.

Et puis c'était cette immense variété de riches et brillants costumes

empruntés à toutes les époques et à toutes les contrées qu'il fallait

voir: la dame châtelaine du quatorzième siècle, appuyée sur le bras d'un

garde française du règne de Louis XV; le chevalier du temps des

croisades, courtisant une merveilleuse du Directoire, près d'un soldat

de la république qui causait dans un coin avec un dominicain, tandis que

des dominos blancs noirs, roses, bleus, de toutes les couleurs,

mystérieux fantômes, se glissaient à travers les divers groupes et

prenaient part à tous les plaisirs du bal sans que personne pût les

reconnaître.

»Le frère de madame Delaunay crut devoir ajouter quelques traits au

tableau déjà si brillant que venait de faire sa soeur.

--»La sainte alliance des peuples, dit-il, n'existe vraiment qu'au bal

masqué. Français et Anglais, Italiens et Autrichiens, Polonais et

Russes, Belges et Hollandais, Grecs et Turcs, vivent ensemble en bonne

intelligence dans la salle de l'Opéra; aussi, lorsque tous ces hommes

vêtus de costumes si pittoresques et d'aspects si divers se sont réunis

pour le galop final, et qu'ils passent rapides comme un torrent qui a

rompu ses digues, devant les dominos qui se sont réfugiés dans les

loges du rez-de-chaussée, on croit voir l'Europe réconciliée courir vers

un meilleur avenir.

»Vous avez remarqué, mes chères amies, que madame Delaunay et son frère

avaient toujours soin de placer dans un des coins du tableau qu'ils

mettaient devant mes yeux, plusieurs dominos, personnages mystérieux qui

pouvaient tout voir et tout entendre sans être remarqués. Ils voulaient

sans doute en me montrant la possibilité de ma présence au bal de

l'Opéra, me donner l'envie d'y aller; si telle était en effet leur

intention, leur réussite fut complète.

--»C'est jeudi prochain qu'aura lieu le dernier bal dit madame Delaunay,

et il sera, dit-on, plus brillant que tous ceux qui l'ont précédé. Je

voudrais bien pouvoir y aller...

--»Et moi aussi, dis-je à mon tour.

»Je dois le dire, lorsque j'exprimais aussi formellement ce désir, je ne

pensais pas que l'accomplissement en fût possible.

»Le frère de mon amie se chargea de me prouver que je m'étais trompée.

--»Mais puisque vous désirez toutes deux assister à ce bal, rien ne vous

empêche, ce me semble, de vous procurer ce plaisir, et je serais

très-volontiers le cavalier de ma bonne soeur et celui de sa charmante

amie.

--»Au fait? dit madame Delaunay, qui m'adressa un regard dont je compris

parfaitement l'intention.

--»Ma tante ne voudra jamais me permettre de passer une nuit au bal,

répondis-je.

»Et malgré tous les efforts que je fis pour le retenir, un profond

soupir s'échappa de ma poitrine.

--»C'est vrai, dit mon amie, ta tante ne voudra pas te permettre

d'aller à ce bal où nous nous serions tant amusées.

»Je répondis à mon amie que n'étant pas forcée de subordonner sa volonté

à celle d'une autre personne, rien ne s'opposait, puisqu'elle en avait

envie et que son frère voulait bien lui servir de cavalier, à ce qu'elle

allât à ce bal.

--»Vous me raconterez, lui dis-je, tout ce que vous aurez vu, et ce sera

absolument comme si j'y avais été.

»Madame Delaunay me répondit qu'elle m'aimait trop pour se déterminer à

prendre sans moi un aussi vif plaisir, plaisir qui, du reste, n'en

serait plus un pour elle si je ne le partageais pas.

»J'étais fort touchée de l'attachement et de la vive amitié que me

témoignait mon amie; mais aux regrets que j'éprouvais en songeant que je

ne pourrais voir les choses merveilleuses dont on venait de me faire de

si ravissantes peintures, se joignirent ceux bien plus vifs, je vous

l'atteste, que m'inspirait la résolution qu'elle avait prise de ne point

aller sans moi au bal masqué.

