Eugénie la nécessité de répondre à la naïve remarque de Laure, il y a si
longtemps que nous ne nous sommes vues que nous devons avoir beaucoup de
choses à nous dire.
Lucie remit à la vieille femme, pour qu'elle la replaçât dans son
berceau, la petite fille qui s'était endormie entre ses bras, et les
trois amies prirent place devant le bon feu qui flambait dans la
cheminée.
Lucie désirait connaître afin d'y remédier, si cela était possible, les
événements qui avaient précipité son amie dans l'abîme d'où elle venait
de la tirer, mais elle ne voulait pas lui demander des confidences que
celle-ci, par reconnaissance peut-être, se croirait obligée de lui
faire; elle crut que le meilleur moyen de provoquer sa confiance était
de lui accorder la sienne. Elle raconta donc à Eugénie les événements
bien simples de sa vie depuis sa sortie du pensionnat, la mort de son
père, suivie bientôt de son mariage avec le colonel comte de Neuville,
bien qu'il fût beaucoup plus âgé qu'elle, et le départ récent de
celui-ci pour l'Algérie.
--Je ne puis rien vous raconter, dit Laure lorsque Lucie eût achevé son
récit, ma vie, encore moins incidentée que celle de Lucie, ne peut
vraiment fournir le sujet d'une narration:
»J'ai passé mes premières années à Lagny, une jolie petite ville de la
Brie, célèbre par sa fontaine et les moeurs peu courtoises de ses
habitants qui jettent dans la susdite fontaine ceux qui leur demandent
combien vaut l'orge sans avoir la main dans le sac. Je n'ai quitté cette
ville que pour entrer au pensionnat au moment où tu en sortais, ma chère
Eugénie. Mon éducation terminée, je suis allée, avec la permission d'un
oncle que j'aime infiniment, bien que je ne l'aie jamais vu, demeurer
avec Lucie. Je passe mon temps à lire, à dessiner, je fais de la
musique, je vais au bal; je suis en un mot aussi heureuse qu'il est
possible de l'être, car je ne m'ennuie que lorsque Lucie est triste, ce
qui depuis quelques jours lui arrive plus souvent que je ne le voudrais.
Eugénie avait pris les mains de ses deux amies, qu'elle serrait
affectueusement entre les siennes.
--Il faut, dit-elle, que je vous raconte ce qui m'est arrivé depuis que
je ne vous ai vues; c'est une bien triste histoire que la mienne et dont
tu connais déjà le dénoûment, continua-t-elle en s'adressant à Lucie de
Neuville.
Celle-ci embrassa tendrement Eugénie, qui, après quelques instants de
silence, continua en ces termes:
Je n'avais pas encore douze ans lorsque je perdis, mon père, qui avait
été le plus intime ami du tien, ma chère Lucie, et ma mère qui le suivit
de près dans la tombe. Mes parents, par suite de fausses spéculations
commerciales et de la faillite des personnes auxquelles ils avaient
confié des sommes considérables, avaient perdu leur fortune lorsqu'ils
moururent, de sorte que la mort vint à point pour leur épargner les
tourments, compagnons inséparables de la pauvreté. Je ne sais ce que je
serais devenue si une soeur aînée de ma mère, qui avait toujours habité
la province, n'était pas accourue à Paris à la nouvelle de l'affreux
malheur qui venait de me frapper et ne s'était pas chargée de moi.
»J'apportais avec moi dans la maison de cette estimable femme le malheur
qui, à dater de cette époque, ne devait pas cesser de me poursuivre.
»Ma tante voulant me faire donner une éducation digne de ma naissance,
me plaça, deux ans environ après m'avoir recueillie, dans le pensionnat
où nous avons été élevées. Je ne sais si vous vous rappelez le caractère
que j'avais alors...»
--Tu étais douée, dit Lucie, du plus heureux caractère qui se puisse
imaginer, tu riais sans cesse, et lorsque l'une de nous était triste
c'était toujours toi qui trouvais le moyen de l'égayer; mais cela ne
dura pas longtemps, peu de temps après ton arrivée au pensionnat tu
changeas tout à coup de caractère.
--Vous vous rappelez sans doute, continua Eugénie de Mirbel, une de nos
sous-maîtresses, une assez belle personne, dont nous admirions toutes
les beaux yeux, bleus et les magnifiques cheveux noirs, tout en nous
moquant quelquefois de son air rêveur et mélancolique?
