examinent avec soin les allants et les venants. Enfin apparaît sur
l'horizon l'individu qu'ils attendent; sa physionomie, son costume,
décèlent un quidam aussi crédule qu'intéressé. L'un des observateurs
l'aborde et lui adresse quelques-unes de ces questions dont la réponse
doit révéler à l'interrogateur l'état des finances de l'interrogé. Si
les renseignements obtenus lui paraissent favorables, il fait un signe,
alors l'un de ses compagnons prend les devants et laisse tomber de sa
poche une boîte ou un petit paquet, de manière cependant à ce que
l'étranger ne puisse faire autrement qui de remarquer l'objet; c'est ce
qui arrive en effet, et au moment où il se baisse pour le ramasser, sa
nouvelle connaissance s'écrie: «Part à deux.» On s'empresse d'ouvrir le
paquet à la grande joie du _pantre_. On y trouve ou une bague ou une
épingle magnifique, un écrit accompagne l'objet et cet écrit est la
Facture d'un marchand joaillier qui reconnaît avoir reçu d'un domestique
une somme assez forte pour le prix de ce qu'il envoie à M. le marquis ou
à M. le comte un tel. «Nous ne rendrons pas cela, dit le fripon; un
marquis, un comte a bien le moyen de perdre quelque chose et nous
serions de bien grands niais si nous ne profitions pas de la bonne
aubaine que le ciel nous envoie.» La dupe ne pense pas autrement il ne
reste donc plus qu'à vendre l'objet, voilà le difficile. Le _ramastique_
fait observer que cela ne serait peut-être pas prudent, on ne se défait
pas facilement d'un objet d'un aussi grand prix, comment faire? «Ecoutez
dit enfin le fripon, vous me paraissez un honnête garçon et je vais vous
donner une marque de confiance dont vous vous montrerez digne je
l'espère; je vais laisser l'objet entre vos mains, mais comme j'ai
besoin d'argent, vous me ferez l'avance de quelques centaines de francs,
mais j'exige que vous me donniez votre adresse.» Le niais qui déjà est
déterminé à garder toute la valeur de ce qu'on a trouvé s'empresse
d'accepter la proposition, et dans son for intérieur il se moque de la
simplicité de son compagnon; il ne cesse de rire à ses dépens que
lorsqu'il a fait estimer la trouvaille par un joaillier qui lui apprend
que le bijou qu'il possède vaut tout au plus quinze ou vingt francs.
Les _ramastiques_ sont presque tous des juifs. Chacun d'eux est vêtu
d'un costume approprié au rôle qu'il doit jouer. Celui qui accoste est
presque toujours vêtu comme un ouvrier, le perdant se distingue par la
largeur de son pantalon dont une des jambes sert de conducteur à l'objet
pour le faire arriver jusqu'à terre. Quelques femmes exercent ce genre
d'industrie, mais comme il est facile de le présumer elle ne
s'adressent qu'à des personnes de leur sexe.
Sur vingt individus trompés par les _ramastiques_, dix-huit au moins
donnent un faux nom et une fausse adresse, s'il est vrai que l'intention
doive être punie comme le fait, nous demanderons s'il ne serait pas
juste d'infliger aux dupes une punition de nature à leur servir de
leçon.
Ne soyez jamais assez sot pour vouloir partager avec un homme qui trouve
un objet quelconque surtout si pour cela il faut dénouer les cordons de
votre bourse.
(K) Voleurs qui se lient avec une personne pour la tromper ensuite d'une
manière quelconque. Tous les membres de la grande famille des trompeurs
peuvent donc être nommés ainsi. Le vol du lingot, commis au préjudice du
limonadier à moustaches grises (qui n'est autre qu'un personnage dont
déjà plusieurs fois nous avons parlé à nos lecteurs. _Ronquetti_, dit le
_duc de Modène_), est un échantillon suffisant de la manière dont
procèdent les _soulasses_.
(L) Les _Romanichels_, originaires à ce qu'on assure de la Basse-Egypte,
forment comme les juifs, une population errante sur toute la surface du
globe, population qui a conservé le type qui la distingue mais qui
diminue tous les jours et dont bientôt il ne restera plus rien.
Les _Romanichels_ sont donc ces hommes à la physionomie orientale que
l'on nomme en France, Bohémiens; en Allemagne, des Egyptiens; en
Angleterre, Gypsis; en Espagne et dans toutes les contrées du midi de
l'Europe, Gitanos.
