était auprès d'elle, elle éleva la voix à plusieurs reprises, dans
l'espérance que ses cris amèneraient quelqu'un à son secours; mais cet
espoir ayant été déçu, elle se leva malgré les efforts de la mère de
Beppo qui ne cessait de l'engager à se calmer et à prendre patience au
moins jusqu'à l'arrivée de son fils qui, bien certainement, ne
refuserait pas de lui rendre la liberté, et la bonne femme, lorsqu'elle
faisait cette promesse, était de bonne foi, car elle ne pouvait croire
que son fils serait assez fou pour vouloir garder chez lui, malgré elle,
une femme qui, bien loin de l'aimer, paraissait (au moins à en juger par
ses discours), éprouver pour lui la haine la plus violente.
Mais Silvia, à qui l'exaspération à laquelle elle était en proie avait
fait oublier toute retenue, se jeta à bas du lit et ouvrit la petite
porte du palier, déterminée à demander aide et protection à la première
personne qu'elle rencontrerait sur l'escalier. Malheureusement pour
elle, Beppo, qui n'avait quitté la chambre que par discrétion était sur
le palier; elle fut donc forcée de rentrer, ce qu'elle fit sans
prononcer une parole.
Elle venait d'user dans cette dernière lutte tout ce que les émotions de
la journée lui avaient laissé, d'énergie, et sa volonté, toute
impérieuse qu'elle était, fut forcée de se plier devant une volonté plus
forte qu'elle.
Quelques minutes après, et lorsqu'elle était encore en proie à une sorte
d'agitation fébrile, provoquée par la rage de se sentir impuissante, et
les regrets qu'elle éprouvait de s'être aussi légèrement laissé conduire
dans un piège dont elle ne pouvait plus sortir, Beppo entra.
Beppo, après avoir fait à sa mère un signe pour l'inviter à s'éloigner,
s'approcha du lit de Silvia.
--Ecoutez, madame la marquise, lui dit-il à voix basse, voici la
résolution que j'ai prise, résolution que ne changeront ni vos menaces,
ni vos pleurs, ni même, si vous m'y forcez, la nécessité de commettre un
nouveau crime; vous m'avez fait verser le sang de votre amant à la
condition que vous seriez à moi tout entière; aveuglé par le fol amour
que j'avais pour vous, que j'ai toujours, peut-être, maîtrisé par vos
séductions, j'ai frappé, je me suis rigoureusement acquitté de mon
infâme mandat. Maintenant, cependant, je ne veux pas vous forcer à
remplir toutes vos promesses. Je sais, et vous savez aussi bien que moi,
qu'il est certaines choses qui n'ont du prix que lorsque la personne de
qui on désire les obtenir les accorde de bonne grâce; vous n'avez donc à
redouter aucune violence; mais puisque vous ne voulez pas, ou que vous
ne pouvez pas m'accorder l'amour sur lequel j'avais le droit de compter,
je vous garderai ici, afin que celui que vous aimez maintenant ne
possède pas un bien qui m'appartient.
Silvia, nous devons le dire, ne s'attendait pas à cette déclaration;
elle n'avait pas supposé que le rude pêcheur des îles d'Hyères aurait
autant de délicatesse, et elle commençait à comprendre que, malgré tout
l'esprit qu'elle possédait, sa conduite envers lui avait manqué de
logique. La nature de cette femme était si corrompue qu'elle ne
supposait à cet homme que le désir brutal de sa possession et qu'au
moment même où il lui exprimait ses sentiments à cet égard, elle se
disait encore qu'elle en serait quitte pour payer sa liberté de quelques
complaisances. La découverte qu'elle venait de faire lui enlevait donc
son dernier espoir, cependant elle voulut hasarder quelques
observations de nature à faire prendre le change à Beppo.
