Beppo avait trop présumé de ses forces. Après avoir suivi la rue de la

Tannerie en s'appuyant le long des murs afin de ne pas tomber, il fut

forcé lorsqu'il arriva sur la place de l'hôtel de ville, de s'asseoir

sur une borne; ses jambes refusaient de le porter plus loin. Après

s'être reposé quelques instants, il pria un ouvrier qui passait près de

lui, de le soutenir jusque sur le quai où il pourrait prendre une

voiture. Le brave ouvrier, qui n'aurait pas refusé à _un pochard_ le

léger service qui lui était demandé, ayant remarqué l'affreuse pâleur

qui couvrait le visage de celui qui réclamait son aide, voulut faire

plus qu'on ne lui demandait: il engagea Beppo à ne point bouger de sa

place, et alla chercher à la station voisine un fiacre qu'il lui amena

et dans lequel il le fit monter.

Laissons rouler Beppo vers la rue Contrescarpe-Saint-Marcel, et

retournons chez la comtesse Lucie de Neuville, où nous allons retrouver

le docteur Mathéo.

II.--Eugénie de Mirbel.

Du bon feu flambe dans la cheminée du boudoir, ou plutôt du cabinet de

Lucie de Neuville, et égayé cette pièce décorée et meublée avec une rare

élégance.

La comtesse et Laure de Beaumont sont diversement occupées, Lucie brode

un superbe devant d'autel, destiné à la chapelle du château de

Villerbanne, ancien et magnifique manoir seigneurial, qui doit un jour

appartenir à son époux, Laure peint sur un écran une touffe de fleurs

rares et le vase de porcelaine du Japon qui la contient.

Le boudoir de la comtesse Lucie de Neuville, n'est pas, il s'en faut,

celui d'une femme à la mode.

Il y a longtemps déjà que l'on a dit pour la première fois, qu'à

l'aspect seul des lieux on pouvait deviner le caractère de ceux qui les

habitaient, et cela est vrai: un épicier retiré du commerce, ne se

choisira pas une petite maison à volets verts, sise sur le penchant

d'une jolie colline et dont la façade sera ornée seulement d'un cep de

vigne et de quelques liserons aux campanules bleues; un poëte n'ira pas

se loger, s'il peut faire autrement, dans la rue la plus populeuse de la

moderne Babylone; un marin n'ira pas habiter les guérets de la Beauce;

l'épicier voudra dans une petite ville de province, une maison à

l'instar de Paris, et si ses moyens le lui permettent, il fera placer

deux statues en plâtre sous son vestibule; le poëte acceptera avec

plaisir la retraite dédaignée par l'épicier, le marin voudra voir la mer

des fenêtres de sa chambre à coucher.

Tous ceux, quels que soient d'ailleurs leur caractère, leurs moeurs et

leurs habitudes, qui mènent une existence fashionable, se ménagent dans

la partie la plus reculée de leur habitation, une sorte de réduit dans

lequel ils aiment à se retirer, que les femmes nomment un boudoir et les

hommes un cabinet, et où ils n'admettent que leurs plus intimes amis, ou

du moins ceux aux quels ils veulent bien accorder ce titre; eh bien,

ceux de nos lecteurs qui ont été à même de visiter quelques-unes de ces

retraites intimes des privilégiés de l'époque, ont sans doute remarqué

que le boudoir d'une danseuse, cette danseuse se nomma-t-elle Fanny

Elssler ou Cérito, ne ressemblait pas plus à celui d'une dévote, que

celui de la femme d'un riche banquier, cette femme fût-elle madame James

Rotschild, ne ressemble à celui d'une noble duchesse du faubourg

Saint-Germain, que rien ne ressemble moins au cabinet d'un de ces lions

(puisque c'est ainsi qu'on les nomme), qui ont conservé au dix-neuvième

siècle les moeurs dissolues de la régence, que celui d'un noble

descendant des Montmorency ou des La Trémouille. En effet. On aura

trouvé: dans le boudoir de la danseuse à côté de la statuette en bronze

de la divinité du temple, si elle a obtenu ce genre d'illustration (et

il faudrait que son mérite fût bien mince pour qu'il n'en fût pas ainsi)

les cartes armoriées de l'adorateur de quartier, les couronnes et les

bouquets octroyés la veille par un public idolâtre à la nouvelle

sylphide et peut-être même les clés de quelques cités du nouveau monde.