Après avoir erré longtemps dans les contrées du nord de l'Europe, une
troupe nombreuse de ces hommes, auxquels on donna le nom de _Bohémiens_
sans doute à cause du long séjour qu'ils avaient fait en Bohême, arriva
en France en 1427, commandée par un individu auquel ils donnaient le
titre de roi et qui avait pour lieutenants des ducs et des comtes. Ces
hommes étaient régis par une constitution et des lois particulières,
nous citerons seulement une de ces lois qui doit être encore en vigueur,
lorsqu'un Bohémien avait commis un crime quelconque (un assassinat par
exemple), il portait pendant un an cilice ou chemise de laine, et après
il se croyait purifié. Comme ils s'étaient, on ne sait comment procuré
un bref du pape qui occupait alors le trône pontifical, bref qui les
autorisait à parcourir toute l'Europe et à solliciter la charité des
bonnes âmes. Ils furent d'abord assez bien accueillis et on leur assigna
pour résidence la chapelle Saint-Denis. Mais bientôt ils abusèrent de
l'hospitalité qui leur avait été si généreusement accordée, et, en 1612,
un arrêt du parlement de Paris leur enjoignit de sortir du royaume dans
un délai fixé, s'ils ne voulaient pas aller passer toute leur vie aux
galères.
Les Bohémiens n'obéirent pas à cette injonction, ils ne quittèrent pas
la France et continuèrent à prédire l'avenir aux gens crédules, et à
voler lorsqu'ils en trouvaient l'occasion. Mais pour échapper aux
poursuites qui alors étaient dirigées contre eux, ils furent forcés de
se disperser; c'est alors qu'ils prirent le nom de _Romanichels_, nom
qui leur est resté et qui est passé dans le jargon des voleurs.
Il n'y a plus en France, au moment où nous sommes arrivés, beaucoup de
Bohémiens, cependant on en rencontre encore quelques-uns, principalement
dans nos provinces du nord, comme jadis, ils n'ont pas de domicile fixe,
ils errent continuellement d'un village à l'autre et les professions
qu'ils exercent ostensiblement sont celles de marchands de chevaux, de
brocanteurs ou de charlatans. Les _Romanichels_ connaissent beaucoup de
simples propres à rendre malades les animaux domestiques, ils savent se
procurer les moyens de leur en administrer une certaine dose; ensuite
ils viennent offrir leurs services au propriétaire de l'étable dont ils
ont empoisonné les habitants et se font payer fort cher les guérisons
qu'ils opèrent.
Les _Romanichels_ ont inventé, ou du moins ont exercé avec beaucoup
d'habileté, le roi à la care dont nous venons de parler, qu'ils ont
nommé _Cariben_.
Lorsque les _Romanichels_ ne volent pas eux-mêmes, ils servent
d'éclaireurs aux voleurs. Les chauffeurs qui de l'an IV à l'an VI de la
république, infestèrent la Belgique, une partie de la Hollande et la
plupart des provinces du nord de la France, avaient des _Romanichels_
dans leurs bandes.
Les _Marquises_ (les _Romanichels_ nomment ainsi leurs femmes) étaient
ordinairement chargées d'examiner la position, les alentours et les
moyens de défense des _gernafles_ (fermes) ou _pipés_ (châteaux) qui
devaient être attaqués, ce qu'elles faisaient en examinant la main d'une
jeune fille à laquelle elles ne manquaient pas de prédire un sort
brillant et qui souvent devait s'endormir le soir pour ne plus se
réveiller.
(M) Les premiers vols à la _vanterne_ furent commis à Paris en 1814,
lors de la rentrée en France des prisonniers détenus sur les pontons
anglais, ceux de ces prisonniers qui précédemment avaient été envoyés
aux îles de Rhé et de Saint-Marcouf, étaient pour la plupart d'anciens
voleurs, aussi à leur retour, ils se formèrent en bandes et commirent
une multitude de vols. Dans une seule nuit plus de trente vols commis à
l'aide d'escalade vinrent effrayer les habitants du faubourg
Saint-Germain, mais peu de temps après cette nuit mémorable, l'auteur de
ce livre mit entre les mains de l'autorité judiciaire trois bandes de
_vanterniers_ fameux; la première composée de trente-deux hommes, la
seconde de vingt-huit et la troisième de seize; sur ce nombre total de
soixante-seize, soixante-sept furent condamnés à des peines plus ou
moins fortes.
