sortit de l'appartement armée d'un manche à balai, elle n'oublia pas
cependant de fermer la porte à deux tours.
Dès qu'elle fut dehors, Silvia quitta la fenêtre et courut vers une
armoire dans laquelle elle prit un verre qu'elle remplit de vinaigre,
puis elle se plaça contre la porte, et lorsque la Catalane l'ouvrit pour
rentrer, elle lui lança avec violence au visage le liquide contenu dans
le verre qu'elle tenait à la main.
La surprise et la douleur arrachèrent à la pauvre femme de nombreux cris
de terreur.
--Je suis aveuglée, je suis morte, dit-elle.
Et elle tomba plutôt qu'elle ne s'assit sur la première marche de
l'étage inférieur, en se frottant les yeux; Silvia sans s'inquiéter
davantage de ce qui pourrait lui arriver, profita de ce moment pour
s'esquiver; et elle descendit les cent dix marches qui conduisaient à la
rue avec la légèreté d'un faon.
Une fois hors de sa prison, Silvia se trouva fort embarrassée; son
premier soin avait été de se réfugier sous une allée afin d'entourer son
cou de la longue cravate et de se coiffer de l'épais bonnet de laine
dont elle s'était munie; cela fait, elle erra pendant très-longtemps
dans le sombre dédale que forment les rues étroites et tortueuses du
quartier Saint-Marcel, et plusieurs fois, à sa grande terreur, elle se
retrouva devant la maison qu'elle venait de quitter; elle ne connaissait
pas le quartier dans lequel elle se trouvait et elle n'osait ni prendre
une voiture ni demander son chemin, dans la crainte que ceux auxquels
elle s'adresserait ne devinassent son sexe. La nuit vint bientôt, elle
était sombre et quelques gouttes d'eau annonçaient déjà la pluie qui,
quelques instants plus tard, devait tomber avec violence. Après avoir
fait une foule de marches et de contre-marches qui à son grand désespoir
la ramenaient toujours au même point, elle se trouva proche la barrière
Saint-Jacques; elle était alors déterminée à prendre une voiture et à se
faire conduire chez elle, au risque de ce qui pourrait en arriver, mais
suivant leur louable habitude, les cochers de fiacres et de cabriolets
avaient quitté la station aux premiers signes de pluie qu'ils avaient
remarqués.
Silvia se détermina à aborder un homme et une femme d'un aspect assez
respectable, abrités sous un vaste parapluie vert qui à ce moment
entraient dans Paris, afin de leur demander en quel lieu elle se
trouvait et le chemin qu'elle devait suivre pour se rendre chez elle, à
la barrière de l'Etoile.
--Vous êtes, lui répondit l'homme, à la barrière Saint-Jacques, mon
garçon, mais comment se fait-il donc que vous soyez à près de neuf
heures du soir et par un temps pareil dans un quartier aussi éloigné de
celui dans lequel vous devez vous rendre?
Un bourgeois de Paris ne répond jamais d'une manière directe à la
question, quelque simple qu'elle soit qu'on lui adresse, il faut d'abord
qu'il sache pourquoi on lui adresse cette question, et tout ce qui s'en
suit.
Silvia crut ne pas devoir prendre pour confident, cet honnête habitant
du quartier Saint-Marcel, elle se borna à renouveler sa demande.
--Je me suis égarée, dit-elle, je dois me rendre avenue Châteaubriant,
près la barrière de l'Etoile, et je ne sais vraiment quel chemin je dois
suivre.
--Eh! bien mon garçon, vous n'êtes pas arrivé au terme de votre course,
il y a loin d'ici la barrière de l'Etoile, deux bonnes lieues au moins;
mais pour ne pas vous égarer, il faut suivre cette rue en droite ligne,
jusqu'au deuxième pont que vous traverserez, ensuite vous tournerez à
gauche sur le quai, jusqu'aux Champs-Elysées, d'où vous verrez la
barrière de l'Etoile, terme de votre longue course: vous entendez,
toujours tout droit sans vous détourner; allez, mon Jésus, et que Dieu
vous accompagne.
La femme n'avait pas dit un mot; elle était restée en extase, la bouche
béante, les yeux clignotants, effets sans doute du petit vin
d'Argenteuil qu'elle venait de sabler, et que le peuple nomme à si juste
titre du casse-poitrine.
Le bonhomme parlait encore que Silvia s'était déjà mise en route.