»La conversation que je viens de vous rapporter avait eu lieu dans une

voiture de place qui nous avait pris à la porte du traiteur chez lequel

nous avions dîné et amenés près de la demeure de ma tante, le frère de

mon amie nous avait quittées peu d'instants auparavant, et madame

Delaunay m'avait priée de ne point parler de lui à ma tante, elle

craignait, me dit-elle, que celle-ci ne nous blâmât de ce que nous

étions allées dîner avec lui. J'essayai d'abord de vaincre ses scrupules

qui me paraissaient exagérés, mais voyant à la fin que je ne pouvais y

parvenir et ne croyant rien devoir refuser à une personne qui me

témoignait tant d'amitié, je lui promis tout ce qu'elle voulut, de sorte

que lorsque nous fûmes arrivées chez ma tante, je fus forcée de

confirmer l'histoire qu'elle lui fit pour justifier notre longue

absence, histoire qui, du reste, obtint un plein succès; ma bonne tante

était si éloignée de me croire capable de lui faire un mensonge, qu'elle

m'aurait cru sans difficulté si je lui avais dit à minuit que le soleil

brillait d'un vif éclat.

»Lorsque madame Delaunay nous quitta après nous avoir promis sa visite

pour le lendemain, je fis à ma tante sa lecture quotidienne qui se

prolongea jusqu'à près de dix heures du soir; lorsque nous nous

quittâmes pour aller prendre le repos dont nous avions besoin, ma tante,

ainsi qu'elle en avait l'habitude, m'embrassa sur le front et me

souhaita une bonne nuit; j'avais sur le coeur le mensonge que je venais

de lui faire et je fus sur le point de le lui avouer, je ne sais quel

démon retint sur mes lèvres l'aveu tout prêt à s'en échapper; sans doute

mon mauvais ange, qui pour me récompenser de ce que je lui avais obéi,

envoya les songes les plus riants colorer mon sommeil: je rêvais que

j'étais au bal de l'Opéra, dans cette salle magnifique dont mon amie et

son frère m'avaient fait une si pompeuse description, et que de ce

formidable orchestre dirigé par l'illustre Musard, s'échappaient des

torrents d'harmonie, qui mettaient en mouvement la foule diaprée des

débardeurs, des titis, et des postillons de Longjumeau.

»Le lendemain, madame Delaunay vint déjeuner avec nous, le temps était

trop mauvais pour que nous pussions songer à sortir, de sorte qu'il fut

convenu qu'elle passerait avec nous la journée tout entière. Vers une

heure, ma tante qui se sentait légèrement indisposée se retira et me

laissa seule avec mon amie.

--»Eh bien! me dit-elle, as-tu pensé au bal masqué de jeudi? quant à moi

j'en ai rêvé toute la nuit.

--»Moi de même, lui répondis-je.

--»Si tu le voulais, ajouta-t-elle, nous pourrions aller à ce bal.

--»Mais comment?

--»Ecoute, ma chère amie, je t'aime trop, tu le sais, pour te donner de

mauvais conseils, aussi je suis persuadée que tu n'interpréteras pas mal

ce que je vais te dire. Nos grands parents auxquels l'âge a donné le

besoin du repos, ne veulent pas comprendre que lorsque l'on est jeune on

a besoin de se remuer, de changer d'air, que l'on est avide de tout voir

et de tout connaître; il ne faut pas leur en vouloir, ils subissent la

loi commune que nous subirons à notre tour; mais serions-nous bien

coupables, je te le demande, si sans blesser en rien les convenances,

sans heurter de front leurs préjugés qui en définitive prennent leur

source dans la tendresse qu'ils nous portent, puisque ce n'est que pour

nous mettre à l'abri des dangers qu'ils ont courus, qu'ils veulent nous

interdire une foule de jouissances innocentes, serions-nous bien

coupables, dis-je, si nous nous servions un peu de notre libre arbitre?