Il serait facile de mettre les _vanterniers_ dans l'impossibilité de
nuire, il suffirait pour cela à fermer à la tombée de la nuit et même
durant les plus grandes chaleurs, toutes les fenêtres pour ne les ouvrir
que le matin.
Les Savoyards de la bande des fameux _Delzaives_ frères, étaient pour la
plupart d'adroits et audacieux _vanterniers_.
Un vol à la _vanterne_ n'est quelquefois que le préliminaire d'un
assassinat: des _vanterniers_ voulaient dévaliser un appartement situé a
l'entre-sol d'une maison du faubourg Saint-Honoré; l'un d'eux entre par
la fenêtre, visite le lit, ne voit personne, bientôt il est suivi par un
de ses camarades et tous deux se mettent à chercher ce qu'ils espéraient
trouver, mais bientôt ils aperçoivent une jeune dame endormie sur un
canapé, elle avait au cou une chaîne et une montre d'or, elle _roupille_
(elle dort) dit à son compagnon l'un des _vanterniers_, _Delzaives_,
surnommé l'_Ecrevisse_, il faut _pesciller le bogue et la bride de jonc_
(il faut prendre la montre et la chaîne d'or), mais si elle _crible_
(crie), répond le second _vanternier_ le nommé _Mabou_, dit
l'_Apothicaire_, si elle _crible_ reprend l'_Ecrevisse_, si elle
_crible_ on lui _fauchera le colas_ (coupera le cou). La jeune dame qui
n'était endormie qu'en apparence et qui entendait sans en comprendre le
sens les paroles que prononçaient les voleurs, eut assez de prudence et
de courage pour feindre de toujours dormir profondément, aussi il ne lui
arriva rien.
Le recéleur de la bande dont _Delzaives_ dit l'_Ecrevisse_, était le
chef, se nommait _Métral_ et était frotteur de l'impératrice Joséphine.
On trouva chez lui lors de son arrestation des sommes considérables.
L'auteur de ce livre a fait une rude guerre aux _vanterniers_ de la
bande des frères _Delzaives_ et il est enfin parvenu à les faire tous
condamner.
FIN DU QUATRIÈME VOLUME.
LES VRAIS MYSTÈRES DE PARIS.
LES
VRAIS MYSTÈRES
DE PARIS,
PAR VIDOCQ.
TOME CINQUIÈME.
[Illustration: colophon]
BRUXELLES,
ALPH. LEBÈGUE ET SACRÉ FILS,
IMPRIMEURS-ÉDITEURS.
1844
LES VRAIS
Mystères de Paris
I.--Beppo et Silvia.
Comme il est assez ordinaire aux hommes de passer d'une extrémité à
l'autre, une fois que la paix fut faite entre Salvador, ses amis et ceux
qui avaient pris part au complot ourdi par Délicat et Coco-Desbraises,
les bandits furent les premiers à accuser de tout ce qui s'était passé
ceux qui n'étaient plus là pour se défendre, et à promettre une
soumission sans bornes et une obéissance aveugle à Salvador ainsi qu'à
ses compagnons.
--C'est très-bien leur dit Salvador après avoir écouté avec beaucoup de
patience leurs protestations de regrets et de dévouement, mais ce n'est
pas de tout cela qu'il s'agit maintenant, voilà la _plombe_[479] de la
_décarrade_[480], et nous ne pouvons pas laisser là ces trois _falourdes
engourdies_[481], il faut nous en débarrasser.
--Si encore avant de _caner_[482] ils nous avaient donné l'adresse du
médecin à qui qu'ils les _solisaient_[483] leurs _falourdes engourdies_,
nous aurions pu _bloquire_[484] celles-là, dit Charles la belle Cravate
en heurtant du pied les cadavres étendus sur le sol.
--Mais vous ne l'avez pas cette adresse, répondit Roman, ainsi il faut
renoncer à cette spéculation et ne songer qu'à nous débarrasser de ces
_charognes_, mais comment faire?
--C'est en effet assez embarrassant, dit le vicomte de Lussan.
