Nos lecteurs doivent être fatigués de la promenade assez longue qu'ils

viennent de faire dans toutes ces sentines impures: hâtons-nous donc de

terminer; mais avant, qu'ils nous permettent de leur adresser quelques

questions, dont la solution, nous l'avouons en toute humilité, a

jusqu'ici échappé à notre perspicacité et auxquelles sans doute ils ne

pourront répondre d'une manière satisfaisante.

Pourquoi l'administration municipale tolère-t-elle l'existence

d'établissements semblables à ceux dont nous venons de parler?

établissements qui doivent donner aux étrangers qui visitent notre

capitale une bien triste idée de nos moeurs, et qui ne sont en réalité

que des écoles de rapine et de débauche, ouvertes à tous venants.

Mais est-il possible de fermer ces établissements sans blesser la

liberté du commerce? Nous concevons parfaitement que le gouvernement

couvre de sa protection, qu'il accorde toutes les garanties imaginables

au plus petit, aussi bien qu'au plus grand commerce; mais faut-il donner

le nom de commerce à l'industrie de ces individus, pourvoyeurs patentés

des bagnes et de l'échafaud (et que l'on ne trouve pas cette expression

trop forte; plus d'un crime, dont les auteurs, à l'heure qu'il est,

subissent les conséquences, a été inspiré par le vin du grand bal

Chicard, ou l'eau-de-vie de Charles Chantôme), qui vendent aux

misérables enfants perdus de notre civilisation les infernales drogues

qui abâtardissent les générations, les abrutissent et les rendent

capables de commettre tous les crimes? Et puis d'ailleurs, nous

n'exigeons pas absolument qu'on ferme ces maisons; nous savons bien

qu'il faut à la police des viviers bien poissonneux, dans lesquels elle

puisse de temps à autre jeter ses filets; nous savons aussi qu'il n'est

corps si sain, et Dieu sait si celui de notre vieille société n'est pas

tant soit peu malade; nous savons, disons-nous, qu'il n'est corps si

sain auquel il ne faille de temps à autre poser des exutoires. Laissons

donc, si nous ne pouvons faire autrement, subsister toutes ces maisons;

mais, pour Dieu, qu'elles soient surveillées avec plus de soin qu'elles

ne le sont? Pourquoi, par exemple, ne seraient-elles pas considérées du

même oeil que les maisons de prostitution, de sorte qu'il serait permis

de les fermer instantanément lorsqu'elles paraîtraient trop dangereuses?

Ne pourrait-on pas enfin leur enlever la faculté de débiter les liquides

pernicieux dont les mauvais effets sont incalculables?

(B) Le vol à la tire est très-ancien et a été exercé par de très-nobles

personnages; c'est sans doute pour cela que les _tireurs_ se regardent

comme faisant partie de l'aristocratie des voleurs et comme membres de

la _haute_ pègre, qualités que personne au reste ne songe à leur

contester.

Le Pont-Neuf était autrefois le rendez-vous des _tireurs de laine_ et

des coupeurs de la bourse qu'à cette époque les habitants de Paris

portaient suspendue à la ceinture de cuir qui entourait leur corps. Ces

messieurs, qui alors étaient nommés _Mions de Boulles_, ont compté dans

leurs rangs, le frère du roi Louis XIII, Gaston d'Orléans, le poète

Villon, le chevalier de Rieux, le comte de Rochefort, le comte

d'Harcourt et plusieurs gentilshommes de premières familles de la cour,

ils exerçaient leur industrie à la face du soleil et sous les yeux du

guet qui ne pouvait rien y faire, c'était le bon temps! Mais maintenant

les grands seigneurs qui peuvent puiser à leur aise dans la caisse des

fonds secrets, ce qui est moins chanceux et surtout plus productif que

de voler quelques manteaux râpés ou quelques bourses étiques ont laissé

le métier aux manants.