--Madame Delaunay? dit Laure.
»Précisément, cette femme, qui avait, dit-on, éprouvé de grands
malheurs, et qui avait perdu son mari peu de temps après son mariage,
avait été admise dans notre pensionnat sur la recommandation d'une dame
anglaise près de laquelle elle était restée assez longtemps, afin de
commencer l'éducation d'une jeune fille que l'on venait d'envoyer dans
l'Inde pour y rejoindre son père. Je fus, vous le savez, pendant un
certain laps de temps, la première à me moquer des airs langoureux de
madame Delaunay, qui n'ouvrait jamais la bouche que pour pousser de
profonds soupirs, et qui nous disait sans cesse que sa naissance lui
avait permis d'espérer un sort plus heureux que ne l'était le sien à ce
moment; mais à la fin, l'inaltérable douceur de madame Delaunay, qui
n'opposait à toutes nos innocentes railleries de folles jeunes filles,
que le silence et cette inconcevable inertie devant laquelle s'émoussent
les pointes les plus acérées me désarmèrent, et je devins, toute jeune
que j'étais, sa plus intime amie.
»Madame Delaunay employait tout le temps dont elle pouvait disposer, à
lire des romans qu'elle se procurait facilement et qu'elle savait, avec
une adresse infinie, dérober aux regards de notre bonne maîtresse qui
était, vous le savez, une ennemie déclarée de ces sortes de livres. Vous
avez déjà deviné ce qui arriva: elle m'en prêta quelques-uns que je lus
avec avidité; puis d'autres, puis encore d'autres.
»J'ai malheureusement reçu de la nature une imagination assez
impressionnable; aussi ces lectures ne tardèrent pas à porter leurs
fruits ordinaires. Je perdis une à une toutes les qualités qui m'avaient
fait aimer de mes compagnes. Plus de folles saillies, plus de ces
joyeuses reparties qui vous faisaient tant rire; je ne voulais plus
prendre part à vos jeux; j'étais devenue, en un mot, un reflet de madame
Delaunay: je vivais dans un monde créé par mon imagination, et peuplé
des héros et des héroïnes des livres que j'avais lus. A l'heure qu'il
est je rirais bien volontiers des folles idées qui traversaient sans
cesse, à cette époque, mon imagination, si la suite ne m'avait pas
appris que les idées de nos premières années, sont destinées à exercer
sur les premiers événements importants de notre vie, une influence soit
heureuse soit fatale.
»Ma tante possédait, au moment où elle me prit chez elle, une fortune
qui, sans être considérable, lui permettait de vivre assez
honorablement; mais désirant me voir occuper un jour dans le monde une
position brillante, position que je ne pouvais acquérir que par un riche
mariage, ma bonne tante voulut augmenter sa fortune afin d'être à même
de me donner une grosse dot lorsque j'aurais atteint l'âge de me marier.
»Il lui arriva ce qui devait nécessairement arriver à une femme sans
expérience aucune des affaires, lancée tout à coup sur le terrain
brûlant des spéculations. Les gens auxquels elle avait accordé sa
confiance la trompèrent sans éprouver le moindre scrupule: les uns lui
firent acheter fort cher des actions industrielles qui n'étaient
seulement pas cotées à la bourse; les autres lui firent prêter de
l'argent à de grands personnages qui ne sont pairs de France ou députés
qu'afin de ne pas payer leurs dettes, si bien qu'un jour la pauvre femme
qui croyait avoir au moins doublé sa fortune, qui bâtissait pour moi les
plus magnifiques châteaux en Espagne, et qui dormait tranquille sur un
monceau d'actions de tous les formats et de toutes les couleurs, se
réveilla ruinée ou à peu près: il lui restait environ deux mille francs
de revenu.
»Ses moyens ne lui permettant plus de payer le prix assez élevé de ma
pension, elle fut forcée de me faire quitter le pensionnat avant que mon
éducation fût achevée. Ce fut avec plaisir que vous m'avez vu partir,
mes chères amies, car je vous avais laissé croire que je vous quittais
pour épouser je ne sais plus quel grand personnage, dont je vous avais
tracé un portrait qui ressemblait plus au héros fantastique du dernier
roman que j'avais lu qu'à un personnage réel.