--Laissez-moi faire, dit le grand Louis, ancien garçon boucher aux
formes athlétiques, après avoir retroussé au-dessus du coude les manches
de sa chemise, laissez-moi faire, j'ai mon idée, il faut d'abord
_défrimousser_[485] ces gaillards-là, de manière à ce qu'il ne soient
pas _reconnobrés_[486], je m'en charge. Et sans attendre une réponse, il
se mit à taillarder, à l'aide de son couteau poignard le visage des
défunts et toutes les parties de leur corps où il existait des
tatouages. Il y avait quelque chose de si horrible, de si antisocial
dans cette monstrueuse profanation accomplie avec autant de sang-froid
et d'insouciance que s'il ne s'était agi que de l'action la plus
naturelle du monde, que Salvador, Roman, le vicomte de Lussan et les
autres bandits, tout aguerris qu'ils étaient ne purent s'empêcher de
frémir et de détourner leurs regards de cette scène dégoûtante;
cependant ils ne dirent rien, ce que faisait le grand Louis était
nécessaire à leur sûreté.
--C'est fait, dit le grand Louis lorsqu'il eut achevé la tâche qu'il
s'était imposée et je défie bien le plus _marlou_[487] des
_rousses_[488] de donner un _centre_[489] à n'importe lequel de ces
particuliers-là, il faut défoncer les barriques de _picton_[490] et
fourrer dedans nos trois _fanandels_[491] que nous _balancerons_[492] à
la _lance_[493] après que nous aurons fait des _boulins_[494] aux
tonneaux pour qu'ils ne surnagent pas.
--Et ni vu ni connu, dit Charles la belle Cravate.
--Va là-haut voir si tout est tranquille et amène le bachot, dit
Salvador à Cornet tape dur.
--Tout est tranquille, cria celui-ci par le trou, quelques minutes après
sa sortie du caveau, il pleut à verse, la _sorgue_[495] est noire, les
_largues_ ne sont pas _rappliquées_ à la _taule_, la _fourgate roupille_
dans son _rade_[496], c'est le moment, il n'est pas un _niert_[497] dans
la _trime_[498]; v'là une _tourtouse_[499].
Les barriques dans lesquelles on avait, non sans peine, fait entrer les
trois cadavres, furent hissées au moyen de la corde dans la petite cour
par Cornet tape dur et Cadet-Vincent, qui était monté afin de lui donner
un coup de main, et transportées dans le bateau de Salvador, par la
petite rue des Teinturiers.
Salvador tenait déjà les rames à la main, lorsque tout à coup des
rumeurs confuses, dominées par les cris d'une femme, parties du pont
Notre-Dame, et suivies bientôt d'un long cri de douleur et de ces
exclamations: _au meurtre! arrêtez l'assassin!_ vinrent frapper ses
oreilles.
_Balauce_[500] vite les tonneaux, et _rapplique_[501], lui cria Roman,
qui était resté sur la berge, _l'abadis_[502] se dirige de côté.
Salvador se hâta d'obéir à son ami. Il venait de se débarrasser du
dernier des trois tonneaux, lorsqu'un homme, celui probablement qui
était poursuivi par la clameur publique, s'élança du pont d'Arcole dans
le fleuve, et se mit à nager vigoureusement dans le sillage tracé par
le bateau qu'il eut bientôt dépassé. Cet homme aborda vis-à-vis la rue
des Teinturiers, dans laquelle il s'engagea résolument, et où il fut
suivi par Salvador qui venait de débarquer, et par Roman, qui avait
attendu sur la berge le retour de son ami. Cet homme ayant probablement
remarqué que la nuit était si sombre et l'atmosphère si chargée de
brouillards, que ceux qui le poursuivaient devaient nécessairement avoir
perdu ses traces, s'arrêta pour reprendre haleine mais ayant entendu des
cris confus presque au-dessus de sa tête, il se mit à courir et se
trouva, après avoir fait quelques pas, au milieu des habitués de la
maison Sans-Refus qui avaient tous quitté le caveau, et qui après avoir
remis à sa place l'auge qui en cachait l'entrée à tous les yeux,
allaient se retirer.
Il crut naturellement qu'ils faisaient partie de ceux qui le
poursuivaient, et qu'ils ne s'étaient mis en embuscade dans cette ruelle
obscure que pour le saisir au passage. Déterminé à vendre chèrement sa
vie, il brandit un couteau au-dessus de sa tête et s'élança sur ceux qui
étaient devant lui.
--Laissez-moi passer ou je vous tue! leur cria-t-il.
A son accent provençal très-prononcé, Salvador et Roman venaient de
reconnaître un compatriote; comme ils se trouvaient derrière lui, ils le
saisirent par les deux épaules et le firent brusquement entrer dans la
petite cour dont, sur un signe, le vicomte de Lussan avait ouvert la
porte.
La foule venant des deux quais parallèles de la Cité et de l'hôtel de
ville, allait se répandre dans la rue de la Tannerie; les bandits ne se
souciant pas de s'y trouver mêlés, après ce qui venait de se passer, se
hâtèrent de rentrer dans leur repaire.