Comme elle marchait en sens divers depuis plus de trois heures, elle
était trempée par la pluie, et ses jambes commençaient à plier sous
elle; cependant elle reprit courage. Tout en suivant la rue
Saint-Jacques; elle se demandait de quelle manière elle pourrait sortir
de la fâcheuse position dans laquelle elle se trouvait: devait-elle
aller chez elle? il était probable qu'elle n'y trouverait personne;
devait-elle aller chez Salvador? mais pendant sa longue absence quelques
accidents imprévus pouvaient avoir dérangé l'existence du marquis: il
fallait cependant qu'elle se déterminât à aller chez lui, au risque de
ce qui pourrait arriver.
Elle était en proie à de sombres et tristes réflexions lorsqu'en
arrivant au coin du quai aux Fleurs, elle se sentit saisir le bras par
une main vigoureuse.
Elle se retourna vivement, et reconnut Beppo; le visage du pêcheur était
aussi blanc qu'un linceul: elle jeta un cri.
--Suivez-moi, lui dit Beppo d'une voix saccadée, en lui posant sa main
sur la bouche: suivez-moi.
--J'aime mieux mourir! répondit Silvia: une secousse vigoureuse la
débarrassa de l'étreinte énergique du pêcheur, et elle essaya de prendre
la fuite.
En trois bonds, Beppo se retrouva près d'elle:
--Epargnez-moi un second crime, lui dit-il.
Au lieu de lui répondre, Silvia poussa des cris perçants; plusieurs
personnes qui avaient remarqué les gestes violents de ces deux
individus, se rapprochèrent vivement, et Silvia implorait leur appui,
lorsque Beppo, furieux de ce qu'elle allait infailliblement lui
échapper, tira de sa poche un long couteau-poignard, et le lui plongea
dans le sein.
Elle tomba sur le trottoir avant d'avoir pu prononcer une parole.
Beppo effrayé de l'action qu'il venait de commettre, restait sans
mouvement devant le cadavre de sa victime.
Ceux qui avaient été les spectateurs de ce crime, effrayés sans doute
par le couteau qu'il tenait à la main, n'osaient s'approcher.
Cet état d'indécision ne dura cependant que quelques minutes, Beppo
rappelé à lui par les clameurs de la foule, perça le cercle dont il
était entouré, et prit la fuite dans la direction du pont d'Arcole;
arrivé sur ce pont, il se trouva sur le point d'être pris; la foule des
gens qui le poursuivaient, s'était divisée en deux, bandes, dont l'une
suivant le quai de Gèvres et l'autre celui de la Cité, allaient se
rejoindre sur le pont d'Arcole de sorte que s'il échappait à l'une, il
devait nécessairement être pris par l'autre; ce fut pour éviter ce péril
imminent, qu'il se précipita dans la rivière, et grâce à l'obscurité, on
le perdit de vue.
Nous avons vu comment il fut recueilli chez la mère Sans-Refus, au
moment où les bandits, après la scène à la suite de laquelle Délicat,
Rolet le Mauvais gueux et Coco-Desbraises avaient perdu la vie allaient
se séparer, c'est là où nous le retrouverons en proie à une fièvre
dévorante, et soigné par une des odalisques du lieu que sa haute taille,
sa physionomie avantageuse, sa magnifique chevelure noire, et plus que
tout cela peut-être la position dans laquelle il se trouvait, et le
crime qu'il venait de commettre, intéressaient en sa faveur.
Presque tous les lieux où se passent les événements de cette
très-véridique histoire existent encore aujourd'hui, de sorte que nous
pourrions inviter nos lecteurs à les visiter, ce qui nous épargnerait la
peine de les décrire; mais comme nous aimons à croire que tous nos
lecteurs sont gens de très-bonne compagnie, et qu'ils ne seraient pas
flattés d'être forcés d'aller passer quelques instants dans un lieu où
ils pourraient rencontrer des individus à peu près semblables à ceux que
nous avons mis en scène dans le chapitre précédent, nous allons, pour
concilier autant que possible le désir bien naturel qu'ils éprouvent,
sans doute, de connaître les lieux à physionomie excentrique dans
lesquels nous plaçons nos héros, et la répugnance non moins naturelle
qu'ils éprouveraient s'il fallait qu'ils les y accompagnassent, essayer
de décrire la chambre dans laquelle se trouvait Beppo, et d'esquisser la
physionomie de la femme qui veillait à son chevet.