Des gravures mystiques, des livres d'heures des magasins de Curmer et le

portrait du prédicateur à la mode, éclairés par un demi-jour plus propre

à inspirer des pensées voluptueuses que des pensées chrétiennes dans

celui de la dévote. Dans le boudoir de la femme du Turcaret, de l'or sur

les lambris, de l'or sur les panneaux, de l'or en haut, en bas, de l'or

partout, de sorte que le gynécée de madame n'est autre chose qu'un

reflet de la caisse de monsieur.

Le cabinet du roué (pourquoi ne pas conserver à ces messieurs un nom

qu'ils méritent à tous égards) sera orné des portraits des malheureuses,

blondes, brunes on châtain, qu'il aura faites ou qu'il aura voulu faire,

de cigares de Manille dans d'élégantes boîtes de palissandre, et pour

peu que le roué soit quelque peu expert dans l'art des Bertrand et des

Daressy, il pourra bien arriver qu'une épître amoureuse écrite par la

dernière femme aimée, soit appendue, richement encadrée, à la place la

plus apparente de ce même cabinet; et ainsi des autres; il y aura

toujours dans chacun d'eux le cachet de l'individualité de ceux auxquels

ils appartiendront, mais nous croyons bien sincèrement qu'il n'y a de

vraiment irréprochable, sous le double rapport de l'élégance, de la

décoration et du choix convenable des objets destinés à les meubler, que

ceux que nous avons cités sans en rien dire, par la raison toute simple

que nous avons l'intention d'essayer de décrire celui de la comtesse

Lucie de Neuville qui est un de ceux-là.

Ainsi que nous l'avons dit, le boudoir de la comtesse de Neuville ne

ressemble pas à celui d'une coquette. Il est tendu d'une étoffe de

soie, fond lilas clair, semée de fleurs et d'oiseaux fantastiques,

relevée à chaque panneau par des torsades de soie verte, roulées autour

de très-petites rosaces en cuivre argenté. Des draperies épaisses n'ont

pas été disposées devant les fenêtres de cette pièce afin de n'y laisser

pénétrer que ce demi-jour tant aimé des coquettes, sans doute parce

qu'il dispense de rougir, (ce qui serait à peu près impossible à la

plupart de ces dames), et qu'il augmente l'audace de ceux qui attaquent

leur vertu. Le jour pour arriver chez Lucie de Neuville n'a, donc pas à

traverser un triple rempart de gaze, de mousseline et de soie, il n'y a

absolument rien devant les deux fenêtres de son gynécée, formées chacune

d'une magnifique glace, seulement lorsque les rayons du soleil sont un

peu trop vifs, elle peut baisser des stores sur lesquels elle a peint

les deux plus gracieux paysages qui se puissent imaginer.

On le voit, le boudoir de Lucie de Neuville ressemblait un peu à la

maison de verre de Socrate, on pouvait facilement, du vaste jardin sur

lequel il était éclairé, voir tout ce qui s'y passait; mais qu'est-ce

que cela pouvait faire à Lucie, ce n'était ni pour écrire des billets

doux, ni pour recevoir les nombreux adorateurs que son irréprochable

beauté, ses grâces modestes et les charmes de son esprit attiraient sans

cesse sur ces traces, qu'elle s'y retirait.