Les _tireurs_ sont toujours bien vêtus, quoique par nécessité ils ne

portent jamais de cannes, ni de gants à la main droite; ils cherchent à

imiter les manières et le langage des hommes de bonne compagnie, ce à

quoi quelques-uns d'entre eux réussissent parfaitement. Les tireurs,

lorsqu'ils travaillent, sont trois ou quelquefois même quatre ensemble,

ils fréquentent les bals, concerts, spectacles, enfin tous les lieux où

ils espèrent rencontrer la foule. Au spectacle leur poste de

prédilection est le bureau des cannes parce qu'au moment de la sortie il

y a toujours là grande affluence, ils ont des relations avec presque

tous les escamoteurs et chanteurs des rues qui participent aux bénéfices

de la _tire_. Rien n'est plus facile que de reconnaître un _tireur_, il

ne peut rester en place, il va et vient, il laisse aller ses mains à

l'aventure mais de manière cependant à ce qu'elles frappent sur les

poches on le gousset dont il veut approximativement connaître le

contenu. S'il suppose qu'il vaille la peine d'être volé, deux compères

que le _tireur_ nomme ses _nonnes_, ou _nonneurs_ se mettent chacun à

leur poste, c'est-à-dire près de la personne qui doit être dévalisée,

ils la poussent, la serrent jusqu'à ce que l'opérateur ait achevé son

entreprise. L'objet volé passe entre les mains d'un troisième affidé, le

_coqueur_, qui s'éloigne le plus vite possible, mais, cependant sans

affectation.

Il y a parmi les _tireurs_ des prestidigitateurs assez habiles pour en

remontrer au célèbre Philippe lui-même, et les grands hommes de la

catégorie sont doués d'un sang-froid vraiment remarquable et qui ne se

dément jamais.

Méfiez-vous, lecteurs, de ces individus qui lorsque tout le monde sort

de l'église ou du spectacle, cherchent à y entrer; tordez le gousset de

votre montre, n'ayez jamais de bourse, une bourse est le meuble le plus

inutile qu'il soit possible d'imaginer, on peut perdre sa bourse et par

contre-coup tout ce qu'elle contient, si au contraire vos poches sont

bonnes, vous ne perdrez rien et dans tous les cas la chute d'une pièce

de monnaie peut vous avertir du danger que courent ses compagnes. Ne

mettez rien dans les poches de votre gilet; que votre tabatière, que

votre portefeuille soient dans une poche fermée par un bouton; que votre

foulard soit dans votre chapeau et marchez sans craindre les _tireurs_.

(C) Presque tous les _careurs_ sont des Bohémiens, des Italiens ou des

Juifs, hommes ou femmes, ils se présentent dans un magasin achalandé, et

après avoir acheté ils donnent en payement une pièce de monnaie dont la

valeur excède de beaucoup celle de l'objet dont ils ont fait

l'acquisition; tout en examinant la monnaie qui leur a été rendue, ils

remarquent une ou deux pièces qui ne sont pas semblables aux autres, les

anciennes pièces de vingt-quatre sous, les écus de six francs à la vache

ou au double W, les pièces de cinq francs d'Italie, de Sardaigne, etc.,

sont celles qu'ils remarquent le plus habituellement parce que l'on

croit assez généralement qu'il y a dans ces pièces de monnaie une

certaine quantité d'or, et que cette croyance doit donner à la

proposition qu'ils ont l'intention de faire une certaine valeur: «Si

vous aviez beaucoup de pièces semblables à celles-ci, nous vous les

prendrions en vous donnant un bénéfice, disent-ils.» Le marchand séduit

par l'appât du gain se met à chercher dans son comptoir et quelquefois

même dans les sacs de sa réserve des pièces telles que le _careur_ en

désire, et si pour accélérer la recherche, le marchand lui permet

l'accès de son comptoir, il peut être assuré qu'il y puisera avec une

dextérité vraiment remarquable.

Les _careurs_ ont dans leur sac plusieurs ruses dont ils se servent

alternativement, mais un échange est le fondement de toutes, au reste il

est très-facile de reconnaître les _careurs_, tandis qu'on ouvre le

comptoir, ils y plongent la main comme pour aider au triage et indiquer

les pièces qu'ils désirent, si par hasard le marchand a besoin d'aller

dans son arrière-boutique pour leur rendre sur une pièce d'or, ils le

suivent et il n'est sorte de ruses qu'ils n'emploient pour parvenir à

mettre la main dans le sac.

Que les marchands se persuadent bien que les anciennes pièces de

vingt-quatre sous, les écus de six francs à la vache ou au double W,

ainsi que les monnaies étrangères, n'ont point une valeur

exceptionnelle, qu'ils aient l'oeil continuellement ouvert sur les

inconnus hommes, femmes ou enfants qui viendraient sous quel prétexte

que ce soit, leur proposer un échange et ils seront à l'abri de la ruse

des plus adroits _careurs_.