--Il est inutile de chercher à me tromper, madame, lui répondit Beppo;
pourquoi me dire aujourd'hui le contraire de ce que vous m'avez dit la
dernière fois que j'ai eu l'avantage de vous voir; croyez-vous donc que
je ne devine pas que si vous me dites maintenant que si je ne m'y étais
pris autrement, vous auriez pu peut-être finir par m'aimer, c'est parce
que vous êtes en mon pouvoir, que vous me tenez ce langage? Non, madame,
non, vous ne m'avez jamais aimé, vous ne m'aimez pas, et vous ne
m'aimerez jamais; ne laissez donc pas sortir de votre bouche des paroles
contre lesquelles votre coeur se révolte. J'ai pu lire votre
indifférence, votre haine même dans toutes vos actions je la lis à
l'heure qu'il est dans tous les mouvements de votre corps, qui, malgré
vous, se replie sur lui-même lorsque je m'en approche, comme si j'étais
un reptile ou un animal immonde; et tout à l'heure, lorsque vous avez
essayé de m'adresser un sourire semblable à ceux qui m'ont fasciné
autrefois, je l'ai vue éclater dans vos yeux. Et moi-même, est-ce que je
vous aime encore? Je ne le crois pas. Mais c'est vous qui avez chargé ma
vie d'un remords; c'est grâce à vous que ma pauvre mère, qui souffre de
voir souffrir son unique enfant, est aussi malheureuse. Eh bien! je ne
veux pas que votre bonheur insulte à mes souffrances, je ne veux pas que
vous puissiez vous dire que vous vous êtes servie de moi comme d'un
instrument que l'on peut briser sans crainte lorsque l'on n'en a plus
besoin, je veux me venger; c'est pour cela que je vous ai enlevée à
celui que vous aimez; c'est pour cela que je vous forcerai de vivre à
côté d'un homme que vous détestez, et pour que vous ne puissiez pas vous
soustraire au sort que je vous réserve; je vous garderai avec autant de
soin que l'avare garde son trésor.
--Et combien de temps, Beppo, comptez-vous me faire supporter cette vie?
--Je ne sais, lorsque l'indifférence aura remplacé l'amour ou la haine
que j'ai pour vous; (je ne sais quel nom donner au sentiment que vous
m'inspirez); je vous rendrai votre liberté.
--Mais malheureux! s'écria Silvia, qui voulut alors essayer d'inspirer
de la terreur à Beppo, de quel droit voulez-vous me garder ici?
--De celui du plus fort, puisque c'est le seul que vous ayez laissé à ma
disposition.
--Mais je puis crier, on viendra à mon secours, et alors il me sera
possible de vous faire punir très-rigoureusement.
--Vous pouvez crier, sans doute, dit Beppo en souriant avec amertume;
mais quand bien même vous auriez la voix de Stentor, vous ne seriez
entendue de personne; prenez la peine de jeter un regard à travers les
fenêtres, et vous serez assurée que l'isolement de cette maison est tel,
que tous vos cris seraient inutiles. Allez, allez, j'ai bien pris toutes
mes précautions. Du reste, de tous les partis le plus sage que vous
puissiez prendre, c'est celui de vous résigner, car je suis résolu à
vous garder envers et contre tous, et à ne vous quitter s'il le faut
qu'après vous avoir plongé un poignard dans le coeur.
Les paroles qui précèdent avaient été échangées à voix basse; de sorte
que la mère de Beppo qui, sur le signe que lui avait fait son fils
s'était retirée dans l'embrasure d'une fenêtre, n'avait pu rien
entendre.
--Ma mère, lui dit Beppo, approchez-vous et écoutez-moi.
La pauvre femme, qui avait remarqué que depuis quelques instants son
fils causait très-paisiblement avec la femme si violente et si emportée
quelques instants auparavant, crut d'abord qu'un rapprochement s'était
opéré entre ces deux jeunes gens, et elle s'approcha toute joyeuse.
--Vous voyez bien cette dame, lui dit Beppo en lui montrant Silvia, ce
n'est qu'à l'aide de la ruse et de la violence que je l'ai amenée ici,
où je prétends la garder contre sa volonté.
--Vous avez fait cela, oh! mon fils, répondit la vieille Catalane, mais
cette dame, m'avez-vous dit, vous aimait, et ce n'était que de son
consentement et pour la soustraire à des influences étrangères que vous
deviez l'amener dans notre demeure, où je n'avais consenti à la recevoir
que parce que vous m'avez donné l'assurance que le mariage consacrerait
l'amour que vous avez pour elle, je le vois maintenant, vous m'avez
trompée.
--Oui, ma mère, je vous ai trompée, mais ce qui est fait est fait...
--Aussi, je ne veux pas vous faire des reproches inutiles, mais puisque
cette dame ne vous aime pas, laissez-la partir et tâchez de l'oublier;
elle voudra bien sans doute ne pas se souvenir de vos torts et de vos
violences.