Le boudoir de Lucie, ainsi du reste qu'il était facile de s'en

apercevoir aussitôt qu'on y était entré, était un temple consacré à tous

les arts; aussi les pièces les plus remarquables de son ameublement,

étaient-elles un magnifique piano d'Erard, une harpe, un chevalet et

tout ce qui était nécessaire pour peindre, des bronzes de Barye et

quelques statuettes d'après l'antique, disposés avec goût sur une

étagère; et rangés avec soin dans une élégante bibliothèque de bois de

citronnier, les meilleurs ouvrages de notre ancienne et de notre

nouvelle littérature.

Parmi tous ces objets consacrés aux arts, c'était avec plaisir que l'on

remarquait une jolie table à ouvrage et un métier à broder; ces deux

petits meubles semblaient n'avoir été mis à la place qu'ils occupaient,

que pour indiquer que la maîtresse de ce sanctuaire n'avait pas renoncé

aux occupations habituelles de son sexe, et qu'elle ne cultivait les

arts et les lettres que pour se délasser et non pour en faire l'unique

occupation de sa vie.

Depuis le départ de monsieur de Neuville pour l'Algérie, Lucie qui ne

sortait que très-rarement et qui pour recevoir peu de visites, passait

dans ce cabinet où son amie, Laure de Beaumont, lui tenait compagnie la

plus grande partie de son temps; et nous pouvons donner l'assurance à

celles de nos jolies lectrices qui seraient disposées à trouver

l'existence qu'elle menait quelque peu monotone, qu'elle ne s'ennuyait

que très-rarement.

Est-il en effet possible de s'ennuyer lorsque l'on sait demander à un

travail, que l'on peut rendre attrayant en le variant à l'infini, les

distractions que l'on n'est pas disposé à aller chercher dans le monde,

et que l'on a près de soi une personne à laquelle on est attaché par des

rapports d'esprit et de caractère.

Depuis environ une heure qu'elles travaillaient ensemble, la comtesse et

Laure de Beaumont, contre leur habitude, n'avaient échangé que des

monosyllabes; depuis l'aventure de la rue de la Tannerie, Lucie était

triste, et Laure, qui avait plusieurs fois en vain essayé de lui faire

comprendre qu'elle se débattait contre une chimère et que ses craintes

étaient absolument sans fondement, avait pris le parti de ne plus lui

parier de cet événement dont le souvenir paraissait lui être

désagréable.

Laure s'était levée pour juger de l'effet de ce qu'elle venait de

peindre, et elle fut si satisfaite de son ouvrage, qu'elle frappa ses

mains l'une contre l'autre et s'écria, avec une naïveté qui

n'appartenait qu'à son heureux caractère:

--Oh! que c'est joli et comme j'ai bien rendu ce beau rhododendron et

les brillantes couleurs de ce magnifique Vulcain; mais regarde donc,

Lucie, ajouta-t-elle en mettant sous les yeux de son amie l'écran

qu'elle venait de peindre, c'est presque aussi bien qu'une aquarelle de

madame Jacotot.

Lucie leva la tête pour admirer le chef-d'oeuvre de son amie, celle-ci

remarqua l'expression de profonde tristesse empreinte sur le visage de

la comtesse.

--Vraiment, Lucie, s'écria-t-elle, je ne te comprends pas, je suis

certaine que tu penses encore à ce qui nous est arrivé l'autre soir?

--Que veux-tu, ma chère Laure, un pressentiment que je ne puis vaincre,

me dit que la rencontre que j'ai faite dans cette maison me sera fatale,

et ce n'est pas en vain, vois-tu, que Dieu a permis que nous ayons de

ces pressentiments.

--Je le crois comme toi, c'est afin sans doute que nous puissions nous

tenir sur nos gardes, qu'il nous envoie ces mouvements intérieurs qui

nous avertissent de l'approche d'un danger quelconque; mais s'il en est

ainsi, que dois-tu craindre, le péril que l'on prévoit est beaucoup

moins redoutable que celui que l'on ignore, car il est au moins possible

d'en atténuer les effets, sinon de l'éviter tout à fait.