Il y a parmi les _careurs_, comme parmi tous les autres voleurs, des

_nourrisseurs d'affaires_, ces derniers pour gagner la confiance de

celui qu'ils veulent dépouiller, lui achètent jusqu'à ce que le moment

opportun soit arrivé, des pièces cinq ou six sous au-dessus de leur

valeur réelle.

Les _Romanichels_ citent parmi les célébrités de leur corporation, deux

_careuses célèbres_, la _Duchesse_ et la _mère Caron_, avant d'exercer

ce métier, ces femmes servaient d'éclaireurs à la bande du fameux

_Sallambier_, chauffeur du Nord, exécuté à Bruges avec trente de ses

complices.

(D) Vol à l'intérieur et à l'étalage des boutiques.

(E) Ainsi que nous l'avons déjà dit: Le _chanteur_ est un voleur qui

fait contribuer un individu en le menaçant de mettre le public ou

l'autorité dans la confidence de sa turpitude. Si quelquefois de

très-braves gens n'étaient pas les victimes des chanteurs, on pourrait

sans qu'il en résultât un grand mal, laisser ces derniers exercer

paisiblement leur industrie, car ceux qu'il exploitent ne valent guère

plus qu'eux; ce sont des ces hommes que les lois du moyen âge, lois

impitoyables, il est vrai, condamnaient au dernier supplice de ces

hommes dont toutes les actions, toutes les pensées sont un outrage aux

lois imprescriptibles de la nature; de ces hommes enfin que l'on est

forcé de regarder comme des anomalies, si l'on ne veut pas concevoir une

bien triste idée de la pauvre humanité.

Les _chanteurs_ ont à leur disposition de jeunes garçons doués d'une

jolie physionomie qui s'en vont tourner autour de tel financier, de tel

noble personnage et même de tel magistrat, qui ne se rappelle de ses

études classiques, que les odes d'Anacréon à Bathylle et les passages

des Bucoliques de Virgile adressés à Alexis, si le _pantre_ mord à

l'hameçon, le _Jésus_ le mène dans un lieu propice et lorsque le délit

est bien constaté, quelquefois même lorsqu'il a déjà reçu un

commencement d'exécution arrive un agent de police d'une taille et d'une

corpulence respectable: «Ah! je vous y prends, dit-il; suivez-moi chez

le commissaire de police.» Le _Jésus_ pleure, le pécheur supplie:

larmes, prières sont inutiles. Le pécheur offre de l'argent, le faux

agent de police n'est pas incorruptible, tout s'arrange moyennant

finance et il n'est plus question de procès-verbal.

Ce n'est pas toujours de cette manière que procèdent les chanteurs,

c'est quelquefois le frère ou le père supposé du jeune homme qui joue le

rôle de l'agent de police, cette dernière manière de procéder qui

entraîne en cas de malheur une pénalité moins forte, puisqu'au délit

principal ne se joint pas celui d'usurpation de fonctions, est même la

plus usitée.

Beaucoup de gens bien certains qu'ils avaient à faire à des fripons, ont

cependant financé; s'ils s'étaient plaint, les _chanteurs_ il est vrai,

auraient été punis, mais la turpitude des plaignants aurait été connue,

ils se turent et firent bien.

Une petite maison de l'allée des Veuves, voisine du bal Mabille, est

habitée depuis plusieurs années par le nommé S... dit L..., qui exerce

depuis très-longtemps à Paris le métier de _chanteur_, sans que jamais

la police ait trouvé l'occasion de lui chercher noise, ses confrères,

admirateurs enthousiastes de son audace et de son adresse, l'ont

surnommé le _Sophano des chanteurs_.