»Je vous l'ai avoué, j'avais lu, grâce à madame Delaunay, une foule de

romans dont quelques-uns n'étaient pas sans doute l'expression d'une

morale bien pure. Cependant je ne compris absolument rien à l'exorde du

discours entortillé qu'elle venait de commencer: des livres que j'avais

lus, les faits seuls m'avaient frappée; mon esprit, grâce à Dieu,

n'avait pas été assez subtil pour en déduire des conséquences.

--»Je ne vous comprends pas dis-je, à madame Delaunay.

»Elle me regarda d'un air profondément étonné, elle ne pouvait croire

sans doute que les semences jetées dans mon esprit, eussent porté si peu

de fruits.

--»Ma pauvre amie! me dit-elle.

»L'air de profonde commisération avec lequel elle prononça ces mots, me

blessa plus que vous ne pouvez vous l'imaginer; j'avais l'amour-propre

de croire que j'étais douée d'un esprit au moins égal à celui de mon

ancienne sous-maîtresse et c'était elle qui me parlait avec ce ton de

dédaigneuse supériorité, aussi ce fut presque avec le ton de la colère,

que je l'invitai à s'expliquer catégoriquement.

--»Eh bien! j'aime mieux cela, dit-elle, veux-tu venir au bal de

l'Opéra.

--»Je le voudrais, mais je ne le puis pas, ma tante ne voudra pas me le

permettre.

--»Eh bien! viens-y sans la permission de ta tante.

--»Mais comment?

»J'en prends Dieu à témoin, lorsque je faisais cette question je n'avais

pas l'intention qu'elle paraissait indiquer, j'obéissais seulement à un

défaut dont nous sommes toutes plus ou moins affligées, à la curiosité;

je voulais seulement savoir quels étaient les moyens que madame Delaunay

comptait employer afin de me faire aller au bal sans que ma tante en sût

rien.

»Voici ce que madame Delaunay répondit à cette question que je lui avais

faite: Comment?

--»La porte de la maison que vous habitez n'est fermée qu'après minuit,

et ouverte le matin à la pointe du jour, et le nombre des locataires qui

y résident est si considérable, que le portier ne s'occupe ni de ceux

qui entrent, ni de ceux qui sortent. Je demanderai à ta tante la

permission de te conduire au spectacle, permission qu'elle ne me

refusera pas, j'en suis certaine, nous irons chez moi, où tu trouveras

un costume ou un domino à ton choix; mon frère nous conduira au bal, et

après y avoir passé la nuit nous reviendrons chez moi; tu quitteras ton

costume et tu t'en retourneras à pied chez toi, où tu pourras être

rentrée et couchée avant que ta tante ne soit levée, et elle ne se sera

aperçu de rien, puisqu'elle se couche invariablement à dix heures au

plus tard, et qu'ainsi que tu me l'as dit plusieurs fois toi-même, elle

dort d'un si profond sommeil que rien ne la réveille avant son heure

habituelle.

»Les choses pouvaient, en effet, se passer ainsi, et je l'avoue à ma

honte, lorsqu'une fois je fus bien persuadée qu'il était possible que

j'allasse au bal sans que ma tante en sût rien, je promis à mon amie

tout ce qu'elle exigea de moi.

»Je ne vous rapporterai pas les mille raisonnements que je me fis durant

les quelques jours qui précédèrent ce jeudi que je ne voyais pas venir

sans éprouver un certain effroi, pour justifier la faute que j'allais

commettre. J'étais sur une pente fatale, je le sentais et je ne pouvais

me retenir; j'obéissais à je ne sais quelle influence qui me poussait à

faire une action que je blâmais tout en me préparant à la commettre et

lorsque je sortis avec madame Delaunay, après que ma tante m'eût donné

la permission de l'accompagner au spectacle, je me rappelai ces pauvres

petits oiseaux dont les regards ont rencontré ceux du basilic, et qui

vont tout pantelants et traînant de l'aile, obéissant nous ne savons à

quelle puissance fascinatrice, se jeter dans la gueule du monstre qui

doit les dévorer.