Il n'y a rien de plus triste, suivant nous, qu'une chambre d'hôtel
garni, et cela vient, du moins nous le croyons, de ce qu'il n'y a pas
d'harmonie dans l'ameublement de ces sortes d'établissements; en effet,
on devine, rien qu'à les voir, que ces meubles qui appartiennent à
toutes les époques et à toutes les conditions, rassemblés sans goût et
sans choix dans l'asile offert au voyageur par l'hospitalité cupide des
hôteliers, ont été achetés à l'encan à la suite d'un décès, d'une
faillite ou d'un départ, et l'on se sent mal à l'aise au milieu de ces
dépouilles de la mort, de la misère et de l'absence; eh bien, il y a
entre les chambres d'hôtels garnis et celles des lieux semblables à
celui dans lequel se trouvait Beppo, une étrange similitude; qu'on en
juge.
Ainsi que nous l'avons déjà dit, le pêcheur catalan avait été porté,
pendant qu'il était évanoui, dans une des chambres du premier étage de
la maison de la rue de la Tannerie.
C'était une grande pièce carrée, éclairée sur la rue par deux fenêtres à
guillotine, fermées par un cadenas et garnies de grands rideaux de
calicot rouge. Ainsi que celles de la boutique, les vitres de ces
fenêtres avaient été barbouillées de blanc d'Espagne, de sorte qu'elles
ne laissaient pénétrer dans la chambre qu'un jour pâle et douteux.
Un lit d'acajou, fabriqué sous le Directoire à l'époque où les
fabricants d'ébénisterie offraient aux amateurs des modes renouvelées
des Grecs et des Romains, des meubles antiques dans le plus nouveau
goût, était placé dans une alcôve pratiquée au fond de la pièce,
vis-à-vis des fenêtres. C'était dans ce lit que gisait Beppo qui n'avait
pas encore prononcé une parole. Il était enveloppé dans des draps de
gros calicot, et couvert d'un de ces couvre-pieds formé de mille pièces
d'étoffes de diverses couleurs cousues ensemble, et de ses habits que
l'on avait eu le soin de faire sécher.
Une commode de bois de diverses natures, garnie d'agréments en cuivre
jadis dorés; deux fauteuils couverts en velours d'Utrecht jaune; (les
rideaux des fenêtres et du lit étaient rouges); quelques chaises
dépareillées et dépaillées; un vieux lavabo démantelé; et dans de
mauvais cadres de bois dorés, de ces infâmes gravures dont on devrait
pendre les auteurs, complétaient l'ameublement de cette pièce, la plus
belle de la maison après celle de madame, _sanctum sanctorum_ dans
lequel personne n'était admis.
Quelques tisons brûlaient ou plutôt fumaient dans la cheminée, veuve de
toute espèce de garniture, à moins que l'on ne veuille donner ce nom à
deux larges et longues briques qui servaient de chenets, et surmontée
seulement d'une assez belle glace de Venise, étonnée de se trouver en
aussi mauvaise compagnie, et de deux vases de porcelaine pleins de
fleurs artificielles à un franc vingt-cinq centimes la botte.
La femme à laquelle avait été confiée la mission de soigner Beppo,
malgré les traces visibles de son passage que la débauche avait laissées
sur sa physionomie, était une très-belle créature. Elle était grande et
bien faite; sa chevelure, qui, à en juger par l'ampleur de son chignon,
devait être longue et épaisse, était du plus beau noir; ses grands yeux,
de même couleur, étaient bordés de cils longs et soyeux; ses traits
étaient d'une régularité parfaite, ses doigts longs et effilés, ses
pieds petits et bien faits, mais à côté de tous ces attraits qui
pouvaient former un ensemble presque irréprochable, il y avait une
imperfection acquise; ainsi les habitudes de son corps étaient brusques
et saccadées; elles n'avaient pas cette gracieuse désinvolture, apanage
envié de nos élégantes Parisiennes; cette femme négligeait sa chevelure
dont les boucles inégales encadraient des joues légèrement marbrées; ses
yeux étaient entourés de cercles violacés qui leur donnaient une
expression presque sinistre, et ses ongles étaient couronnés de cercles
noirs.
Depuis déjà assez longtemps, elle regardait Beppo qui tremblait de tous
ses membres malgré la couverture épaisse dont il était couvert, et dont
les yeux étaient fixés sur elle sans qu'il parût la remarquer.