--Oh! oui, madame, s'écria Silvia en employant les plus douces
inflexions de sa voix et donnant à son regard l'expression la plus
veloutée, laissez-moi partir, et je vous promets que personne au monde
ne saura ce qui m'est arrivé aujourd'hui.
--Je ne veux pas que madame sorte d'ici, s'écria Beppo, et comme je
prévois que je serai quelquefois forcé de m'absenter, il faut ma mère
que vous consentiez à me remplacer pendant mon absence, car, je vous le
répète, il faut que madame reste ici.
--Vous n'espérez pas sans doute, mon fils, que je consente à faire ce
que vous exigez de moi.
Silvia, à qui l'opposition de la mère de Beppo avait donné de l'espoir,
et qui comprenait bien que celui-ci ne pourrait la garder si sa mère ne
consentait pas à lui prêter son concours, ne put s'empêcher de lui
lancer un regard de triomphe et de froide ironie.
--Ma mère! ma mère! s'écria l'ex-pêcheur, qui bondit sous ce regard
comme s'il avait été frappé d'une étincelle électrique, je vous le jure
par Notre-Dame de Bon-Secours, et vous savez si jamais j'ai manqué à un
pareil serment, si elle sort d'ici, je la tuerai. Et maintenant faites
ce que vous voudrez et qu'il arrive ce qu'il plaira à Dieu.
La mère de Beppo était devenue affreusement pâle en entendant les
dernières paroles de son fils, elle se jeta en sanglotant la face sur le
lit de Silvia; Beppo était sorti de la chambre, et Silvia, dont
l'oreille était aux aguets, avait distinctement entendu qu'il avait
descendu l'escalier; elle voulut profiter de la profonde stupeur dans
laquelle paraissait plongée la mère de Beppo pour essayer de se lever.
--Oh! restez de grâce, madame, s'écria la Catalane, restez, je vous en
supplie, restez pour vous et pour mon malheureux fils; c'est que
voyez-vous, ce qu'il a dit il le ferait, aussi vrai que Dieu est au
ciel; Beppo n'a jamais manqué à un serment fait à notre sainte patronne
Notre-Dame de Bon-Secours.
Silvia savait que la Catalane ne lui en imposait pas, elle devait donc
croire que le désespoir de cette femme, qui devait connaître le
caractère de son fils, n'était pas une comédie jouée uniquement pour
l'engager à prendre patience; elle laissa retomber sa tête sur
l'oreiller; elle venait d'acquérir la certitude que celle qui quelques
minutes auparavant voulait absolument qu'on lui rendit la liberté, était
devenue tout à coup, pour épargner un crime à son fils, une geôlière
incorruptible: l'altière marquise de Roselly venait d'être vaincue une
seconde fois.
Plusieurs jours se passèrent ainsi.
Silvia comprit enfin que pour sortir des mains de son ravisseur, il
fallait qu'elle dissimulât, aussi s'arrêta-t-elle à ce dernier parti, et
un mois ne s'était pas écoulé qu'elle parut sinon résignée, du moins
beaucoup moins affligée qu'elle ne l'était peu de temps auparavant. Sans
pourtant laisser deviner le motif secret de ce changement de conduite;
elle ne cessait de prier, de supplier son geôlier de lui rendre la
liberté ou du moins de lui laisser prendre l'air; elle employait pour
capter sa confiance tous les moyens que son imagination féminine lui
suggérait, prières, larmes, caresses, menaces, mais Beppo était
inébranlable; il apercevait les pièges cachés sous les manoeuvres de la
sirène.
Six mois se passèrent, Silvia, qui poursuivait avec cette ténacité qui
n'appartient qu'à ceux qui ont accepté comme un fait accompli une
position dont cependant ils espèrent sortir, paraissait à peu près
satisfaite de son sort, il lui arrivait même quelquefois de rire et de
fredonner quelques petits airs. Grâce à la connaissance parfaite de
l'idiome provençal qu'elle avait acquise pendant son séjour à Marseille,
elle avait tout à fait gagné la confiance de la mère de Beppo, et cette
bonne femme, qui comprenait difficilement qu'il fût possible de voir
longtemps son fils sans l'aimer, n'était pas éloignée de croire qu'elle
aurait pu laisser la cage ouverte sans que l'oiseau tentât de s'envoler;
Beppo lui-même croyait sa captive résignée, et bien qu'il ne se relâchât
en rien de la surveillance incessante dont elle était l'objet, il lui
arrivait quelquefois de penser que cette femme altière avait enfin
accepté toutes les conséquences de la position dans laquelle l'avait
placée le crime qu'elle lui avait fait commettre, et que peut-être, et
dans un avenir moins éloigné qu'il ne l'avait cru d'abord, il recevrait
le prix de sa ténacité et d'un amour qui, malgré tous ses efforts,
n'avait pas cessé de régner sur son âme.