»J'étais à moitié folle lorsque j'arrivai chez madame Delaunay, qui

occupait rue Notre-Dame-de-Lorette un assez joli petit appartement;

aussi au lieu de me cacher sous un domino, ainsi que j'en avais

l'intention, j'endossai, sans trop savoir ce que je faisais, un élégant

costume de paysanne milanaise. Mon amie avait choisi je ne sais plus

quel costume d'homme, cela me parut une inconvenance grave; je le lui

dis, elle me répondit en riant: qu'en temps de carnaval tout était

permis, qu'un costume d'homme était beaucoup moins gênant qu'un costume

de femme, et que du reste elle n'avait adopté celui que je lui voyais,

qu'afin de pouvoir me faire danser.

--»Comment, lui dis-je, est-ce que vous comptez danser?

--»Mais bien certainement, me répondit-elle, crois-tu par hasard que je

vais au bal pour me croiser les jambes?

»J'étais profondément étonnée; en quittant les habits de son sexe,

madame Delaunay avait totalement changé de ton et de manières, et elle

essayait un pas qui devait, à ce qu'elle m'assurait, la faire proclamer

la reine du bal, lorsque la sonnette violemment agitée, annonça une

visite.

»Quand notre conscience n'est pas nette le moindre bruit qui nous

surprend à l'improviste, impressionne désagréablement nos nerfs. Je fis

un saut sur le siége que j'occupais.

--»Qui donc sonne? m'écriai-je.

--»Eh! parbleu, ce sont nos cavaliers, répondit madame Delaunay, mon

frère et un de ses amis.

»Elle alla ouvrir, et son frère entra accompagné d'un autre individu

dont la figure me déplut tout d'abord; mon amie saisit son frère par le

milieu du corps, et malgré les efforts qu'il fit pour se dégager, il

fallut qu'il se résignât à faire, en galopant, deux fois le tour de la

chambre; son ami riait aux éclats.

--»C'est charmant! c'est charmant, s'écria-t-il, tandis que l'autre

réparait devant une glace le désordre de sa toilette, vous êtes encore

un charmant cavalier, et je suis persuadé que si vous vouliez danser,

vous séduiriez les plus jolies femmes du bal.

--Vous croyez, M. le chevalier de Saint-Firmin, dit le frère de mon

amie, qui évidemment était de très-mauvaise humeur, je suis donc encore

suivant vous, très-capable de faire l'amour?

--»D'honneur! j'en suis persuadé.

--»Eh bien! voyez comme souvent les plus précieuses qualités sont

inutiles.

--»Inutiles?

--»Sans doute, qu'ai-je en effet besoin de faire l'amour puisque j'ai à

mon service des gens qui se chargent de me le procurer tout fait.

»Je ne vous rapporte ces paroles, qu'alors j'entendais sans les

comprendre, que pour vous donner la mesure du caractère des gens entre

les mains desquels j'étais tombée.

--Cessez, je vous prie, messieurs, dit madame Delaunay; je suis fâchée,

monsieur mon frère, de vous avoir fait galoper; allons, voyons ne boudez

plus, offrez votre main à mon amie et partons, il est temps.

Le frère de mon amie s'approcha de moi, et, après m'avoir adressé

quelques paroles polies, il me prit la main; nous partîmes.

Quelques minutes après nous étions au bal de l'Opéra.

Je ressemblais plus à une victime que l'on conduit au supplice qu'à une

jeune fille dont le plus ardent désir vient d'être réalisé; je tremblais

de tous mes membres, des sueurs froides me couraient par tout le corps

et mon masque me brûlait le visage. Nous n'avions pas fait trois pas

dans la salle que je fus forcée de m'arrêter.

--»Qu'avez-vous donc? me dit mon cavalier.

--»Rien, rien, lui répondis-je, mais je me sentais pâlir sous mon

masque, et ce n'était que grâce à des efforts suprêmes, que je parvenais

à ne pas m'évanouir.

»Madame Delaunay s'approcha de moi.

--»Je souffre, lui dis-je, je voudrais bien m'en aller.