--Quelle singulière maladie? dit-elle; il n'a pas encore ouvert la
bouche; il me regarde sans me voir, et cependant, malgré la fièvre
violente qui le dévore, il n'a pas le transport; c'est à n'y rien
comprendre.
Elle ramena les couvertures sur la poitrine du malade.
--Il a froid, dit-elle. Quel dommage qu'un aussi beau garçon ne vaille
pas mieux que tous les scélérats qui fréquentent cette maison. Ah! bah!
ne pensons plus à cela.
Elle tira de la poche de sa robe une petite fiole d'eau-de-vie dont elle
but quelques gorgées, puis elle assembla les tisons épars dans la
cheminée et essaya de les faire flamber.
--Au diable, dit-elle encore en jetant au milieu de sa chambre le
mauvais soufflet dont elle venait de se servir.
Beppo fit un mouvement, elle s'approcha vivement de son lit et lui
souleva la tête.
--A boire, dit le malade d'une voix faible.
--Enfin, dit la fille.
Elle présenta à Beppo un verre d'eau dans lequel elle avait mis fondre
un morceau de sucre et que celui-ci but avec avidité, puis il laissa
tomber sa tête sur l'oreiller et s'endormit profondément.
A ce moment on frappa à la porte, que la fille alla ouvrir, et la mère
Sans-Refus entra dans la chambre.
--Eh bien! ma fille, dit-elle, comment qui va c'te _escarpe_ (assassin)?
--Il vient de me demander à boire et, après avoir satisfait sa soif, il
s'est profondément endormi.
--Faut espérer que le sommeil lui fera du bien et qu'il pourra sortir à
la _sorgue_ (nuit).
--Comment! vous voulez le mettre dehors, faible comme il l'est? s'écria
la fille; mais le malheureux n'aura pas fait trois pas qu'il tombera
dans la rue.
--Tiens, tiens, crois-tu par hasard que je vais la garder une éternité
dans ma maison, avec ça que ça ferait bon effet si par hasard la
_rousse_ (police) venait faire une visite.
--Eh bien! c'est bon, dit la fille, avec un accent marqué de mauvaise
humeur, laissez-le dormir et puisque maintenant il parle et qu'il a
l'air de comprendre ce qu'on lui dit, lorsqu'il s'éveillera je lui dirai
qu'il faut qu'il s'en aille, et à la nuit je le mènerai dans une auberge
où on lui donnera une chambre et où on aura soin de lui jusqu'à ce qu'il
soit rétabli.
--Comme tu voudras, je sais que tu as bon coeur, et je suis bien
tranquille sur le compte de ce pauvre garçon puisque tu t'en charges.
--Bien sûr que j'ai bon coeur, un meilleur coeur que le tien, vieille
sorcière, dit la fille lorsque la mère Sans-Refus eut quitté sa chambre.
Restée seule avec Beppo, elle alluma une chandelle; car bien qu'il fût à
peine quatre heures, la chambre était déjà obscure; puis elle s'assit à
la tête du lit, et attendit patiemment que le malade s'éveillât.
Elle n'attendit pas longtemps, le sommeil de Beppo était trop agité pour
pouvoir durer longtemps.
Il promena des yeux étonnés sur tous les objets dont il était entouré,
et, remarquant la femme inconnue assise près de son lit:
--Où suis-je? lui dit-il, et que m'est-il donc arrivé?
--L'avez-vous déjà oublié? lui dit la fille; ne vous rappelez-vous plus
qu'hier vous avez assassiné une femme, que vous vous êtes jeté à la
rivière pour échapper à ceux qui vous poursuivaient, et que des hommes
vous ont fait entrer dans cette maison au moment où vous alliez être
pris.
--En effet, je me souviens, dit Beppo après être resté quelques minutes
le visage caché dans ses deux mains.--Je me souviens, continua-t-il
d'une voix sombre, j'ai commis un second crime; mais que s'est-il donc
passé depuis hier?
--Voilà ce qui est arrivé, voilà du moins ce que m'a dit madame, car je
n'étais pas ici au moment où vous y êtes entré; vous étiez en bas dans
l'arrière-boutique depuis moins de cinq minutes, et vous n'aviez pas
encore prononcé une parole, lorsque vous vous êtes évanoui; on vous a
porté dans cette chambre et lorsque je suis rentrée, on m'a prié d'avoir
soin de vous; c'est ce que j'ai fait, et de bon coeur, allez.