--Tu es vraiment beaucoup plus raisonnable que ta pauvre amie, ma chère

Laure, et cependant tu es beaucoup plus jeune qu'elle, mais il faut

m'excuser, vois-tu, je suis tellement contrariée de ce que ce maudit

docteur ne soit pas encore venu m'apprendre comment se porte la pauvre

Eugénie, que je me déplais à moi-même.

--Mais tu as oublié, sans doute, que tu as prié le docteur de faire pour

toi une démarche qui peut-être a demandé un certain temps, et puis les

nécessités de sa place peuvent l'avoir retenu. Ne te rappelles-tu plus

que c'est dans son service que l'on a placé cette femme habillée en

homme que l'on a tenté d'assassiner sur le pont Notre-Dame.

Lucie et Laure en étaient là de leur conversation, lorsque Paolo vint

annoncer à sa maîtresse que le docteur Mathéo demandait à être introduit

près d'elle.

--Faites entrer, dit Lucie.

Le docteur était plus pâle et paraissait encore plus triste qu'il ne

l'était ordinairement.

--Enfin, docteur, vous voilà donc! dit Lucie, lorsque Mathéo se fut

assis sur le siége que, sur un signe de sa maîtresse, Paolo s'était

empressé de lui présenter; nous vous attendions avec la plus vive

impatience.

--A ce point, ajouta Laure, que lorsqu'on vous a annoncé nous parlions

de vous, et que je disais à Lucie que si vous nous aviez négligées si

longtemps, il ne fallait pas accuser votre indifférence, mais bien vos

nombreuses occupations.

--Je vous remercie beaucoup, mademoiselle, de ce que vous avez bien

voulu me défendre; j'ai été en effet tellement occupé qu'il m'a été

impossible jusqu'à ce moment de prendre un instant pour vous rendre

visite.

--Vous ne pouviez sans doute quitter cette pauvre jeune femme si

lâchement assassinée.

--Il est vrai, mademoiselle, la blessure qu'on lui a faite est grave,

très-grave, et je n'ai voulu laisser à personne le soin de lever le

premier appareil.

--Dites-moi, docteur, cette femme est-elle aussi belle que le disent les

journaux qui ont rendu compte de ce qui lui est arrivé?

--Oui, mademoiselle. Cette femme est vraiment douée d'une merveilleuse

beauté; il y a entre sa physionomie et celle de madame la comtesse de

Neuville quelques points de ressemblance.

--Vous me flattez, docteur, dit Lucie en souriant.

--Du tout, madame la comtesse, répondit Mathéo; cette femme qui est

admirablement belle vous ressemble un peu, il n'y a rien là qui puisse

vous paraître extraordinaire.

--Et l'on ne sait encore, continua Laure, ni le nom de celui qui l'a

frappée, ni pourquoi elle était vêtue d'un costume d'homme?

--Hélas! non, mademoiselle; il y a vraiment dans cet événement quelque

chose de mystérieux. Les journaux vous ont appris comment l'assassin

était parvenu à se sauver en se précipitant dans la rivière. On ne sait

ni s'il a péri, ni s'il est parvenu à gagner le bord; le temps était si

obscur et l'atmosphère si chargée de brouillards, au moment de la

perpétration du crime, qu'il a échappé à tous les yeux; et par un

hasard fâcheux, le saisissement ou tout autre cause a enlevé à la

victime, qui est encore trop faible pour écrire, l'usage de la parole.

Mais je vous parle de choses qui doivent peu vous intéresser, et

j'oublie de rendre compte à madame la comtesse de la mission qu'elle a

bien voulu me confier.

Le docteur prit dans son portefeuille le cachet armorié du billet écrit

par Salvador à la comtesse Neuville que cette fois il remit à cette

dernière.