»Etait-ce par orgueil ou seulement pour mentir que je vous faisais un
semblable conte? ce n'était ni pour l'un ni pour l'autre motif; mais les
romans donnent à ceux qui en lisent beaucoup, avant que l'expérience
n'ait mûri leur esprit, une idée si fausse du monde et de ceux qui
l'habitent, qu'ils ne peuvent que difficilement se déterminer à croire à
l'amitié de ceux qui les entourent, lorsque cette amitié ne se traduit
pas en transports ridicules et en démonstrations exagérées; je ne
croyais donc pas à votre amitié qui cependant, et la suite l'a prouvé,
était aussi réelle qu'elle était calme; c'est pour cela que je ne vous
fis pas connaître l'affreux malheur qui venait de frapper ma bonne
tante.
»Je ne me séparai pas sans peine de madame Delaunay, à laquelle j'avais
accordé la confiance que je vous avais refusée, et ce ne fut qu'après
qu'elle m'eût fait la promesse de venir souvent me voir que je pus
m'arracher de ses bras pour suivre ma tante qui m'attendait dans
l'appartement de notre maîtresse.
»Ma tante avait accepté sans se plaindre le coup affreux qui venait de
la frapper, et de suite elle s'était résignée à la vie plus que modeste
qui devait être la nôtre à l'avenir. Ce ne fut donc pas dans
l'appartement assez somptueux qu'elle avait habité jusqu'à ce moment
qu'elle me conduisit, mais bien dans une retraite perdue dans un des
plus populeux quartiers de la capitale (lorsque l'on veut se cacher,
c'est au milieu de la foule qu'il faut aller vivre), retraite
excessivement simple et tout à fait conforme à l'état précaire de notre
fortune, mais dans laquelle cependant rien de ce qui pouvait contribuer
à me faire trouver moins monotone la vie que nous allions mener n'avait
été oublié. Ma tante, qui pour augmenter le petit capital qui lui
restait, s'était débarrassée de tous les objets ayant une certaine
valeur, qui garnissaient l'appartement qu'elle occupait précédemment,
avait précieusement conservé tout ce qui m'appartenait personnellement;
ainsi je retrouvai dans notre modeste hermitage, et rangés avec soin
dans une petite pièce absolument, semblable à celle qu'ailleurs j'avais
pompeusement décorée du titre de boudoir, tous les objets que j'aimais:
mes livres, mon chevalet, ma palette et mes pinceaux, mes albums, ma
musique et un magnifique piano d'Erard aussi bon qu'il était beau, et
sur le sort duquel je n'avais pas cessé de trembler.
»Ma bonne tante jouissait de ma surprise, et des larmes de joie
coulaient le long de ses joues vénérables.
-»Tu le vois, mon enfant, me dit-elle, on peut, bien que l'on soit
pauvre, se procurer encore quelques instants de bonheur.
»Je me précipitai entre ses bras qu'elle avait ouverts pour me recevoir,
et pendant quelques instants, nous nous tînmes étroitement embrassées.
--»Ecoute, mon enfant, me dit ma tante, lorsque nous nous fûmes
arrachées à cette douce étreinte, c'est parce que j'ai voulu te faire
bien riche, qu'aujourd'hui nous sommes pauvres toutes les deux; il ne
faut donc pas m'en vouloir; il ne me reste, ma chère Eugénie, que deux
mille francs de revenu, c'est bien peu! cependant si nous avons de
l'économie, mille à douze cents francs chaque année pourront nous
suffire, de sorte qu'au bout d'une dixaine d'années, nous nous
trouverons à la tête d'un petit capital, qui sera ta dot; tu es belle,
tu as de l'esprit, tu as reçu une bonne éducation, tu seras toujours
sage, je n'en doute pas; eh bien! il ne faut pas désespérer de l'avenir,
tu rencontreras infailliblement, si tu conserves ces précieuses
qualités, un honnête homme qui voudra posséder tout cela, qui te rendra
heureuse et dont tu feras le bonheur: et que la retraite dans laquelle
nous allons vivre ne t'épouvante pas; si bien cachée que soit la
violette, son parfum la décèle et on finit par la découvrir. Il en est
de même des femmes, on ne néglige que celles qui ne méritent pas d'être
recherchées.