--»Ce ne sera rien, le passage subit du froid au chaud, a seul causé

cette légère indisposition, nous allons nous placer dans une loge, où

nous resterons jusqu'à ce que tu te sois familiarisée avec le bruit et

le tumulte qui règnent ici.

»Le chevalier nous conduisit dans une loge du premier rang, qui avait

été retenue pour nous.

»Le vertige qui obscurcissait mes yeux se dissipa peu à peu, et je pus

jeter quelques regards sur les objets dont j'étais environnée; la salle

offrait vraiment un coup d'oeil féerique, et pour cette fois, il se

trouva que mon imagination était restée au-dessous de la réalité. Je

suivais avec intérêt les ondulations de cette foule nuancée de mille

couleurs éclatantes, qui tantôt groupée dans un des coins de la salle,

laissait autour d'elle un vaste espace vide; tantôt s'éparpillant sans

ordre, ressemblait à un essaim d'abeilles qui vient de prendre sa volée,

et lorsque les longs anneaux du galop qui terminait chaque contredanse

passaient rapides devant mes yeux, j'éprouvais un vague désir de

prendre une part active aux amusements de tous ces gens, dont les

visages paraissaient animés par l'expression de la plus vive gaieté et

du plus parfait contentement, et je me rappelais involontairement ces

rondes de willis dont il est parlé dans les chroniques, auxquelles il

faut nécessairement prendre part lorsque par hasard on en est

spectateur.

»Mme Delaunay dansait presque dans la loge, et à chaque minute elle

me demandait si je me trouvais mieux.

»Un ouf prolongé s'échappa de sa poitrine, lorsque enfin je lui répondis

affirmativement:

--»Alors allons danser, me dit-elle.

»Je l'avoue à ma honte, je ne fis de résistance que ce qu'il en fallait

pour ne point laisser croire que j'obéissais avec plaisir, et ce ne fut

que lorsque je fus brisée, rompue, anéantie, plus peut-être par les

émotions diverses que je venais d'éprouver, que par la fatigue, que je

quittai la partie. Mon costume si frais, si coquet, lors de mon entrée

au bal, était frippé[spelling: > fripé] et tout couvert de poussière;

mes cheveux défrisés tombaient en mèches inégales le long de mes joues

marbrées de légères traces rouges; une glace du foyer devant laquelle je

m'étais placée pour essuyer mon visage, m'avait révélé cet affreux état

de ma personne, je me fis peur à moi-même.

»Il était alors un peu plus de trois heures.

--»Ma tante verra que je suis allée au bal, m'écriai-je.

--»Que tu es enfant, me dit madame Delaunay, lorsque tu te seras baigné

le visage dans l'eau fraîche, et que tu auras dormi une heure, il ne

restera plus rien de ces légères traces de fatigue. Quoi qu'il en soit,

allons souper, je meurs de faim, et toi?

»Je dis à mon amie que je n'avais besoin de rien, et que nous ferions

bien de nous retirer à l'instant même; elle me fit observer, pour

vaincre mes scrupules, que je ne pouvais rentrer chez moi, à moins

d'être remarquée, avant huit heures du matin; que refuser, ce serait

désobliger son frère qui était très-susceptible, et qu'elle avait le

plus grand intérêt à ménager; enfin, elle me parla tant et si bien, que

je me laissai conduire au café Anglais.

»Le plus délicieux souper nous fut servi dans un des cabinets de cet

établissement. Je pris seulement un potage, madame Delaunay au

contraire, goûta de tous les mets qui furent placés devant nous; quant

aux deux hommes, ils vidaient avec une telle rapidité des flacons de

vins fins, que j'en étais effrayée sans savoir pourquoi.

»Madame Delaunay était placée à table près du chevalier, j'avais à côté

de moi le frère de mon amie.