Mais cette résignation n'était qu'apparente; Silvia s'était demandé
souvent si, pendant une des courtes absences de Beppo, elle ne tenterait
pas d'employer la violence pour sortir de l'espèce de prison dans
laquelle on la tenait renfermée; mais après avoir remarqué la forte
carrure de la Catalane, qui annonçait des forces bien supérieures aux
siennes, elle renonça à ce projet et prit la résolution de n'avoir
recours qu'à la ruse, et d'attendre, pour s'évader, une occasion
favorable.
Plusieurs raisons, qui seront connues plus tard, empêchaient d'ailleurs
Silvia d'avoir recours aux moyens violents pour recouvrer sa liberté.
L'espèce de pavillon qu'elle habitait en compagnie de ses geôliers,
était divisé en deux étages; le dernier qui se composait d'une seule
pièce, était habité par Silvia, celui au-dessous, beaucoup plus
considérable, servait d'habitation à Beppo et à sa mère, et de lieu de
réunion pour toute la petite colonie.
La mère de Beppo ne servait de geôlier à Silvia que contre son gré, car
comme elle ignorait, non pas la liaison précédente qui avait existé
entre son fils et Silvia, mais la cause qui avait donné naissance à
cette liaison, elle ne cherchait pas à se dissimuler l'injustice qu'il y
avait à enlever une jeune femme à ses affections et à ses habitudes,
pour la tenir séquestrée loin du monde et de ses plaisirs, à un âge ou
l'on a tant besoin d'air et de mouvement; mais cependant, comme
l'exaltation du caractère de son fils lui donnait lieu de croire qu'il
réaliserait la menace qu'il lui avait faite, tout en s'acquittant
consciencieusement de ses fonctions, elle s'étudiait à rendre la
captivité de Silvia aussi douce que possible; et que chaque fois qu'elle
se trouvait seule avec elle, elle lui laissait entrevoir qu'il ne
s'agissait plus que d'avoir de la patience pendant quelque temps encore,
que Beppo se lasserait bientôt de la vie que la contrainte dans laquelle
il la tenait le forçait de mener, et que, du reste, si elle lui servait
de complice, ce n'était que pour lui épargner à elle Silvia, un malheur,
et un crime à un fils qu'elle aimait, bien qu'elle ne pût justifier sa
conduite.
A tous ces discours, Silvia répondait ordinairement qu'elle avait pris
son parti, qu'elle savait bien qu'on ne la tiendrait pas éternellement
en prison, qu'elle excusait presque une faute en faveur de laquelle
militait le motif qui l'avait fait commettre, et que du reste elle
comprenait assez la position de celle qui lui parlait, pour ne point lui
savoir mauvais gré de sa conduite à son égard.
Du moment qu'elle eut pris la résolution d'être constamment à l'affût
afin de pouvoir saisir au passage la première occasion de prendre la
fuite, Silvia, qui durant les premiers jours de sa captivité se tenait
presque constamment dans sa chambre, où du reste toutes les commodités
de la vie avaient été réunies, se mêla un peu plus à la vie de ses
compagnons, elle voulut même prendre part à leurs travaux.
Pendant les premiers jours de son séjour à Paris, Beppo, passant par
hasard sur le quai de la Mégisserie, s'était arrêté pour examiner les
ustensiles de chasse et de pêche qui composent l'étalage du magasin du
sieur Kretz, le marchand le mieux assorti de la capitale; Beppo
regardait avec tant d'attention les filets, et son regard indiquait
tellement qu'il était très-capable d'apprécier la bonne confection de
ces objets, que le sieur Kretz lui demanda s'il voulait en acheter et
s'il était amateur de la pêche. Beppo répondit négativement à la
première partie de cette question, mais il ajouta, pour répondre à la
seconde, qu'il était plus qu'un amateur de la pêche, qu'avant de venir à
Paris, il exerçait à Marseille, sa patrie, la profession de pêcheur, et
qu'il était très-expert dans l'art de bien faire les filets. S'il en est
ainsi, lui répondit Kretz, faites-moi voir de votre ouvrage, et si vous
avez besoin de travailler et que vous soyez aussi adroit que vous le
dites, il me sera possible de vous occuper aussi longtemps que vous le
voudrez.