»Ma bonne tante ne me parlait ainsi, sans doute, que pour me donner de
l'espérance et du courage; quoi qu'il en fût, j'étais tout à fait de son
avis; mais ce qu'elle n'attendait que du temps, d'une conduite uniforme
et peut-être bien, seulement de la bonté de Dieu. Je l'attendais moi,
soit du hasard, soit de mon mérite personnel, les livres que j'avais lus
m'avaient tourné la tête à ce point, j'avais l'imagination tellement
remplie de rois qui avaient épousé des bergères, de grands seigneurs qui
avaient sollicité à genoux la main de pauvres ouvrières, et j'accordais
à ma petite personne une si haute valeur, qu'il me paraissait en effet
impossible que le monde pût m'oublier dans ma retraite.
Cependant les jours se passaient, et comme je n'avais plus ni le temps
ni la possibilité de me gâter à la fois le coeur et l'esprit, mon
caractère ne tarda pas à reprendre son assiette ordinaire, je redevins
aussi gaie que je l'étais lors de mon arrivée au pensionnat, et avec ma
gaieté, je recouvrai mes brillantes couleurs de jeune fille que, si vous
vous en souvenez, je commençais à perdre lorsque je vous quittai; je
m'occupais des soins de notre petit ménage; je peignais; je faisais de
la musique, et le soir je lisais à ma bonne tante quelques passages de
nos bons auteurs. Ma vie, vous le voyez, n'était pas très-incidentée: ma
tante, que son grand âge rendait valétudinaire, ne pouvait sortir que
très-rarement, aussi lorsqu'elle se trouvait un peu plus vigoureuse
qu'elle ne l'était habituellement et qu'une belle journée nous
permettait d'aller passer quelques heures, soit aux Tuileries, soit au
Luxembourg; ces deux jardins étaient situés à une distance presque égale
de notre domicile; j'étais aussi joyeuse qu'une jeune mariée qui trouve
dans sa corbeille un cachemire on un écrin qu'elle n'espérait pas.
Cependant je n'étais pas malheureuse, tant il est vrai que la sérénité
de l'esprit et la quiétude de l'âme peuvent nous tenir lieu de tous les
biens qui nous manquent.
»Il y avait près de six mois que j'avais quitté le pensionnat, et je
n'avais pas encore entendu parler de madame Delaunay, qui, ainsi que je
l'ai appris plus tard, en avait été renvoyée peu de temps après ma
sortie, sans doute parce que notre digne maîtresse avait fini par
s'apercevoir qu'elle n'était pas douée d'un caractère à la hauteur de la
mission qui lui avait été confiée.
»J'avais été d'abord assez cruellement blessée de l'abandon de cette
femme, mais comme en définitive je n'avais pas pour elle cet attachement
que les personnes vraiment dignes savent seules nous inspirer, je
l'avais totalement oubliée, lorsqu'un matin elle se présenta chez nous.
»Une visite, quelle qu'elle fut, était pour ma tante que le malheur
n'avait pas rendue misanthrope, et pour moi qu'elle venait distraire
quelques instants, un heureux événement, événement bien rare dans notre
vie, car depuis que nous étions pauvres, personne ne venait plus nous
voir, nous accueillîmes donc madame Delaunay avec le plus vif
empressement, elle s'excusa de ce qu'elle n'était pas venue plus tôt me
voir, en me disant qu'aussitôt sa sortie du pensionnat qu'elle n'avait
quitté, disait-elle, que parce que sa santé ne lui permettait plus de
supporter les fatigues de la profession d'institutrice, fatigues bien
légères, cependant, elle était tombée malade et avait été forcée de
garder le lit pendant un laps de temps fort long.