Il était temps, la rue de la Tannerie venait d'être envahie par la
foule, et du lieu où ils se trouvaient, les bandits et l'homme que
Salvador et Roman venaient de sauver, pouvaient entendre ses clameurs.
Cet homme, lorsqu'il s'était senti saisi à l'improviste et introduit
presque de force dans la petite cour, était resté pendant quelques
minutes les yeux hagards, la poitrine haletante, privé pour ainsi dire
de l'usage de ses facultés.
--Qui êtes-vous? que me voulez-vous? Au nom du ciel, laissez-moi sortir,
s'écria-t-il lorsqu'il eut repris ses sens.
--Taisez-vous donc! braillard, lui dit Charles la belle Cravate en lui
mettant la main sur bouche. N'entendez-vous pas qu'on vous cherche?
En effet, on entendait encore les clameurs confuses de la foule qui
venait de passer devant la maison de la mère Sans-Refus pour aller sans
doute sur la place de l'hôtel de ville.
Lorsque tout fut redevenu calme aux environs, les bandits entrèrent dans
la salle qui faisait suite à la boutique, et l'un d'eux alla réveiller
la tavernière qui, grâce aux nombreuses rasades qu'elle avait absorbées
depuis qu'elle avait quitté le caveau, n'avait cessé de dormir du plus
profond sommeil.
--Eh bien! mes enfants, tout s'est-il bien passé, dit-elle en apportant
une chandelle et une bouteille d'eau-de-vie.
--Parfaitement, la mère; parfaitement, lui répondit Salvador. Vous
dormiez bien, à ce qu'il paraît?
--Oh! oui, je dormais bien. Ah! mon Dieu! s'écria-t-elle en se tâtant
avec vivacité; mais retrouvant à ses côtés son clavier garni de ses
clés, son visage redevint serein, alors seulement elle remarqua le
nouveau venu.
--Qu'est-ce que c'est que celui-là? dit-elle à Charles la belle Cravate.
--Un _escarpe_ (assassin), répondit-il, que les _rupins_ viennent de
sauver.
--Le pauvre jeune homme! reprit la Sans-Refus en s'approchant avec
intérêt de l'inconnu, auquel elle offrit un verre d'eau-de-vie; mais
c'est qu'il est fort bien, ce garçon.
L'inconnu tremblait de tous ses membres, une effrayante pâleur couvrait
son visage; il chancela quelques instants comme un homme ivre; puis il
tomba de toute sa hauteur.
--Bon! voilà qu'il se trouve mal, à présent, dit la Sans-Refus.
--Il faut le transporter dans la chambre d'une femme dit Roman; qui veut
me donner un coup de main?
Cadet-Vincent prit les pieds de l'inconnu que Roman tenait déjà par la
tête, et, précédés de la Sans-Refus, qui tenait une chandelle à la main,
les deux bandits le portèrent dans une des chambres du premier étage et
le couchèrent dans un assez bon lit.
L'inconnu était en proie à une fièvre dévorante.
--Il n'est pas encore habitué à la chose, dit Roman au vicomte de
Lussan, qui se trouvait auprès de lui.
--Il s'y fera, répondit celui-ci; il n'y a en tout que le premier pas
qui coûte.
Une femme qui rentrait à ce moment se chargea de passer la nuit auprès
de l'inconnu, afin de lui donner tout ce dont il pourrait avoir besoin.
A quel sentiment avaient obéi Salvador et Roman, lorsqu'ils avaient
sauvé cet homme?
A quel sentiment obéissait la femme dont nous venons de parler,
lorsqu'elle avait proposé de passer la nuit près de cet homme qu'elle
n'avait jamais vu, afin de lui prodiguer les soins dont il avait besoin?
A quel sentiment, en un mot, obéissaient tous ces bandits qui
paraissaient charmés de ce que cet homme avait échappé aux poursuites
dont il était l'objet?
A la pitié que l'on éprouve naturellement pour tous les hommes qui sont
malheureux, quelles que soient d'ailleurs les fautes qu'ils aient
commises? à l'humanité? Eh! bon Dieu, non.