Beppo, charmé de trouver au moment où il s'y attendait le moins la
possibilité d'occuper ses loisirs tout en gagnant de l'argent, se
procura tout ce dont il avait besoin, et se mit de suite à la besogne;
puis il fit voir à Kretz le premier filet qu'il avait fait, et le
marchand, oubliant pour un moment ses habitudes commerciales, ne put
s'empêcher de s'écrier: C'est un ouvrage parfait dans toutes ses
parties! combien me ferez-vous payer cela le pied?
Beppo qui, plusieurs fois déjà, avait été à même de s'apercevoir qu'à
Paris tout était beaucoup plus cher qu'à Marseille, demanda un tiers de
plus qu'il n'aurait exigé dans son pays, se promettant _in petto_ de
diminuer ses prétentions si elles paraissaient trop exagérées; mais à sa
grande surprise, le marchand se hâta de le prendre au mot, et de suite
il lui fit une commande assez considérable pour l'occuper pendant
plusieurs mois; c'était à cette fabrication que Silvia avait voulu
prendre part, et comme elle était excessivement adroite, elle fut, après
avoir reçu quelques leçons, aussi experte que ses professeurs, et put
faire admirablement bien ses jolis petits filets de diverses couleurs,
destinés aux dames élégantes.
Grâce à la hauteur prodigieuse de leur habitation, les reclus
respiraient un air très-sain, et la vue sur le magnifique panorama
qu'ils avaient devant les yeux lorsqu'ils se mettaient à la fenêtre,
pouvait en quelque sorte leur tenir lieu de promenade; aussi la vie
sédentaire qu'ils menaient tous trois, n'avait en rien altéré leur
santé. Silvia avait dans sa chambre un piano, de la musique, tout ce qui
lui était nécessaire pour dessiner, de sorte que lorsqu'elle était lasse
de travailler elle pouvait se retirer chez elle, lire, dessiner ou
chanter quelques morceaux que Beppo et sa mère, impressionnables comme
toutes les natures méridionales, écoutaient toujours avec un nouveau
plaisir; ils étaient donc en apparence assez contents l'un de l'autre.
Beppo, qui dans l'origine ne sortait qu'à de rares intervalles et pour
très-peu d'instants, s'absentait assez souvent et quelquefois il lui
arrivait de rester plusieurs heures dehors; mais cependant il n'oubliait
jamais de recommander à sa mère de ne pas se relâcher de sa
surveillance, et c'était fort sage, car s'il n'avait pas pris cette
précaution, la bonne femme qui ne savait ce que c'était que la
dissimulation, voyant la sérénité briller sur le visage de Silvia, lui
aurait ouvert toutes les portes, pourvu que celle-ci lui eût fait la
promesse de revenir.
Beppo dit un jour qu'il allait sortir pour un temps beaucoup plus long
que celui qu'il passait ordinairement dehors, il fallait qu'il allât
rendre à Kretz les travaux qu'il venait d'achever, et qu'il fit emplette
des matières premières qui devaient lui servir à confectionner de
nouveaux filets, tout cela devait le retenir dehors au moins cinq ou six
heures, de sorte que comme il était près de deux heures lorsqu'il
sortit, il ne devait être de retour que de sept à huit heures du soir.
Silvia, de sa chambre où elle s'était retirée au moment de son départ,
sous le prétexte de prendre quelques instants de repos, l'ayant entendu
dire à sa mère ce que nous venons de rapporter, en lui recommandant bien
de ne pas cesser un instant d'avoir les yeux sur elle, se dit qu'elle
attendrait peut-être longtemps avant qu'il se présentât une occasion
aussi favorable et qu'elle devait chercher à la mettre à profit. Cette
résolution une fois prise, elle descendit vers la Catalane, bien
déterminée à tout risquer pour recouvrer la liberté.
Elle n'avait pas de plan arrêté, cependant elle fit d'abord mille
caresses à la vieille femme, afin de détourner son attention et saisit
adroitement une cravate et le bonnet de laine rouge de Beppo, qu'elle
cacha sous sa blouse. (Nous avons oublié de dire que Beppo, afin sans
doute de mettre davantage sa captive dans l'impossibilité de fuir, lui
avait enlevé ses vêtements, qu'il avait remplacés par un costume complet
d'enfant de Paris, c'est-à-dire un large pantalon de velours côtelé, un
gilet de même étoffe et une blouse de toile bleue sur le tout.)