Beppo regardait d'un air profondément étonné cette fille, qui lui
parlait de ce qui était arrivé la veille, comme de la chose la plus
naturelle.
--Mais puisque vous n'ignorez pas le crime que j'ai commis, lui dit-il,
comment se fait-il donc que je ne vous inspire pas de l'horreur?
--Est-ce que vous ne savez ni ce que je suis, ni dans quel lieu vous
êtes? répondit-elle.
--Non.
--Je m'en doutais; ce n'est point, n'est-ce pas, pour la voler que vous
avez tenté d'assassiner cette femme?
--Pour la voler! s'écria Beppo, qui, tout faible qu'il était, s'était
dressé sur son séant pour répondre à cette question. Pour la voler! oh!
vous ne le croyez pas.
--Non, je ne le crois pas; et maintenant je devine que cette femme est
une maîtresse qui vous a trahi, et que c'est par jalousie que vous avez
voulu la tuer.
--C'est à peu près cela.
--J'en étais sûre, répondit la fille; vous l'aimez donc bien, cette
femme? ajouta-t-elle après quelques instants de silence.
--Je ne sais, je ne sais, dit Beppo. Je suis fou...
Et sa tête retomba sur l'oreiller; il allait peut-être retomber dans
l'état de prostration dont il ne faisait que de sortir, si la fille ne
se fût empressée de lui mettre sous le nez un petit flacon d'essence.
--Il ne faut pas vous laisser abattre, dit-elle, lorsqu'il eut repris
ses sens; ce qui est fait est fait, et d'ailleurs elle n'est pas morte,
votre maîtresse; la blessure que vous lui avez faite, quoique
dangereuse, n'est pas mortelle, à ce qu'on assure; et comme les médecins
de l'Hôtel-Dieu, où elle a été transportée, sont habiles, il est
probable qu'elle en reviendra.
--Ah! tant mieux, répondit Beppo.
Comme il allongeait le bras pour prendre le verre d'eau sucrée placé sur
la table de nuit, son couteau-poignard que les bandits avaient
soigneusement replacé dans la poche de côté de son caban de pêcheur,
s'en échappa et roula sur sa poitrine; il le saisit et le jeta avec
force dans la cheminée.
La fille, lorsqu'elle lui avait vu prendre cette arme formidable,
s'était machinalement éloignée de quelques pas.
--Ne craignez rien, lui dit Beppo, j'ai bien pu commettre un crime, mais
je ne suis pas un assassin; en jetant ce couteau, je viens de rompre
avec mon passé, et si la justice des hommes ne me demande pas de suite
la réparation de mes crimes, toute ma vie sera consacrée à satisfaire la
justice de Dieu.
--Je ne vous comprends pas bien; mais si c'est que vous craignez d'être
arrêté, je crois que quant à présent vous avez tort; votre victime n'a
pu encore parler, vous pouvez donc retourner chez vous, mais si cela
vous est impossible, je puis vous conduire dans une auberge, où vous
serez du reste plus en sûreté qu'ici.
--Mais où suis-je donc, et quelles sont les personnes généreuses qui
m'ont sauvé et qui vous ont placée près de moi?
--Vraiment! ne le savez-vous pas?
--Je crois avoir eu déjà l'honneur de vous dire que non.
--Quels sont ceux qui, lorsqu'un voleur ou un assassin est poursuivi par
la clameur publique, le sauvent au lieu de s'opposer à son passage?
--Ainsi ceux qui m'ont sauvé sont?...
--Des voleurs et des assassins, dit la fille en baissant tellement la
voix, que c'est à peine si Beppo pût saisir le sens de ses paroles; et
c'est dans une maison qu'ils fréquentent habituellement que vous êtes en
ce moment.
--Mais vous, s'écria Beppo, vous si bonne, vous qui m'avez soigné avec
une si touchante sollicitude?
--Quelles femmes trouve-t-on avec les voleurs et les assassins? de ces
misérables créatures qui n'ont plus rien de leur sexe que le nom.
--Sauvé par des voleurs et des assassins qui m'ont pris pour un des
leurs! murmura Beppo. L'expiation commence.
--Et soigné par une prostituée qui croyait qu'elle rendait service à un
des hommes avec lesquels elle vit habituellement, dit la fille en
regardant fixement Beppo. Pourquoi ne dites-vous pas votre pensée tout
entière?