»Le vin qu'ils avaient bu avait mis ces deux hommes de belle humeur, et

depuis quelques instants ils échangeaient entre eux, en me regardant,

des regards d'intelligence dont l'expression commençait à m'inquiéter;

le chevalier avait allumé un cigare, et bien que l'odeur du tabac

m'incommodât réellement, je n'osais pas me plaindre. Le frère de mon

amie rapprochait son siége du mien, il vantait ma beauté et mes grâces;

puis il prenait mes mains qu'il serrait entre les siennes, et qu'il

couvrait de baisers. Je pâlissais, je rougissais, j'étais au supplice;

et madame Delaunay, que j'implorais du regard, riait aux éclats et me

disait que tout était permis pendant une nuit de carnaval.

--»A preuve, dit le chevalier, qui déposa sur les lèvres de mon amie, un

vigoureux baiser.

»Je crus que madame Delaunay allait manifester d'une manière éclatante

le mécontentement que suivant moi elle devait éprouver et qu'enfin nous

allions pouvoir nous retirer: cette espérance ne se réalisa pas; elle

invita au contraire son frère à suivre l'exemple que venait de lui

donner le chevalier.

»Je ne puis trouver de termes assez énergiques pour vous peindre

l'indignation que je ressentis, lorsque le visage ridé et plâtré de

cette vieille caricature s'approcha du mien; je devinai tout à coup que

cet homme n'était pas le frère de celle qui se disait mon amie, et

quelles étaient les intentions de ces trois ignobles personnages; ce fut

un éclair qui me traversa l'esprit, une révélation du ciel qui ne voulut

pas permettre leur triomphe. Je me levai si brusquement, que le siége

que j'occupais fut renversé, j'avais le feu au visage et mes yeux, je le

sentais, devaient lancer des éclairs.

--»Vous êtes tous des infâmes! m'écriai-je d'une voix rendue tremblante

par l'émotion et la colère; et profitant avec adresse de la stupeur des

personnages auxquels je venais d'adresser cette virulente apostrophe,

j'ouvris brusquement la porte du cabinet et je descendis rapidement un

petit escalier qui se trouva devant moi et qui me conduisit sur le

boulevard.

»Je ne savais où j'allais, mon seul désir était d'échapper à madame

Delaunay et à ses complices; aussi, à peine arrivée sur la voie

publique, je me mis à courir devant moi sans m'inquiéter du lieu où

j'arriverais; mais je n'avais pas fait dix pas sur le boulevard, que

j'entendis derrière moi la voix du chevalier qui me criait d'arrêter; je

ne sais quelle folle terreur s'empara de tout mon être, mais je me jetai

entre les bras d'un jeune homme qui se trouva par hasard devant moi, en

m'écriant: Monsieur! monsieur! je vous en prie, protégez-moi.

»Ce jeune homme jeta le cigare qu'il fumait, lorsque je l'avais abordé.

--»Ne craignez rien, mademoiselle, me dit-il, ne craignez rien; quels

que soient les misérables qui vous poursuivent, ils ne vous manqueront

pas, je vous en donne l'assurance, tant qu'il me restera un peu de force

pour vous défendre.

»A ce moment le chevalier arrivait près de nous.

--Etes-vous folle? me dit-il, tandis que je me serrais contre celui qui

venait de me promettre sa protection; êtes-vous folle! nous quitter si

brusquement en nous disant des injures, parce que le frère de votre amie

s'est permis une innocente plaisanterie.

--»Taisez-vous, répondis-je à cet homme qui me déplaisait encore plus

peut-être que le prétendu frère de madame Delaunay, et n'appelez plus

mon amie cette femme qui m'a indignement trompée.

»Le chevalier se mit à rire aux éclats.

--»Je comprends, s'écria-t-il lorsque cet accès d'hilarité fut passé,

(il voulait sans doute donner de moi, à celui qui me protégeait, une

idée qui le déterminât à m'abandonner,) je comprends parfaitement,

Monsieur a plus que nous le talent de vous plaire et vous voulez rester

avec lui; mais il n'en sera pas ainsi, je vous en donne ma parole

d'honneur; c'est de votre plein gré que vous êtes venue avec nous, et

morbleu! vous y resterez.

Les vrais mystères de Paris · 第 48 / 99 段