Silvia avait remarqué que la Catalane mettait ordinairement dans la
poche de son tablier la clé qui ouvrait la porte sur le palier
d'escalier, elle attendait donc avec une certaine impatience que la
vieille se mit à travailler, car elle espérait pouvoir, pendant que
celle-ci serait occupée à la confection de ses filets, lui enlever cette
clé et être assez leste pour ouvrir la porte, la fermer sur elle et se
sauver avant que la vieille pût s'opposer à cette action, mais voyant
qu'elle restait inactive, elle manifesta elle-même l'envie de se mettre
au travail.
--Mais nous n'avons absolument rien à faire, lui répondit la Catalane,
tous les filets ont été terminés hier au soir et il n'y a pas ici ce
qu'il faut pour en confectionner de nouveaux; et comme Silvia paraissait
assez vivement contrariée de ce qu'elle était forcée de rester
inoccupée, la Catalane se frappa tout a coup le front, en s'écriant:
--Savez-vous tailler les robes?
Bien que l'on ne fût encore qu'au mois de mars, le temps était superbe,
un joyeux soleil dorait le faite des maisons d'alentour, et pour
profiter de cette belle journée, les habitants du pavillon en avaient
ouvert toutes les fenêtres, un éclair illumina tout à coup l'esprit de
Silvia, elle venait de concevoir un plan d'évasion dont la réussite lui
paraissait à peu près certaine.
--Sans doute, répondit-elle, je sais parfaitement tailler les robes et
si vous en avez une à faire, donnez-la-moi, je serais charmée de
m'occuper, je ne puis rester un instant oisive, sans me sentir les nerfs
agacés.
La Catalane prit dans une armoire un coupon d'étoffe de soie, rapporté
de la Provence et fabriqué selon toute apparence bien avant la première
révolution, elle le remit à Silvia.
Celle-ci ne manqua pas de trouver charmante cette étoffe qui n'était
autre chose qu'un pékin chiné du plus mauvais goût, et pour témoigner
toute la joie qu'elle éprouvait de ce qu'on voulait bien lui confier la
confection d'un aussi précieux vêtement, elle se mit à chanter une
romance en déployant toutes les ressources de sa voix. La Catalane était
charmée de la voir d'aussi bonne humeur.
--Ah! lui dit-elle en soupirant, que j'aurais de plaisir à vous nommer
ma fille.
C'était la première fois qu'elle se permettait une allusion à la
position de son fils et de la captive. Silvia la regarda en souriant.
--Vrai, lui répondit-elle, eh bien! nous parlerons de cela plus tard, en
attendant aidez-moi à transporter cette table près de la fenêtre.
La Catalane s'empressa de faire ce qu'elle désirait, et Silvia, après
avoir pris avec beaucoup d'aisance la mesure de la robe qu'elle allait
tailler, déploya l'étoffe. La table n'était pas, il s'en fallait, d'une
superficie égale à celle du coupon, aussi fut-elle forcée d'en laisser
pendre dehors au moins la bonne moitié. Tout en appliquant sur l'étoffe
les patrons qu'elle avait préalablement taillés, elle parlait de choses
et d'autres à la Catalane, de sorte qu'au moment où celle-ci cherchait
dans les cavités cervicales de sa boîte osseuse une réponse à une
question assez saugrenue qu'elle venait de lui adresser, (elle avait
demandé à cette bonne femme, qui ne connaissait en fait de musique que
le tambourin et la petite flûte des joyeux enfants de la Provence, si
elle préférait la musique allemande à la musique italienne), elle laissa
tomber par la fenêtre un assez grand morceau de la magnifique étoffe
flambée.
--Ma robe, ma pauvre robe! s'écria la vieille femme.
--Elle n'est pas perdue, dit Silvia qui avait vivement déplacé la table
et s'était de suite mise à la fenêtre, le coupon s'est arrêté sur le
toit qui est parfaitement sec, et de la fenêtre de l'étage au-dessous il
vous sera très-facile de l'amener à vous à l'aide d'une perche.
Descendez vite, je vais veiller afin qu'on ne vous l'enlève pas.