--Je suis allé, lui dit-il, chez la personne qui vous a adressé la

lettre à laquelle était adapté ce cachet.

--Eh bien! docteur, répondit la comtesse, cet homme, n'est-ce pas, est

un galant homme, et ses traits qui annoncent une belle âme, ne sont pas

un miroir trompeur? mais répondez-moi donc, ajouta-t-elle après une

pause de quelques minutes, impatientée qu'elle était de ce que Mathéo

gardait le silence.

Le docteur laissa tomber sur Lucie de Neuville un regard empreint de la

plus profonde tristesse; puis, un profond soupir s'échappa de sa

poitrine.

--Mais, qu'avez-vous donc, docteur? dit Laure, à laquelle n'avait pas

échappé l'expression du regard qu'il avait jeté sur la comtesse; on

dirait vraiment que vous avez une fâcheuse nouvelle à nous apprendre?

--Voyons, M. le docteur, ajouta Lucie, qu'est-ce que ce marquis de

Pourrières? je vous avoue que je suis curieuse de savoir comment un si

noble personnage se trouvait dans un lieu semblable à celui dans lequel

je l'ai rencontré.

La comtesse, sans peut-être se rendre compte à elle-même du sentiment

auquel elle obéissait, affectait l'air de la plus profonde indifférence

pour faire une question dont elle attendait la réponse avec la plus vive

impatience; Mathéo ne fut pas la dupe de cette petite ruse féminine.

--La maison de Pourrières, répondit Mathéo, est ainsi que je vous l'ai

déjà dit, une des plus anciennes et des plus considérées de la Provence,

celui qui vous a écrit est, à ce qu'on assure, le dernier rejeton de

cette ancienne maison; du reste, sa position dans le monde paraît

assurée; il est, vous le savez, auditeur au conseil d'Etat et le

chevalier de la Légion d'honneur.

Ce que disait le docteur causait à la comtesse et à son amie un plaisir

évident, et dont l'expression se laissait lire sur leurs charmants

visages.

Lucie était satisfaite de ce que l'homme auquel elle s'intéressait sans

trop savoir pourquoi, était, par sa naissance et par sa position, du

même monde que celui auquel elle appartenait; elle ne désirait peut-être

pas le revoir, mais elle se disait _in petto_ que si par hasard elle le

rencontrait dans un des cercles qu'elle fréquentait, et qu'il vînt lui

parler, elle pourrait lui répondre sans craindre de se compromettre;

elle était bien aise, en un mot, de ce que le marquis de Pourrières

était de ces gens que l'on pouvait connaître.

Laure de son côté, était charmée d'acquérir la certitude que l'homme

dont son amie avait fait la rencontre, appartenait à la bonne compagnie,

par la raison toute simple qu'elle était persuadée qu'une fois que Lucie

serait bien certaine qu'elle n'avait rien à craindre de M. le marquis de

Pourrières? les vagues terreurs qu'elle n'avait cessé de manifester et

les inégalités d'humeur qui en étaient la suite, disparaîtraient pour ne

plus revenir.

--J'espère, dit-elle à son amie, que tu n'éprouveras plus, maintenant

que tu es certaine que cet homme, dont ton imagination avait fait une

espèce de croque-mitaine, est presque un grand seigneur, de ces folles

terreurs qui te rendaient si malheureuse.

--J'étais folle en effet, répondit la comtesse en souriant, à son amie,

j'étais véritablement folle. J'y étais bien, moi, dans cet ignoble

cabaret, il n'est donc pas extraordinaire qu'il s'y soit trouvé aussi.

Mathéo, écoutait les deux femmes et ne disait rien.

--Bon! s'écria Laure, voilà maintenant que tu passes d'une extrémité à

l'autre; tu étais, il est vrai, dans ce cabaret, mais c'est un accident

qui t'y avait amenée; tu ne t'étais pas déguisée pour y venir, tandis

que ce marquis, qui, à ce qu'il paraît, y était très à son aise, était,

nous as-tu dit, vêtu d'un costume que l'on n'a pas l'habitude de porter

dans les salons.