(F) Le mot _charriage_ dans le langage des voleurs est un terme

générique qui signifie voler un individu en le mystifiant, les

_charrieurs_ sont donc en même temps voleurs et mystificateurs, et

presque toujours ils spéculent sur la bonhomie d'un fripon qui n'exerce

le métier que par occasion; ils vont habituellement deux de compagnie,

l'un se nomme l'_Américain_, et l'autre le _Jardinier_. Le _Jardinier_

aborde le premier individu dont l'extérieur n'annonce pas une très-vaste

conception, et il sait trouver le moyen de lier conversation avec lui;

tout a coup ils sont abordés par un quidam richement vêtu qui s'exprime

difficilement et qui désire être conduit, soit au Jardin du Roi, soit au

Palais-Royal, soit à la plaine de Grenelle, pour y voir le _petite

foussillement bien choli_, mais toujours à un lieu très-éloigné de

l'endroit où on se trouve, il offre en échange de ce léger service une

pièce d'or, quelquefois même deux, il s'est adressé au _Jardinier_ et

celui-ci dit à la dupe: «Puisque nous sommes ensemble nous partagerons

cette bonne aubaine, conduisons cet étranger où il désire aller, cela

nous promènera.» On ne gagne pas tous les jours dix ou vingt francs en

se promenant, aussi la dupe se garde bien de refuser la proposition, les

voilà donc partis tous les trois pour leur destination.

L'étranger est communicatif. Il raconte son histoire à ses compagnons;

il n'est que depuis peu de jours à Paris, il était au service d'un riche

étranger qui est mort en arrivant en France et qui lui a laissé beaucoup

de pièces jaunes qui n'ont pas cours à Paris, et qu'il voudrait bien

changer contre des pièces blanches, il donnerait volontiers une des

siennes pour trois et même deux de celles qu'il désire.

La dupe trouve l'affaire excellente, il y a cent pour cent à gagner à un

pareil marché; il s'entend avec le _Jardinier_ et il est convenu qu'ils

duperont l'_Américain_. «Mais dit le _Jardinier_, les pièces d'or ne

sont peut-être pas bonnes. Il faut aller les faire estimer.» Ils font

comprendre cette nécessité à l'étranger qui leur confie une pièce sans

hésiter, et ils vont ensemble chez un changeur qui leur rend quatre

pièces de cinq francs en échange d'une de vingt, ils en remettent trois

à l'_Américain_ qui paraît parfaitement content, et ils en partagent

une; les bons comptes font les bons amis, l'affaire est presque conclue

l'_Américain_ étale ses rouleaux d'or, qu'il met successivement dans un

petit sac fermé par un cadenas.

--Vous âvre fait estimer mon bièce d'or, dit-il alors, moi fouloir aussi

savoir si fotre archent il être pon.

--Rien de plus juste répond le _Jardinier_.

L'_Américain_ ramasse toutes les pièces de cinq francs du _pantre_, et

sort accompagné du _Jardinier_, soi-disant pour aller les faire estimer.

Il va sans dire qu'il a laissé en garantie le petit sac qui contient ses

rouleaux d'or.

Le _pantre_ est tout à fait tranquille; il attend paisiblement dans la

salle du marchand de vin, chez lequel il s'est laissé entraîner qu'il

plaise à ses deux compagnons de revenir; il attend une demi-heure, puis

une heure, puis deux, puis les soupçons commencent à lui venir, il ouvre

enfin le sac dans lequel, au lieu de pièces d'or, il ne trouve que des

rouleaux de monnaie de billon.

(G) Les _cambriolleurs_ travaillent rarement seuls; lorsqu'ils

préméditent un coup, ils s'introduisent trois ou quatre dans une maison,

et montent successivement à tous les étages; l'un d'eux frappe aux

portes, si personne ne répond c'est bon signe et l'on se dispose à

opérer aussitôt, pour se mettre en garde contre toute surprise, pendant

que l'un des associés fait sauter la gâche ou jouer le rossignol, un

autre va se poster a l'étage supérieur et un troisième à l'étage

au-dessous.

Lorsque l'affaire est _donnée_ ou _nourrie_, un des voleurs se charge de

_filer_ (suivre) la personne qui doit être volée, dans la crainte qu'un

oubli ne la force à revenir au logis, s'il en est ainsi, celui qui est

chargé de cette mission, la devance et vient prévenir ses camarades, qui

peuvent alors s'évader avant le retour du _mezières_ (du bourgeois).

Si tandis que les _cambriolleurs_ travaillent quelqu'un monte ou

descend, et qu'il désire savoir ce que font dans l'escalier ces

individus qu'il ne connaît pas, on lui demande un nom en l'air, une

blanchisseuse, une sage-femme, une garde-malade. Dans ce cas, le voleur

qui interroge ou qui est interrogé, balbutie plutôt qu'il ne parle, il

ne regarde pas son interlocuteur et, empressé, de lui livrer passage il

se range contre la muraille et tourne le dos à la rampe.