»Nous causâmes assez longtemps; madame Delaunay nous apprit tout ce qui
lui était arrivé depuis la mort de ses parents qu'elle avait perdus
lorsqu'elle n'était encore qu'une enfant, c'était une bien longue et
bien lamentable histoire, qui ressemblait un peu à tout ce que j'avais
lu, et je crois vraiment maintenant que madame Delaunay s'appropriait
les aventures de l'héroïne d'un de ces romans in-12, imprimés sur papier
à sucre, édités jadis par le fameux Pigoreau, et que l'on ne rencontre
plus, à l'heure qu'il est, que sur les derniers rayons d'un de ces
antiques cabinets de lecture perdus dans les limbes d'un chef-lieu de
canton. Cette histoire, cependant, pleine d'événements extraordinaires,
de complications mystérieuses, de reconnaissances imprévues, et dont le
dénoûment était encore un mystère, m'intéressa beaucoup, et grandit
tellement aux yeux de ma tante, celle qui la racontait (qui comme vous
le pensez bien, s'y était ménagé un rôle qui devait donner la plus haute
idée de son caractère), que la pauvre femme qui ne pouvait croire qu'il
existe des gens qui trouvent à mentir, un plaisir inexplicable, fit à
madame Delaunay les plus vives instances, afin de l'engager à venir nous
voir le plus souvent qu'elle le pourrait.
»Madame Delaunay revint plusieurs fois chez nous, et bientôt elle fut
notre plus fidèle commensale; ma tante recevait ses visites avec le plus
vif plaisir. Madame Delaunay, malgré les travers de son caractère, avait
l'esprit cultivé et causait assez agréablement; et puis, ainsi que je
vous l'ai déjà dit, ma tante étant valétudinaire ne pouvait sortir que
très-rarement, de sorte que j'étais aussi forcée de rester confinée à la
maison à l'âge où l'on a tant besoin de prendre un peu d'exercice et de
respirer au grand air. Madame Delaunay, par la position qu'elle avait
occupée et ses relations antérieures avec moi devait lui inspirer assez
de confiance pour qu'elle me permît de sortir quelquefois avec elle,
c'est ce qu'elle fit avec le plus vif empressement.
»J'allais donc assez souvent me promener accompagnée de madame Delaunay,
soit aux Tuileries, soit au Luxembourg, soit au jardin du roi, mais plus
souvent aux Tuileries qu'ailleurs; car ma compagne, malgré ses idées
romanesques, aimait le monde et les lieux où on le trouve, tandis que
moi je préférais les lieux silencieux et les ombrages épais.
»Lorsque le temps était beau nous prenions avec nous quelques petits
ouvrages de femme et nous allions nous asseoir sous les grands
marronniers des Tuileries, où souvent nous restions plusieurs heures
avant de songer à nous retirer. Quelquefois, je voyais passer devant
moi, couvertes de riches habits, appuyées sur le bras de l'homme
qu'elles avaient pris pour mari, et suivies d'un valet, quelques-unes de
mes camarades de pension, mais pas une ne s'avisa de reconnaître la
jeune fille simplement vêtue qui travaillait avec tant d'activité, pas
une ne lui adressa une légère inclination de tête; elles me croyaient
sans doute beaucoup plus pauvre que je ne l'étais en effet.
»Un jour, madame Delaunay arriva chez nous très-richement parée, elle
était coiffée d'un chapeau très-frais de la _bonne faiseuse_, enveloppée
dans un assez beau cachemire; sa robe avait été taillée dans une étoffe
de soie moirée magnifique. Nous lui fîmes nos compliments au sujet de
cette brillante toilette qui nous paraissait assez insolite, car nous
savions que les moyens pécuniaires de cette femme, étaient très-bornés.
Je ne sais si elle devina quelles étaient nos pensées, car son premier
soin fut de nous faire connaître la source d'où lui venaient toutes ces
richesses. Elle nous dit qu'un de ses frères, qui avait acquis aux Indes
orientales une fortune très-considérable, venait d'arriver à Paris, et
qu'il voulait qu'elle partageât avec lui tout ce qu'il possédait; puis
elle fit l'éloge du noble caractère de ce frère, et, à l'appui de ce
qu'elle avançait, elle nous montra plusieurs billets de banque.
»Rien ne nous autorisait à douter de ce qu'elle avançait; ma tante
voulut bien me permettre de sortir avec elle; elle voulait, disait-elle,
faire plusieurs acquisitions, et ce serait pour moi une distraction que
de parcourir les divers magasins qu'elle allait visiter.