--C'est vrai, mon Dieu! répondit la comtesse, c'est vrai. Mais dites-moi

donc quelque chose, docteur; avez-vous vu cet homme? que vous a-t-il

dit?

--J'ai vu en effet monsieur le marquis de Pourrières, et s'il faut

croire ce qu'il m'a dit, sa présence où vous l'avez rencontré et son

déguisement seraient parfaitement justifiés. Mais rien n'atteste la

vérité de ses paroles.

--Mais enfin, que vous a-t-il dit?

--Oh! mon Dieu! madame, de ces choses que l'on trouve toujours dans son

imagination lorsque l'on veut justifier une action équivoque, en

supposant que ce soit une action de cette nature que l'on ait

l'intention de justifier.

--Ainsi, docteur, vous croyez que ce marquis est un homme dont il faut

se méfier?

--Il est toujours bon, madame la comtesse, de n'accorder sa confiance

qu'aux gens que l'on connaît parfaitement. Mais je vous fais là une

recommandation inutile, vous avez trop de sagesse pour ne pas savoir ce

que vous avez à faire.

--Savez-vous, dit Laure, que vous n'êtes ni l'un ni l'autre amusant. Eh!

que nous fait, après tout, ma chère Lucie, ce qu'est ou ce que n'est pas

ce marquis de Pourrières? Nous savons que ce n'est ni un voleur ni un

assassin; cela doit nous suffire, n'est-il pas vrai?

--Je suis de votre avis, mademoiselle.

Cette réponse du docteur Mathéo mit fin à la conversation dont jusqu'à

ce moment le marquis de Pourrières avait été le sujet; et la comtesse

qui avait reçu, la veille une lettre d'Eugénie de Mirbel qui la

remerciait de ce qu'elle avait fait pour elle et la priait de venir la

voir, demanda au docteur des nouvelles de son amie. Celui-ci lui apprit

que cette jeune femme, grâce aux soins qu'il avait été à même de lui

faire donner, était, sinon rétablie, du moins tout à fait hors de

danger, et que le plus vif de ses désirs, était celui de voir l'amie à

laquelle elle devait le bien-être dont elle jouissait en ce moment. La

comtesse ne souffrait plus de la blessure qu'elle s'était faite quelques

jours auparavant, et le ciel annonçait une belle journée... Lucie

proposa à Laure de venir avec elle chez Eugénie de Mirbel.

Laure s'empressa d'accepter la proposition, elle se faisait une fête de

revoir celle qui pendant le peu de temps qu'elles avaient passé ensemble

dans le pensionnat, où toutes les deux elles avaient été élevées, avait

été une de ses plus chères amies. Lucie sonna et ordonna à Paolo de

faire atteler.

Le docteur prit congé des dames afin de leur laisser le temps de

procéder à leur toilette et sortit après avoir promis à la comtesse de

Neuville de lui rendre visite le lendemain.

Moins d'une demi heure après s'être quittées, Lucie et Laure se

retrouvèrent dans le salon habillées et prêtes à partir. La comtesse et

son amie n'étaient pas, on le voit, de ces femmes qui passent à leur

toilette la plus grande partie de leur temps, de ces femmes en un mot,

qui s'habillent le matin, babillent toute la journée et se déshabillent

le soir; et cependant, aimables lectrices, elles n'étaient ni moins

belles, ni moins bien parées que la plus jolie et la plus pimpante

d'entre vous; c'est que ce n'est ni le luxe, ni le temps qu'elle emploie

à sa toilette qui ajoutent des attraits à ceux que possède déjà une

jolie femme; en effet, eût-elle le port de la Diane chasseresse et les

traits de la Vénus de Milo, elle ne sera après tout qu'une créature fort

ordinaire si elle ne sait pas disposer avec goût ses ajustements, et si

elle ne possède pas cette gracieuse coquetterie, apanage inné de nos

aimables Parisiennes, coquetterie, qui se laisse deviner sans jamais se

laisser apercevoir.