Si les voleurs savent que le portier est vigilant et s'ils présument que

le vol consommé ils auront de gros paquets à sortir, l'un d'eux entre et

en en tenant un sous le bras, ce paquet comme on le pense bien ne

contient que du foin qui est remplacé lorsqu'il s'agit de sortir par les

objets volés.

Quelques _cambriolleurs_ se font accompagner dans leurs expéditions, par

des femmes portant une hotte ou un panier de blanchisseuse, dans

lesquels les objets volés peuvent être facilement déposés, la présence

d'une femme sortant d'une maison et surtout d'une maison sans portier

avec un semblable attirail, est donc une circonstance qu'il est

important de remarquer, si surtout l'on croit voir cette femme pour la

première fois.

Il y a aussi les _cambriolleurs à la flan_ (voleurs de chambre au

hasard) qui s'introduisent dans une maison sans avoir auparavant jeté

leur dévolu; ces improvisateurs ne sont sûrs de rien, ils vont de porte

en porte, où il y a, ils prennent: où il n'y a rien le voleur comme le

roi perd ses droits. Le métier de _cambriolleur à la flan_, qui n'est

exercé que par ceux qui débutent dans la carrière, est très-périlleux et

très-peu lucratif.

Les meilleurs moyens à employer pour mettre les _cambriolleurs_ dans

l'impossibilité de nuire, est de tenir toujours la clé de son

appartement dans un lieu sûr, ne la laissez jamais à votre porte, ne

l'accrochez nulle part, ne la prêtez à personne même pour arrêter un

saignement de nez; si vous sortez prenez votre clé sur vous; cachez vos

objets les plus précieux, cela fait, laissez à vos meubles toutes vos

autres clés, vous épargnerez aux voleurs la peine d'une effraction qui

ne les arrêterait pas, et à vous le soin de faire réparer le dégât que

sans cela ils ne manqueraient pas de faire.

Les plus dangereux _cambriolleurs_ sont sans contredit les

_nourrisseurs_; on les nomme ainsi parce qu'ils _nourrissent_ des

affaires. _Nourrir_ une affaire c'est l'avoir toujours en perspective en

attendant le moment le plus favorable pour l'exécution. Les

_nourrisseurs_, qui n'agissent que lorsqu'ils ont la certitude de ne

point faire coup fourré, sont ordinairement de vieux routiers qui

connaissent plus d'un tour, ils savent se ménager des intelligences dans

la place, au besoin même l'un d'eux y vient loger et attend pour

commettre le vol qu'il eût acquis dans le quartier qu'il habite, une

considération qui ne permette pas aux soupçons de s'arrêter sur lui, ce

dernier n'exécute presque jamais, il se borne seulement à fournir aux

exécutants tous les indices qui peuvent leur être nécessaire, souvent

même il a la précaution de se mettre en évidence lors de l'exécution

afin que sa présence puisse en temps opportun servir à établir un alibi

incontestable.

Ce sont ordinairement de vieux voleurs qui travaillent de cette manière,

le plus célèbre fut un nommé _Godé_, dit _Marquis_, dit _Capdeville_,

encore aujourd'hui au bagne de Brest où il subit une condamnation à

perpétuité.

Les vols de chambre sont ordinairement commis les dimanches et jours de

fêtes.

(H) Les _roulottiers_ appartiennent presque tous aux dernières classes

du peuple et leur costume est presque toujours semblable à celui des

commissionnaires ou des routiers. Ils _travaillent_ toujours plusieurs

ensemble, Lorsqu'ils ont remarqué sur une voiture un objet qui paraît

valoir la peine d'être volé, l'un d'eux aborde le conducteur et le

retient à la tête de ses chevaux tandis que les autres débâchent la

voiture et en font tomber les ballots.

En général les _roulottiers_ procèdent avec une audace vraiment

extraordinaire. Il est arrivé plusieurs fois à un _roulottier_ fameux,

le nommé _Goupil_, de monter en plein jour et dans le quartier des

halles, sur l'impériale d'une diligence et d'en descendre une malle

comme si elle lui appartenait.

Pour se mettre à l'abri des entreprises des _roulottiers_, il ne faut

attacher les ballots derrière les voitures, ni avec des cordes, ni avec

des courroies, mais avec des chaînettes de fer qui ne pourraient être

touchées sans qu'une sonnette placée dans l'intérieur de la voiture ne

vînt donner l'éveil aux voyageurs.