»Nous nous mîmes en route. Ne voulant pas faire contraste, je m'étais
composée des débris de mon ancienne splendeur une toilette peut-être
plus simple, mais assurément de bien meilleur goût que celle de mon
amie. Nous nous arrêtâmes, ainsi que cela avait été convenu, chez
plusieurs marchands; mon amie acheta plusieurs petits objets, et me
força d'accepter quelques bagatelles que je reçus avec plaisir, car je
ne voyais pas sans éprouver une bien douce émotion, que la fortune
n'avait pas changé le coeur de mon amie.
»Il n'était pas encore deux heures lorsque nous eûmes achevé de faire
toutes nos emplettes, et bien que le froid fût assez vif, le temps était
magnifique et animé par un beau soleil d'hiver. Madame Delaunay me dit
que si je voulais l'accompagner, nous irions faire un tour aux
Tuileries. Je n'avais aucune raison de m'opposer à ce désir; seulement,
je lui fis observer que notre voiture était pleine des acquisitions que
nous venions de faire, et qu'il fallait absolument nous en
débarrasser.--Qu'à cela ne tienne, me répondit-elle, je vais envoyer
tout ceci chez toi par notre cocher, qui remettra en même temps un petit
mot à ta tante, afin qu'elle ne soit pas surprise de notre longue
absence, et nous irons à pied jusqu'aux Tuileries. Il fut fait ainsi
qu'il avait été dit.
»Nous étions arrivées à l'extrémité de l'allée des Tuileries qui longe
la terrasse des Feuillants, et nous allions retourner sur nos pas,
lorsque nous fûmes abordées par un monsieur déjà âgé et décoré de
plusieurs ordres.
--»Ma foi, ma chère Clélie, dit-il en s'adressant à madame Delaunay
après m'avoir adressé un salut parfaitement conforme aux lois de la
bonne compagnie, je ne croyais pas avoir le plaisir de te rencontrer ici
et en aussi charmante compagnie. Il m'adressa un nouveau salut auquel je
ne répondis que par une légère inclination de tête.
--»C'est mon frère, me dit madame Delaunay. N'est-ce pas qu'il est bien?
»Je ne remarquai pas la singularité de cette question; seulement je
n'étais pas de l'avis de mon amie.
»Je ne sais si vous êtes comme moi; mais rien au monde ne me paraît plus
ridicule et plus affligeant en même temps que de voir un vieillard
affecter le ton et les manières d'un jeune homme; je crois que de beaux
cheveux blancs et les profonds sillons que le temps creuse sur un visage
vénérable, sont la seule parure qui convienne à la vieillesse. L'homme
qui venait de nous aborder devait donc, seulement par l'aspect de sa
personne, m'inspirer une répugnance invincible.
»Cet homme avait évidemment passé son dixième lustre; et cependant il
était aussi rigoureusement busqué, ganté, et éperonné que le plus
farouche des lions de la loge infernale. Un camélia blanc, d'une
dimension fabuleuse, ornait une des boutonnières de son habit et il
maniait avec une vivacité toute juvénile un superbe jonc surmonté d'une
grosse pomme d'or ciselée avec soin.
»Supposez une figurine du Journal des modes, à laquelle vous donnerez un
vieux visage que n'ont pu rajeunir ni les talents de l'épileuse, ni
l'usage immodéré de tous les liniments et de tous les cosmétiques
imaginables, et vous aurez devant les yeux le portrait exact du frère de
madame Delaunay.
»Après une promenade assez longue, durant laquelle il ne cessa de louer
et ma beauté et mon esprit, bien que ma mine renfrognée et le mutisme
presque complet que j'observais eussent dû lui donner une bien pauvre
idée et de l'une et de l'autre, il nous proposa de nous mener dîner chez
un traiteur; du reste cette proposition nous fut faite dans les termes
les plus convenables.
--»Il y a si longtemps, me dit-il, que je n'ai vu ma bonne soeur, que je
dois naturellement saisir toutes les occasions qui se présentent de
passer quelques instants près d'elle, et vous me rendrez un véritable
service en ne l'empêchant pas d'accepter la proposition que je viens de
vous faire.
»Et comme par politesse, et bien certaine d'avance que madame Delaunay
n'accepterait pas cette proposition, je laissai à cette dernière le soin
de nous excuser.
--»Je ne vois pas pourquoi, me dit-elle, nous n'accepterions pas la
gracieuse invitation de mon frère; nous nous presserons un peu, de sorte
que ta tante n'aura pas le temps d'être inquiète.