Mathéo avait loué pour Eugénie de Mirbel, dans une assez jolie maison

bourgeoise de la rue Riboutté un petit appartement qu'il avait fait

garnir de meubles très-simples, mais s'il n'avait pas cru devoir

entourer la pauvre femme des mille recherches luxueuses de la vie

élégante, il avait voulu, se conformant du reste aux intentions de la

comtesse de Neuville, qu'il ne lui manquât rien de tout ce qui pouvait

servir à lui faire oublier les cruelles épreuves qu'elle venait de

supporter, aussi Eugénie de Mirbel, couchée, au sortir du galetas dans

lequel nous l'avons vue, dans un bon lit garni de draps fins et blancs

et de moelleuses couvertures, et placée dans un appartement égayé par un

bon feu, avait éprouvé une sensation de bien-être inexprimable, et cette

sensation avait plus contribué peut-être que les médicaments ordonnés

par le docteur à lui faire recouvrer la vigueur et la santé.

Lorsque Lucie et Laure arrivèrent chez elle, elle était assise dans un

bon fauteuil à la Voltaire qu'elle avait fait approcher du feu, et la

bonne vieille femme dont elle n'avait pas voulu se séparer, la grondait

de ce qu'elle avait absolument voulu se lever.

Ce n'était plus la femme qu'elle avait vue dans le galetas de la rue de

la Tannerie que Lucie avait devant les yeux; Eugénie était toujours il

est vrai extrêmement pâle, mais ses beaux cheveux noirs étaient arrangés

avec soin, ses yeux avaient repris leur translucidité et les cercles

noirs qui les entouraient précédemment commençaient à disparaître.

--Tu veux imiter Dieu, dit Eugénie de Mirbel à la comtesse de Neuville,

tu fais le bien et on ne te voit pas.

Elle voulut se lever pour embrasser son amie, Lucie la força de rester

assise, et après l'avoir embrassée plusieurs fois et l'avoir préparée à

la visite qu'elle allait recevoir, elle fit avancer Laure qui, jusqu'à

ce moment, était restée dans la pièce d'entrée.

Eugénie reconnut de suite Laure que cependant elle n'avait pas vue

depuis sa sortie du pensionnat.

--Je suis bien heureuse, dit-elle, de retrouver à la fois mes deux plus

chères amies.

--Nous sommes plus heureuses que toi, ma chère Eugénie, répondit la

comtesse, puisque c'est à nous que le ciel a bien voulu fournir

l'occasion de faire un peu de bien à une personne que nous chérissons

toutes deux et de toute notre âme.

--Mes chères amies! dit Eugénie de Mirbel qui pressait avec force contre

sa poitrine Lucie et Laure qui s'étaient précipitées entre ses bras, et,

durant quelques minutes, ces trois charmantes femmes confondirent leurs

embrassements.

Les cris d'un enfant les arrachèrent à cette douce étreinte, Eugénie

courut au berceau de sa fille, qui était placé à la tête de son lit;

elle prit l'enfant entre ses bras et l'apporta en rougissant à Lucie de

Neuville.

--Elle te doit la vie, dit-elle, ne veux-tu pas l'embrasser.

Lucie prit l'enfant qu'elle couvrit de baisers, tandis que Laure, qui

avait levé les barbes du bonnet de dentelle qui couvrait sa petite tête,

ne pouvait se lasser de la regarder.

De naïves exclamations traduisaient à chaque instant sa vive admiration.

--Que tu es heureuse d'avoir une aussi jolie petite fille, dit-elle

enfin.

Les vrais mystères de Paris · 第 46 / 99 段