Que les camionneurs aient un chien sur leur camion, le plus méchant

qu'ils pourront trouver sera le meilleur; qu'ils renoncent surtout à la

détestable habitude d'aller boire un _canon_ avec le premier individu

qu'ils rencontrent.

Que les gardiens de voitures de blanchisseurs ne dorment plus sur leurs

paquets de linge sale et l'industrie des _roulottiers_ sera mise aux

abois.

Les plus fameux _roulottiers_ étaient autrefois les _France_; les

_Mouchotte_, les _Doré_, les _Cadet Herrier_, les _César Vioque_. Ces

individus et surtout le dernier, étaient capables de suivre une chaise

de poste pendant plusieurs lieues; ces individus ont presque tous achevé

leur existence dans les bagnes et dans les prisons. Le dernier s'est

corrigé.

(I) Le costume du _bonjourier_ ou _chevalier grimpant_ est propre,

élégant même, il est toujours chaussé comme s'il était prêt à partir

pour le bal et, un sourire qui ressemble plus à une grimace qu'à tout

autre chose est continuellement stéréotypé sur son visage.

Rien n'est plus simple que sa manière de procéder. Il s'introduit dans

une maison à l'insu du portier ou en lui demandant une personne qu'il

sait devoir y demeurer, cela fait, il monte jusqu'à ce qu'il trouve une

porte à laquelle il y ait une clé, il ne cherche pas longtemps, car

beaucoup de personnes ont la détestable habitude de ne jamais retirer

leur clé de la serrure, le _bonjourier_ frappe d'abord doucement, puis

plus fort, puis encore plus fort, si personne n'a répondu, bien certain

alors que sa victime est absente ou profondément endormie, il tourne la

clé, entre et s'empare de tous les objets à sa convenance, si la

personne qu'il vole se réveille pendant qu'il est encore dans

l'appartement, il lui demande le premier nom venu et se retire après

avoir prié d'agréer ses excuses; le vol est quelquefois déjà consommé

lorsque cela arrive.

Il se commet tous les jours à Paris un grand nombre de vols au bonjour;

les _bonjouriers_ pour procéder plus facilement puisent leurs éléments

dans l'_Almanach du Commerce_; ils peuvent donc au besoin citer un nom

connu et autant que possible, ils ne s'introduisent dans la maison où

ils veulent voler que lorsque le portier est absent.

Rien ne serait plus facile que de mettre les _bonjouriers_ ainsi que

tous les voleurs dans l'impossibilité de nuire; qu'il y ait dans la loge

du concierge un cordon correspondant a une sonnette placée dans chaque

appartement et qu'il devra tirer lorsqu'un inconnu viendra lui demander

un des habitants de la maison. Qu'on ne permette plus aux domestiques de

cacher la clé du buffet qui renferme l'argenterie, quelque bien choisie

que soit la cachette les voleurs sauront facilement la découvrir; cette

mesure est donc une précaution pour ainsi dire inutile; il faut autant

que possible garder ses clés sur soi.

Lorsqu'un _bonjourier_ a volé une assiette d'argent ou tout autre pièce

plate, il la cache sous son gilet; si ce sont des couverts, des

timbales, un huilier, son chapeau couvert d'un mouchoir lui sert à céler

le larcin. Ainsi si l'on rencontre dans, un escalier un homme à la

tournure embarrassée, tournant le dos, portant sous le bras un chapeau

couvert d'un mouchoir, il est permis de présumer que cet homme est un

voleur. Il serait donc prudent de le suivre jusque chez le portier et de

ne le laisser aller que lorsqu'on aurait acquis la certitude qu'il n'est

point ce qu'il paraît être.

(J) Les _ramastiques_ on _ramastiqueurs_, comme beaucoup d'autres

fripons, ne doivent leurs succès qu'à la cupidité des dupes.

Ce qui suit est un petit drame qui malgré les avertissements de la

_Gazette des Tribunaux_, se joue encore tous les jours dans la capitale,

tant il est vrai que rien n'est plus facile que de tromper les hommes

lorsque l'on caresse la passion qui les domine tous, la soif de l'or.

Les vrais mystères de Paris · 第 42 / 99 段