Un sentiment beaucoup moins noble explique l'intérêt que Salvador et
Roman d'abord, et tous les autres ensuite, venaient de commettre, il ne
devait être attribué qu'à ce désir de faire pièce à la justice, dont
sont animés tous ceux qui ont eu maille à partir avec elle, ou qui
savent que, dans un avenir plus ou moins éloigné, ils devront lui rendre
compte de leurs actions. Pour ces gens-là, et nos lecteurs savent que
tous ceux qui s'intéressaient à l'inconnu étaient de ce nombre; entraver
les opérations de la justice, rendre impossible ses investigations, en
un mot lui nuire par tous les moyens en leur pouvoir, c'est un plaisir,
une sorte de vengeance anticipée qu'ils ne se refusent pas toutes les
fois qu'ils trouvent l'occasion de la satisfaire.
Nos lecteurs sans doute ont déjà deviné que l'inconnu à l'accent
provençal auquel les bandits rassemblés chez la tavernière de la rue de
la Tannerie venaient de prodiguer tant de soins, n'était autre que
Beppo. Nous leur dirons les événements qui accompagnèrent l'enlèvement
de Silvia, et ceux qui le suivirent jusqu'au moment où l'ex-pêcheur
catalan, après avoir commis un effroyable crime, se jeta du pont
d'Arcole dans la Seine, pour échapper à ceux qui le poursuivaient.
On n'a sans doute pas oublié que Silvia, en quelque sorte terrifiée par
l'aspect imprévu de cet homme qu'elle croyait ne plus jamais rencontrer,
s'était laissé conduire sans opposer de résistance vers une voiture de
place. Elle avait cru d'abord que Beppo n'avait d'autres intentions que
de mettre à profit une occasion favorable qu'il ne devait qu'au hasard,
afin de renouveler les instances qu'il lui avait déjà faites, et elle
avait mieux aimé se plier à cette exigence, que de provoquer en
résistant un scandale devant lequel elle savait bien que la nature à
demi sauvage de Beppo ne reculerait pas.
Elle s'était jetée, plutôt qu'elle ne s'était assise, dans un des coins
de la voiture, et elle attendait encore, non sans éprouver une certaine
impatience, que Beppo lui adressât la parole, lorsque la voiture
s'arrêta. Elle leva la tête et promena ses regards autour d'elle afin de
connaître en quel lieu elle avait été transportée. L'aspect sombre et
désolé du quartier, où était située la maison habitée par Beppo,
l'épouvanta.
--Où suis-je? s'écria-t-elle, où me conduisez-vous? Beppo avait payé le
cocher qui, se conformant aux instructions qu'il avait reçues, était
parti de toute la vitesse des deux haridelles attelées à son carrosse.
--Veuillez me suivre, madame la marquise, dit Beppo à Silvia dont il
avait saisi le bras aussitôt qu'ils étaient descendus de voiture.
La légère teinte d'ironie dont il accompagna ces paroles, ironie qui
n'échappa pas à l'attention de Silvia, augmenta tellement l'anxiété à
laquelle elle était en proie depuis qu'elle avait remarqué l'aspect
assez peu rassurant de la maison dans laquelle on voulait l'introduire,
qu'elle s'évanouit, et que Beppo fut forcé de la prendre entre ses bras
pour la transporter chez lui. Sa mère qui attendait à chaque instant la
maîtresse de son fils, était en mesure de la recevoir. Beppo la déposa
sur un lit assez bon quoique garni de draps grossiers, et la laissa
seule avec sa mère durant un laps de temps assez considérable. Tous les
soins qui lui furent prodigués demeurèrent longtemps sans résultat. Son
évanouissement s'était compliqué d'un étouffement provoqué par une
violente colère longtemps comprimée, mais à laquelle elle donna cours
lorsque enfin elle eut recouvré l'usage de ses facultés.
--Où suis-je? qui êtes-vous? et qui m'a placée là? s'écria-t-elle.
A toutes ces questions qui se succédaient avec la rapidité de l'éclair,
la mère de Beppo, assez embarrassée du reste du rôle qu'elle était
forcée de jouer, ne pouvait ou ne voulait faire qu'une réponse: Je ne
sais pas.
Silvia tout à fait remise, lui dit alors impérativement qu'elle voulait
voir Beppo, qu'il n'avait sans doute pas la prétention de la retenir
prisonnière dans la chambre où elle se trouvait, et que s'il ne se
hâtait pas de lui rendre la liberté, elle saurait bien se faire rendre
justice et le faire repentir de sa conduite à son égard. Enfin elle
voulut se lever du lit dans lequel on l'avait couchée pendant son
évanouissement; mais elle fut forcée de renoncer à ce dessein, ses
vêtements avaient été enlevés.