Il y avait des larmes dans la voix de la fille, lorsqu'elle prononça ces
mots, Beppo, sans savoir positivement pourquoi, se sentit profondément
ému; il prit la main de sa garde et il la serra affectueusement dans les
siennes.
--Je suis persuadé, lui dit-il, que vous n'êtes pas ici à votre place.
--Merci de cette bonne pensée, lui répondit-elle; mais puisque vous
savez maintenant en quel lieu et avec quels gens vous êtes, vous devez
comprendre que vous ne sauriez trop tôt partir. Avez-vous assez de
forces pour vous lever et aller prendre sur le quai, dont vous êtes à
deux pas, une voiture qui vous conduira chez un de vos amis, si vous
craignez de rentrer chez vous?
--Je suis faible, répondit Beppo; mais le courage remplacera les forces
qui me manquent. Je vais rentrer chez moi, car je ne veux rien faire ni
pour me perdre ni pour me sauver: les crimes que j'ai commis doivent
être punis, soit dans ce monde, soit dans l'autre; je dois donc laisser
à la volonté de Dieu, le soin de décider de ma destinée.
La fille s'étant retirée à l'extrémité de la chambre, Beppo se leva et
s'habilla avec plus de facilité qu'il n'était permis de le supposer
après la crise terrible qu'il venait de traverser. Il retrouva dans une
des poches de son caban le sac qui contenait la somme assez ronde qu'il
avait reçue la veille de Kretz; il le prit et le posa sur la cheminée.
--Ceux qui m'ont sauvé, dit-il, n'ont pas voulu me faire payer le
service qu'ils m'ont rendu.
--Oh! lui répondit la jeune fille, puisqu'ils vous ont sauvé, c'est
qu'ils ont cru que vous étiez du même bois qu'eux; et entre loups on ne
se mange pas.
Beppo avait fini de s'habiller, et comme la nuit était tout à fait
venue, il allait sortir.
--Comment vous nommez-vous? dit-il à la fille.
--Georgette, répondit-elle.
--Eh bien! Georgette, continua-t-il, vous savez qu'au jour du jugement,
Dieu pèsera dans une même balance nos bonnes et nos mauvaises actions,
et que suivant que la somme du bien l'emportera sur celle du mal, nous
serons récompensés ou punis; j'ai déjà commis beaucoup de fautes, des
crimes même, ne voulez-vous pas me permettre de faire une action qui
puisse m'être comptée en déduction de mes iniquités?
--Si je puis vous être utile à quelque chose, disposez de moi, répondit
Georgette, je ferai tout ce que vous voudrez.
--Puisqu'il en est ainsi, acceptez cette petite somme. Si vous ne restez
ici, comme je le crois, que parce que vous ne pouvez faire autrement,
elle pourra vous aider a en sortir; et j'emporterai en vous quittant la
consolation d'avoir fait une bonne action.
La fille ne voulut pas accepter l'argent que lui offrait Beppo.
--Je n'ai rien fait pour vous que je n'eusse fait pour un autre, lui
dit-elle. Si le don que vous voulez me faire aujourd'hui m'eût été
offert un peu plus tôt, je l'aurais accepté avec reconnaissance. Mais,
maintenant, il est trop tard: l'étoffe a pris son pli; et il faut
voyez-vous, que je reste où je me trouve. Partez donc, et ne vous
occupez plus de moi. Je ne suis pas aussi malheureuse que vous le
supposez.
Beppo fit quelques pas pour sortir de la chambre, et comme il ne
paraissait pas très-solide sur ses jambes:
--Voulez-vous, lui dit la fille, que je vous accompagne jusqu'à la
prochaine station de voitures.
--C'est inutile, répondit le pêcheur, le grand air me fera du bien; je
n'ai pas d'ailleurs beaucoup de chemin à faire.
--Partez donc, et que Dieu vous conduise.
Beppo sortit de la chambre et descendit l'escalier, dans lequel il ne
rencontra personne. Georgette qui le précédait, lui ouvrit la porte de
l'allée.
--Adieu, lui dit-elle.
Et elle remonta dans sa chambre.
Elle prit dans sa poche la petite fiole d'eau-de-vie à laquelle elle
avait déjà donné de nombreuses accolades et acheva de la vider.
--Je suis bien aise, dit-elle, qu'il soit parti; je crois que je
commençais à aimer cet homme-là.